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I. Notice sur le château de TouWayiZ/e (Cherbourg

JULIEN ET MARGUERITE DE RAVALET 8l

de la sœur. Celles qu'on cultivait dans les parterres de Tourlaville avaient le privilège de les enivrer de leur délicate senteur. Et puis, dans l'écusson d'argent, de gueules et d'azur des Ravalet, éclatait, scintillait une rose en pointe !

Cette rose en pointe, Marguerite la retrouvait sur les boiseries des vastes appartements, la porte du château, les deux tours de la façade méridionale, la tour du nord, du côté de la mer, et jusque sur les murs de sa chambre à coucher, — virginale encore, quoiqu'elle eût bien souvent reçu la confidence des rêves, des espoirs, de l'étrange et douce souffrance qui tourmentait sa jeune hôtesse depuis le départ de Julien.

Au nombre des amis invités par Le Faulconnier à son mariage, figurait son futur collègue Jean Lefebvre, neveu du receveur de la vicomte de Yalognes. C'était un homme d'environ quarante ans, déjà grison, peu expansif et figé dans son ambition comme dans une armure. Il ne fut pas avare de compliments sur la beauté de Mademoiselle de Tourlaville; et la bonne Madeleine prononça plusieurs fois le nom de ce Lefebvre, en présence de sa fille, quand on eut regagné le château. Ce nom, Marguerite l'avait oublié, vu l'insignifiance du personnage. L'homme de finance et la jeune noble ne se doutaient point du rôle que le sort leur réservait à tous deux sur ses implacables tablettes d'airain.

La femme oublie, dit-on ; moins que l'homme pourtant, quand l'amour la possède et la domine. Autant les premières lettres de Julien à sa sœur étaient douces, affectueuses, débordantes d'amitié, larmoyantes de regrets, autant celles qu'il écrivit dans les derniers mois de son séjour à Coutances parurent à l'amante

hâtives, courtes d'haleine, pauvres d'expansion et de tendresse...

Aucune lettre de Marguerite de Ravalet à Julien, et de Julien à Marguerite, ne s'est conservée jusqu'à nous. Nous devons en prendre notre parti, en dépit des supercheries littéraires, des jeux d'érudits et des spéculations de librairie. Ces documents eussent été d'un incomparable intérêt pour la psychologie des acteurs du drame. Mais l'historien peut reconstituer leurs mouvements et leur état d'âme à travers les siècles, — l'exposition, le nœud et le dénouement lui étant connus grâce à d'authentiques gestes, des traits, des nuances de caractère, des indices qui ne trompent jamais l'observateur attentif.

L'absence avait agi sur le frère au détriment de sa passion; elle produisit l'effet contraire sur l'esprit plus ardent et tenace de la sœur. Les succès de collège, l'amitié de l'abbé de Hambye, la bienveillance de l'évêque Nicolas de Briroy, qui reçut souvent en son palais, à sa table, le grand-oncle et le petit-neveu, la vie d'écolier et ses gaudisseries, ses jeunes frasques de taverne, les bons tours joués aux bourgeois, aux clercs de tabellion, aux garçons de boutique, peut-être aussi quelque amourette ébauchée (il était si beau, et l'homme est si volage !), tout cela fit perdre un peu de vue à Julien l'exquise rose humaine, la fleur des Ravalet laissée au loin.

Après un séjour à Hambye et au Rozel, chez messire abbé, qui dut lui faire entrevoir la splendeur et les beaux côtés de la vie des gens d'Église, il revint au château paternel en l'automne de 1098. En quatre ans, le damoiseau conquit un très honorable savoir, prit l'aplomb des adolescents ayant droit au port de

l'épée; et, sur ses lèvres vermeilles, commençaient à poindre ces moustaches, secrètement souhaitées par les mâles bien avant l'âge de puberté. La beauté de Julien s'était comme affinée, virilisée, et promettait d'être, jusqu'à sa mort, l'apanage le plus séduisant de ce cadet de Normandie. Il n'y eut qu'un cri au manoir familial pour louanger u le beau garçon ». Le père, la mère, les aînés, la petite Madeleine, dernière fauvette de la conjugale couvée, les vassaux et serviteurs, voire le voisin Gilles de Gouberville, tous furent enthousiasmés à la vue du jeune Ravalet. Mais un cri d'orgueil resta dans la gorge de celle cpii ne demandait pas mieux que de le pousser! x\ l'aspect de Julien, si charmant, élégant, gracieux, dans ses habits de satin et de soie, sous sa toque de velours noir décorée d'une plume blanche, Marguerite ressentit une émotion telle qu'elle ne trouva point de force pour l'exprimer.

Était-ce un dernier reste de pudeur qui se débattait, protestait en elle? Ou bien, consciente de sa propre beauté, qui faisait de la fillette exaltée et fantasque la plus ravissante damoiselle de douze ans qu'on eût jamais vue s'aventurer dans le parc, sous les chênes et les hêtres, sûre de son pouvoir enfin, jugea-t-elle utile à sa passion d'imposer silence à l'enthousiasme? Toujours est-il qu'elle cacha à tout le monde, même à celui en l'honneur de qui elle brûlait, la flamme révélatrice... Mais à la première entrevue avec le frère retrouvé, au premier contact de ses lèvres, quelle explosion d'amour trop longtemps refoulé, quelle prodigalité de confidences ! Une minute lui suffit pour reconquérir l'âme de Julien, le retourner comme un gant, l'arracher aux vains et futiles souvenirs de Coutances.

A partir de ce moment, Marguerite fit de son frère

un homme, elle qui sentait déjà battre son cœur de femme ! Les parents avaient peut-être oublié les débuts de leur tendresse. Ils s'aperçurent alors que les années ne changent rien dans les âmes sans égales. L'édifice bâti par la volonté de leurs enfants défiait tout. Marguerite et bientôt après elle Julien pouvaient dire, en changeant le sens du fameux proverbe : Loin des yeux y près du cœur.

L'inquiétude n'entra pas encore dans l'esprit du père et de la mère, de par l'orgueil, les sentiments d'honneur et de respect humain transmis à leur progéniture. Mais ils s'étonnèrent plus qu'autrefois, se consultèrent, s'émurent ; et leur naturelle bonté s'alarma d'avance. Tjn jour ou l'autre, l'établissement de Julien, le mariage de Marguerite les sépareraient encore. Et ils sentaient bien quelle incurable douleur en résulterait pour ces extraordinaires enfants.

L'hiver amena l'abbé de Hambye au manoir. Il y fit, cette année-là, un séjour plus long qu'à l'ordinaire, heureux, semblait-il, le grand travailleur, le mystique, le prêtre, que ses vœux privaient de paternité physique, pour ne lui laisser que la paternité morale, — heureux, dis-je. de retremper son cœur et son esprit dans la vie de famille, de voir son neveu et sa nièce perpétuer les anciens Ravalet, assagis, purifiés en Tourlaville ! Jean II fut initié aux craintes qu'inspirait l'invincible et mutuel attachement de Julien et de Marguerite. Messire de Hambye jugea qu'il fallait s'abstenir de toute remontrance, afin de ne pas introduire le trouble en ces deux êtres, effaroucher leurs âmes, acheminer leur esprit vers un autre sentiment que l'innocence; et, de cette innocence, les parents répondaient encore, sans nulle hésitation.

La politique du grand abbé était ici d'accord avec son vieux cœur de solitaire, vivant en marge du siècle, loin des séductions et des catastrophes sensuelles. Il croyait à la toute-puissance de la dignité et de la race chez son petit-neveu d'élection ; il ne pouvait concevoir la possibilité d'un malheur. Il demanda sans doute au ciel de préserver du danger l'adolescent, de verser toute sa bonté dans le cœur de l'adolescente, car, à douze ans, depuis longtemps a commencé l'adolescence morale des jolies femmes. Il les bénit maintes fois à leur insu, allant prier avec eux à ^otre- Dame, rappelant à Julien que l'amour de la gloire est par excellence le don des vrais gentilshommes, quelque forme que la gloire embrasse : sacerdoce, épée ou vastes emplois. Puis il adjura Marguerite, au nom de la miraculeuse beauté qui rayonnait en elle, de faire honneur à sa maison, sous le nom d'un époux, puisque telles étaient les volontés de la nature et les lois du monde. Enfin, certain jour, prenant à part Philippe de Ravalet, et déroulant devant lui un acte de donation rapporté de Coutances, il embrassa le damoiseau et lui annonça qu'il était dès à présent seigneur du Rozel. Jean lY, lui, aurait la charge et le manoir paternels.

L'abbé de Hambye avait alors soixante-six ans. Jean, l'aîné de ses petits-neA^eux, maître des eaux et forêts en survivance, Philippe devenu sieur du Rozel, c'était pour Julien l'église ou le monastère en perspective. Il comptait plus de seize ans, âge auquel le concile de Trente fixait le noviciat religieux. Marguerite frémit jusqu'aux moelles quand elle apprit le projet de son grand-oncle. Toutefois, elle se contint et cacha ses pleurs.

L'abbé renonça mentalement en favem- de Julien à sa prébende de Coutances, mais lui en servit « les fruits )) . Ce revenu, joint à la terre d'Arreville, à Sainte- Geneviève', tout de suite achetée par le généreux vieillard, et dont Julien prit le nom, portait à douze mille livres tournois, soit dix mille livres parisis de rente, la fortune personnelle du jeune homme*. Gomme il aimait à briller, à se vêtir de brocart, de soie, de satin, de velours ^ à monter d'excellents destriers, à plaire par-dessus tout à sa sœur, il accepta les largesses qui lui tombaient du ciel, tenant son canonicat pour platonique et se disant que, puisque son cœur appartenait à Marguerite, tout autre engagement était d'avance nul à ses yeux.

Lorsque, pendant l'hiver, Julien devint sieur d'Arreville, Marguerite de Ravalet avait plus de douze ans ; et les mariages précoces étaient dans les mœurs du temps*. Les prétendants ne manquaient pas autour

1. Sainte-Geneviève, commune du canton de Quettehou (Manche).

2. Pierre de l'Estoile, Journal da règne d'Henri IV (décembre i6o3).

3. L'a>o>tme de i6o4 : «... Le père gentilhomme d'honneur et craignant Dieu avoit destiné ce sien cadet à l'Eglise et l'avoit fait pourveoir de benifices mais luy n'y ayant le cœur et n'en trouvant rien de si bon que le revenu, au lieu de s'habiller clericalement, il portoit ordinairement l'epée, se vestoit de soye et de couleurs... » (Supplice d'un frère et sœur décapitez en Grève.)

k. Voici, empruntés aux xv% xvi* et xvii' siècles, quelques mariages précoces, demeurés célèbres dans l'histoire de la société française : Mariée à dix ans, Ysabeau de France, fille de Charles VI (« Pleuroit fort ladicte Ysabeau », dit un chroniqueur du temps) ; mariées à onze ans, Elisabeth Rambouillet,

d'elle. Ils accouraient en foule à Tourlaville, sous différents prétextes : les uns alléchés par l'espoir d'une grosse dot ; le plus grand nombre désireux de posséder en légitimes noces celle dont la beauté et la grâce illuminaient tout le pays. Il y eut sur les rangs des hommes d'âge, mais aussi quantité de jeunes et avenants gentilshommes'. Les amis, les parents, les Ravalet de Sideville mirent en avant leurs candidats. Un avocat du roi àValognes, Mcolas Jallot, fds de Thomas Jallot, sieur de Saint-Rémy-des-Landes, fut celui à qui on attribua le plus de chances. La belle Ravalet les refusa tous avec froideur et non moins de résolution. Et Madeleine de La Vigne reçut de sa fdle, à quelque temps de là, l'assurance formelle qu'elle ne se marierait jamais. De quoi la bonne dame s'étonna fort, puis se dit que, peut-être, des minois de gentilshommes plus riches et gracieux que les évincés finiraient par avoir raison d'une aussi effarante fantaisie.

Marguerite, dès ce moment, aurait pu révéler sa

M^i^ de Reniez, M"* de Sy; mariées à- douze ans, Catherine de Soubise, M^^= du Lude, 'SV^" de Saint-Géran ; mariées à treize ans, M^^^ de La rSoue, plus tard maréchale de Thémines, fille de La Noue Bras-de-fer, M"* de Surimeau ; mariée à treize ans et demi, Marguerite de Ravalet; mariées à quatorze ans, Dianed'Andoins (la belle Corisande), la princesse Louise de Savoie, Catherine de Médicis (future reine) ; mariées à quinze ans, Louise de Budos, Charlotte de Montmorency.

I . Fr.oçois de Rosset : a Elle fut recherchée d'une infinité de Cavaliers qui avoient beaucoup de mérite, et qui étoient d'âge sor table à celui de cette Demoiselle, n (Les Histoires tragiques de notre temps, etc. Pages 1-4-179, édition de Lyon, 1619.)

devise, l'exquise phrase que le peintre Mignard fit sortir de sa bouche, sur le désir de Charles de Franquetot, dans le fameux portrait conservé à Tourlaville : vx ME svFiT. Car ces mots radieux, ces mots d'amour et de lumière, ce cri de passion et d'orgueil flamboyait déjà dans son cœur. Un seul lui suffisait, et nous savons le nom de cet enchanteur. Deux tempéraments ardents sous la plus belle enveloppe plastique. . . Julien ne s'étonna de rien ; mais ces projets de mariage, ces allées et venues d'amoureux autour de l'adorée, lui donnèrent une humeur qui attira l'attention des parents. Pour la première fois, ils sortirent enfin de leur candeur ; ils eurent conscience du danger. Il était trop tard. Julien logeait dans la tourelle du Sud-Ouest, et Marguerite était en possession de la plus jolie chambre, au premier étage de la tour ronde, ou tour du Sud-Est, — cette chambre qui devint « la chambre bleue », quand Tourlaville appartint aux Franquetot*, et dont on devrait faire une chapelle expiatoire. Jean IV et Philippe s'étaient installés, l'un au second étage, l'autre dans la tour des Quatre-Vents. Au reste, quelque peu émancipés, ils voyageaient beaucoup, allant du Rozel à Coutances, et de Coutances à Rugles, dans la châtellenie de Breteuil, où vivait leur tante Marie, femme de Gabriel de La Vigne, sieur de Saint- Eglan. Jacques II était au collège. Les sœurettes Gabrielle, Guillemette et Madeleine logeaient dans une chambre voisine de celle des parents, non loin du grand salon d'honneur, où se donnaient les fêtes.

I. En novembre i653. Peut-être même Marguerite était-elle née dans celte chambre.

CHATEAU DE TOURLAVILLE ChaxQbre de Maro;uerite de Ravalet.

(État actuel.)

Julien séjournait de longues heures dans l'appartement de sa sœur, surtout quand Marguerite s'y trouvait. Il était impossible de l'arracher de ce lieu de délices. Les propos des serviteurs, les recommandations faites à voix basse par Marguerite à sa camériste, l'attitude du frère et de la sœur, leurs baisers à la dérobée, tout provoqua de sévères admonitions paternelles ; mais le sieur d'Arreville — ainsi nommait-on à présent Julien II — n'en tenait pas compte, et se défendit d'avoir avec sa sœur d'autres privautés que celles nées de l'amour fraternel. Et quand Madeleine de La Vigne, s'armant de résolution, voulut montrer à Marguerite combien ses complaisances pour Julien étaient contraires au bon renom d'une Tourlaville, elle aperçut aux joues de sa fille, le temps que dure un éclair, une subite rougeur sur laquelle ne se trompa point son cœur de mère... D'aveu spontané, il n'y en eut pas; de supplications provoquant cet aveu, moins ^encore. Madeleine versa des larmes, ce jour-là.

On était aux derniers jours de mai 1099, dans la saison des roses. « Soyez amant, vous serez inventif », dira La Fontaine. La preuve éclatante, manifeste, indéniable de la chute, de l'œuvre de chair, on ne l'aperçoit nulle part, mais r'mteni'ion de l'inceste est partout à ce moment, elle crève les yeux ! Les villes industrielles de l'Europe, les campagnes de la Sicile et de l'ancien royaume de Naples nous fournissent maints exemples de ménages invraisemblables : quinze ans, quelquefois quatorze ans d'un côté, douze et treize ans de l'autre, sans parler de particularités malsaines devant lesquelles il faut passer rapidement... C'est donc à cette date qu'on voit apparaître, sous les toits de Tourlaville, le germe d'un premier et terrible

crime : un frère et une sœur cherchant à s'appartenir dans une complète possession...

Messire Jean de Hambye était reparti pour son abbaye ; il fut appelé d'office. Jean III et sa femme lui turent l'épouvantable malheur qui planait sur leurs têtes ; mais ils supplièrent leur oncle de se prononcer définitivement sur l'avenir réservé à Julien. Ils se plaignaient de son oisiveté; il avait dix-sept ans, il fallait l'orienter pour toujours vers l'Église, ne pas le laisser simple (( bénéficiaire laïque )) d'une cathédrale. Ses revenus ne lui permettaient-ils point de tenir dignement son rang ?

Une étude approfondie du caractère de la pieuse Madeleine me porte à croire que cette mère désolée n'osa point avertir l'époux de ses pénibles soupçons. Mais je n'affirme rien. La vertu de Madeleine, sa sensibilité, son amour pour Jean III, son attention à lui rendre la vie douce et paisible, exempte de l'ombre même d'un chagrin, fortifiaient en elle la grande maxime du code conjugal : u La femme doit obéissance à son mari. » Or, l'obéissance comprend aussi le devoir de se soutenir mutuellement dans Je grand combat de la vie, de n'avoir point de pensée cachée l'un pour l'autre. Avant tout, il fallait éloigner Julien. Quant à Marguerite, on lui trouverait un mari, coûte que coûte ; mais les châtelains ne parlèrent pas encore à l'abbé de ce dernier projet, si mal accueilli de la principale intéressée.

Monsieur de Hambye manda auprès de lui Julien. Bienveillant et doux comme à l'ordinaire, — car il ignorait tout, le pauvre homme ! — il lui annonça que, se portant fort de lui avoir un jour un évêché, il lui ordonnait, au nom de leur maison, d'aller à Paris

faire deux années de théologie au collège de Navarre et de partir le plus tôt possible. Julien s'attendait à un plus grave dialogue ; il s'inclina respectueusement. On ne lui dit pas un mot de ce qu'il adviendrait de Marguerite. Bayeux et Gaen étant trop près de Tourlaville, on jugeait bon de mettre entre le frère et la sœur une plus grande distance. Peu importait à Julien : il était sûr de Marguerite. Aucune menace de la marier n'eût ému l'amant, car « la belle damoiselle )) possédait une volonté de fer, celle qui lui venait de sa passion. Et elle vivait en un temps où jamais les passions ne furent aussi violentes, dans le bien comme dans le mal, dans l'amour criminel comme dans l'amour licite ou la simple galanterie.

Julien dut obéir. Il se munit d'or et emporta, outre une lettre explicative de l'abbé pour le principal du collège de Navarre, une autre lettre où son père le recommandait au jeune et brillant François de Bassompierre, seigneur de Saint-Sauveur-le- Vicomte depuis 1696, l'un de ces utiles amis, qu'on ne voit jama^is, mais sur lesquels on n'en compte pas moins, dans les grandes occasions*. Jean III de Ravalet, grâce à sa charge, avait été en amicales relations avec Christophe de Bassompierre, père du futur maréchal tant affectionné d'Henri IV. Le damoiseau boucla sa valise, fit seller son courtaud, renouvela la mèche de ses pistolets, précaution point inutile alors sur les grandes routes, et partit, suivi d'un laquais. Mais rien

I. Bassompierre conserva la seigneurie de Saint-Sauveur-le- Vicomte jusqu'en 1607. Son père l'avait gardée vingt-quatre ans.

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