‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 93 sur 126 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

à la vie active et laborieuse que la nature leur demande ; et quand ces divers goûts viennent à s'altérer et se confondre, c'est une marque presque infaillible du mélange désordonné des sexes. En effet, j'ai remarqué qu'en France, où les femmes vivent sans cesse avec les hommes, elles ont tout à fait perdu le goût du laitage, les hommes beaucoup celui du vin ; et qu'en Angleterre, où les deux sexes sont moins confondus, leur goût propre s'est mieux conservé. En général; je pense qu'on pourroit souvent trouver quelque indice du caractère des gens dans le choix des aliments qu'ils préfèrent. Les Italiens, qui vivent beaucoup d'herbages, sont efféminés et mous. Vous autres Anglois, grands mangeurs de viande, avez dans vos inflexibles vertus quelque chose de dur et qui tient de la barbarie. Le Suisse, naturellement froid, paisible et simple, mais violent et emporté dans la colère, aime à la fois l'un et l'autre aliment, et boit du laitage et du vin. Le François, souple et changeant, vit de tous les mets et se plie à tous les caractères. Julie elle-même pourroit me servir d'exemple ; car, quoique sensuelle et gourmande dans ses repas, elle n'aime ni la viande, ni les ragoûts, ni le sel, et n'a jamais goûté de vin pur : d'excellents légumes, les œufs, la crème, les fruits, voilà sa nourriture ordinaire; et, sans le poisson qu'elle aime aussi beaucoup, elle seroit une véritable pythagoricienne.

Ce n'est rien de contenir les femmes si Ton ne contient aussi les honunes ; et cette partie de la règle, non moins importante que l'autre, est plus difficile encore ; car l'atUique est en général plus vive ({ue la défense : c'est l'intention du conservateur de la nature. Dans la république, on retient les citoyens par des mœurs, des principes, de la vertu : mais comment contenir des domestiques, des mercenaires, autrement que par la contrainte et la gêne? Tout l'art du maître est de cadier cette gêne sous le voile du plaisir ou de l'intérêt, *en sorte qu'ils pensent vouloir tout ce qu'on les oblige de faire. L'oisiveté du dimanche, le droit qu'on ne peut guère leur ôter d'aller où bon leur semble quand leurs fonctions ne les retiennent point au logis, détruisent souvent en un seul jour l'exemple et les leçons des six auties. L'habitude du cabaret, le commerce et les maximes de leurs camarades, la fréquentation des femmes débauchées, les perdant bientôt pour leurs maîtres et pour eux-mêmes, les rendent par mille défauts incapables du service et indignes de la liberté.

On remédie à cet inconvénient en les retenant par les mêmes motifs qui les portoient à sortir. Qu'alloient-ils faire ailleurs ? boire et jouer au cabaret. Us boivent et jouent au logis. Toute la dfférence est

'^ LA NOUVELLE HÊLOlSE.

qui paroissent plus fondées sur le préjugé que sur la raison. Telle est celle qui blâme la danse et les assemblées : conune sHl y avoit plus de ma) à danser qu'à chanter, que chacun de ces amusements ne fût pas également une inspiration de la nature, et que ce fût un crime de s'égayer en commun par une récréation innocente et honnête ! Pour moi, je pense au contraire que, toutes les fois qu'il y a concours des deux sexes, tout divertissement public devient innocent por cela môme qu il est public ; au lieu que Toccupation la plus louable est suspecte dans le tête-à-téte ^ L'homme et la femme sont destinés Tun pour Tautre, la fîn de la nature est qu'ils soient imis par le mariage. Toute fausse religion combat la nature : la nôtre seule, qui la suit et la rectifie, annonce une institution divine et convenable à rhomme. Elle ne doit donc point ajouter sur le mariage aux embarras de Tordre dvil des difficultés que FÉvangile ne prescrit pas, et qui sont contraires à T esprit du christianisme. Mais qu'on me dise où de jeunes personnes à marier auront occasion de prendre du goût Tune pour l'autre, et de se voir avec plus de décence et de circonspection que dans une assemblée où les yeux du public, incessantment tournés sur elles, les forcent à s'observer avec le plus grand soin. En quoi Dieu est-il offensé par un exercice agréable et salutaire, convenable à la vivacité de la jeunesse, qui consiste à se présenter Tun à l'autre avec grâce et bienséance, et auquel le spectateur impose une gravité dont personne n^'oseroit sortir? Peut-on imaginer un moyen plus honnête de ne tromper personne, au moins quant à la figure, et de se montrer avec les agréments et les défauts qu'on peut avoir aux gens qui ont intérêt de nous bien connoitre avant de s'obliger à nous aimer ? Le devoir de se chérir réciproquement n'emportet-il pas celui de se plaire? et n'est-ce pas un soin digne de deux personnes vertueuses et clu^tiennes qui songent à s'unir, de préparer ainsi leurs cœurs à f amour mutuel que Dieu leur impose?

Qu'arrive-t-il dans ces lieux où règne une éternelle contrainte, où Ton punit comme un crime la plus innocente gaieté, où les jeunes gens des deux sexes n'osent jamais s'assembler en public, et où findiscréte sévérité d'un pasteur ne sait prêcher au nom de Diai qu'une gêne servile, et la tristesse, et l'ennui ? On élude une tyrannie insupportable que la nature et la raison désavouent ; aux plaisirs permis

* Dans ma lettre à M. d'Âlembert sur les spectacles, j'ai transcrit de cdle-ci le morceau suivant et quelques autres ; mais comme alors je ne faisois qne préparer cette édiiion, j'ai cru devoir attendre qu'eUe parût pour citer ce que j'en airots tiré.

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