LETTRE VIL RÉPONSE
Gomment pourroit-on vous aimer moins en vous estimant chaque jour davantage? comment perdrois-je mes anciens sentiments pour vous tandis que vous en méritez chaque jour de nouveaux? Non, mon cher et digne ami, tout ce que nous fûmes les uns aux autres dès notre première jeunesse, nous le serons le reste de nos jours ; et si notre mutuel attachement n'augmente plus, c est qu'il ne peut plus augmenter. Toute la différence est que je vous aimois comme mon frère, et qu'à présent je vous aime comme mon enfant ; car quoique nous soyons toutes deux plus jeunes que vous, et même vos disciples, je vous regarde un peu comme le nôtre. En nous apprenant à penser, vous avez appris de nous à être sensible ; et, quoi qu'en dise votre pliilosophe anglois, cette éducation vaut bien l'autre ; si c'est la raison qui lait Thomme, c'est le sentiment qui le conduit.
Savez-vous pourquoi je parois avoir changé de conduite envers vous? Ce n'est pas, croyez-moi, que mon cœur ne soit toujours le même ; c'est que votre état est changé. Je favorisai vos feux tant qu'il leur restoit un rayon d'espérance : depuis qu'en vous obstinant d'aspirer à Julie vous ne pouvez plus que la rendre malheureuse, ce seroit vous nuire que de vous complaire. J'aime mieux vous savoir moins à plaindre, et vous rendre plus mécontent. Quand le bonheur commun devient impossible, chercher le sien dans celui de ce qu'on aime, n'est-ce pas tout ce qui reste à faire à l'amour sans espoir?
Vous faites plus que sentir cela, mon généreux ami, vous l'exécutez dans le plus douloureux sacrifice qu'ait jamais fait un amant fidèle. En renonçant à Julie, vous achetez son repos aux dépens du vôtre, et €'est à vous que vous renoncez pour elle.