Du 1 5 au 25 juin 1600, date approximative
2. Voyez la note de la page 86. Il est hors de doute que Marguerite de Ravalet était pubère dès sa treizième année.
de Jean Lefebvre est plus blâmable encore que celle des parents de Marguerite. Cet homme d'âge mûr, cet anobli d'hier, ce personnage si peu enchanteur au physique et au moral, incapable de comprendre, de rendre heureuse une créature aussi jeune, spirituelle, séduisante, noble d'instinct, un être aussi harmonieux, n'aurait pas dû un seul instant lever son regard sur l'héritière des Ravalet, y fût-il même encouragé par le bon accueil et le désir des parents. Jean Lefebvre, à moins d'être l'âme la plus vile et grossière, l'esprit le plus borné, le mieux fermé aux manifestations de réserve, de froideur, puis de révolte et d'orgueil d'une enfant à peine nubile, devait non seulement renoncer à ses prétentions, mais ne point les déclarer. La sensualité, la vanité, l'espèce de rage qui saisit ceux qu'on n'aima jamais, à la vue d'une proie facile, guidèrent ses pas, inspirèrent sa conduite, l'incitèrent à une mauvaise action. Il faut considérer cet homme comme un coupable, l'artisan du trépas prématuré des jeunes Ravalet.
Mais en amour il n'y a point d'inconscients, autour de la passion, aussi bien que dans la passion même ! Lefebvre ignorait à ce moment, comme tant d'autres, quelle forme déplorable avait prise l'extraordinaire sentiment unissant Marguerite et Julien : c'est donc bien une vierge qu'il destinait à son lit, à ses froides et déplaisantes caresses, lui, arrivé aux deux tiers de la vie sans s'être marié, et certes, il en eut souvent l'occasion. La Normandie abondait en jolies filles de bonne bourgeoisie, de petite noblesse, pauvres ou d'une fortune médiocre, ce qui n'est point pour détourner du mariage un homme riche par lui-même et sa famille. Que ne s'adressait-il à un beau-père de sa
Il8 JULIEN ET MARGUERITE DE RAVALET
condition, pourvu d'un office équivalant au sien, à une damoiselle moins jeune que Marguerite de Tourlaville, au lieu de vouloir posséder la plus éclatante beauté du pays, tout juste adolescente! Je ne saurais absoudre le père et la mère, mais je dis que l'audacieuse conduite de Lefebvre les rend moins blâmables. La réserve du receveur des tailles, le retrait de sa candidature, son renoncement, devant la répugnance bien connue de Marguerite, eussent donné fort à réfléchir à Jean III et à Madeleine de La Vigne. Qui sait si le temps n'aurait pas introduit en l'âme des Incestueux comme un remords, un retour aux lois de l'honneur? Le sang, se révoltant enfin, pouvait redevenir orgueilleux, ne plus se souvenir de sa folie passée que pour la maudire. Les grandes passions s'émoussent, s'éteignent à la longue; et l'homme n'est pas toujours le même à tous les moments de sa vie... Il n'en fut rien, nous ne le savons que trop; la place de Grève le sait mieux que personne, car les pierres parlent et se souviennent.
Sans le mari imposé à sa sœur, l'ambition pouvait se glisser dans l'esprit de Julien. La vie de famille, la vue de parents heureux, honorés de tous, eussent à la longue agi sur un jeune homme qui venait de connaître le luxe de Paris, son existence élégante, et chez qui tout désir de gloire ne devait pas être éteint. En voyant apparaître au château un prétendant différent de Jean Lefebvre, un beau cavalier de vingt ou vingt-cinq ans, Julien de Ravalet se serait incliné devant les lois sociales. Et qui sait, car tout arrive, si, d'elle-même, Marguerite ne lui aurait point donné pour rival ce nouveau venu, cet Adonis, jusqu'au point de l'épouser ?
Laissons là nos espérances, notre vœu secret de voir en le frère et la sœur un couple béni des dieux, mais honoré, donc irréprochable; regardons seulement la réalité, puisc^ue tel est le devoir de l'historien. Jean Lefebvre, homme d'argent, fut tenace. Le glacial accueil, les avanies de la mariée ne le rebutèrent point, ce qui indique en lui une dignité d'essence plutôt méprisable'. Mais son infortune conjugale, le formidable soufflet dont sa femme et son beau-frère enluminèrent sa joue et son nom, et qu'il fut si prompt à venger, sont peu de chose quand on les compare au châtiment que tous les gens de cœur, les âmes un peu bien situées, lui infligent depuis trois siècles. Accroupi sur le voile de pitié dont s'enveloppe la beauté de Marguerite, tel un nain marchant sur la robe d'une princesse des contes de fées, ce gnome malfaisant et grotesque, ce mauvais génie, semble plus hideux encore que maître Jean-Guillaume, le bourreau de i6o3, car il fut le sinistre héraut, l'implacable ordonnateur de la tragédie jouée par la justice, en défi et en représailles de l'immorale idylle de Tourlaville, Yalognes, Fougères et Paris. . . Avec son sac gonflé d'écus, la dot, les « conventions matrimoniales » de Marguerite, les dommages et réparations que lui accorda le Parlement, Jean Lefebvre est à la fois le Ménélas et le Judas Iscariote du a mariage de raison », — hérésie sociale s'il en fut, mariage du crépuscule et de l'au-
I. Le contrat de mariage passé en mars 1600 pouvait être annulé d'un commun accord entre les deux familles, avant tout mariage religieux.
rore : Géronte, goutteux, acariâtre, n'ayant d'amour que pour l'argent, son fait, son idéal, son gaignage, osant s'accoupler à une déesse !
Ce Jean Lefebvre, donc, était né à Valognes, rue de Poterie, vers i555. Son oncle paternel, Jean, sieur de Hautpitois, y occupait depuis i547 l'office de receveur des aides et tailles, avec espérance de le transmettre à ses neveux, car il perdit jeunes les deux enfants que lui donna sa femme, Perrette X... Le beau-père de Marguerite de Ravalet, Nicolas Lefebvre, écuyer, sieur du Vieulx, portait : D'azur à la f as ce d'or, accompagnée en chef de deux croisettes d'argent et en pointe d'une rose du même * .
La famille était riche, ou du moins fort à son aise. L'hôtel qu'elle habitait, rue de Poterie', pouvait passer pour un grandiose logis à une époque où la vieille ville cotentinaise, dont les pierres comme celles de Caen suent l'histoire, n'était pas encore la coquette et