‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 79 sur 126 · TROISIÈME PARTIE. SOS · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE. SOS

saaî nécessité. Gardez un secret dangereux que rien ne vous oblige à révéler, dont la communicalion peut vous perdre et n'est d'aucun usage à votre époux. S'il est digne de cet aveu, son âme en sera conlrislée, et vous l'aurez affligé sans raison. S'il n'en est pas digne» pourquoi voulez-vous donner un prétexte à ses torts envers vous? Que savez-vous si voire vertu, qui vous a soutenue contre les attaques de votre cœur, vous soutiendroit encore contre les chagrins domestiques toujours renaissants? N'empirez point volonlaircmenl vos maux, de peur qu'ils ne deviennent plus forts que votre courage, et que vous ne retombiez à force de scrupules dans un état pire que celui dont vous avez eu peine à sortir. La sagesse est la base de toute vertu : consultez-la, je vous en conjure, dans la plus importante occasion de votre vie; et si ce fatal secret vous pèse si cruellement, attendez du moins pour vous en décharger que le temps, les années, vous donnent une connoissance plus parfaite de votre époux, et ajoutent dans son cœur, à l'effet de votre beauté, l'effet plus sûr encore des charmes de votre caractère, et la douce habitude de les sentir. Enfin quand ces raisons, toutes solides qu'elles sont, ne vous persuaderoient pas, ne fermez point l'oreille à la voix qui vous les expose. 0 Julie ! écoutez un homme capable de quelque vertu, et qui mérite au moins de vous quelque sacrifice par celui qu'il vous fait aujourd'hui.

U faut finir cette lettre. Je ne pourrois, je le sens, m'empêcher d'y reprendre un ton que vous ne devez plus entendre. Julie, il faut vous quitter! si jeune encore, il faut déjà renoncer au bonheur ! 0 temps qui ne dois plus revenir ! temps passé pour toujours, source de regrets étemels ! plaisirs, transports, douces extases, moments délicieux, ravissements célestes ! mes amours, mes uniques amours, honneur et charme de ma vie ! adieu pour jamais.

LETTRE XX

DB JULIE A SAINT-PREUX

YOQS me demandez si je suis heureuse. Cette question me touche, et en la iaisant vous m'aidez à y répondre; car, bien loin de chercher l'oubli dont vous parlez, j'avoue que je ne saurois être heureuse si vous cessiez de m'aimer : mais je le suis à tous égards, et rien ne

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manque à mon bonheur que le vôtre. Si j*ai évité dans ma lettre précédente de parler de M. de Wolmar, je Tai fait par ménagement pour \ous. Je connoissois trop votre sensibilité pour ne pas craindre d'aigrir vos peines ; mais votre inquiétude sur mon sor*. m'obligeant à vous parler de celui dont il dépend, je ne puis vous en parler que d'une manière digne de lui, comme il convient à son épouse et à une ariiie de la vérité.

M. de Wolmar a près de cinquante ans, sa vie unie, réglée, et le calme des passions, lui ont conservé une constitution si saine et un air si frais, qu'il paroit à peine en avoir quarante ; et il n'a rien d'un âge avancé que Texpérience et la sagesse. Sa* physionomie est noble et prévenante, son abord simple et ouvert ; ses manières sont plus honnêtes qu'empressées;* il parle peu et d'un grand sens, mais sans affecter ni précision ni sentences. Il est le même pour tout le monde, ne cherche et ne fuit personne, et n'a jamais d*autres préférences que celles de la raison.

Malgré sa froideur naturelle, son cœur, secondant les intentions de mon père, crut sentir que je lui convenois, et pour la première fois de sa vie il prit un attachement. Ce goût modéré, mais durable, s'est si bien réglé sur les bienséances, et s'est maintenu dans une telle égalité, qu'il n'a pas eu besoin de changer de ton en changeant d^état, et que, sans blesser la gravité conjugale, il conserve avec moi depuis son mariage les mêmes manières qu'il avoit auparavant. Je ne l'ai jamais vu ni gai ni triste, mais toujours copient; jamais il ne me parle de lui, rarement de moi ; il ne me cherche pas, mais il n'est pas fâché que je le cherche, et me quitte peu volontiers. D ne rit point; il est sérieux sans donner envie de l'être; au contraire, son abord serein semble m'inviter à l'enjouement ; et comme les plaisirs que je goûle sont les seuls auxquels il paroît sensible, une des attentions que je lui dois est de chercher à m'amuser. En un mot, il veut que je sois heureuse : il ne me le dit pas, mais je le vois, et vouloir le bonheur de sa femme n'est-ce pas l'avoir obtenu ?

Avec quelque soin que j'aie pu l'observer, je n'ai su lui trouver de passion d'aucune espèce que celle qu'il a pour moi. Encore cette passion est-elle si égale et si tempérée, qu'on diroit qu'il n'aime qu'autant qu'il veut aimer, et qu'il ne le veut qu'autant que la raison le permet. Il est réellement ce que mylord Edouard croit être ; en quoi je le trouve bien supérieur à tous nous autres geiié à sentiment, qui nous admirons tant nous-mêmes ; car le cœur nous trompe en mille manières, et n'agit que par un principe toujours suspect : mais

la raison n'a d'autre fin que ce qui e.st bien ; sps règles sont sûres, claires, faciles dans la conduite de la vie; et jamais elle ne s'égare que dans d'inutiles spéculations qui ne sont pas faites pour elle.

Le plus grand goût de H. de Wolmar est d'observer. Jl aime h ]uger des caractères des hommes et des action» qu'il voit f'uire. Il

juge a,Tec une profonde sagesse et In plus parfaile îjnparlialilé. Si un ennemi lui faisoit du mal, il en discuteroit les motifs et les moyens i paisiblement que s'il s'ngissoit d'une cliose indifférente. Je ne comment il a entendu parler de vous ; mais il m'en a parlé plusieurs fois lui-même avec beaucoup d'estime, et je le connois incapable de déguisement. J'ai cru remurquer quelquefois qu'il m'obserroit durant ces entretiens ; mais il y a grande apparence que cette prétendue remarque n'est que le secret reproche d'une conscience alarmée. Quoi qu'il en soit, j'ai fait en cela mon devoir ; la crainte ni la honte ne m'ont poini inspiré de réserve injuste, ut je vous ai rendu justice auprès de lui, comme je la lui rends auprès de TOUS.

J'oubliois devons parler de nos revenus et de leur adininistration. Le débris des biens de 11. de Wolmar, joint h celui de mon péri:, qui ne s'est réservé qu'une pension, lui fait une forlume honnête et modérée, dont il use noblement et sagement, en maintenant cbeg lui non l'incommode et vain appareil du luxe, mais l'abondance, les véritables commodités de la vie', et le nécessaire cliez ses voisins indigents. L'ordre qu'il a mis dans sa maison est l'image de celui qui régne au fond de son Sme, et semble imiter dans un petit ménage l'ordre établi dans le gouvernement du monde. On n'y voit ni cette in-

' U n'i a pis d'aBaDcblion plui comn

une que celle du faste a t

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