ANVERS
La Source
Julien Dillens 1874,, croquis de l'auteur.
Je le vois encore.
C'était pendant la dernière semaine de son séjour à la Panne - ou bien, allongé tout de son long,. sur le ventre, près d'un tas de terre végétale, noire et comme brûlée, tout ce qui reste du fameux camp romain. 11 y fouillait de ses longs doigts et il ramenait des tessons, des morceaux d'os brisés, même un petit, tout petit fragment d'un crochet de bronze vert. Lu dune s'étalait au doux soleil ; dans le calme, l'heure montait; nos ombres tournaient sur la nappe ondulée du sable blond. La moisson n'était guère riche, mais elle était toujours le sujet d'une courte conférence archéologique, esthétique -et philosophique. Çt quel causeur!..
quel professeur!... Il se parlait lui-même; il articulait ses pensées et, comme, il étail simple, il n'était pas pédant — ou bien, après une course à travers les bruyères et les herbes, où se levait soudain le petit panache blanc d'un lapin, nous arrivions, moi, tout essoufle, lui, marchant comme en un rêve, à notre reposoir du Grand Saint Idesbaklus, le lointain abbé des Dunes, protecteur des pêcheurs de Coxyde. FUi loin, le pays de Flandre, plaine ondulée, avec des bouquets d'arbres et les clochers de Furnes, dans une brume claire, piquée de la tache blanche d'un pignon d'une ferme isolée, et les beaux nuages qui passent, en cortège, sur le souffle de la mer ; la nier elle-même, alanguie sous le soleil, brille, vibre, avec de longs frissons : la courte révolte d'une vague plus haute et plus lourde ; l'eau tourne déjà autour des bancs, s'infiltre dans le sable et le soleil descend, saigne toute sa pourpre sur le flot qui s'en illumine soudain, puis s'assombrit.
Il méditait alors... Je lui contais la légende, que venait de me dire Maurits Sab.be, le poète brugeois, du Pécheur maudit qui ne ramenait jamais dans ses filets que les crânes de tous ceux qui sont morts dans la Mer; celle de Saint Idesbaklus, dont la statue n'a jamais voulu rester dans l'église de Coxyde, expressément construite pour elle, et, qui, à chaque déménagement, tenace et obstinée, retourne — Dieu seul sait comment, — dans sa modeste chapelle, adossée à la haie d'une petite ferme, où chante un maigre coq, dans le calme de la large dune.
Il souriait, et, au dernier rayon, nous prenions notre course vers La Panne, le long de l'estran. Les barques, lourdes et noires, reposent: elles partent ce matin. C'était le soir, bientôt la nuit que remplit le large, plein de rumeurs et de lointains roulements, le large avec les feux de Dunkerque pour éclairs.
Le plus souvent, équipé en pêcheur à la ligne, il partait vers Hdinkerke: là, dans le canal, il péchait. Hssis sur la berge, dans un trou, parmi les roseaux immobiles, mais dont les têtes frissonnent et bruissent infini-
gure Tombale
ment, si doucement qu'il faut longtemps avant de l'entendre, de le saisir, de le sentir, pour ne plus l'oublier, ce murmure, ainsi que le chante notre Quido Qezelle, il restait là, toute l'après-midi, drapé dans son manteau brun. Pas un mot, pas un geste: on passait au-dessus de lui, traînant la ligne, on " en péchait de gros, " le gamin aux vers riait avec bruit, pas un geste, pas un mot: il était parti et nous respections le silence de cet f)omme qui sentait déjà son esprit se détacher de la Terre, peut-être.
Un matin, il nous montra l'esquisse de son groupe triomphal pour l'Hrc du Cinquantenaire, grande comme la main, en pastaline grasse et gris-vert : il se félicitait de n'avoir rien changé à l'idée de l'architecte et se vantait d'avoir inventé un nouvel ébauchoir : la pointe, finement taillée, d'un gilbert, avec laquelle il creusa les ailes de ses Qénies.
Le départ alors, le retour vers Bruxelles... Çntre Hdinkerke et Qand, au travers de la Flandre, qu'il aimait comme un fils, il me. raconta sa vie, surtout la vie des siens: de son aïeul, de sa grand mère, qui seule peut-être, à cette époque, à Qand, avaitju tout Walter Scott, de son père, Fjenri qui soutint une lutte continuelle pénible et ardue pour élever, de son art, une nombreuse famille et qui succomba à la tâche.
— " T\h ! dit-il, ce serait là une intéressante histoire à écrire: l'Histoire d'une famille d'artistes pendant un siècle ! „
Et ses yeux, tristes, brillaient ; sa main, belle et lasse, pendait le long de la portière.
f\h oui! qu'ils furent des artistes: Henri, Hdolf, Julien, tous ces Dillens !
Fi Qand, où il ne manquait jamais de s'arrêter, il resta, plus d'une heure, à tourner autour de son Metdepenningen, qui se dresse, majestueux et familier cependant, dans le jardinet, devant le Palais de Justice. 11 étudiait sa statue, la sculptait à nouveau. Il pensait, au pied de cette œuvre de sa laborieuse jeunesse, doter bientôt Qand, le berceau de sa famille, d'un second
chef d'œuvre, celui de sa vieillesse hâtive et prématurée : un Professeur François Laurent, le Jurisconsulte à côte de l'avocat.
Mais sa Destinée s'accomplissait.
Je le revois, long et maigre, subitement blanchi, les tempes creusées. Il se tenait debout au milieu de son atelier encombré. 11 esquissa un court pas de danse, dressant les bras:
- " Je me sens rajeuni de dix ans ! „
Et il mesurait de l'œil les deux anges énormes, gui lui causèrent tant de peines et qu'il ne vit pas se dresser sur un pont, à Ostende.
- "Je vais travailler!.. Travailler !.. J'ai tant à faire.» Il était gai, jeune, il était guéri...
Le vingt quatre décembre, à quatre heure de l'aprèsmidi, il s'endormait dans les bras de son frère. Je ne l'ai plus revu.
Déjà il n'était plus lui, sa propre image: seules, ses mains, comme reposant après un pénible travail — mais combien aimé ! — pour le reprendre et l'achever, étaient restées jeunes et souples, on aurait dit, comme vivantes. Son crâne s'enfonçait avec une lourdeur de pierre dans le coussin.
Puis, je ne sais plus.
Et je me console d'avoir perdu l'Homme, en répétant cette prière du Philosophe " Révèle-moi, ô bon génie, à moi que tu aimais, ces vérités qui dominent la mort, empêchent de la craindre et la font presque aimer. „
Car l'artiste existe à jamais ; son Esprit vit dans l'Eternité: son ffme immortelle est restée parmi nous, en ses œuvres; nous la respirons dans l'atmosphère où baigne le travail de ses mains, les fleurs épanouies dans la Matière, l'Espace et le Temps, de son amour pour la Beauté, la Vérité.
Regardez, regardez, regardez... Ces lignes, ces contours, ces voiles royalement drapés, ce rythme large et puissant, élégant et discret, cette grandeur et cette délicatesse, cette conscience et cette honnêteté, c'est lui.
Lui aussi, comme les plus grands, s'est mis tout
Génie
entier clans son œuvre. Il lui a tout donné, tout consacré, 11 laisse des trésors d'art et de travail. Il laisse des leçons e^t un exemple pour nous tous.
D'autres diront sa place comme artiste. S'il est placé haut comme tel, plus grand, plus noble, plus inoubliable reste-t-il pour ceux-là qui connurent outre l'fWiste, le Penseur, l'Homme. Car la base de toutes ses Vertus, fut la Bonté.
Il fut bon.
West-ce pas un exquis et rare éloge ?
H. COOPJvmN, Thzn.
Discours de M. Paul HYMANS, aux funérailles de Julien DILLENS.