QUATRIÈME PARTIE
11 y avoit plusieurs jours que j'cntendois parler de cet Elysée dont on me faisoit une espèce de mystère. Enfin, hier après dîner, 1 extrême chaleur rendant le dehors et le dedans de la maison presque également insupportables, M. de Wolmar proposa h sa femme de se donner congé cette après-midi; et, au lieu de se retirer comme à rordinaire dans la chambre de ses enfants jusque vers le soir, de venir avec nous respirer dans le verger; elle y consentit, et nous nous y rendîmes ensemble.
Ce lieu, quoique tout proche de la maison, est tellement caché par Tallée couverte qui Fen sépare, qu'on ne Taperçoit de^/nulle part. L'épais feuillage qui Tenvironne ne permet point à Toeil d'y pénétrer, et il est toujours soigneusement fermé à la def . A peine fus-je audedans, que, la porte étant masquée par des aunes et des cowbitHrd qui ne laissent que deux étroits passages sur les côtés, je ne vis pkis en me retournant par où j*étois entré ; et, n'apercevant point de porte, je me trouvai là comme tombé des nues.
En entrant dans ce prétendu verger, je fus frappé d'une agréable sensation de h'aîcheur que d'obscurs ombrages, une verdure animée et vive, des fleurs éparses de tous côtés, un gazouillement d'eau courante, ef le chant de mille oiseaux, portèrent à mon imagination du moins autant qu'à mes cens; mais en même temps je crus voir le lieu le plus sauvage, le plus solitaire de la nature, et il me sembloit d'être le premier mortel qui jamais eût pénétré dans ce désert. Surpris, saisi, transporté d'un spectacle si peu prévu, je restai un moment immobile, et m'écriai dans un enthousiasme involontaire : Oh ! Tinian ! ô Juan-Fernandez ^ ! Julie, le bout du monde est à votre porte ! Beaucoup de gens le trouvent ici comme vous, dit-elle avec un sourire ; mais vingt pas de plus les ramènent bien vite à Clarens : voyons si le charme tiendra plus longtemps chez vous. C'est ici le même verger où vous vous êtes promené autrefois et où vous vous battiez avec ma cousine à coups de pêches. Vous savez que Tlierbe y étoit assez aride, les arbres assez clair-semés, donnant assez peu d'ombre, et qu'il n'y avoit point d'eau. Le voilà maintenant frais vert, habillé, paré, fleuri, arrosé. Que pensez-vous qu'il m'en a coûté pour le mettre dans Tétat où il est? car il est bon de vous dire que j'en suis la surintendante, et que mon mari m'en laisse l'entière disposition. Bfa foi, lui dis-je, il ne vous en a coûté que de la négligence. Ce lieu est charmant, il est vrai, mais agreste
* Um désertes de la mer du Sud, célèbres dans lé voyage de l'uiuiral Anse n.
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S08 LA NOUVELLE liËLOlSE.
et aïKindonné ; je n'y vois point de travail humain. Vous avez fermé la porte ; Peau est venue je ne sais comment ; la nature seule a fait tout le reste; et vous-même n'eussiez jamais su faire aussi bien qu'elle. 11 est \Tai, dit- elle, que la nature a tout fait, mais sous ma direction, et il n'y a rien là que je n'aie ordonné. Encore un coup, devinez. Premièrement, rcpris-je, je ne comprends point commoit avec de la peine et de l'argent on a pu suppléer au temps. Les arbres... Quant à cela, dit Bl. de Wolmar, vous remarquerez qu'il n'y en a pas beaucoup de fort grands, et ceux-là y étoient déjà. De plus, Julie a commencé ceci longtemps avant son -mariage et presque d'abord après la mort de sa mère, qu'elle vint avec son père cbe^ cher ici la solitude. Eh bien ! dis-je, puisque vous voulez que tous ces massifs, ces grands berceaux, ces touffes pendantes, ces bosquets si bien ombragés, soient venus en sept ou huit ans, et que l'art s'en soit mêlé, j'estime que, si dans une enceinte aussi vaste vous avez fait tout cela pour deux mille écus, vous avez bien économisé. Tous ne surfaites que de deux mille écus, dit-elle ; il ne m'en a rien coûté. Comment, rien ? Non, rien ; à moins que vous ne comptiez une douzaine de journées par an de mon jardinier, autant de deux ou trois de mes gens, et quelques-unes de M. de Wolmar lui-même,- qui n a pas dédaigné d'être quelquefois mon garçon jardinier. Je ne comprenois rien à cette énigme : mais Julie, qui jusque-là m'avoit retenu, me dit en me laissant aller : Avancez, et vous comprendrez. Adieu Tinian, adieu Juan-Fernandez, adieu tout l'enchantement ! Dans uu moment vous allez être de retour du bout du monde.
Je me mis à parcourir avec extase ce verger ainsi métamorphosé; et si je ne trouvai point de plantes exotiques et de productions des Indes, je trouvai celles du pays disposées et réunies de manière à produire un effet plus riant et plus agréable. Le gazon verdoyant, mais court et serré, étoit mêlé de serpolet, de baume, de thym, de marjolaine, et d'autres herbes odorantes. On y voyoit briller mille fleurs des champs, parmi lesquelles 1 œil en démêloit avec surprise quelques-unes de jardin, qui sembloient croître naturellement avec les autres. Je rencontrois de temps en temps des touffes obscures, impénétrables aux rayons du soleil, comme dans la plus épaisse forêt ; ces touffes étoient formées des arbres du bois le plus flexible, dont on avoit fait recourber les branches, pendre en terre, et prendre racine, par un art semblable à ce que font naturellement les mangles en Amérique. Dans les lieux plus découverts je voyois çà et là, sans ordr» et sans symétrie, des broussailles de roses, de framboisiersr àt