‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 9 sur 126 · TROISIÈME BILLET DE JULIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME BILLET DE JULIE

Insensé! si mes jours te sont chers, crains d'attenter aux tiens. Je suis obsédée, et ne puis ni vous parler ni vous écrire jusqu'à demain. Attendez.

LETTRE lY.

DE JOLIE A SAINT-PREUX

Il faut donc Tavouer enfm, ce fatal secret trop mal déguisé ! Cknnbien de fois j'ai juré qu'il ne sortlroit de mon cœur qu'avec la vie ! La tienne en danger me l'arrache ; il m'éctiappe^jgLXbonneur est perdiu Hélas ! j'ai trop tenu parole : est-il une mort plus cruelle que de survivre à l'honneur?

Que dire? comment rompre un si pénible silence? ou plutôt n'ai-je pas déjà tout dit, et ne m'as- tu pas trop entendue? Ah! tu en as trop vu pour ne pas deviner le reste ! Entraînée par degrés dans les pièges d'un vil séducteur, je vois, sans pouvoir m'arrêter, l'horrible précipice où je cours. Homme artificieux! c'est bien plus mon amour que le tien qui fait ton'audàce. Tu vois l'égarement de mon cœur, tu t'en prévaux pour me perdre ; et quand tu me rends méprisable, le pire de mes maux est d'être forcée à le mépriser. Ah ! malheureux, je t'estimois, et tu me déshonores I crois-moi, si ton cœur étoit fait pour jouir en paix de ce triomphe, il ne l'eût jamais dtoiu.

Tu le sais, tes remords en augmenteront ; je 4l^ois point dans rame des inclinations vicieuses. La modestie etllMMllléteté m'étoient chères; j'aioipis à les nourrir dans une vie simpk^ lalK)rieuse. Que m'ont servi des soins que le ciel a rejetés ? Dès le pntnirr jour qiiP j'eus le malheurjde te voir, je sentis lejwison qui corrompyaafis. sens et ma raison; je ïe sentis du premÎCT instant; et tes yeuxjjas^&entimentsTTësjiscfluiayiajfflmécr^^ le"ren3^nfgîaque jQurjlus mqry'

Je n'ai rien négligé pour arrêter le progrès de cette passion funeste. Dans l'impuissance de résister, j'ai voulu me garantir d'être attaquée ; tes poursuites ont tromp^^a vaine prudence. Cent fois j'ai voulu me jeter aux pieds de^uteure de mes jours; cent fois j'ai voulu leur ouvrir mon cœur cmpMéy ils ne peuvent connoitre ce qui s'y passe : ils voudront appliquer des remèdes ordinaires à un

PnEMIÈnE PARTIE g

ma mérf csl foible et sniis aulorilé ; je coiiijuis 1 iii-

eiible sétériléde mon péro, ei je ne ferai que perdre el déalionorer

[un, ma ramille, el loi-même. Non amie est absente, mon frère n'est

is; je ne trouve aucuu prolecteur au monde contre l' ennemi qui

Bie poursuit ; j'implore en vain le ciel, le ciel est sourd aux prières

I '«les foibtes. Tout Tomente I ardeur qui me dévore ; tout m'abandonne

]i-méme, ou plutôt tout me livre à toi ; la nature enliôre semble

I 4lre ta complice; tous mes efforts sont vains, je t'adore en dépit de

J moi-même. Comment mon cœur, qui n'a pu résister dan^ toute sa

W Xorce, céderoit-U maintenant i demi? comment ce cœur, qui ne sait

1 rien dissimuler, te cacheroit-il le re&le de sa foiblesse? Ah! le pre-

^^mier pas, qui coûte le plus, éloil celui qu'il ne falloit pas faire ; com-

1 ment m'nrrËlerois-je aux autres? Non; de ce premier pas jemesens

I entraîner dans l'abime, et tu peux me rendre aussi malheureuse qu'il

le plaira.

Tel est l'état affreux où je me voi?. que je ne puis plus avoir recours qu'à celui qui m'y a réduite, et que, pour me garantir de ma perte, tu dois être mon unique défenseur contre loi. Je pouvois, je le sais, différer cet aveu de mon désespoir : je pouvois quelque temps déguiser ma honte, et céder par degrés pour m'en imposer à moimême. Vaine adresse qui pouvoîl flatter mon amour-propre, et non pas sauver ma vertu ! Va, je vois trop, je sens trop oii mène la première faute, et je ne cherchois pas â préparer ma ruine, mais i t éviter.

Toutefois, si tu n'es pas le dernier des hommes, si quelque étincelle de vertu brilla dans '"n aryip ji'ii y w-ji^; cnrnri» quelque trace des 5eutiuienl<.(iiionneur dont lu m'as ^ji^ pénétrëjj puis-je le croire asses vil pOT? abuser de l'aveu fatal que mon délire m' arraclieî Kon, je te «ornais bien ; tu soutiendras ma faiblesse, tu deviendras ma sauvegarde, tu protégeras ma personne contre mon propre cceur. Tes vertus sont le dei-nier refuge de mon innocence ; mon honneur l'ose conlier au tien, tu ne peux conserver l'un sans l'autre ; âme généreuse, ah ! conserve-les tous deux ; et, du moins pour l'amour de loi-même, daigne prendre pitié liejom. — ~.^

0 Dieii 1 suis-je assez bu miliés-Me l'écris à geAous, je baigne mon papier de mes pleurs ; j'élève^ toi mes liinid£&-e<ipplic allons. Et ne pense pas cependant que j'igtmre-qnrc'etcal à moi d'eu recevoir, et que. pour me (aire obéir, je n'avois qu'à me rendn^ avec art mé.pri- ■aUe. Ami, prends ce valu empire, et laisse-moi l'honnêteté : j'aime Bieu dire Ion eKlcVj et vivre innocente, que d'acheler ta dépeti-

10 LA NOUYELLE HÉLOlSB

dnnce au prix de mon déshonneur. Si tu daignes m'écouter, qii« d*amour, que de respects, ne dois-lu pas attendre de cellt.' qui te devra son retour à la vie ! Quels charmes dans la douce union de deux âmes pures ! tes désirs vaincus seront la source de ton bonheur, el les plaisirs dont tu jouiras seront dignes du ciel même.

Je crois, j'espère qu'un cœur qui m'a paru mériter tout rattachement du mien ne démentira pas la générosité que j'attends de lui ; j'espère encore que, s'il étoit assez lâche pour abuser de mon égarement et des aveux qu'il m'arrache, le mépris, l'indignation, me ren- ' droient la raison que j'ai perdue, et que je ne serois pas assez lâche, moi-même pour craindre un amant dont j'awrois à rougir. Tu seras vertueux, ou méprisé ; je serai respectée, ou guérie. Voilà l'unique espoir qui me reste avant celui de mourir.

LETTRE V

DE SAINT-PREUX A JULIE

Puissances du ciel ! j'avois une âme pour la douleur, donnez-m^en, une pour la félicité. Amour, vie de l'âme, viens soutenir la mienne I prête à défaillir. Charme inexprimable de la vertu, force invincible j de la voix de ce qu'on aime, bonheur, plaisirs, transports, que vos traits sont poignants ! qui peut en soutenir l'atteinte? Oh ! comment suffire au torrent de délices ^i vient inonder mon cœur ? comment expier les alarmes d'une craintive amante? Julie... non; ma Julie à genoux! ma Julie verser des pleurs !.. celle à qui runivers devroit des hommages, supplier un homme qui l'adore de ne pas l'outrager, de ne pas se déshonorer lui-même ! Si je pouvois mHndigner contre toi, je le ferois, pour tes frayeurs qui nous avilissent. Juge mieux, 'beauté pure et céleste, de la nature de ton empire. Ëh ! si j'adore les charmes de ta personne, n'est-ce pas surtout pour l'empreinte de celte âme sans tache qui l'anime, et dont tous les traits portent la divine enseigne ? Tu crains de céder à mes poursuites ? Mais quelles poursuites peut redouter celle qui couvre de respect et d'honnêteté tous les sentiments qu'elle inspire? Est-il un hcmme assez vil sur la terre pour oser être téméraire avec toi?

Permets, permets que je savoure le bonheur inattendu d'être aimé.. • aimé de celle... Trône du monde, combien je te vois au-dessous de moi ! Que je la relise mille fois. cêttA lettre\adorable où ton amour

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