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I. Philarète Chasles, Le Seizième Siècle en France

JULIEN ET MARGUERITE DE RAVALET ig

enrégimentées par Montluc — défendent leur ville contre les généraux de Charles-Quint. La comtesse de Gramont, Diane d'Andouins, lève des régiments pour le roi de Navarre. Les reines discourent en latin* ; les rois, pour se reposer d'autres gestes, sont poètes et artistes ; et l'un d'eux, Henri YS , est de plus un grand écrivain.

Le bourreau de Toulouse s'appelle Claire-Peine, avec un soupçon de poésie ; celui de Paris a pour surnom maître Jean-Guillaume, nuance de familiarité indiquant qu'on peut, d'un jour à l'autre, avoir besoin de ses services. Et les mathématiques, le droit, la chirurgie passent à l'état de lumineux enseignement ! L'esprit d'examen débarrasse la philosophie des derniers langes de la scolastique. De grandes paroles tombent de bouches vénérables. Michel de l'Hospital, . La Noue, Ambroise Paré, Jean-Auguste de Thou, Achille de Harlay, Ramus, Edouard Mole, Pierre Duchâtel, Palissy rappellent, par plus d'un endroit, les hommes de Plutarque. Si le mal et le vice s'étalent, il y a un peu partout de la vertu et du génie.

La mentalité des gens de la Renaissance n'est point la nôtre. Nous subissons, comme dit Mérimée, la décadence des passions énergiques au profit de la tranquillité et peut-être du bonheur, a reste la question de' savoir si nous valons mieux que nos ancêtres ». Ils étaient condamnés à une guerre perpétuelle par un état de civilisation moins avancée, l'ardeur et les exigences du tempérament. Aussi, les amoureux de ce temps-là

I. « Théologie, philosophie, histoire, jurisprudence, mathématiques et médecine, ces femmes du quinzième et du seizième siècle avaient tout parcouru, tout étudié. » (H. Blaze de Burt, Dames de la Renaissance .J

donnent à leurs passions des aspects qui étonnent fort les âmes sèches et prosaïques d'aujourd'hui. La reine Marguerite de Valois monte embrasser sur l'échafaud, en public, la tête de Boniface de la Môle. Un gentilhomme reste muet pendant deux ans pour plaire à une fille de la cour. Un incroyable enthousiasme, une force saAante et féconde, un souffle large et puissant animent toutes les manifestations du cœur et de l'esprit ; et quand on arrive au dix-septième siècle, ordonné, discipliné, tiré au cordeau, à part les turbulences de la Fronde, — cette Ligue parfumée à l'iris, cette toute petite cousine des grands troubles précédents, — on peut voir de combien la vitalité cérébrale d'un Rabelais, d'un Montaigne, d'un Régnier l'emporte sur Descartes, Malherbe et Boileau. Même dans le domaine de l'indiscrétion politique, mondaine et sentimentale, les coulisses de l'histoire interrogées, les rideaux de l'alcôve brusquement tirés, combien est pâle Tallemant des Réaux à côté du savoureux Brantôme ! Le seizième siècle est une fresque de Titien, tachée de sang, mais éblouissante. Le dix-septième, emperruqué à la Louis XIY, a ^our peintre tout indiqué Le Brun.

Les mœurs aurotlt du mal à reconquérir de la décence ; le vieux levain de la Renaissance n'a pas tout de suite abandonné la bête humaine. On entendra la princesse d'Éboli s'écrier, en prenant des glaces : (( Quel dommage que ce ne soit pas un péché ! » En Auvergne, un marquis et une marquise de Douze-Lastours monteront sur l'échafaud; il y aura des Voisin, des Brinvilliers, des empoisonneurs, des incestueux et des adultères, mais jamais autant que sous les trois derniers Valois.

Le populaire et la noblesse de province valaient ceux

de la capitale. La même tempête passait sur toute la France. Les guerres de religion et celles de la Ligue, prétextes à tant de vengeances particulières, témoignent d'un état d'âme bien différent du nôtre. La vie d'un homme comptait pour si peu que bien des crimes s'appointaient, faisaient l'objet d'un accord entre l'assassin et la famille de la victime. L'argent versé, on reparaissait à la cour, le sourire sur les lèvres; si l'on était puissant, bien apparenté, on obtenait des lettres d'abolition, et tout était dit. L'homme, de quelque condition qu'il fût, ne laissait jamais impunie une offense*. La femme s'arrangeait de façon à ne pas laisser vivre trop longtemps l'amant ou le mari infidèle,-et ceux-ci le lui rendaient avec usure. Ce que nous appelons crime passait pour acte de défense personnelle, précaution, habileté ; et les provocateurs poussaient jusqu'au raffinement l'art de se poser en provoqués.

C'est dans ce décor somptueux, frémissant de pittoresque et d'audace, ayant pour lui toutes les séductions intellectuelles et plastiques; c'est sur cette prodigieuée toile de fond qu'apparurent les deux étonnants acteurs d'un drame inoubliable : Marguerite et Juliende Ravalet.

Nous valons certes mieux cpie nos pères ; nous avons gagné en dignité ; nous avons chassé de nos mœurs la violence : elle n'est plus pratiquée que par l'écume de nos villes, l'armée du vice et du crime. Mais est-il vrai

I. De i585 à i6o3, les chanceliers de France délivrèrent plus de sept mille lettres de grâce rien que pour les duels ayant entraîné mort d'homme. Voyez Brantôme : Discours sur les duels.

que nous sommes sans reproches ? Si nous restons raffinés en bien des choses, nous avons perdu beaucoup en énergie. Nos passions, maîtrisées par le respect de l'opinion, ou assez habiles pour ne nous point trahir aux yeux clairvoyants, paraîtraient sans doute bien mesquines à nos aïeux de la Renaissance. Le niveau égalitaire, le vent démocratique, la stupide admiration de l'étranger, fût-il notre pire ennemi, les mouvements du cœur contenus par l'intérêt personnel, nous font de plus en plus semblables les uns aux autres. Notre société revêt un incolore uniforme. L'originalité, la fougue, l'élan, l'enthousiasme, les grands caractères s'en vont ! La poésie devient toute personnelle et comme honteuse et cachée. L'homme de cœur, l'artiste, le poète qui se condamne à la pauvreté, par amour et respect de l'art, fait sourire de pitié, hausser les épaules de misérables avortons, rois de la mode et suiveurs de fortunes, incapables de le comprendre et, par là même, indignes d'être ses laquais. (« Le génie s'est fait montreur d'ours, » disait amèrement Shakespeare.) Vingt Balzac vivraient de la desserte d'un vaudevilliste. Les écrivains choyés et acclamés dans « les salons » distillent, avant tout, l'ennui et la niaiserie. L'extrême civilisation repousse de plus en plus les individualités marquées, les natures énergiques et originales, comme elle proscrit, écarte d'elle les Peaux-Rouges et les Bohémiens.

Qu'importe ! nous n'avons pas le droit de rejeter du grand héritage humain cette flamboyante époque que fut le seizième siècle. Tout n'a pas commencé à nous, quoi qu'on dise. Des hommes, des femmes ont souffert, lutté, aimé, pleuré avant nous; et leurs gestes, étalés au grand jour, bâtirent souvent d'incomparables

drames ! Celui qui eut pour personnages principaux Marguerite et Julien n'est plus d'un simple intérêt local aujourd'hui. Il appartient à l'histoire générale des mœurs de la nation. Les Ravalet de Tourlaville, on le sait maintenant, furent loin d'être une de ces familles farouches et féroces comme en fournirent tant l'Italie et la France du moyen âge et de la Renaissance. Mais il s'est produit chez eux un crime que la passion illustre de son auréole. Les coupables étaient deux enfants, deux inconscients ; et leur poignante tragédie veut qu'on la dégage enfin de l'obscurité pour la soumettre aux lueurs de l'évocation. \ oyons les Ravalet tels qu'ils furent; regardons-les vivre leur vie dans le milieu et l'époque que la destinée leur imposa. L'histoire de leurs fiévreuses amours mérite d'être élucidée et soumise impartialement au jugement des hommes.

Si Balzac, Mérimée, Stendhal, Flaubert, ces admirables peintres des passions, des mœurs exceptionnelles et des grands orages du cœur, avaient connu la violente aventure de Julien et de Marguerite, l'un d'eux nous l'aurait ressuscitée, Dieu sait aAec quelles couleurs... Lord Byron, en sa qualité de Normand de la Conquête, eût peut-être célébré Marguerite de Piavalet de préférence à Parisina. Barbey d'Aurevilly, qui est de la même famille d'esprits, n'a voulu ou n'a pu tracer qu'une esquisse, souhaitant qu'un historien achevât le tableau. Que sa mémoire me pardonne si j'ose aujourd'hui réaliser son vœu.

L'an i43o, à peu près vers l'époque où Jeanne d'Arc, prisonnière des Bourguignons, était rendue aux Anglais, lesquels occupaient toute la Normandie moins le Mont Saint-Michel,' Jehan Ravallet, écuyer, âgé d'environ vingt ans, quittait sa ville natale, Fougères, en la duché de Bretagne, pour s'établir à Cherbourg, où il augmenta le nombre des patriotes, ceux qu'on nommait lefrench party.

Il avait gagné son titre d' écuyer, l'année précédente, pendant les campagnes d'Orléans, de la Loire, de Reims et de Paris, qu'il fit très probablement avec l'héroïque Pucelle, dans les contingents amenés de l'Ouest par La Hire, Poton de Xaintrailles et Gilles de Laval, maréchal de Rays, depuis si tristement célèbre sous le surnom de Barbe-Bleue. Trois ans après son arrivée à Cherbourg, Jehan, ou plutôt Jean L"" Ravallet, épousait Bonnette Le Berseur, jeune et jolie Normande, point dépourvue de fortune et fort honorée de s'unir à un homme d'armes, à un noble portant : D'azur à la fasce d'argent, chargée de trois croisettes de gueules et accompagnée de deux croissants d'argent en chef et d'une rose du même en pointe \

I. L\ Chex-vye-Desbois, Dictionnaire de la Noblesse, XVI, 798. — Chamillard, Nobiliaire de Normandie (Bibliothèque Mazarine, 40,427).

Quoique Venu au monde à Fougères, Jehan Ravallet, à part sa bravoure, n'avait rien d'un Armoricain. Il était né Français, sujet des comtes d'Alençon, la baronnie de Fougères n'ayant été cédée à Jean V, duc de Bretagne, qu'en l'année 1A28. Les ascendants de Jehan Ravallet, originaires de l'Aunis et de la Saintonge, lui transmirent l'ambition, la vivacité d'allures, la ténacité, l'esprit d'aventure qui caractérisent en tous temps les Aquitains et les Méridionaux. Le fils de Jehan, Charles Ravallet, né en i43^, eut les goûts de son père, lequel se chargea de son éducation militaire et en fit son page, dès que le garçon eut quinze ans*. Tous deux s'échappèrent nuitamment de Cherbourg pour aller rejoindre le connétable Arthur de Richemont et prendre part à cette mémorable journée de Formigny, qui expulsa les Anglais de France. Cherbourg s'étant rendu au connétable en* août ilibo, le père et le fils regagnèrent le logis familial.

Le roi Charles \II venait de créer les quinze compagnies, dites d'ordonnance. Afin de prévenir toute tentative des Anglais sur Cherbourg, Barfleur ou Carentan, la première de ces villes reçut en garnison une des compagnies de nouvelle formation. Charles Ravallet y entra en qualité d'archier^. La fin de la guerre de Cent Ans donna le signal d'une rénovation complète de la Normandie et surtout du Cotentin. Les ruines

1. Une lance comprenait : l'homme d'armes, son page, trois archers et un coutilier, tous à cheval. (V. Durut, Histoire de France.)

2. Généalogie de la maison Ravalet de Tourlfville, par M. Drouet, ancien avoué à Cherbourg. (Manuscrit de la bibliothèque de Cherbourg.)

causées par l'occupation étrangère s'effacèrent, la culture reparut, le commerce retrouA^a ses habitudes. Charles Ravallet, homme de brave et belle mine, taillé en hercule, noua des relations d'intérêt ou d'amitié avec des familles influentes ayant, ainsi que lui et son père, servi le roi de France, ou attachées au sol comme les d'Yvetot, les Du Moncel, les Guillote, les d'Anneville. En 1^86, il épousa Perrine-Phrasie Daragon, une héritière dont il eut deux fils, Michel et Julien Ravallet. Ce soldat de Charles YII le fut encore de Louis XI et de Charles YIII.

Quatre ans après l'union de Charles et de Perrine, le roi de France ordonnait aux archers des garnisons normandes de se joindre aux troupes du comte deClermont, qui avait à combattre deux rebelles : Louis, duc d'Orléans, beau-frère de Charles YIII par son mariage avec Jeanne de France, et François II, duc de Bretagne, père de cette Anne de Bretagne qui fut mariée deux fois à la raison d'Etat plutôt qu'à des époux. Charles Ravallet prit donc part à la victoire de Saint- Aubindu-Cormier. Fougères, berceau de son père et l'une des neuf grandes baronnies bretonnes, figura dans les quatre places de sûreté cédées au roi de France. En i52i, Charles Ravallet acheta pour son fils cadet, Julien, la sieurie de Baudretot et le maria à Guillemine Lelièvre. Le 20 août 1024, il fit appeler le tabellion Giffard et lui confia son testament'. Il mourut quelques jours après, âgé de quatre-vingt-dix ans, heureux d'avoir combattu pour trois rois et de savoir ses en-

I. Testament conservé aux archives de M^ Marion, notaire à Cherbourg.

fants sur le chemin des honneurs et de la fortune. Le sieur de Baudretot ne tarda pas, en effet, à devenir aussi sieur de Sideville.

A ce moment, les Ravallet sont foncièrement ^o^mands. La famille a pris la particule, à compter de Julien, n'écrit plus son nom que par un seul /, et s'il en est a^jtrement, c'est un lapsus de tahellion ou de

curé ' .

Mais les Ravalet ne cessent point d'être nohles d'épée. Le fils aîné de Charles, Michel, écuyer, né vers i488, homme de plaisir, longtemps oisif, semble avoir occupé par la suite un emploi miHtaire, peut-être celui de dizainier ou d'enseigne des vingt ou trente lances d'ordonnance stationnées à Cherbourg depuis la bataille de Saint- Aubin. On ignore le nom de sa femme; on croit même qu'il ne fut jamais marié. Il n'en reconnut pas moins et éleva virilement les trois enfants nés de ses' amours : Jacques P'", qui occupa des charges administratives et mourut vers 1696 ; Jean II, qui, en sa qualité de cadet, se voua au sacerdoce, devint abbé de Hambye, seigneur du Rozel et de Tourlaville, et fut non seulement le plus grand des Ravalet, mais encore un homme de génie, un bienheureux; et Nicolas, sieur de Nouainville'.

Quant à Julien de Baudretot, écuyer, second fils de Charles, il acquit le fief de Sideville % fondant ainsi la

1. Dans le contrat de mariage de Madeleine-Marguerite de Ravalet, qui appartient a la branche de Sideville (lôgS), le nom familial est écrit : Ravallet. La branche de Tourlaville n'emploie jamais qu'un seul /.

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