QUATRIEME PARTIE
Eis rourrés de lilas, de noisetier, de surenn, de serinpt, triroliura, qui paroienl la terre en lui donnant l'air d'êlre fin friche, le suivois des allées tortueuses et irrégutières bordées de Ces bot?,;;ea fleuris, et couvertes de mille guirl^indes de vigne de Ju- ■dée, de vigne vierge, de houblon, de liseron, de couleuvrée, de clé- 'inatîte. et d'autres plantes de celte espèce, parmi lesquelles le chévre- Ibiiille et le'jasmin dui;^oient se coiirondre. Ces guirlandes sembloieiit Setées négligemment d'un arbreà l'autre, comme j'en avois remarqué quelquefois dnns les Toréts, et formoient sur nous des espèces de Àraperies qui nous gnranlissoietil du soleil, tandis que nous avions «DUS DOS pieds un marcher doux, commode et sec, sur une mousse fine, sans sable, sans herbe, et sans rejetons raboteux. Alors seuleinent je découvris, non sans surprise, que ces ombrages verts et toulfus, qui m'en avaient tant imposé de loin, n'ètoîent termes que « plantes mmpanteset parasites, qui, guidées le long des arbres, '«nvironnoient leurs tètes du plus épais reuiliage, et leurs pieds d'ombre et de fraîcheur. J'observai même qu'au mo^en d'une indus- !i simple 00 avoil fait prendre racine sur tes troncs des arbres >l plusieurs de ces plantes, de sorte qu'elles s'élendoient davantage en ibisant moins de chemin. Vous concevez bien que les fruits ne* s'en bvuvenl pas mieux de toutes ces additions ; mais dans ce lieu seul on m sacriGé l'utile à l'agréable, et dans le reste des terres on a pris un El soin des plants et des arbres, qu'avec ce verger de moins la rê- ■eolte en fruits ne laisse pas d'èlre plus forte qu'auparavant Si vous long^ combien au fond d'un bois on est charmé quelquefois de voir toi fruit sauvage et même de s'en rafraichir, vous comprendrez le plaisir qu'on a de trouver dans ce désert artiiiciel des fruits excelents et mûrs, quoique clair-semès et de mauvaise mine; ce qui donne ■e le plaisir de la recherche et du choix. Toutes ces petites routes étoieut bordées et traversées d'une eau Impide et claire, tantôt circulant parmi l'herbe et les fleurs en filets )>resi|ue imperceptibles, Inntôl en plus grands ruisseaux courant sur m gravier pur et marqueté qui rendoil l'eau plus brillante. On voyait Miiources bouillonner et sortir de la terre, et quelquelois des caaiix plus profonds dans lesquels l'eau calme et paisible réflécliissoit l'œil les objets. le comprends à présent tout le reste, dis-je a Jue: mais ces eaux que je vois de toutes parts.... Elles viennent de la, Bpril-elle en me montrant le câté où éloil la terrasse de son jardin. {S'est ce même rvisseau qui fournit è grands frais dans le parterre un ' ' u doiil personne ne se sourie. H, de Wolmar ne veut pas le
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détruire, par respect pour mon père qui Ta fait faire: mais avec quel plaisir nous venons tous les jours voir courir dans ce verger cette eau dont nous n'approchons guère au jardin ! le jet d'eau joue pour les étrangers, le ruisseau coule ici pour nous. Il est vrai que j'y ai réuni Feau de la fontaine publique, qui se reudoit dans le lac par le grand cliemin, qu'elle dégradoit au préjudice des passants et à pure perte pour tout le monde. Elle faisoit un coude au pied du verger entie deux rangs de saules ; je les ai renfermés dans mon enceinte, et j'y conduis la même eau par d'autres routes.
Je vis alors qu'il n'avoit été question que de faire serpenter ces eaux avec économie en les divisant et réunissant à propos, en épargnant la pente le plus qu'il étoit possible, pour prolonger le circuit et se ménager le murmure de quelques petites chutes. Une couche de glaise couverte d'un pouce de gracier du lac et parsemée de coquillages formoitle lit des ruisseaux. Ces mêmes ruisseaux, courant par intervalles sous quelque larges tuiles recouvertes de terre et de ga- {On au niveau du sol, formoient à leur issue autant de sources arUficiclles. Quelques filets s'en élevoient par des siphons sur des lieux raboteux et bouillonnoicnt en retombant. Enfin la terre ainsi rafraîchie et humectée donnoit sans cesse de nouvelles fleurs et entretenoit l'herbe toujours verdoyante et belle.
Plus je parcourois cet agréable asile, plus je sentois augmenter la sensation délicieuse que j'avois éprouvée en y entrant: cependant la curiosité me tenoit en hal^e. J'étois plus empressé de voiries objets que d'examiner leurs impressions, et j'aimois à me livrer à celle charmante contemplation sans prendre la peine de penser. Mais ma dame de Wolmar, me tirant de ma rêverie, me dit en me prenant sous le bras : Tout ce que vous voyez n'est que la nature végétale et inanimée; et* quoi qu'on puisse faire, elle laisse toujours une idée de solitude qui attriste. Venez la voir animée et sensible , c'est là qu'à chaque instant du jour vous lui trouverez un attrait nouveau. Vous me prévenez, lui dis-je ; j'entends un ramage bruyant et confus, et j'aperçois assez peu d'oiseaux : je comprends que vous avez une volière. Il est vrai, dit-elle; approchons-en. Je n'osai dire encore ce que je pensois de la volière ; mais cette idée avoit quelque chose qui me déplaisoit, et ne me sembloit point assortie au reste.
Nous descendîmes par mille détours au bas du verger, où je trouva' toute l'eau réunie en un joli ruisseau coulant doucement entre deux rangs de vieux saules qu'on avoit souvent ébrandiés. Leuis têtes : creuses et demi-chauves formoient des espèces de vases d'où sor- j
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toient, par l'adresse dont j'ai parlé, des loufles de uliË>re feuille, dont une partie s'eiilrelncoit autour des branches, et l'autre tomboit
c grâce le long du ruisseau. Fresque à l'eitrémilè de l'enceinte était un petit bassin bordé d'herbes, de joncs, de roseaux, servant d'alireuvoir k la volière, et dernii't'e station de cette eau si précieuse el si bien ménagée.
Au delà de ce bassin ètoit un terre-plein terminé dans l'angle de renclo5 par un monticule garni d'une inuUitude d'jirlirisfcauï de toute espèce; les plus petits vers le liaul, et toujours croissant en grandeur à mesure que le sol s'abnissoit ; ce qui rendoit le plan des têtes presque liorJzontal, ou moiilroit au inoins qu'un jour il le de- Toit être. Sur le devant étoient une douzaine d'arbres jeunes encore, mais faits pour devenir fort grands, tels que le hêtre, l'omie, le Irène, l'acacia. C'étaient les bocages de ce coteau qui servoient d'asile k cette mullilude d'oiseaux dont j'avois entendu de loin le ramage ; et c'étoit à l'ombre de ce feuillage comme sous un grand parasol qu'on les Toyoil voltiger, courir, clianter, s'agacer, se battre (.-omme s'ils ne nous Dvoient pas aperçus. Ils s'enfuirent si peu à notre approche, que, stion l'idée dont j'étois prévenu, je les crus d'abord enfermés par un grillage; mais comme nous filmes arrivés au bord du bassin, j'en vis plusieurs descendre et s'approcher de nous sur une espèce de courte allée qui sèparoit en deux le terre-plein et communiquoit du bassin à la volière. M. de Wolmar, faisant le tour du bassin, sema sur l'allée deux ou trois poignées de grains mélangés qu'il avoit dans sa poche ; et, quand il se lut retiré, les oiseaux acco^inireitt else mirent à manger comme des poules, d'un air si familier que je vis bieu qu'ils étoienl faits à ce manège. Cela est diannant ! m'écriai-je. Ce mot de volière m'avoit surpris de votre part; mais je l' entends maintenant : je vois que vous m\i\et des bûtes et non pas des prisonniers, fju'appeleï-vous des hûlesî répondit Julie : c'est nous qui sommes les leurs ' ; ils sont ici les maiires, et nous leur payons tribut pour en être soufferts quelquefois. Fort bien, repris-je ; mais commiiil tes maîtres-là se sont-ils emparés de ce lieu? le moyen d'y rassembler tant d'habiL'mts volontaires? je n'ai pas oui dire qu'on ait jamais rien tenté de pareil ; et je n'aurois point cru qu'on ; pAt réussir, si je n'en avob la preuve sous mes yeux.
La patience el le temps, dit M. de tVobnar, ont fait ce miracle. Ce
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sont des expédients dont les gens riches ne s^avisent guère dans lears plaisirs. Toujours pressés de jouir, la force et l'argent sont les seuls moyens qu'ils connoissejit : ils ont des oiseaux dans des cages, et des amis à tant par mois. Si jamais des valets approchoient de ce lieu, vous en verriez bientôt les oiseaux disparoitre ; et s'ils y sont à présent en grand nombre, c'est qu'il y en a toujours eu. On ne les fait pas venir quand il n\ en a point ; mais il est aisé, quand il y en a, d'en attirer davantage en prévenant tous leurs besoins, en ne les effrayant jamais, en leur laissant faire leur couvée en sûreté et ne dénicliant point les petits ; car alors ceux 'qui s'y trouvent restent, et ceux qui surviennent restent encore. Ce bocage existoit, quoiqu'il fût séparé du verger ; Julie n'a fait que l'y renfermer par une haie vive, ôter celle qui l'en séparoit, l'agrandir, et l'orner de nouveaux plants. Vous voyez, à droite et à gauche de Tallée qui y conduit, deux espaces remplis d'un mélange confus d'herbes, de pailles et de toutes sortes de plantes. Elle y fait semer chaque année du blé, du mil, du tournesol, du chenevis, des pesettes^, généralement de tous les grains que les oiseaux aiment, et l'on n'en moissonne rien. Outre cela, presque tous lés jours, été et hiver, elle ou moi leur apportons à manger ; et quand nous y manquons, la Fanchon y supplée d'ordinaire. Ils ont l'eau à quatre pas, comme vous voyez. Madame de "Wolmar pousse l'attention jusqu'à les pourvoir tous les printemps de pelils tas de crin, de paille, de laine, de mousse, et d'autres matières propres à faire des nids. Avec le voisinage des matériaux, l'abondance des vivres et le grand soin qu'on prend décarter tous les ennemis*, l'éternelle tranquillité dont ils jouissent les porte à pondre en un lieu commode où rien ne leur manque, où personne ne les trouble. Voilà comment la patrie des pères est encore celle des enfants, et comment la peuplade se soutient et se multiplie.
Ah ! dit Julie, vous ne voyez plus rien I chacun ne songe plus qu'à soi : mais des époux inséparables, le zèle des soins domestiques, la tendresse paternelle et maternelle, vous avez perdu tout cela. 11 y a deux mois qu'il falloit être ici pour livrer ses yeux au plus charmant spertacle et son cœur au plus doux sentiment de la nature. Madame, repris-je assez tristement, vous êtes épouse et mère ; ce sont des plaisirs qu'il vous appartient de connoître. Aussitôt M. de Wolmar, me pren;mt par la main, me dit en la serrant : Vous avez des amis,
' De la vesce.
* Les loirs, les souris, les chouettes, et surtout les enfants.