‹ Julien et Marguerite de RavaletChapitre 30 sur 113 · ISAAC DE LAFFÉMAS · texte numérisé non relu

ISAAC DE LAFFÉMAS

Lieutenant civil du prévôt de Paris, sous Louis XIIL

Condisciple de Julien de Ravalet au Collège de Navarre.

(D'après Montcornet.)

I0l\ JULIEN ET MARGUERITE DE RAVALET

hardiesses d'un pitre ; il excellait principalement dans l'imitation du comédien Gros-Guillaume. Il devint, en quittant le barreau, maître des requêtes par la protection de Richelieu, puis lieutenant civil du prévôt de Paris, et remplit un rôle important dans l'affaire des possédées de Loudun. On ne calomniera pas ce personnage en affirmant que, quarante ans plus tard, il aurait fait pendre sans le moindre scrupule son ancien camarade Julien de Ravalet'.

Philippe Cospean, ou Gospeau, qui devait être évêque d'Aire, de usantes et de Lisieux, ami de la marquise de Rambouillet et des poètes Voiture et Saint- Amant, donnait, croit-on, des répétitions de philosophie à certains écoliers de Navarre. Des classes de théologie sortaient des archidiacres, des aumôniers du roi, des prélats. Un des premiers professeurs de théologie, le docteur sous lequel Julien de Ravalet médita la Rible, les Pères, saint Augustin, et fut -initié à la théodicée, avait nom Antoine Fusi. Il pouvait passer, grâce à la pureté de ses mœurs, la sagesse de sa parole, pour un autre abbé de Hambye, dans un cadre parisien. C'était un homme de trente-cinq ans, docteur de Sorbonne et curé de l'église Saint-Barthélémy, en la Cité, ce qui lui donnait aussi le droit de desservir une succursale de cette paroisse, Saint-Leu-Saint- Gilles, dans la grande rue Saint-Denis.

I. Tallemart des Réaux (Historiettes, tome 6. 188-198, édition Monmerqué) a donné sur Laflemas de pittoresques détails. 'i\é en 158", mort \ers 1607, Lafiemas commença par être avocat au parlement, puis au conseil du roi, et gouverneur du Petit Châtelet. L'hôtel qu'il habitait comme lieutenant civil existe encore aujourd'hui, i4, rue Saint-Julien-le-Pauvre.

Fusi signait parfois Fusiiis, à l'exemple de Ramus et d'autres savants de l'époque. Il naquit en i565, dans le pays de Lorraine, prit ses degrés en théologie à Louvain, dont l'université était en pleine réputation, vint à Paris vers lôgS^ La Sorbonne ne lui fit pas attendre longtemps son doctorat, et il s'engagea dans les ordres majeurs. Homme grave d'allur<?s, d'un cœur excellent, d'un entretien substantiel et ingénieux, il continua au collège royal de Navarre, où il fut bientôt appelé, la tradition des théologiens convaincus, des bons humanistes, possédant la sympathie de ses écoliers, des docteurs ses collègues et du principal. Maître Antoine Fusi s'acquittait de son double devoir curial et occupait sa chaire avec une conscience rare*. Gallican et orthodoxe, mais à la façon de René Benoist, curé de Saint-Eustache*, qui prépara la conversion d'Henri lY, d'Etienne Richer, principal du collège Le Moine, et de Jean Filesac, autre docteur de Sorbonne, plus tard curé de Saint-Jean-en-Grève, Fusi était l'ami de ces trois hommes distingués.

Les Jésuites — dont le chef-lieu d'enseignement avait été le collège de Clermont jusqu'à la tentative

I. On lit dans le Journal de Pierre de l'Estoile (décembre 1098) : <( Le dimanche 27 de ce mois, feste de la Saint- « Jean, le prédicateur de Saint-Leu et Saint-Gilles (Fusi) dit en « son sermon que nous avions peu de saints Jean en France, mais u que les Hérodes s'estoient bien multipliés. Chavagnac, qui preste choit à Saint- Jean (en Grève), dit sur ce subject que c'estoit « un dangereux monstre qu'une paillarde en la cour d'un roy... » (Allusion à Gabrielle d'Estrées.)

3. L'esprit de tolérance du curé René Benoist le fit expulser de la Sorbonne; et lorsque Henri lY le nomma évêque de Troyes, en 1694, Rome refusa de lui délivrer ses bulles.

d'assassinat de Jean Ghâtel sur le roi, laquelle les fit expulser en iSgB — n'aimaient pas « le sieur Fusius », le soupçonnaient de libéralisme et de tolérance, incriminaient ses ouvrages de controverse, ses sermons, l'accusaient d'écrire contre eux des pamphlets'. Bref, ils le guettaient de loin, de Rome même. Car l'un de leurs plus habiles et ambitieux disciples, Pierre Cotton, préparait leur retour en France par ses prédications à Aix et aux Accoules de Marseille, en 1697, puis en 1601.

Quand on ne veut rien ignorer de la courte existence de Julien et de Marguerite, on est frappé d'une foule de singularités, — noms de lieux, noms de prêtres, noms d'églises, rapprochements inattendus, — indiquant avec quelle rapidité le couple incestueux courut à sa perte. Il y a là de saisissantes combinaisons du hasard et comme une invincible prédestination.

Julien entendit prêcher son maître à Saint-Leu- Saint-Gilles ; mais, au sortir de l'église, il allait contempler le fameux puits d'amour, situé au coin de la Grande et de la Petite Truanderie. Tous ses camarades en connaissaient la poétique légende*. Le fds de Jean III Ravalet, si brillant écolier à Goutances, fut à Paris un médiocre élève en théologie. La vocation, la grâce, comme disent les gens d'Église, lui manquait totalement. Il s'était promis de n'être jamais ni tonsuré, ni minoré, ni enfroqué, ni prêtre, ni moine; et pour se le prouver à lui-même, il menait, sur la Mon-

I. Biographie universelle, article Fusi. (Bibliothèque Mazarine.)

a. Frédéric Lock, Dictionnaire topographique et historique de l'Ancien Paris.

tagne Sainte-Geneviève, la double vie de gentilhomme et d'écolier riche, mais il la menait décente.

Il ne se borna pas, d'ailleurs, à la rive gauche de la Seine, rôda entre le Louvre et la Bastille, entre Sainte- Catherine-du-Yal-des-Ecoliers, où ses camarades avaient le privilège de se faire enterrer*, et l'Hôtel de Sens, avant de retourner à ces deux éternels lieux de jouissance et de ripaille pour le viilgiim peciis des collèges : la rue Saint-Jacques et la rue de la Huchette. Toutefois, je ne pense pas qu'il ait jamais aventuré ses pas dans les suspects logis de la rue du Pélican, chers à la jeunesse de François P'", ni accosté une des nombreuses et galantes personnes, mariées le plus souvent, qui parcouraient du matin au soir les rues de Paris, plutôt à pied qu'en litière, masquées de satin ou de velours, ou montrant à tout venant leur affriolant visage, toujours en quête d'un baiser, leur jolie bouche toujours disposée à répondre aux déclarations, leurs mains, finement gantées, toujours prêtes à s'emparer du poulet qu'y glissera l'amour discret et timide. Encore moins devint-il père, dans le quartier qui fut la Place Royale, au Marais ou ailleurs, après séduction d'une a damoiselle » dont il aurait triomphé en lui promettant le mariage. S'il s'en accusa devant les magistrats du Grand Châtelet ; s'il protesta contre sa mise en jugement, se donnant pour clerc et se réclamant des tribunaux ecclésiastiques^, il ne faut

1. Ce célèbre couvent, bâti vers 1229, a été démoli en 1782 et remplacé par le marché Sainte-Catherine.

2. L'a>-o>tme de i6o4 : « ... L'Interrogatoire leur est présenté par le juge Criminel, dont le frère veut décliner se disant clerc bénéficié... » — «... S'adonnoit à ses plaisirs, jusques à avoir engrossi une jeune fille et bourgeoise de Paris souz promesse de

voir là que de simples incidents d'audience, la fertilité d'esprit d'un homme qui aime la vie, dont le cœur déborde d'amour, qui défend sa tête partons les arguments possibles et n'en est plus à un mensonge près.

François de Bassompierre, alors âgé de vingt-un ans, fut séduit par l'intelligence et la jolie figure de Julien. Ce bon et spirituel compagnon, dont la joviale et robuste camaraderie ne dédaignait personne, ce brave et fringant officier dut mener l'écolier au Louvre voir relever la garde descendante, dans la salle des Cent-Suisses, et l'inviter à souper aux tavernes à la mode : VÉpée, rue Saint-Denis; le Petit Panier, rue Tirechape; le Petit Maure, rue de la Huchette, où l'on ne laissait « pas moins de six escus » , au dire de L'Estoile*. Peut-être lui vanta-t-il les avantages de la vie militaire, les charmes de la cour, tout ce à quoi il se vouait lui-même, car il était, de nature, u chaud lancier » autant que grand a abatteur de bois ». Ces devoirs accomplis, le futur colonel-général des Suisses et maréchal de France souhaita bonne chance à son nouvel ami pour retourner à ses amourettes et ambitions.

Malgré l'éloignement, Julien ne songeait qu'à Marguerite, à l'enchanteresse dont les bras lui servirent de collier. Son amour gracieux, véhément, irrésistible, l'avait enivré au jour de l'initiation. Peut-être, comme il l'affirma lors du second procès, contracta-t-il dans Paris des dettes, — tout jeune homme riche ne s'en privait guère en ce temps-là, — ce qui, aux yeux des

mariage, laquelle il abandonna et s'en retourna en son pais... » (Supplice d'un frère et sœur, etc.)

I. ISe pas confondre avec le Petit Maure de la rue de Seine, où mourut Saint-Amant.

magistrats, devait justifier le port du masque, manière comme une autre d'échapper aux créanciers*. Si ces dettes ont existé, elles furent promptement payées. Au reste, l'exilé avait trop à se faire .pardonner pour s'attirer de nouvelles remontrances paternelles. Marguerite eut donc peu ou point de rivales. La majesté de son amour — s'il est permis de s'exprimer ainsi à propos d'un amour criminel — pas un seul instant ne souffrit de la liberté laissée à Julien.

Trois semaines environ après l'arrivée du jeune noble à Paris, le ii septembre 1099, on décapitait à Rome, sur le pont Saint-Ange, Béatrice Cenci, un de ses frères et leur belle-mère Lucrèce Petroni. Là aussi, il y avait eu inceste, mais un inceste à U italienne : un père violentant sa fdle, la plus monstrueuse des horreurs.

Sous la sévère tutelle du principal de Navarre, pendant que le docteur Fusi expliquait à son auditoire les Conimentaires de la Bible, de Nicolas de Lyra, quelque page de controverse, réfutait Feuardent et Duplessis-Mornay, entretenait ses écoliers de matières aussi délicates, aussi élevées que la toute-puissance divine, la raison d'être du dogme, l'autorité du pape, le petit hobereau normand n'avait en l'âme que sa sœur. Sa délicieuse image le suivait partout : chez le recteur, où l'appelait quelque infraction à la règle universitaire; au bois de Yincennes, où les écoliers du collège royal allaient boire l'air et le soleil, le diman-

I. Voyez le procès devant le Parlement. Interrogatoire de Julien de Tourlaville du jeudi 27 novembre i6o3 : « A dict qu'il avoit des créanciers en ccste ville, qu'il creignoit... »

che, depuis que leur défunt condisciple Henri III leur avait légué, dans ce bois, une propriété et le droit d'y séjourner ; ou bien encore chez maître Philippe Du Pré, libraire-juré de l'Université de Paris, rue des Amandiers, à l'enseigne de la Vérité. C'était le petit-fils ou le petit-neveu du fameux imprimeur Galliot Du Pré, dont la boutique se voyait encore sur le pont Notre- Dame. Contrairement à beaucoup de libraires de nos jours, Philippe Du Pré lisait les livres qu'il imprimait et vendait, et même se mêlait d'écrire. Julien échangeait quelques propos avec lui, en passant, et lui achetait un Rabelais ou la Rhétorique de Du Perron.

Il correspondait fréquemment avec l'adorée. A côté de quelques lettres irréprochables, réservées, discrètes, destinées à rassurer les châtelains de Touilaville, il lui en adressait beaucoup d'autres où l'amour, l'impatience de la revoir tenaient la première place. La lecture de ces dernières missives, de cette incendiaire prose, chaque fois ravissait Marguerite. Elle lui parvenait en cachette, loin des parents, par les soins de sa camériste, une futée bavolette, normande et demie, gagnée à sa cause, grâce à des largesses : un bonnet, une robe ou de l'argent. Sous d'ingénieux prétextes, la bavolette, ou plutôt la dariolette, allait à Cherbourg porter les réponses de Marguerite au maître du coche en partance pour Yalognes, Caen et Paris. Au moyen de quelques pièces d'or et d'une pluie de testons, adroitement répandus, la correspondance secrète se poursuivit, de part et d'autre, sans aucune tribulation... Brusquement, en février 1600, après six mois d'absence, les lettres de Marguerite donnèrent de l'inquiétude à Julien.

Elle écrivait à l'aimé les fréquentes apparitions, au

château, de M. Jean Lefebvre, sieur de Hautpitois, celui-là même qu'on a vu assister aux noces de Le Faulconnier et de Madeleine-Marguerite, cinq ans auparavant. Ce grison, maintenant receveur des tailles en l'élection de Yalognes, faisait sonner haut sa fortune, celles de son père et de son oncle; se posait en prétendant à la main de l'adorée ; était non point reçu, mais fêt£, choyé à Tourl avilie ! Vers la fin du mois de mars, une épître haletante, fiévreuse, rapide, apprit en quelques lignes à l'exilé l'irréparable catastrophe : Marguerite, sommée par ses père et mère, son grandoncle Hambye, toute la maison, d'accepter un époux, avait dû s'incliner, sous menace d'encourir la malédiction paternelle. Et quand l'abbé de Hambye eut pris congé, Jean III annonça à sa fille que l'époux en question n'était autre que le sieur de Hautpitois. Le contrat était signé par-devant notaire ; elle se trouvait donc mariée, liée au déplaisant receveur ; mais elle ajoutait, non sans orgueil, sachant quel baume ce serait pour le cœur ulcéré de Julien, que a le vrai mariage )) s'accomplirait seulement dans trois mois, d'un commun accord entre ses parents et son mari. ]\'était-ce pas aussi lui dire d'accourir à Tourlaville ?

La première pensée du jeune Ravalet fut de s'échapper de Paris et d'aller arracher sa sœur aux mains de l'audacieux Lefebvre. Puis il retrouva son calme, reconnut qu'il infligerait par là un sanglant outrage à son père et aux cheveux blancs de. l'abbé, au blason des Tourlaville. Peu lui importait la colère de l'intrus qui lui prenait son âme, sa vie, sa raison d'être en lui enlevant Marguerite ; il aurait bon marché de cet homme, de ce stupide voleur d'amour, avec son épée ! L'idée que la mère verserait des larmes, maudirait son

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