QUATRIÈME PARTIE
et qu'on ne Texamine pas. Tout examen exige un sang-froid qu'on n*a jamais en voyant ce qu'on aime.
Enfm il s'imagineroit que tous ces changements que tu as observés seroient échappés à une autre; et moi j'ai bien pour au contraire d'en trouver qui te seront échappés. Quelque diiïérent que ton hôte soit de ce qu'il étoit, il changeroit davantage encore, que, si ton cœur n'avoil point cliangé, tu le verrois toujours le môme. Quoi qu'il en roit, lu détournes les yeux quand il le regarde : c'est encore un fort bon signe. Tu les détournes, cousine ! Tu ne les baisses donc plus ? car sûrement tu n'as pas pris un mot pour l'autre. Grois-tu que notre sage eût aussi remarqué cela?
Une autre chose très-capable d'inquiéter un mari, c'est je ne sais quoi de touchant et d'affectueux qui reste dans ton langage au sujet de ce qui te fut cher. En te Usant, en l'entendant parler, on a besoin de te bien connoitre pour ne pas se tromper à tes sentiments ; on a besoin de savoir que c'est seulement d'un ami que tu parles, ou que tu parles ainsi de tous tes amis : mais quant à cela, c'est un effet naturel de ton caractère, que ton mari connoit trop bien pour s'en alarmer. Le moyen que dans un cœur si tendre la pure amitié n'ait pas encore un peu l'air de l'amour? Écoute, cousine ; tout ce que je te dis là doit bien te donner du courage, mais non pas de la témérité. Tés progrès sont sensibles, et c'est beaucoup. Je ne comptois que sur ta vertu, et je commence à compter aussi sur ta raison : je regarde à présent ta guérison sinon comme parfaite, au moins comme facile, et tu en as précisément assez fait pour te rendre inexcusable SI tu n'achèves pas.
Avant d'être à ton apostille, j'avols déjà remarqué le petit article que tu as eu la franchise de ne pas supprimer ou modifier en songeant qu'il seroit vu de ton mari. Je suis sûre qu'en le lisant il eût, s'il se pouvoit, redoublé pour toi d'estime ; mais il n'en eût pas été plus content de l'arlicle. En général, ta lettre étoit très-propre à lui donner beaucoup de confiance en ta conduite et beaucoup d'inquiétude sur ton penchant. Je t'avoue que ces marques de petite vérole, que tu regardes tant» me font peur; et jamais l'amour ne s'avisa d'un plus dangereux fard. Je sais que ceci ne seroit rien pour une autre ; mais, cousine, souviens-t'en toujours, celle que la jeunesse et la figure d'un amant n'avoient pu séduire se perdit en pensant aux maux qu'il avoit soufferts pour elle. Sans doute le ciel a voulu qu'il lui restât des marques de cette maladie pour exercer ta vertu, et qu'il ne t'en restât pas pour exercer la sienne.
364 LA NOUVELLE IIËLOlSE.
Je reviens au principal sujet de ta lettre : lu sais qu^à celle de notre ami j'ai volé ; le cas étoit grave. Mais à présent si lu savoisdans quel embarras m'a mise cette courte absence et combien j'ai d'alTaires à la fois, tu sentirois Timpossibilité où je suis de quitter derechef ma maison, sans m'y donner de nouvelles entraves et me mettre dans la nécessité d'y passer encore cet hiver, ce qui if est pas mon compte ni le tien. Ne vaut-il pas mieux nous priver de nous voir deux ou trois jours à la hâte, et nous rejoindre six mois plus tôt ? je pense aussi qu'il ne sera pas inutile que je cause en particulier et un peu à loisir avec notre philosophe, soit pour sonder et raffermir son cœur, soit pour lui donner quelques avis utiles sur la manière dont il doit se conduire avec ton mari, et même avec toi ; car je n'imagine pas que tu puisses lui parler bien librement là-dessus, et je vois par ta lettre même qu'il a besoin de conseil. Nous avons pris une si grande habitude de le gouverner, que nous sommes un peu responsables de lui à notre propre conscience ; et jusqu'à ce que sa raison soit entièrement libre, nous y devons suppléer. Pour moi, c'est un som que je prendrai toujours avec plaisir ; car il a eu pour mes avis des déférences coûteuses que je n'oublierai jamais, et il n'y a point d'homme au monde, depuis que le mien n'est plus, que j'estime et que j'aime autant que lui. Je lui réserve aussi pour son compte le plaisir de me rendre ici quelques services. J'ai beaucoup de papiers mal en ordre qu'il m'aidera à débrouiller, et quelques affaires épineuses où j'aurai besoin à mon tour de ses lumières et de ses soins. Au reste, je compte ne le garder que cinq ou six jours tout au plus, et peut-être te le renverrai-je dès le lendemain ; car j'ai trop de vanité pour attendre que rimpatience de s'en retourner le prenne, et l'œil trop bon pour m'y tromper.
Ne manque donc pas, sitôt qu'il sera remis, de me l'envoyer, c'està-dire de le laisser venir, ou je n'entendrai pas raillerie. Tu sais bien que si je ris quand je pleure et n'en suis pas moins affligée, je ris aussi quand je gronde et n'en suis pas moins en colère. Si tu es bien sage et que tu fasses les choses de bonne grâce, je te promets de l'envoyer avec lui un joli petit présent qui te fera plaisir, et trèsgrand plaisir ; mais si tu me fais languir, je t'avertis que tu n'auras rien.
P. S. A propos, dis-moi, notre marin fume-t-il ? jure-t-il ? boit-il de l'eau-de-vie ? portft-t-il un grand sabre? a-t-il bien la mine d'un flibustier ? Mon Dieu ! que je suis curieuse de voir l'air qu'on a quand on revient des antipodes !