‹ Julien Dillens statuaire, 1849-1904Chapitre 2 sur 3 · MESSIEURS · texte numérisé non relu

MESSIEURS

On a dit la carrière du Maître disparu, son œuvre, ses titres à l'admiration de ceux qui cultivent le Beau, à la reconnaissance de ceux qu'instruisaient ses leçons. Qu'il me soit permis, au nom du Cercle artistique et litéraire, de mêler à tant de pieux regrets et de significatifs hommages, l'expression de l'émotion qu'éveilla sa mort soudaine dans ce milieu amical, où il fréquenta si longtemps et où sa robuste génialité se dépensait en franche et cordiale humeur, en gestes expressifs, en familières et jaillissantes causeries.

On l'y traitait en grand artiste, et il traitait les autres en égaux. Il n'était d'aucune coterie, s'étant imposé â toutes ; s'il avait des rivaux, il ne rencontrait ni jaloux, ni détracteurs ; car, étant parmi les premiers, il ne faisait sentir sa primauté que par ses œuvres, et il aimait son art plus que lui-même.

L'homme avait des traits de caractère et de physionomie où se révélaient, pour qui les pénétrait, le style et l'idéal du statuaire.

Il était désintéressé, modeste, loyal et sensible. Son regard, plein le lumière, annonçait le rêveur de beauté. Ni méchanceté, ni amertume n'aigrissait sa voix. Ct sur

Allegretto

Figure Tombale

son fin visage, couronné d'un front puissant et qu'amincissaient la moustache tombante et la barbe allongée, une teinte de mélancolie attendrissait le sourire.

Sa parole, un peu lente, nuancée de l'accent du terroir, trahissait l'ardeur intime d'une âme jeune, qu'aucun calcul n'assombrissait. Elle cherchait l'expression parfois et tout le corps souple, dans la discussion, rythmait d'un balancement le travail de la pensée, tandis que les mains longues, aux doigts agiles, habitués à pétrir la glaise ou la cire, achevait dans l'air de modeler l'idée.

De toute sa personne, solide et élancée, se dégageait un charme de grâce virile, la séduction d'une nature franche, abondante et simple, dont aucun formalisme n'altérait la pure inspiration.

Tout en lui, la ferveur de la pensée, l'amour de son art, l'harmonie de ses conceptions, la richesse de son génie décoratif, la vigueur précise et délicate de son ciseau, dénotait une vitalité profonde et saine. Rien de morbide dans son œuvre, où se reflète un rayon de la Renaissance, âge de joie et d'épanouissement. Rien de fragile dans sa structure physique, taillée pour défier les ans et les labeurs.

Cependant, et comme par un cruel contresens, il était marqué pour une fin précoce. Et il semble que la poésie de la mort ait hanté l'imagination de ce vaillant. Elle lui inspira ses deux œuvres les plus émouvantes, cette exquise " Figure tombale „ où la souffrance la plus aiguë s'allie à tant d'innocence et de pureté, et cette haute et sombre effigie, enveloppée de voiles, imposante et méditative, qui, au seuil d'un de nos cimetières, symbolise avec tant de sereine majesté, le " Silence de la tombe. „

La tombe, ouverte prématurément, va le recevoir aujourd'hui. Et, chargé de louanges, d'amitiés, de regrets, il entre, trop tôt, dans le règne auguste du silence.

Mais il laisse, pour émouvoir et réjouir les regards des survivants, d'impérissables images de beauté, et, par les yeux, sa gloire se transmettra à la postérité.

l'Œuvre

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