A HENRI MARTINENGO
Patricien de Venise.
Cher et vieil ami, tu n'as pas oublié nos années d'études au Collège Notre-Dame de la Garde, en l'antique Massilia, ni le zèle avec lequel notre professeur de rhétorique, M. Houlié, nous confisquait les bouquins non inscrits aux programmes universitaires. Tu me révélais les mystères du Palais Ducal de ta belle Venise; je ripostais par les drames du Louvre, qui t'intéressaient d'autant plus que Brantôme fait figurer un de tes ancêtres, le comte Martinengo, dans son Discours sur les duels. Accepte donc, en souvenir d'années trop tôt disparues, la dédicace de ce livre. Julien et Marguerite, quoique enfants de la terre normande, semblent être nés sous le ciel ardent de l'Italie; et leur tragique histoire ne déparera point, je crois, ta collection de mémoires et de chroniques.
INTRODUCTION
L'histoire de Julien et de Marguerite de Ravalet, — chronique normande passionnée comme une chronique italienne, selon la belle expression de Fauteur des Diaboliques. — n'a jamais été écrite. Cette histoire, on l'a entrevue, flairée, soupçonnée, passant vite devant elle; on y a bien vu le crime (hélas ! il n'y est que trop !), mais pas assez ce qu'elle contient aussi à un degré vraiment ensorceleur : la passion, l'amour, la poésie, les violents sursauts de deux âmes...
Les œuvres d'art inspirées par les coupables amants de Tourlaville ne sont pas des histoires au sens rigide du mot, c'est-à-dire la résurrection, l'évocation, par des documents authentiques et des commentaires personnels, d'un cas ou de plusieurs cas prestigieux de la vie humaine, isolée ou
IV INTRODUCTION
collective. Et pourtant, Julien et Marguerite, tout en demeurant des héros de roman, sont aussi des personnages historiques d'une exceptionnelle envergure, depuis que Barbey d'Aurevilly — après François de Rosset (1619) et Théophile Gautier (i858) — les tira de l'ombre oii les enveloppaient la tradition et la légende pour les faire entrer dans la psychologie générale de la Renaissance. Au surplus, leur histoire s'est dénouée à Paris, en place de Grève, d'où la nécessité de la dire en son entier, telle qu'elle fut : magnifique de passion et d'inconscience, auréolée de fatalité et constituant avec ses divers épisodes un drame anormal, hautain, mais aussi d'un incontestable intérêt et d'une sorte de beauté troublante.
On doit à Balzac cet aphorisme clairvoyant et désenchanteur : a L'Histoire se fausse au moment même où elle se fait^ » Or, nulle histoire n'est délicate et laborieuse à évoquer comme celle des Ravalet-Tourlaville, par suite des contradictions et des mystères qui l'ont déformée, compliquée, défigurée jusqu'à nos jours. Mais, s'écrie Barbey d'Aurevilly, « où les historiens s'arrêtent, ne (( sachant plus rien, les poètes apparaissent et dece vinent. Ils voient encore quand les historiens ne (( voient plus. C'est l'imagination des poètes qui (.< perce l'épaisseur de la tapisserie historique et « qui la retourne, pour regarder ce qui est derrière