‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 87 sur 126 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

prend à parler de toi, coasine, tu connotlrois que je lui suis encore chère.

Ce qui redouble ma confiance dans Topinion que nous avons toutes deux de lui, c'est que M. de Wolmar la partage, et qu'il en pense par lui-même, depuis qu'il Ta vu, tout le bien que nous lui en avions dit. Il m'en a beaucoup parlé ces deux soirs, en se félicitant du parti qu'il a pris, et me faisant la guerre de ma résistance. Non, me disoit. il hier, nous ne laisserons point un si honnête homme en doute sur lui-même ; nous lui apprendrons à mieux compter sur sa vertu ; et peut-être un jour jouirons-nous avec plus d'avantage que vous ne pensez du fruit des soins que nous allons prendre. Quant à présent, je commence déjà par vous dire que son caraclère me plait, et que je Testime surtout par un côté dont il ne se doute guère, savoir la la froideur qu'il a vis-à-vis de moi. Moins il me témoigne d'amitié, plus il m'en inspire; je ne saurois vous dire combien je craignois d'en être careïSé. C'étoit la première épreuve que je lui destinois. Il doit s'en présenter une seconde^ sur laquelle je l'observerai; après quoi je ne l'observerai plus. Pour celle-ci, lui dis-je, elle ne prouve autre diose que la franchise de son caractère; car jamais il ne put se résoudre autrefois à prendre un air soumis et complaisant avec mon père, quoiqu'il y eût un si grand intérêt et que je l'en eusse instamment prié. Je vis avec douleur qu'il s'ôtoit cette imique ressource, et ne pus lui savoir mauvais gré de ne pouvoir être faux en rien. Le cas est bien différent, reprit mon mari; il y a entre votre père et lui une antipathie naturdle fondée sur Topposition de leurs maximes. Quant à moi, qui n'ai ni systèmes ni préjugés, je &uis sûr qull ne me hait point naturellement. Aucun homme ne me hait ; un homme sans passion' ne peut inspirer d'aversion à personne : mais je lui ai ravi son bien, il ne me le pardonnera pas sitôt. Il ne m'en aimera que plus tendrement, quand il sera parfaitement convaincu que le mal que je lui ai fait ne m'empêche pas de le voir de bon œil. S'il me caressoit à présent, il seroit un fourbe; s'il ne me caressoit jamais, il seroit un monstre.

Voilà, ma Claire, à quoi nous en sommes; et je commence à croire que le ciel bénira la droiture de nos cœurs et les intentions bienfaisantes de mon mari. Mais je suis bien bonne d'entrer dans tous ces détails : tu ne mérites pas que j'aie tant de plaisir à m'entretenir avec

* La lettre où il éloit question de cette secoiuie épreuve a été tup|irimée } mais j'aurai soin d'en parler dans roccasioib

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toi : j'ai résolu Bc ne (e plus rien dire; et si tu Tém en savoir davantage, viens rapprendre.

P. S. n faut pourtant que je te dise encore ce qui vient de » passer au sujet de celte lettre. Tu sais avec quelle indulgence M. de W'olmar reçut laveu tirdif qne ce retour imprévu me foiça de lui raire. Tu vis avec quelle douceur il sut essuyer mes pleurs et dissiper ma honte. Soit que je ne lui eusse rien appris» comme tu Tas assez raisonnablement conjecturé, soit qu'en effet il fût touche d'une démarche qui ne pouvoit être dictée que par le repentir, non-seulement il a continué de vivre avec moi comme auparavant, mais il semble avoir redoublé de soins, de confiance, d'estime, et vouloir me déd-jmnioger à force d'égards de la confusion que cet aveu m^a coûté. Ma cousine, tu counois mon cœur ; juge de l'impression qu'y fait une pareille conduite !

Sitôt que je le vis résolu à laisser venir notre ancien maître, je résolus de mon côté de prendre contre moi la meilleure précaution que je pusse employer ; ce fut de choisir mon mari même pour mon confident, de n avoir aucun entretien particulier qui ne lui fût rapporté, et de n'écrire aucune lettre qui ne lui fût montrée. Je m'imposai même d'écrire chaque leUre comme s'il ne la devoit point voir, et de la lui montrer ensuite. Tu trouveras un article djuia celle-ci qui m'est venu de cette manière ; et si je n'ai pu m'empêcher, en l'écrivant, de songer qu'il le verroit, je me rends le témoignage que cela ne m'y a pas fait changer un mot : mais quand j'ai voulu lui porter ma lettre il s'est moqué de moi, et n'a pas eu la complaisance de la lire.

Je t'avoue que j'ai été un peu piquée de ce refus, conmie s'il s'étoit défié de ma bonne foi. Ce mouvement ne lui a pas échappé : le plM franc et le plus généreux des hommes m'a bientôt rassurée. Avoues» m'a-t-il dit, que dans cette lettre vous avez moins parlé de moi qu'à l'ordinaire. J'en suis convenue. Étoit-il séant d'en beaucoup parler pour lui montrer ce que j'en aurois dit? Eh bien! a-t-il repris en souriant, j'aime mieux que vous pariiez de moi davantage et ne point savoir ce que vous en direz. Puis il a poursuivi d'un ton plus sérieux : Le mariage est un état trop austère et trop grave pour supporter toutes les petites ouvertures de cœur qu'admet la tendre amitié. Ce dernier hen tempère quelquefois à propos l'extrême sévérité de Taulre, et il est bon qu'une femme honnête et sage puisse chcrciier auprès d'une fidèle amie les consolations, les lumière > et les

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IDnseils qu^elle n^ffieroit demander à son mari sur certaines matières. Quoique tous ne disiez jamais rien entre vous dont vous n*aimassiez à m'instruire, gardez-vous de vous en faire une loi, de peur que ce devoir ne devienne une gêne, et que vos confidences n'en soient moins douces en devenant plus étendues. Croyez-moi, les épanchements de Tamitiése retiennent devant un témoin, quel qu'il soit. Il y a mille secrets que trois amis doivent savoir, et qu'ils ne peuvent se dire que deux à deux. Vous communiquez bien les mêmes choses à votre amie et à votre époux, mais non pas de la même manière ; et si vous voulez tout confondre, il arrivera que vos lettres seront écrites plus à moi qu'à elle, et que vous ne serez à votre aise ni avec Tun ni avec l'autre. C'est pour mon intérêt autant que pour le vêtre que je vous parle ainsi. Ne voyez-vous pas. que vous craignez déjà la juste honte de me louer en ma présence ? Pmirquoi Youlez-vous nous ôter, à vous le plaisir de dire à votre amie combien votre mari vous est cher, à moi, celui de penser que dans vos plus secrets entretiens vous aimez à parler bien de lui ? Julie ! Julie ! a-t-il ajouté en me serrant la main et me regardant avec bonté, vous abaisserez- vous à des précautions si pea dignes de ce que vous êtes, et n'apprendrez-vous jamais à vous estimer votre prix?

Ma chère amie, j'aurois peine à dire comment s'y prend cet homme mcomparable, mais je ne sais plus rougir de moi devant lui. Malg^ré que j*en aie, il m'élève au-dessus de moi-même, et je sens qu'à foice de confiance il m'apprend à la mériter.

LETTRE VIIU

' r£poisb db xadahb d'orbe a madame db wolnar.

Comment! cousine, noire voyageur est arrivé, et je ne l'ai pas vu encore à mes pieds chargé des dépouilles de l'Amérique ! Ce n'est pas hii, je t'en avertis, que j'accuse de ce délai, car je sais qu'il lui dure autant qu'à moi ; mais je vois qu'il n'a pas aussi bien oublié que tu dis son ancien métier d'esclave, et je me plains moins de sa négligoice que de ta tyrannie. Je te trouve aussi fort bonne de vouloir qu'une prude grave et formaliste comme moi fasse les avances, et que, toute affaire cessante, je coure baiser un visage noir et crofu *,

* Manille de petite vérole. Terme du pays.

'il

qui a passé quatre fois sous le soleil et vu le pays des épices ! Mais tu me fais rire surtout quand lu te presses de gronder de peur que je ne gronde la première. Je voudrois bien savoir de quoi tu te mêles. C'est mon métier de quereller, j'y prends plaisir, je m'en acquitte à merveille, et cela me va très-bien ; mais toi, tu y es gauche on ne peut davantage, et ce n'est point du tout ton fait. En revanche, si tu savois combien tu as de grâce à avoir tort, combien ton air confus et ton œil suppliant te rendent charmante, au lieu de gronder tu passerois ta vie à demander pardon, sinon par devoir, au moins par coquetterie.

Quant à présent, demande-moi pardon de toutes manières. Le beau projet que celui de prendre son mari pour son conGdent, et l'obligeante précaution pour une aussi sainte amitié que la nôtre! Amie injuste et femme pusillanime ! à qui te fieras-tu de ta vertu sur la terre, si tu te défies de tes sentiments et des miens ? Peux-tu, sans nous offenser toutes deux, craindre ton cœur et mon indulgence dans les nœuds sacrés où tu vis ? J'ai peine à comprendre comment la seule idée d^admettre un tiers dans les secrets caquetages de deux femmes ne t'a pas révoltée. Pour moi, j'aime fort à babiller à mon aise avec toi ; mais si je savois que l'œil d'un homme eût jamais fureté mes lettres, je n'aurois plus de plaisir à t'écrire ; insensiblement la froideur s'introduiroit entre nous avec la réserve, et nous ne nous aimerions plus que comme deux autres, femmes.' Regarde à quoi nous exposoit ta sotte défiance, si ton mari n'eût été plus sage que toi.

Il a très prudemment fait de ne vouloir point lire ta lettre. D en eût peut-être été moins content que tu n'espérois, et moins que je ne le suis moi-même, à qui Tétat où je t'ai vue apprend à mieux jufer de celui où je te vois. Tous ces sages contemplatifs, qui ont passé leur vie à l'étude du cœur humain, en savent moins sur les vrais signes de l'amour que la plus bornée des femmes sensibles. M. de Wolmar auroit d'abord remarqué que ta lettre entière est employée à parler de notre ami, et n'auroit point vu l'apostille où tu n'en dis pas un mot. Si tu avois écrit celle apostille il y a dix ans, mon enfant, je ne sais comment tu aurois fait, mais l'ami y seroit toujours rentré par quelque coin, d'autant plus que le mari ne la devoit point voir.

H. de Wolmar auroit encore observé l'attention que tu as mise à examiner son hôte, et le plaisir que tu prends à le décrire ; mais il mangeroit Âristote et Platon avant de savoir qu'on regarde son amaot

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