‹ Julien et Marguerite de RavaletChapitre 25 sur 113 · La Glacerie, aujourd'hui commune du canton d'Octeville · texte numérisé non relu

La Glacerie, aujourd'hui commune du canton d'Octeville

ses humanités en quatre ans, sous les yeux du principal et le bienveillant patronage de son grand-oncle. Ses vacances scolaires, le jeune noble les passerait à Hambye et au Rozel. On cacha cet arrangement à Marguerite, lui laissant espérer que son frère ferait, chaque année, un séjour à Tourl avilie. Julien reçut les conseils paternels d'usage, les caresses de tous les siens, et fut escorté par ses deux aînés bien au delà du fief. Il va sans dire que Marguerite l'accompagna jusqu'au douloureux endroit marqué pour la séparation, et que ses baisers, autrement chauds et vibrants que tous les autres, réconfortèrent l'exilé pendant sa route.

On peut aisément s'imaginer ce que furent pour Marguerite de Ravalet les premières semaines qui suivirent ce départ. Mais, à la marche ordinaire des choses, aux sentiments fraternels, s'ajoutait pour elle la rancœur d'une séparation, d'un amour pour longtemps voué à la solitude. Fière de sa race et respectant trop sa mère pour repousser les bienfaits de l'éducation, elle enrichissait son esprit sans réussir à comprimer son cœur. Les livres, maintenant, l'intéressaient plus que le chant, le luth et la danse. La mélancolie de Marguerite affecta profondément Jean III et Madeleine. Il leur vint quelque lueur sur l'état d'âme de ces enfants, chers sur tous les autres, et qui portaient déjà si haut la splendeur physique et intellectuelle des Tourlaville. Pour la première fois, le père et la mère comprirent qu'était née autour d'eux, à leur insu, une idylle d'une fabuleuse tendresse. Pour distraire la fillette, ils saisirent donc avec empressement l'occasion d'une fête de famille réunissant les Ravalet des deux branches, et emmenèrent avec eux

la belle damoiselle à laquelle le beau garçon écrivait, de Coutances, ses regrets de ne plus la voir.

Le 10 mars iBgS, Madeleine-Marguerite de Ravalet, petite-fille de Jean le ligueur, épousait, à Carentan, Jean Le Faulconnier, receveur des tailles en cette vicomte', lequel quitta cet office trois ans après pour devenir trésorier de France à Caen^.

Madeleine-Marguerite était la fille de Jean, seigneur de Ravalet-Sideville, et, par conséquent, la petitecousine issue de germains de Marguerite de Ravalet- Tourlaville\ L'amoureuse de Julien fit connaissance, pendant ces fêtes nuptiales, avec quantité de jeunes cousines et amies : les damoiselles Jallot, d'Houesville, de La Vigne, de Pierrepont, de Franquetot, de Carquebut, d'Houtteville, Guillote, d'Yvetot, du Moncel, de Cherencé. D'où karoles, branles et pavanes, au son du rebec et du hautbois. Sideville et Tourlaville — cadets, aînés et alliés — se comblèrent de caresses, d'offres de service. L'éblouissante beauté de Marguerite éteignit toutes les autres ; mais elle éprouva peu de joie durant ces quelques jours d'embrassades, de faste

1. Sur la foi des érudits locaux, Théophile Gautier et Barbey d'Aurevilly ont vu en Jean Le Faulconnier le véritable mari de Marguerite de Ravalet. Leur erreur, fort excusable, a continué, sous d'autres plumes, jusqu'en 191 1. Elle a été principalement entretenue par les fausses Lettres de Marguerite et de Julien, réimprimées à Cherbourg en 1890 et attribuées au Père Cotton, jésuite, aumônier de Henri IV. Voyez Y Appendice, où justice est faite de cet opuscule.

2. En iSgS, sur la résignation de Pierre Brasset (Registre de la Chambre des comptes de Normandie) .

3. Voyez, à Y Appendice, le contrat de mariage de Madeleine- Marguerite.

et de ripaille. Quoiqu'elle n'eût pas encore neuf ans, — et qu'on vantât fort devant elle la bonté du receveur des tailles, en effet le meilleur des hommes, — la résignation de la jeune épousée, l'âge plus que mûr, les cheveux gris de Le Faulconnier, unis par un prêtre aux blonds cheveux et aux quinze printemps de Madeleine-Marguerite, frappèrent la petite Ravalet d'un pénible étonnement. Non seulement elle se promit bien de n'appartenir jamais à un vieillard, mais s'applaudit d'avoir choisi Julien pour maître de sa destinée... Et ce flot de pensées ne lui rendirent que plus triste, au retour, la vue des girouettes de Tourl avilie, de la tour des Quatre Vents et de ces gracieuses boules placées à l'angle des cheminées qui indiquent, en Cotentin, une maison seigneuriale*.

Quatre années coulèrent, pendant lesquelles Madeleine de La Vigne acheva l'éducation de sa fille aînée. L'héritière, la damoiselle de Tourlaville, montait à cheval, accompagnée du vieil écuyer de Madame sa mère, et heureuse, au retour, de retrouver l'épagneul si souvent caressé par Julien, de rouvrir le Ronsard de Thomas Soubron, Lyon, 1092, que ses doigts feuilletaient avec tant de plaisir, de relire, après les sonnets pour Hélène, les savoureuses stances où le poète des Valois célèbre la splendeur des roses. L'exilé les avait bien des fois récitées à Marguerite, de sa voix chaude et caressante :

La rose est le parfum des dieux, La rose est l'honneur des pucelles...

Et de fait, la rose était la fleur préférée du frère et

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