Lettre d'IlE>Ri de ^yAVARRE au baron de Miossens
2. Aujourd'hui les riches et les puissanls trouvent plus glorieux de laisser dans la misère les vrais poètes et artistes, ceux qui ne travaillent point dans le goût du jour.
Un seigneur paie la rançon du botaniste Belon, cousin de Ronsard, par respect pour une telle parenté. Un pauvre berger, La Ramée, l'illustre Ramus, apprend sans maître les langues anciennes et gagne une chaire an Collège de France. A l'imprimerie d'Henri Estienne, au clos Bruneau, tout le monde parle latin, même les domestiques, hommes et femmes. Au moment de la Saint-Bartliélemy, on sauve la vie de l'adversaire qu'on guettait la veille, le pistolet au poing, dans une rue sombre. Ce qui nous console encore, c'est la splendeur de l'art et la beauté physique, deux choses inséparables de ce temps.
Mais les artistes, véritables magiciens du pinceau, de la pierre, du marbre, les sertisseurs de joyaux, les bâtisseurs de palais, d'abbayes et de manoirs, ne sont pas à l'abri de la contagion régnante. Chez quelquesuns, l'envie, la jalousie se manifestent par des coups de stylet et d'arquebuse donnés à un rival, au lendemain d'un succès ou d'une commande. La lutte s'exerce cruellement, de confrère à confrère. L'existence de Benvenuto Cellini n'est qu'un long combat. Et il faut produire ! obéir à sa nature et à sa vocation ! L'homme, en secouant la chape de plomb médiévale, s'est trouvé prêt pour toutes les audaces. Et, comriie la vie augmente de valeur par la fréquence même des attentats dont elle est l'objet, on la défend avec acharnement, et par tous les moyens.
Le même siècle qui fît briller tant de poignards, ensanglanta les pavés et les alcôves, est un des plus glorieux pour la cause de l'art et des lettres. Rabelais, Ronsard, Montaigne, Marot, Jean Goujon, Jean Cousin, Pierre Lescot, Philibert Delorme, Pierre Trinquet, Amyot, Olivier de Serres, Bernard Palissy, Henri
Estienne apportent leur pierre au grandiose édifice plastique et intellectuel de la Renaissance. En même temps que la pensée renouvelle les titres de gloire du genre humain, l'homme et la femme, la femme surtout, voient grandir leur beauté, resplendir leur héritage physique. Le vêtement, la coiffure, les joyaux, en dépit de quelques extravagances, donnent aux deux sexes un incomparable prestige. Gomme les femmes sont élégantes, les hommes braves, éloquents et robustes, les poèmes finement sertis, les livres pensés, écrits, imprimés, reliés de façon à braver les siècles, et comme les tourelles des châteaux se reflètent bien sur les eaux du Cher, de la Seine et de la Loire î Quelle majesté, le Louvre; quelle grandeur, Chambord; quel délice, Ghenonceaux !
Jamais les Françaises n'ont été plus séduisantes et passionnées. « Elles surpassent les autres femmes ({ en toutes façons, s'écrie Brantôme; et ainsy que j'ai (( ouy dire, mesmesaux estrangers, elles valent beauu coup plus... Gette belle liberté françoise, qui est « plus à estimer que tout, rend bien nos dames plus (( désirables, aymables, accostables et plus passables (( que toutes les autres'... » G'est le règne des belles entre les belles : la belle Gordière, la belle Fosseuse, la belle Gorisande, la belle Ghâteauneuf, la belle Paule, la belle Gabrielle, la belle Ravalet, la belle Louise de Budos\ Bassompierre, ce Lorrain d'esprit
1. Vies des Dames galantes. Le Tasse, de passage à Paris en 1 57 1 , trouvait les Françaises « plus blanches et fines de traits que les Italiennes ».
2. Brantôme, vieux, mis au rancart, évoquant ces splendeurs, est pris d'un subit accès d'enthousiasme : a On voyoit tout cela
DIANE DE POITIERS (D'après un portrait du temps )
l8 JULIEN ET MARGUERITE DE RAVALET
si gascon, atteint au lyrisme : « Sous le ciel il n'y (( avoit lors rien de si beau que Mademoiselle de Mont- « morency, ni de meilleure grâce, ni plus parfait... » — Marie Stuart jette des rayons autour d'elle ; Diane de Poitiers ensorcelle les rois et les hommes jusqu'à soixante-cinq ans. Les Toulousains sont fous des charmes de Paule de Viguier et, pour éviter des émeutes, il faut qu'elle se montre à son balcon au moins une fois par semaine. Un de ses fanatiques publie et dédie à Catherine deMédicis la Paule-Graphie, ou description de toutes les parties de ce beau corps'. On marie les filles très jeunes : à quatorze, treize, quelquefois douze ans, — indice des dangers qui les entourent de bonne heure, du feu qui coule dans leurs veines et des précocités d'une nature trop généreuse. Au reste, hommes et femmes luttent d'esprit, de charme, de virilité et d'héroïsme : François P% Charles Ravallet, Henri de Guise, Annibal d'Estrées sont des géants; Bussy d'Amboise, Harlay de Champvallon, d'Entraguet, La Môle, Jean, abbé de Hambye, le duc de Bellegarde, Julien de Ravalet, le cardinal Du Perron, Bassompierre, des hommes superbes. Tous font l'amour pendant la guerre; mais les femmes font la guerre pendant l'amour. Une légende nous montre la poétesse Louise Labé prenant part au siège de Perpignan avec le grade de capitaine. Les dames de Péronne et de Marseille, les dames de Sienne — ces dernières
reluire dans la salle du bal, au Pallais ou au Louvre, comme estoilles au ciel en temps serain... Ceux qui ont veu toutes ces choses comme moy en sentent encor l'âme ravie. » (Vies des Dames illustres.)