‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 78 sur 126 · TROISIEME PARTIE. S8S · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE. S8S

tourmente kngtemps ceux qui rabandonnent ; et ses charmes, qui font les délices des âmes pures, font le premier supplice du méchant qui les aime encore et n'en sauroit plus jouir. Coupable et non dépravée, je ne pus échapper aux remords qui m'attendoient; Thonnèteté me fut chère même après 1 avoir perdue ; ma honte, pour être secrète, ne m'en fut pas moins amère ; et quand tout Tunivers en eût été témoin, je ne Taurois pas mieux sentie. Je me consolois dans ma douleur comme un blessé qui craint la gangrène, et en qui le sentiment de son mal soutient Tespoir d'en guérir.

Cependant cet état d'opprobre m'étoit odieux. Â force de vouloir étouffer le reproche sans renoncer au crime, il m'arriva ce qu'il arrive à toute âme honnête qui s'égare et qui se plaît dans son égaremeni. Une illusion nouvelle vint adoucir l'amertume du repentir ; j'e^)érai tirer de ma faute un moyen de la réparer, et j'osai former le projet de contraindre mon père à nous unir. Le premier fruit de notre amour devoit serrer ce doux lien : je le demandois au ciel coomie le gage de mon retn'.r à la vertu et de notre bonheur commun; je le désirois comme une autre à ma place auroit pu le craindre : le tendre amour, tempérant par son prestige le murmure de la conscience, me consoloit de ma foiblesse par l'effet que j'en attendois, et faisoit d'une si chère attente le charme et l'espoir de ma vie.

Sitôt que j'aurois porté des marques sensibles de mon état, j^avois résolu d'en faire, en présence de toute ma famille, une déclaration pubHque à H. Perret ^ Je suis timide, il est vrai ; je sentois tout ce qu'il m'en devoit coûter : mais l'honneur même animait mon cou- ^S^f et j'aimois mieux supporter une fois la confusion que j'avois méritée, que de nourrir une honte éternelle au fond de mon cœur. Je savois que mon père me donneroit la mort ou mon amant; cette alternative n'a voit rien d'effrayant pour moi ; et, de manière ou d'autre, j'envisageois dans cette démarche la fin de tous mes malheurs.

Tel étoit, mon bon ami, le mystère que je voulus vous dérober, et que vous cherchiez à pénétrer avec une si curieuse inquiétude. Mille raisons me forçoient à cette réserve avec un homme aussi emporté que vous, sans compter^qu'il ne falloit pas armer d'un nouveau prétexte votre indiscrète importunité. Il étoit à propos surtout de vous éloigner durant une si périlleuse scène, et je savois bien qne

S84 LA 190UYBLLE HÊLOiSB.

TOUS n'auriez jamais consenti à m'abandonner dans on dmger pardi s'il vous eût été connu.

Hélas ! je fus encore abusée par une si douce espérance. Le ciel rejela des projets conçus dans le crime ; je ne mèritois pas l'honneur d'être mère; mon attente resta toujours faine, et il me fut refusé d'expier ma faute aux dépens de ma réputation. Dans le désespoir que j'en conçus, l'imprudent rendei-fous qui mettoit votre vie en danger fut une témérité que mon fd amour me voiloit d'une si douce excuse : je m'en prenois à moi du mauvais succès de mes vœux, et mon cœur abusé par ses désirs ne voyoit dans Tardeur de les contenter que le soin de les rendre un jour légitimes.

Je les crus un instant accomplis : cette erreur fut la source du plus cuisant de mes regrets ; et l'amour exaucé par la nature n'en fut que plus cruellement trahi par la destinée. Tous avez su *■ quel accident détruisit, avec le germe que je portois dans mon sein» le dernier fondement de mes espérances. Ce malheur m'arriva précisément dans le temps de notre séparation : comme si le ciel eût voulu m'accabler alors de tous les maux que j'avois mérités, et couper à la fois tous les liens qui pouvoient nous unir.

Votre départ fut la fm de mes erreurs ainsi que de mes plaisirs: je reconnus, mais trop tard, les chimères qui m'avoient abusée. Je me vis aussi méprisable que je l'étois devenue, et aussi malheureuse que je devois toujours l'être avec un amour sans innoncence et deb désirs sans espoir qu'il m'étoit impossible d'éteindre. Tourmentée de mille vains regrets, je renonçai à des réflexions aussi douloureuses qu'inuliles : je ne valois plus la peine que je songeasse à moi-même, je consacrai ma vie à m'occuper de vous. Je n'avois plus d'honneur que le vôtre, plus d'espérance qu'en votre bonheur , et les sentiments qui me venoient de vous étoient les seuls dont je crusse pouvoir être encore émue.

L'amour ne m'aveugloit point sur vos défauts, mais il me les rendoit chers ; et telle étoit son illusion, que je vous aurois moins aimé si vous aviez été plus parfait. Je connoissois votre cœur, vos emportements ; je savois qu'avec plus de courage que moi vous aviez moins de patience, et que les maux dont mon âme étoit accablée mettroient la vôtre au désespoir ; c'est par cette raison que je vous cacliai toujours avec soin les engagements de mon père ; et, à notre séparation, voulant profiter du zèle de mylord Edouard pour votre

* Ceci iuppoM d'autres lettres <iue nous n'avons pas.

fortune et yoqb' en inspirer un pareil à vous-même, je vous flattai d*un espoir que ja n*avois pas. Je fis plus ; connoissant le (langer qui nous menaçoît, je pris la seule précaution qui pouvoit nous en garantir ; et, vous engageant avec ma parole ma liberté autant qu il m'étoit possible, je tâchai d'inspirer à vous de la confiance, à moi de la fermeté, par une promesse que je n^osasse enfreindre et qui pût vous tranquilliser. C'étoit un devoir puéril, j'en conviens, et cependant je ne m'en serois jamais départie. La vertu est si nécessaire à nos cœurs, que, quand on a une fois abandonné la véritable, on s'en fait ensuite une à sa mode, et l'on y tient plus fortement peut-être parce qu'elle est de notre choix.

Je ne vous dirai point combien j'éprouvai d'agitations depuis votre éloignemeut : la pire de toutes étoit la crainte d'être oubliée. Le séjour où vous étiez me faisoit trembler ; votre manière d'y vivre augmentoit mon effroi ; je croyois déjà vous voir avilir jusqu'à n'ê!re plus qu'un homme à bonnes fortunes. Cette ignominie m'étoit plus cruelle que tous mes maux ; j'aurois mieux aimé vous savoir malheureux que méprisable ; après tant de peines auxquelles j'étois accoutumée, votre déshonneur étoit la seule que je ne pouvois supporter.

Je fus rassiu*ée sur des craintes que le ton de vos lettres commençoit à confirmer ; et je le fus par un moyen qui eût pu mettre le comble aux alarmes d'une autre. Je parle du désordre où vous vous laissâtes entrahier, et dont le prompt et libre aveu fut de toutes les preuves de votre franchise celle qui m'a te plus touchée. Je vous connoissois trop pour ignorer ce qu'un pareil aveu devoit vous coûter, quand même j'aurois cessé de vous être chère ; je vis que l'amour, vainqueur de la honte, avoit pu seul vous l'arracher. Je jugeai qu'un cœur si sincère étoit incapable d'une infidélité cachée ; je trouvai moins de tort dans votre faute que de mérite à la confesser, et, me rappelant vos anciens engagements, je me guéris pour jamais delà jalousie.

Mon ami, je n'en fus pas plus heureuse; pour un tourment de moins sans cesse il en renaissoit mille autres, et je ne connus jamais mieux combien il est insensé de diercher dans Tégarement de son cœur un repos qu'on ne trouve que dans la sagesse. Depuis longtemps je pleurois en secret la meilleure des mères, qu'une langueur mortelle consumoit insensiblement. Dabi, à qui le fatal effet de ma chute m'avoit forcée à me confier, me trahit et lui découvrit nos amours etines.j[autes. À peini» eus-ie retiré vos lettres de chez ma

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c rétracte, et mt fille ne veut point de vous? Si ce n'est pas ainsi

• que j'énonce mon refus, c'est ainsi qu'on Tinterprétera : vos

• amours allégués seront pris pour un prétexte, ou ne seront poUr

• moi qu'nn afl'ront de plus ; et nous passerons, vous pour une fille < perdue, rod pour un malhonnête homme qui sacrifie son devoir c cl sa Toi à un vil intérêt, et joint l'ingratitude à l'infidélité. Ma « fillo, il est trop tard pour finir dans l'opprobre une vie sans tache; c cl soixante ans d'honneur ne s'abandonnent pas en un quart « d'heure.

Voyez donc, conlinua-t-il. combien tout ce que vous pouvez me

• dire est à présent hors de propos; voyez si des préférences que la puc deur désavoue, et quelque feu passager de jeunesse peuvent jamais c être mis en balance avec le devoir dune fille et l'honneur comprotnis c d'un père. S'il n'étoit question pour l'un des deux que dlmmoler

• son bonheur à l'autre, ma tendresse vous dispuleroit un si doux « sacrifice; mais, mon enfant, l'honneur a parlé, et,, dans le sang

• dont tu sors, c'est toujours lui qui décide. •

Je ne manquois pas de bonnes réponses à ce discours ; mais les préjugés de mon père lui donnent des principes si différents des miens, que des raisons qui me sembloient sans réplique ne Tauroient pas même ébranlé. D'ailleurs, ne sachant ni d'où lui venoient les lumières qu'il paroissoil avoir acquises sur ma conduite, ni jusqu'où elles pouvoient aller ; craignant, à son affectation de m'inteirompre, qu'il n'eût déjà pris son par«i sur ce que j'avois à lui dire; et, plus que tout cela, retenue par une honte que je n'ai jamais pu vaincre; j'aimai mieux employer une excuse qui me parût plus sûre, parce qu'elle étoit plus selon sa manière de penser. Je lui déclarai sans détour l'engagement que j'avois pris avec vous ; je protestai que je ne vous manquerois point de parole, et que, quoi qu'il pût arriver, je ne me marierois jamais sans votre consentement.

En effet, je m'aperçus avec joie que mon scrupule ne lui déplaûsoit pas : il me fit de vifs reproches sur ma promesse, mais il n'y objecta rien; tant un gentilhomme plein d'honneur a naturellement une haute idée de la foi des engagements, et regarde la parole comme une chose toujours sacrée! Au lieu donc de s'amuser à disputer sur la nullité de cette promesse, dont je ne serois jamais convenue, il m'obligea d'écrire un billet, auquel il joignit une lettre qu'il fit partir sur-le-champ. Avec quelle agitation n'attendis-je point votre réponse 1 combien je fis de vœux pour vous trouver moins de délicatesse que vous ne deviez en avoir 1 Mais je vous connoissois trop pour doa*

Të^^wre obéi

TAOlSltUlv PARTIE. 189

[ê^^ôfre obéissance, et je havois que plus le sacrilice exigé vouk seioit pénible, plus tous seriez prompt à vous l'imposer. La réponse inl ; elle me fut cacliée durant ma maladie : après mon relitblisscnent mes crainles furent conrinnêes, et il ne me resb plus d'exuses. Au moins mon père me déclara qu'il n'en recevrût plus ; e( ec l'ascendant que le terrible mot qu'il m'avoit dît lui donnoit siir es Yolonli^s, il me fit jurer que je ne dirais rien à H. de Wolmar qui kt le déloumer de m'épouser : car, ajouta-t-il, cela lui paroîtroit un Il concerté entre dous, eL, à quelque prix que ce soil, il faut que ce ariuge s'achève ou que je meure de douleur. Vous le savez, mon ami, ma sanlè, si robuste contre la fatigue et l injures de l'air, ne peut résister aux intempéries des pussions, et est dans mon trop sensible cœur qu'est la source de tous les maux de mon corps et de mon âme. Soit que de longs cliagriDs eussent impu mon sang, soit que la nature eût pris -ce temps pour l'êpur d'un levain luneste, je me sentis fort incommodée à la lïn de cet Botrelicn. En sor'tont de la chambre de mon père je m'el'forçai pour ^(us écrire un mol, et me trouvai si mal qu'en me mettant au lit j'espérai ne m'en plus relever. Tout le reste vous est trop connu; mon imprudence attira la vùlre. Vous vîntes ; je vous vis, et crus n'avoir Aitt qu'un de ces rêves qui vous DfTroient si souvent à moi durant mon délire. Mais quand j'appris que vous étiez venu, que je vous avois m réellement, et que, voulant partager le mal dont vous ne pouviei me guérir, tous l'aviez pris à dessein, je ne pus supporter celle dernière épreuve ; et voyant un si tendre amour survivre a l'espérance, le mien, que j'avois pris tant de peine à contenir, ne connut plus de frein, et se ranima bicnlât avec plus d'ardeur que jamais. Je vis qu'il ralloit aimer malgré moi , je sentis qu'il falloit être coupable ; que je ne pouvois résister ni à mon père ni à mon anjanl, et que je n'accorderois jamais les droits de l'amour et du sang qu'aux dépens de r honnêteté. Ainsi tous mes bons sentiments achevèrent de s'éteindre, toutes mes facultés s'altérèrent, le crime perdit son ir à mes yeux, je me sentis tout autre au dedans de moi ; les transports eiïrénés d'une passion rendue^ furieuse par les icles me jetèrent dans le plus aft'reux désespoir qui puisse accaâme; j'osai désespérer de la vertu, Voire lettre, plus propre (eîller les remords qu'a les prévenir, acheva de ra'égarer. Mon étoït si corrompu que ma raison ne put résister aux discours vos philosophes ; dés Uorreurs dont l'idée n'avoit jamais souillé espril osSrenl s'y présenter. La vcdonté les combaitoît encore, H

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mais rimagination s'accoutumoit à les voir ; et si je ne portois pas (l'avance le crime au fond de mon cœur, je n*y portois plus ces résolutions généreuses qui seules peuvent lui résister.

J'ai peine à poursuivre : arrêtons un moment. Rappelez-vous ces temps de bonheur et d'innocence où ce feu si vif et si doux dont nous étions animés épuroit tous nos sentiments, où sa sainte ardeur* nous renduit la pudeur plus chère et Thonnêteté plus aimable, où les désirs mêmes ne sembloient naître que pour nous donner l'honneur de les vaincre et d'en être plus dignes Fun de l'autre. Relisez nos premières lettres, songez à ces moments si courts et trop peu goûtés où l'amour se paroit à nos yeux de tous les charmes de la vertu, et où nous nous aimions trt^ pour former entre nous des liens désavoués par elle.

Qu'étions-nous? et que sommes-nous devenus? Deux tendres amants passèrent ensemble une année entière dans le plus rigoureux silence : leurs soupirs n'osoient s'exhaler, mais leurs cœurs s'entendoient ; ils croyoient souffrir, et ils étoient heureux. A force de s'entendre, ils se parlèrent ; mais, contents de savoir triompher d'euxmêmes et de s'en rendre mutuellement Thonorable témoignage, ils passèrent une autre année dans une réserve non moins sévère; ils se disoienl leurs peines, et ils étoient heureux. Ces longs combats furent mal soutenus ; un instant de foiblesse les égara ; ils s'oublièrent dans les plaisirs : mais s'ils cessèrent d'être chastes, au moins ils étoient fidèles, au moins le ciel et la nature autorisoient les nœuds (juils avoient formés, au moins la vertu leur étoit toujours chère, ils Taimoient encore et la savoient encore honorer ; ils s'étoient moin» corrompus qu'avihs. Moins dignes d'être heureux, ils l'étoient pourtant encore.

Que font maintenant ces amants si tendres,qui brûloient d'une flamme si pure, qui sentoienl si bien le prix de l'honnêteté? Qui l'apprendra sans gémir sur eux? Les voilà livrés au crime; l'idée même de souiller le lit conjugal ne leur fait plus d'horreur... ils méditent des adultères! Quoi! sont-ils bien les mêmes? leurs âmes n'ont-elles point changé? Comment celte ravissante image que le méchant n'aperçut jamais peut-elle s'efEacer des cœurs où elle a brillé? comment l'attrait delà vertu nedégoûtet-il pas pour toujours du vice ceux qui l'ont une fois connue? Combien (le siècles ont pu produire ce changement étrange? quelle longueur

* Sainte ardeur! Julie! ah! Julie» quel mot pour une femme «MilMi guérie que vous croyez l'èlre 1

TKOISIÈHE PARTIE. 391

cliarioant souvenir, et faii'e perdre le :)ui l'a pu s:ivoiirer une fois? AIj ! si le ireinier désordre esl pénilile et lent, que tous les autres sont prompls ^ fatSlcs I Prestige des passîoiis, lu fascines ainsi la raison, lu Iromjes la sagesse et changes la nature avant qu'on s'en aperçoive! On , un seul momenl de la vie, on se délourne d'un seul pas de la route : aussitôt une pente inévitable nous entraîne et nous !rd ; on tombe enfui dans Je goufTre, et l'on se réveille épouvanté se trouver couvert de crimes avec un cœur né pour la verlu. Mon I ami, laissons retomber ce voile : avons-nous besoin de voir le yrécipice aîTreuï qu'il nous cache pour éviter d'en approcher '! Je rep-ends mon récit.

H. de Wolmar arriva, et ne se rebuta pas du changement de mon ^ge. Mon père ne me laissa pas respirer. Le deuil de ma mère algit finir, et ma douleur êtoit à l'épreuve du temps. Je ne pouvois aliguer ni l'un ni l'autre pour éluder ma promesse; il fallut l'aecom- Ur. Le jour qui devoit m'ûler pour jamais à vous et à moi me parut dernier de ma vie. l'aïu'Ois vu les apprêts de ma sépulture avec jiDins d'effroi que Ceux de mon mariage. Plus j'approcliois du mooent fatal, moins je pouvois déraciner de mon cœur mes premières Dections; elles s'irriloient par mes eiïorls pour les éteindre. Enfin, I me lassai de comballre inutilement. Dans l'instant même où j'élois rëteàjurer à un autre une éternelle fidélité, mon cœur vous juroit neore un amour éternel, et je fus menée au temple comme une ictime impure qui souille le sacrifice où l'on va l'immoler. Arrivée à l'église, je sentis en entrant une sorte d'émotion que je 'avois jamais éprouvée. Je ne sais quelle terreur vint saisir mon Ime dans ce lieu simple et auguste, tout rempli de la majesté de

eui qu'on y sert. Une frayeur soudaine me lit frissomier ; tremute et prête à tomber en défaillance, j'eus peine à me traber i^isqu'au pied de la chaire- Loin de me remellre, je sentis mon 'ilrouble augmenter durant la cérémonie ; et s'd me laissait aperceir les objets, c'étoit pour en élre épouvantée. Le jour sombre de 'ITédilIce, te profond silence des spectateurs, leur maintien modeste ^recueilli, le cortège de tous mes parents, l'imposant aspect de vénéré père, tout donnoit a ce qui s'alloit passer un air de ao- ;%iinité qui m'cxcitoit » l'atlenlion et au respect, et qui m'eût liiit il U seule idée d'un parjure. Je crus voir l'organe de la Pro- ) et entmdi'e la voùt de Dieu dans le ministre prononçant gravement U sainte liturgie. La pureté, la dignité, la saîntïté du nu-

29S LA NOUVELLE UËLOlSE

riage, si vivement exposées dans les paroles de rÉcriture, ses chastes et sublimes devoirs si importants au bonheur, à Tordre, à la paix» k la durée du genre humain, si doux à remplir pour eux-mêmes ; tout cela me fit une telle impression, que je crus sentir intérieurement une révolution subite. Une puissance inconnue sembla corriger tout à coup le désordre de mes affections et les rétablir selon la loi du devoir et de la nature. L'œil éternel qui voit tout, disois-je en moi-même, lit maintenant au fond de mon cœur ; il compare ma volonté cachée à la réponse de ma boiiche : le ciel et la terre sont témoins de l'engagement sacré que je prends ; ils le seront encore de ma fidélité à Tobserver. Quel droit peut respecter parmi les hommes quiconque ose violer le premier de tous?

Un coup d'œil jeté par hasard sur monsieur et madame d'Orbe, que je vis à côté Tun de Taulre et fixant sur moi des yeux attendris, m'émut plus puissamment encore que n'avoient fait tous les autres objets. Aimable et vertueux couple, pour moins connoître Tamour, en êtes- vous moins unis? Le devoir et Thonnèteté vous lient : tendres amis, époux fidèles, sans brûler de ce feu dévorant qui consume rame, vous vous aimez d*un sentiment pur et doux qui la nourrit, que la sagesse autorise et que la raison dirige; vous n'en êtes que plus solidement heureux. Ah ! puissé-je dans un lien pareil recouvrer la même innocence, et jouir du même bonheur ! Si je ne l'ai pas mérité comme vous, je m'en rendrai digne à votre exemple. Ces sentiments réveillèrent mon espérance et mon courage. J'envisageai le saint nœud que j'allois former comme un nouvel état qui devoit purifier mon âme et la rendre à tous ses devoirs. Quand le pasteur mo demanda si je promettois obéissance et fidélité parfaite à celui que j'acceptois pour époux, ma bouche et mon cœur le promirent. Je le tiendrai jusqu'à la mort.

De retour au logis, je soupirois après une heure de solitude et de recueillement. Je l'obtins, non sans peine ; et quelque empressement que j'eusse d'en profiter, je ne m'examinai d'abord qu'avec répugnance, craignant de n'avoir éprouvé qu'une fermentation passagère en changeant de condition, et de me retrouver aussi peu digne épouse que j'avois été fille peu. sage. L'épreuve étoit sûre, mais dangereuse. Je commençai par songer à vous. Je me rendois le témoignage que nul tendre souvenir n'avoit profané l'engagement solennel que je venois de prendre. Je ne pouvois concevoir par quel prodige votre opiniâtre image m'a voit pu laisser si longtemps en paix avec tant de sujets de me la appeler : je me serois défiée de rin*

TUOISIÈME PARTIE, 283

dilTérence et de l'oubli, comnie d'un ôtat trompeur qui m'éloit trop

peu nalurci pour èlre durable. Ceûe illusion n'éloll guère à crain-

•e; je sentis que je vous aimois autant et plus peut-élre que je

iiïois jamais fait ; mais je le sentis sans rougir. Je vis que je

avois pas besoin pour penser îi roua d'oublier que j'i^tois la femme

un autre- En me disant combien vous m'étiez cher, mon cœur

éloit ému, maïs ma conscience et roes sens étoient Iranquilli^s; et je

connus dés ce moment qito j'étois réellement changée. Quel torrent

de pure joie Tint alors inonder mon Ame ! Quel sentiment de pnu,

efTacé depuis si longtemps, vint ranimer ce cceur flétri par l'igito-

minie. et répandre dans tout mon être une sérénité nouTcUe! Je

crus me sentir renaître ; je crus recommencer une autre vie. Douce

j et consolante vertu, je la recommence pour toi ; c'est loi qui me la

rendras chère; c'est à loi que je la veux consacrer. Abl j'ai trop

ipprîs ce qu'il en coûte à te perdre, pour l'abandonner une seconde

Dans le ravissement d'un changement si grand, si prompt, si luespOré, j'osai considérer l'état où j'étois la veille ; je Ti^émis de l'indigne abaissement où m'avoit réduite l'oubli de moi-même et de tous les dangers que j'avois courus dejiuis mon premier égarement. Quelle bi?ureuse rcTolution me venoil de montrer l'horreur du crime qui

"avoit tentée, etréveilloit en moi le goût de la sagesse 1 Par quel rare bonheur avois-jeélé plus fidËle h l'amour qu'à l'iionneur qui me fut si cher? Par quelle faveur du sort votre inconstance nu la mienne

B m'atoit-ellc point livrée à de nouvelles inclinations ? Comment eussè-je opposé à un antre amant une résistance que le premier avait déjà vaincue, et une honte accoutumée â céder aux désirs? Anruis-jc plus respecté les droits d'un amour éteint que je n'av<MS respecté ceux de la vertu, jouissant encore de tout leur empire? Ouelle sûreté avois-je eue de n'aimer que vous seul au monde, b» ce n'est un sentiment intérieur que croient avoir tous les amants, qui Be jurent une constance éternelle, et se parjurent innocemment toutes les fois qu'il plaît au ciel de changer leur cœur? Chaque dé- Ëiile eût ainsi préparé la suivante ; 1 iL-ibilude du vice en eât eiïacé Thorreur â mes yeux- Entraînée du déslionneur à l'infamie sans trouver de prise pour m'arréler, d'une amante abusée je devcuois one ÛUe perdue, l'opprobre de mon sexe et le désespoir de ma faniille. Qui m'a garantie d'un effet si naturel de ma première faute? qui m'a retenue après le premier pas? qui m'a conservé ma rt'putation et l'estime de ceux qui me sont chers? qui m'a mise sous la

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sauvegarde d'un époux vertueux, sage, aimable par son caractère et même par sa personne, et rempli pour moi d'un respect et d'un attachement i:i peu mérités? qui me permet enfin d'aspirer encore au titre d'honnèle femme, et me rend le courage d'en être digne ? Je le vois, je le sens; la main secourable qui m'a conduite à travers les ténèbres est celle qui lève à mes yeux le voile de l'erreur, et me rend à moi malgré moi-même. La voix secrète qui ne cessoit de murmurer au fond de mon cœur s'élève et tonne avec plus de force au moment où j'étois prête à périr. L'auteur de toute vérité n'a point souffert que je sortisse de sa présence, coupable d'un vil parjure; et, prévenant mon crime par mes remords, il m'a montré l'abîme. ofi j'allois me précipiter. Providence éternelle, qui fais ramper l'insecte et rouler les cieux, tu veilles sur la moindre de tes œuvres! tu me rappelles au bien que tu m'as fait aimer ! Daigne accepter d'un cœur épuré par tes soins l'hommage que toi seule rends digne de Vkrè offert.

À rinstanty pénétrée d'un vif sentiment du danger dont yèUk délivrée, et de l'état d'honneur et de sûreté où je me sentois rétoblie, je me prosternai contre terre, j'élevai vers le ciel mes mains suppliantes, j'invoquai l'être dont il est le trône, et qui soutient ou détruit quand il lui plaît par nos propres forces la liberté qu'il nous donne. Je veux, lui dis-je, le bien que tu veux, et dont toi seul es la source. Je veux aimer l'époux que tu m'as donné. Je veux être fidèle, parce que c'est le premier devoir qui lie la famille et toute la société. Je veux: être chaste, parce que c'est h première vertu qui nourrit toutes les autres. Je veux tout ce qui se rapporte à l'ordre de la nature que tu as établi, et aux règles de la raison que je tiens de toi. Je remets mon cœur sous ta garde et mes désirs en ta main. Rends toutes mes actions conformes à ma volonté constante, qui est la tienne; et ne permets plus que l'erreur d'un moment l'emporte sur le choix de toute ma vie.

Après cette courte prière, la première que j'eusse faite avec un vrai zèle, je me sentis tellement affermie dans mes résolutions, il me parut si facile et si doux de les suivre, que je vis clairement où je de vois chercher désormais la force dont j 'a vois besoin pour résister à mon propre cœur, et que je ne poûvois trouver en moimôme. Je tirai de cette seule découverte une confiance nouvelle, et je déplorai le triste aveuglement qui me l'avoit fait manquer si longtemps. Je n'avois jamais été tout à fait sans religion : mais peut-être vaudroit-il mieux n'en point avoir du tout que d'en avoir une exté-

TROISIËHE PARTIE. 39»

•sieuri^ OL mnniérée, qui sans Innctter le ca'ur rnssure h consi;ii>nce; liomei- il des formules, et de croire eïuttemeiit en Dieu à cer- Wnea heures pour n'y plus penser le resle du temps, Scrupuleuse- «ent iillachée au culte public. Je n'en savois rien tirer pour lu pratique (le ma vie. Je me senlois bien née, et me livrois à nips penchauts ; j'aimois â réfléchir, et me fiots a ma raison ; ne puuvaiil iucorder l'esprit de l'Ëvangile avec celui du monde, ni h foi avec les œuvres, j'avois pris un milieu qui contentait ma vaine sagesse ; s des maiimes pour croire et d'autres pour agir; j'oubtiois dans lu ce que j'avois pensé dans l'autre; j'étois dévote à l'église et philosophe au logis. .Hélas! je o'étois rien nulle paK; mes prières n'éloient que des mots, mes raisonnements des sophismes, el je ivois pour toute lumière In fausse lueur des feux errants qui me lidoient pour me penlre.

Je ne puis vous dire combien ce principe intérieur qui m'avoit l&iué jusqu'ici m'a donné de mépris pour ceiuc qui m'ont si mal bduite. Quelle étoit, je. vous prie, leur raison première? et sur telle biise éloient-ils fondés? Un heureux instinct me porleaubien: le violente passion s'élève ; elle a sa racine dans le même instinct; le ferai-je pour la détruire? De la considérai ion de l'ordre je lire ^ beauté de la vertu, et sa bonté de l'utilité commune. Hais que ^t tout cela contre mon inlérêl particulici'? et lequel au fond m'imrportele plus, de mon bonheur aux dépens du reste des himimes, ou Ua bonheur des autres aux dépens du mien? Si la crainte de la honte i da diitiment m'empêche de mal faire pour mon profit, je n'ai rà mal faire en secret, la vertu n'a plus rien à me dire; et si je js surprise en faute, on punira, comme à Sparte, non le délit, ais la maladresse. Kntin, que le caractère el l'amour du beau soient npreints par la nature au fond de mon âme, j'aurai ma l'^le auasi n^temps qu'ils ne seront point déli^^urés. Mais comment m'assiirer i conserver toujours dans sa pureté celle effigie intérieure qui n'a lint, parmi les êtres sensibles, de modèle auquel on puisse la com- ■rer? Ne sait-on pas que les affections désordonnées corrompent le ~gT:ment ainsi que la volonté, et que la conscience s'altère el se odifie insensiblement dans chaque siècle, dans clinque peuple, ms chaque individu, selon l'inconstance et la variété des pré- |:.b?

Adorei TËIre éternel, mon digne et s^e ami; d'un souffle lous

lèlmirez ces fantômes de raison qui n'ont qu'uni? vaine apparence.

bient comme une ombre devant l'immuable vérité. Rien n'eiiste

me LA NOUVELLE HÉLOlSE.

que par celui qui est : c'est lui qukdoime un but à la justice, une base à la vertu, un prix à cette courte vie employée à lui plaire ; c'est lui qui ne cesse de crier aux coupables que leurs crimes secrets ont été vus, et qui sait dire au juste oublié : Tes vertus ont un témoin ; c'est lui, c'est sa substance inaltérable qui est le vrai modèle des perfections dont nous portons tous une image en nousmêmes. Nos passions ont beau la défigurer, tous ses traits liés à l'essence infinie se représentent toujours à la raison, et lui servent à rétablir ce que l'imposture et l'erreur en ont altéré. Ces distinctions me semblent faciles, le sens commun suffit pour les faire. Tout ce qu'on ne peut séparer de l'idée de cette essence est Dieu; tout le reste est l'ouvrage des hommes. C'est à la contemplation de ce divin modèle que l'âme s'épure et s'élève, qu'elle apprend à mépriser ses inclinations basses et à surmonter ses vils penchants. Un coeur pénétré de ces sublimes vérités se refuse aux petites passions des hooH mes ; cette gi andeur infinie le dégoûte de leur orgueil ; le charme de la méditation l'arrache aux désirs terrestres; et quand Tètre immense dont il s'occupe n'existeroit pas, il seroit encore bon qu'il s'en occupât sans cesse pour être plus maître de lui-même, plus fort, plus heureux, et plus sage.

Cherchez-vous un exemple sensible des vains sophismes d'une raison qui ne s'appuie que sur elle-même? Considérons de sang-iroid les discours de vos philosophes, dignes apologistes du crime, qui ne séduisirent jamais que des cœurs déjà corrompus. Ne diroit-on pas qu'en s'attaquant directement au plus saint et au plus solennel des engagements, ces dangereux raisonneurs ont résolu d'anéantir d'un seul coup toute la société humaine, qui n'est fondée que sur la foi des conventions? Mais voyez, je vous prie, comment ils disculpent un adultère secret. C'est, disent-ils, qu'il n'en résulte aucun mal, pas même pour l'époux qui l'ignore : comme s'ils pouvoient être sûrs qu'il l'ignorera toujours ! comme s'il suffisoit, pour autoriser le parjure et l'infidélité, qu'ils ne nuisissent pas à autrui! comme si ce n'étoit pas assez, pour abhorrer le crime, du mal qu'il fait à ceoi qui le commettent ! Quoi donc ! ce n'est pas un mal de manquer de foi, d'anéantir autant qu'il est en soi la force du serment et des contrats les plus inviolables? Ce n'est pas un mal de se forcer soi-même à devenir fourbe et menteur? Ce n'est pas un mal de former des liens qui vous font désirer le mal et la mort d'autrui, la mort de celui même qu'on doit le plus aimer et avec qui l'on a juré de vivre ? Ce n'est pas un mal qu'un état dont mille autres crimes sont toujours

thoisieme partie. %ai

ïe fruit? Bn bien qui produiroil tant de mauj seroit par cela seul un mal lui-même.

L'un fies deui penseroit-il être innocent, parce qu'il est libre peut-^tre de son colé et ne manque de foi à personne '! It se trompe grossièrement. Ce n'est pas seulement l'intérêt des époux, mais la cause commune de Ions les bommes, que la pureté du mariage ne soit point allêrcc. Cliatiuc Tais que deux époux s'unissent pai' un nœud solennel, il intervient un engagement lacite de tout le genre humain de respecter ce lien sacré, d'honorer en eux l'union conjugale ; et c'est, ce me semble, une raison trés-forle contre les mariages clandestins, qui. n'offrant nui signe de cette union, exposi^nt des cœurs innocents à brûler d'une llamme adultère. Le public est CD quelque sorte garant d'une convention passée en sa présence, et l'on peut dire que l'honneur d'une femme pudique est sous la proleclion spéciale de tous les gens de bien. Ainsi, quiconque ose la corrompre péclie, premiéremenl parce qu'il la fait pécher, et qu'on partage toujours les crimes qu'on fait commettre : il pèche encore directement lui-même, parce qu'il viole la foi publique et sacrée du mariage, sans lequel rien ne peut subsister dans l'ordre légitime des cl I oses humaines.

le crime est secret, disent-ils, et il n'en résulte aucun mal pour personne. Si ces philosophes croient l'ejistence de Dieu et l'immorlaïîlé de l'âme, peuvent-ils appeler un crime secret celui qui a pour témoin le premier offensé et le seul vrai juge ? Étrange secret que celui qu'on dérobe à tons les jeux, hors ceux à qui l'on a le plus d'intérêt à le cacher ! Quand même ils ne reconnu! Iraient pas la présence de la Divinité, comment («ent-ils soutenir qu'ils ne font de mal à personne? comment prouvent-ils qu'il est indifférent à un pêCe d'avoir des héritiers qui ne soient pas de son sang ; d'être chargé peut-être de plus d'enfants qu'il n'en auroit eu, et forcé de partager ses biens aux gages de son déshonneur sans sentir pour eux des entrailles de père? Supposons ces raisonneurs matérialistes ; on n'en est que mieux fondé h leur opposer la douce voix de la nature, qui réclame au fond de lous les cœurs contre une orgueilleuse philosophie, et qu'on n'attaqua jamais par de bonnes raisons. En effet, si Je corps seul produit la pensée, et que le senlimcnt dépende uniquement des organes, deuK êtres formés d'un même sang nedoivent-ils pas avuir entre eux une phis étroite analogie, un attachement plus fort l'un pour l'autre, et se ressembler d'Orne comme de visage, ce qui est une grande raison de s'aimer?

998 LA ROUYELLE HËLOlSE.

N'est-ce donc faire aucun ma), à votre avis, que d'anéantir ou troubler par un sang étranger cette union naturelle, et d'altérer dans son principe rafTeclion muluelle qui doit lier entre eux tous les membres d'une famille ? Y a-t-il au monde un honnête homme qui n eût horreur de changer Tenfant d un autre en nourrice? et le crime est-il moindre de le changer dans le sein de la mère?

Si je considère mon sexe en particulier, que de maux j'aperçois dans ce désordre qu'ils prétendent ne faire aucun mal ! ne fût-ce que l'avilissement d'une femme coupable à qui la perte de i'hoimeur ôte bientôt toutes les autres vertus. Que d'indices trop sûrs pour un tendre époux d'une intelligence qu'ils pensent justifier par le secret, ne fût-ce que de n'être plus aimé de sa femme ! Que fera-t-elle avec ses soins artificieux, que mieux prouver son indifférence ? Est-ce l'œil de l'amour qu'on abuse par de feintes caresses? et quel supplice, auprès d'un objet chéri, de sentir que la main nous eniî)rasse et que le cœur nous repousse ! Je veux que la fortune seconde une prudence qu'elle a si souvent trompée ; je compte un moment pour rien la témérité de confier sa prétendue innocence et le repos d'autrui à des précautions que le ciel se plait à confondre : que de faussetés, que de mensonges, que de fourberies pour couvrir un mauvais commerce, pour tromper un mari, pour corrompre des domestiques, pour en imposer au public ! Quel scandale pour des comphces! quel exemple pour des enfants ! Que devient leur éducation parmi tant de soins pour satisfaire impunément de coupables feux ? Que devient la paix de la maison et l'union des chefs? Quoi ! dans tout cela l'époux n'est point lésé ? Mais qui le dédommagera donc d'un cœur qui lui étoit dû? qui lui pourra rendre une femme estimable? qui lui donnera le repos et la sûreté? qui le guérira de ses justes soupçons^ qui fera confier un père au sentiment de la nature en embrassant son propre enfant?

A l'égard des liaisons prétendues que l'adultère et l'infidélité peuvent former entre les familles, c'est moins une raison sérieuse qu'une plaisanterie absurde et brutale qui ne mérite pour toute réponse que le mépris et l'indignation. Les trahisons, les querelles, les combats» les meurtres, les empoisonnements, dont ce désordre a couvert la terre dans tous les temps, montrent assez ce qu'on doit attendre pour le repos et l'union des hommes d'un attachement formé par If crime. S'il résulte quelque sorte de société de ce vil et méprisable commerce, elle est semblable à celle des brigands, qu'il faut détruire et anéantir pour assurer les sociétés légitimes.

TROISliVE PARTIE. 299

Tai tâché de suspendre rindigaation que m'inspirent ces maximes pour les discuter paisiblement avec vous. Plus je les trouve insensées, moins' je dois dédaignejr de les réfuter, pour me faire honte à moi-même de les avoir peut-être écoutées avec trop peu d'éloignement. Vous voyez combien elles supportent mal Texamen de la saine raison. Mais où chercher la saine raison, sinon dans celui qui en est la source? et que penser de ceux qui consacrent à perdre les hommes ce flambeau divin qu'il leur donna pour les guider? Défionsnous d'une philosophie en paroles ; défions-nous d'une fausse vertu qui sape toutes les vertus, et s'applique à justifier tous les vices pour s\iutoriser à les avoir tous. Le meilleur moyen de trouver ce qui est bien est de le chercher sincèrement ; et Ton ne peut longtemps le chercher ainsi sans remonter à l'auteur de tout bien. C'est ce qu*il me semble avoir faitdepuis que je m'occupe à rectifier mes sentiments et ma raison; c'est ce que vous ferez mieux que moi quand vous voudrez suivre la même route. Il m'est consolant de songer que vous avez souvent nourri mon esprit des grandes idées de la religion ; et vous, dont le cœur n'eut rien de caché pour moi, ne m'en eussiez pas ainsi parlé si vous aviez eu d'autres sentiments. Il me semble même que ces conversations avoient pour nous de-s charmes. La présence de rËtre suprême ne nous fut jamais importune ; ^elle nous donnoit plus d'espoir que d'épouvante ; elle n'effraya jamais queTâme du méchant : nous aimions à l'avoir pour témoin de nos entretiens, à nous élever conjointement jusqu'à lui. Si quelquefois nous étions humiliés par la lu)nte, nous nous disions en déplorant nos foiblesses. Au moins il voit le fond de nos cœurs, et nous en étions plus tranquilles.

Si cette sécurité nous égara, c'est au principe sur lequel elle étoit fondée à nous ramener. N'est-il pas bien indigne d'un homme de ne pouvoir jamais s'accorder avec lui-même ; d'avoir une régie pour ses actions, ime autre pour ses sentiments; de penser comme s'il étoit sans corps, d'agir comme s'il étoit sans âme, et de ne jamais approprier à soi tout entier rien de ce qu'il fait en toute sa vie? Pour moi, je trouve qu'on est bien fort avec nos anciennes maximes, quand on ne les borne pas à de vaines spéculations. La foiblesse est de l'homme, et le Dieu clément qui le fit la lui pardonnera sans doute ; mais le crime est du méchant, et ne restera point impuni devant l'auteur de toute justice. Un incrédule, d'ailleurs heureusement né, se livre aux vertus qu'il aime ; il fait le bien par goût et non par choix. Si tous désirs sont droits, il les suit sans contrainte; il les suivroit de

300 LA NOUVELLE HËLOlSE.

même s'ils ne rétoient pas, car pourquoi se gèneroit-il? Maïs celui qui reconnoit et sert le père conunun des hommes se croit une plus haute destination; Tardeur de lamuplir anime son zèle; et, suivant une règle plus sûre que ses penchants, il sait faire le bien qui lui coûte, et sacrifier les désirs de son cœur à la loi du devoir. Tel est, mon ami,, le sacriûce héroïque auquel nous sommes tous deux appelés. L'amour qui nous unissoit eût fait le charme de notre vie. Il survéquit à Tespérance; il brava le temps et Téloignement ; il supporta toutes les épreuves. Un sentiment si parfait ne devoit point périr de lui-même; il étoit digne de n'être immolé qu'à la vertu.

Je vous dirai plus : tout est changé entre nous ; il faut nécessairement que votre cœur changé. Julie de Wolmar n'est plus votre ancienne Julie; la révolution de vos sentiments pour elle est inévitable, et il ne vous reste que le choix de faire honneur de ce dhangement au vice ou à la vertu. J'ai dans la mémoire un passage d'un auteur que vous ne récuserez pas : i l'amour, dit-il, est privé de sou plus grand « charme quand l'honnêteté l'abandonne. Pour en sentir tout le prix, i il faut que le cœur s'y complaise, et qu'il nous élève en élevant « l'objet aimé. Otez l'idée de la perfection, vous ôtex l'enthousiasme; f ôtez l'estime, et l'amour n'est plus rien. Comment une femme ho- «t norera-t-elle un homme qu'elle doit mépriser? Comment pourra « t-il honorer lui-même celle qui n'a pas craint de s'abandonner à « un vil corrupteur? Ainsi bientôt ils se mépriseront mutuellement, i L'amour, ce sentiment céleste, ne sera plus pour eux qu'un hon- « toux commerce. Ils auront perdu l'honneur, et n'auront point « trouvé la félicité*. » Voilà notre leçon, mon ami; c'est vous qui l'avez dictée. Jamais nos cœurs s'aimèrent-ils plus délicieusement, et jamais Thonnèteté leur fut-elle aussi chère que dans le temps heureux où cette lettre fut écrite ? Voyez donc à quoi nous mèneroient aujourd'hui de coupables feux nourris aux dépens des plus doux transports qui ravissent l'âme! L'horreur du vice qui nous est si na-

relle à tous deux s'étendroit bientôt sur le complice de nos fautes ; nous nous haïrions pour nous être trop aimés, et l'amour s'éteindroit dans les remords. Ne vaut-il pas mieux épurer un sentiment si clier pour le rendre durable ? Ne vaut-il pas mieux en conserver au moins ce qui peut s'accorder avec l'innocence ? N'est-ce pas conserver tout ce qu'il eut de plus charmant? Oui, mon bon et digne ami, pour nous aimer toujours il faut renoncer l'un à l'autre. Oubhons tout le reste,

Voyes la première partie, lettre XXIV*

TROISiévE PARTIE. SOI

et soyez 4'amant de mon ârtlê. Cette idée est si douce qu'elle console de tout.

Voilà le fidèle tableau de ma .fie, et Thistoire naïve de tout ce qui s'est passé dans mon cœur. Je yoos aime toujours, n'en doutez pas. Le sentiment qui m'attache à vous est si tendre et si vif encore» qu'une autre en seroit peut-être alarmée ; pour moi, j'en connus un trop différent pour me défier de celui-ci. Je sens qu'il a changé de nature ; et du moins en cela mes fautes passées fondent ma sécurité présente. Je sais que l'exacte bienséance et la vertu de parade exigeroient davantage encore, et ne seroient pas contentes que vous ne fussiez tout à fait oublié. Je crois avoir une règle plus sûre et je m'y tiens. J'écoute en secret ma conscience ; elle ne me reproche rien, et jamais elle ne trompe une âme qui la consulte sincèrement. Si cela ne tnSBk pas pour me justifier dans le monde, cela suffit pour ma propre tranquillité. Comment s'est fait cet heureux changement? Je l'ignore. Ce que je sais, c'est que je l'ai vivement désiré. Dieu seul a fait le reste. Je penserois qu'une âme une fois corrompue l'est pour toujours, et ne revient plus au bien d'elle-même, à moins que quelque révolution ^ite, quelque brusque changement de fortune et de situation ne change tout à coup ses rapports, et par un violent ébranlement ne Taide à retrouver une bonne assiette. Toutes ses habitudes étant rompues et toutes ses passions modifiées, dans ce bouleversement général, on reprend quelquefois son caractère primitif, et l'on devient comme un nouvel être sorti récemment des mains de la nature. Alors -le souvenir de sa précédente bassesse peut servir de préservatif contre une rechute. Hier on étoit abject et foible, aujourd'hui l'on est fort et magnanime. En se contemplant de si près dans deux états si différents, on en sent mieux le prix de celui où l'on est remonté, et l'on en devient plus attentif à s'y soutenir. Mon mariage m'a fait éprouver quelque chose de semblable à ce que je tâche de vous expliquer. Ce lien si redouté me délivre d'une servitude beaucoup plus redoutable, et mon époux m'en devient plus cher pour m'avoir rendue à moi-même.

Nous étions trop unis vous et moi pour qu'en changeant d'espèce notre union se détruise. Si vous perdez une tendre amante, vous gagnez une fidèle amie ; et, quoi que nous en ayons pu dire durant nos illusions» je doute que ce changement vous soit désavantageux. Tirezen le même parti que moi, je vous en conjure, pour devenir meilleur et plus sage, et pour épurer par des mœurs chrétiennes les leçons de la philosophie. Je ne serai jamais heureuse que vous ne soyez heu-

SOS LA NOUYELLB HÈLOlSE.

reux aussi, et je sens plus que jamais qu'il n'y a point de bonheur sans la vertu. Si vous m'aimez véritablement, donnez-moi la douce consolation de voir que nos cœurs ne s'accordent pas moins dans leur retour au bien qu'ils s'accordèrent dans leur égarement.

Je ne crois pas avoir besoin d'apologie pour cette longue lettre. Si vous m'étiez moins cher, elle seroit plus courte. Avant de la finir, il me reste une grâce i vous demander. Un cruel fardeau me pèse sur le cœur. Ma conduite passée est ignorée de M. de Wolmar ; mais une sincérité sans réserve fait partie de la fidélité que je lui dois. J'aurois déjà cent fois tout avoué, vous seul m'avez retenue. Quoique je connnoisse la sagesse et la modération de M. de Wolmar, c'est toujours vous compromettre que de vous nommer, et je n'ai point voulu le faire sans votre consentement. Seroit-ce vous déplaire que de vous le demander? et aurois-je trop présumé de vous ou de moi en me flattant de l'obtenir? Songez, je vous supplie, que cette réserve ne sauroit être innocente, qu'elle m'est chaque jour plus cruelle, et que, jusqu'à la réception de votre réponse, je n'aurai pas un instant de tranquillité.

LETTRE XIX

RÉPONSE

Et VOUS ne seriez plus ma Julie? Ah! ne dites pas cela, digne et respect able femme ; vous Têtes plus que jamais. Vous êtes celle qui méritez les hommages de tout l'univers , vous êtes celle que j'adorai en commençant d'être sensible à la véritable beauté ; vous êtes celle que je ne cesserai d'adorer, même après ma mort, s'il reste encore en mon âme quelque souvenir des attraits vraiment célestes qui l'enchantèrent durant ma vie. Cet effort de courage qui vous ramène à toute votre vertu ne vous rend que plus semblable à vous-même. Non, non, quelque supplice que j'éprouve à le sentir et le dire, jamais vous ne fûtes mieux ma Julie qu'au moment que vous renoncez à moi. Hélas ! c'est en vous perdant que je vous ai retrouvée. Maio moi dont le cœur frémit au seul projet de vous imiter, mo tourmenté d'une passion criminelle que je ne puis ni supporter ni vaincre, suis-je celui que je pensoisêtre? Étois-je digne de vous plaire? Quel droit avois-je de vous importuner de mes plaintes et de

TROISIÈWB PAHTIE, 303

mon désespoir? C'étoit bien à moi ti'oser soupirer pour vous' Et qu'élois-je pour vous aimer?

In-iensé! comme si je n'éprouvois pas assez d'humilialions sansen > rechercher de nouvelles ! Pourquoi compler des diflérences que

nour fit disparoîlre? II m'élevoil, H m'égaloit à vous, sa flnmme me soutoioit: nos cœurs s'éloient conrondus; tous leurs seiUljuen(s

is éloieiil communs, et les miens parlageoiml 1m grandeur des

res. Me voilà donc retombé dans toute ma bassesse 1 Huux espoir, qui nourrissois mon âme et m'abusas si longtemps, te voilà donc éteint sans, retour! Elle ne sera point a moil Je la perds pour toujours ! Elle fait le bonheur d'un autre!.,. 0 rage! ù tourment de 'enferl-.. InQdèle! ah! devois-tu jamais... Pardon, pardon, madame : ayez pitié de mes fureurs. 0 Dieu ! vous l'avez trop bien dit, elle n^st plus... elle n'est plus, cette tendre Julie à qui je pouvois montrer tous les mouvements de mon cœur! Quoi! je me trouTOis malheureuï, et je pouvois me plaindre!... elle pouvoil m'écoulerl J'étols malheureux!.,, que suis-je donc aujourd'hui?, .. Non, je ne TOUS ferai plus rougir de vous ni de moi. C'en est fait, il faut re-

icer l'un à l'autre, il faut nous quitter : la vertu même en a dicté l'arrêt; votre main l'a pu tracer. Oublions-nous... oubliez-moi du moins. le l'ai résolu, je le jure ; je ne vous parlerai plus de

Userai-je vous parler de vous encore, et conserver te seul intérêt ^ui me reste au monde, celui de votre bontieurî En m'exposanl l'état de voire âme, vous ne m'avez rien dit de votre sort. Ah ! pour [ d'un sacrifice qui doit être senti de vous, daignez me tirer de ce di>ule insupportable. Julie, étes-vous heureuse? Si vous l'Êtes, (tonnez-moi dans mon désespoir la seule consolation dont je sois Susceptible; si vous ne l'êtes pas, par pitié dai^uez me le dire, j'en serai moins longtemps malheureux.

Plus je rédéchis sur l'aveu que vous médifei. moins j'y puis consentir ; et le même motif qui m'ôta toujours le courage de vous faire on relus me doit rendre inexorable sur celui-ci. Le sujet est de la dernière importance, et je vous exhorte à bien peser mes raisons. Premiéremenl , il me semble que votre ertrême délicatesse tous jette à cet égard dans l'erreur, et je ne vois point sur quel fondement la plus austère vertu pourroit esigerune pareille confession. Nul engagement.au monde ne peut avoir un effet rétroactif. On ne sauroit s'obliger pour le passé, ni promettre ce qu'on n'a plus le pouvoir de tenir : pourquoi devroit-on compte à celui â qui l'on s'engage da

804 LA NOtJTELLE HËLOlSE.

I\is9ge antérieur qu^on a fait de sa liberté et d^iine fidélité qu*<m ne lui a point promise? Ne vous y trompez pas» Julie; ce n'est pas à votre époux, c'est à votre ami que vous avez manqué de foi. Avan la tyrannie de votre père, le ciel et la nature nous avoient unis 1 un à Tautre. Vous avez fait, en formant d'autres nœuds, un crime que Tamour ni Thonneur peut-être ne pardonnent point, et c'est à moi seul de réclamer le bien que M. de Wolmar m'a ravi.

S'il est des cas où le devoir puisse exiger un pareil aveu, c'est quand le danger d une rechute oblige une femme prudente à prendre des précautions pour s'en garantir. Mais votre lettre m'a plus éclairé que vous ne pensez sur vos vrais sentiments. En la lisant, j'ai senti dans mon propre cœur combien le vôtre eût abhorré de près, même au sein de l'amour, un engagement criminel dont l'éloignement nous dtoit l'horreur.

Dès-là que le devoir et l'honnêteté n'exigent pas cette confidence, la sagesse et la raison la défendent ; car c'est risquer sans nécessité ce qu'il y a de plus précieux dans le mariage, l'attachement d'un époux, la mutuelle confiance, la paix de la maison. Avez-vous assez réfléchi sur une pareille démarche ? Gonnoissez-vous assez votre mari pour être sûre de l'effet qu'elle produira sur lui?Savez-vous ccmbien il y a d'hommes au monde auxquels il n*en faudruit pas davantage pour concevoir une jalousie effrénée, un mépris invincible, et peut-être attenter aux jours d'une femme? Il faut pour ce délicat examen avoir égard au temps, aux lieux, aux caractères. Dans le pays où je suis, de pareilles confidences sont sans aucun danger, et ceux qui traitent si légèrement la Toi conjugale ne sont pas gens à faire une si grande affaire des fautes qui précédèrent l'engagement. Sans parler des raisons qui rendent quelquefois ces aveux indispensables, et qui n'ont pas eu lieu pour vous, je connois des femmes assez médiocrement estimables qui se sont fait à peu de risques un mérite de cette sincérité, peut-être pour obtenir à ce prix une confiance dont elles pussent abuser au besoin. Biais dans des lieux où la sainteté du mariage est plus respectée, dans des lieux où ce lien sacré forme une union solide, et où les maris ont un véritable attachement pour leurs femmes, ils leur demandent un compte plus sévère d'elles-mêmes ; ils veulent que leurs cœurs n'aient connu que pour eax. na sentiment tendre; usurpant un droit qu'ils n'ont pas, ils exigent qu'elles soient à eux seuls avant de leur appartenir, et ne pardonnent pas plus l'abus de la liberté qu'une infidélité réelle.

Croyez-moi, vertueuse Julie, défiez-vous d'un z^e sans fruit 6l

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