QUATRIÈME PARTIE
distinctement inélés, hommes et femmes. Le soir, la famille se rassemble, chacun passe la nuit auprès de sa femme : la séparation recommence avec le jour, et les deux sexes n'ont plus rien de commun que les repas tout au plus. Tel est Tordre que son universalité montre être le plus naturel ; et, dans les pays même où il est perverti, Ton en voit encore des vestiges. En France, où les hommes se sont soumis à vivre à la manière des femmes, et à rester sans cesse eniermés dans la chambre avec elles, Tinvolonlaire agitation qu'ils y conservent montre que ce n'est point à cela qu'ils étoient destinés. Tandis que les femmes restent tranquillement assises ou couchées sur leur chaise longue, vous voyez les hommes se lever, aller, venir, se rasseoir, avec une inquiétude continuelle, un instinct machinal combattant sans cesse la contrainte où ils se mettent, et les poussant malgré eux à cette vie active et laborieuse que leur imposa la nature. C'est le seul peuple du monde où les hommes se tiennent debout au spectacle, comme s'ils alloient se délasser au p^irlerre d'avoir resté tout le jour assis au salon. Enfm ils sentent si bien l'ennui de cette indolence efleminée et casanière, que, pour y mêler au moins quelque sorte d'activité, ils cèdent chez eux la place aux étrangers, et vont auprès des femmes d'autrui chercher à tempérer ce dégoût.
La maxime de madame de Wolmar se soutient très-bien par l'exemple de sa maison ; chacun étant pour ainsi dire tout à son sexe, les femmes y vivent très-séparées des hommes. Pour prévenir entre eux des liaisons suspectes, son grand secret est d'occuper incessamment les uns et les autres ; car leurs travaux sont si difTcrents qu'il n'y a que l'oisiveté qui les rassemble. Le matin chacun vaque à ses fonctions, et il ne reste du loisir à personne pour aller troubler celles d'un autre. L'après-dînée, les hommes ont pour département le jardin, la basse-cour, ou d'autres soins de la campagne ; les femmes s'occupent dans la chambre des enfants jusqu'à Theure de la promenade, qu'eUes font avec eux, souvent même avec leur maîtresse, et qui leur est agréable comme le seul moment où elles prennent l'air. Les hommes, assez exercés par le travail de la journée, n'ont guère envie de s'aller promener, et se reposent en gardant la maison.
Tous les dimanches, après le prêche du soir, les femmes se rassemblent encore dans la chambre des enfants avec quelque parente ou amie qu^elles invitent tour à tour du consentement de madame. Là, en attendant un petit régal donné par elle, on cause, on chante, on joue au volant, aux onchets, ou à quelque autre jeu d'adresse propre à plaire aux yeux des enfants, jusqu'à ce qu'ils s'en puissent
380 LA NOUVELLE UÉLOlSE.
amuser eux-mêmes. La collation vient, composée de quelques laitages, de gaufres, d'échaudés, de merveilles*, ou d'autres mets du goût des enfants et des femmes. Le vin en est toujours exclu ; et les hommes, qui dans tous les temps entrent peu dans ce petit gynécée^, ne sont jamais de cette collation, où Julie manque assez rarement. J'ai été jusqu*ici le seul privilégié. Dimanche dernier, j'obtins, à force d'impoilnnités, de Ty accompagner. Elle eut grand soin de me faire valoir celte faveur. Elle me dit tout haut qu'elle me Taccordoit pour cette seule fois, et qu'elle Tavoit reiusée à M. de Wolmar lui-même. Imaginez si la petite vanité féminine étoit flallée, et si un laquais eût été bien venu à vouloir être admis à l'exclusion du maître.
Je fjs un goûter délicieux. Est-il quelque mets au monde comparable aux laitages de ce pays ? Pensez ce que doivent être ceux d'une laiterie où Julie préside, et mangés à côté d'elle. La Fanchon me servit des grus, de la céracée', des gaufres, des écrelets. Tout disparoissoit à l'instant. Julie rioit de mon appétit. Je vois, dit-elle en me donnant encore une assiette de crème, que votre estomac se fait honneur partout, et que vous ne vous tirez pas moins bien de l'écot des fenunes que de celui des Valaisans. Pas plus impunément, repris-je ; on s'enivre quelquefois à lun comme à l'autre, et la raison peut s'égarer dans un chalet tout aussi bien que dans un cellier. Elle baissa les yeux sans répondre, rougit, et se mit à caresser ses enfants. C'en fut assez pour éveiller mes remords. Mylord, ce fut là ma première indiscrétion, et j'espère que ce sera la dernière.
11 régnoit dans cette petite assemblée un certain air d'antique simplicité qui me touchoit le cœur ; je voyois sur tous les visages la môme gaieté, et plus de franchise peut-être que s'il s'y fût trouvé des hommes. Fondée sur la confiance et l'attachement, la familiarité qui régnoit entre les servantes et la maîtresse ne faisoit qu'affermir le respect et l'autorité ; et les services rendus et reçus ne sembloient être que des témoignages d'amitié réciproque. Il n'y avoit pas jusqu'au choix du régal qui ne contribuât à le rendpe intéressant. Le laitage et le sucre sont un des goûts natui^els du sexe, et conmnae le synibole de l'innocence et de la douceur qui font son plus aimable ornement. Les hommes, au contraire, recherchent en général les saveurs fortes et les liqueurs spiritueuses, aliments plus convenables
* Sorte de g&teaux du pays.
* Appartement des femmes.
* Laitages excellents qui se font sur la montagne de Saléve. Je doute qu'ils soient connus sous ce nom au Jura, surtout vers l'autre extrémité du lac.