‹ Julien et Marguerite de RavaletChapitre 37 sur 113 · Voyez pages 60 et · texte numérisé non relu

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le pays, depuis que le roi Henri, exécutant « le saut périlleux », a embrassé le catholicisme.

Dans les derniers jours de juin 1600, le receveur des tailles quitte le château de Tourl avilie, emmenant sa femme à Yalognes. Elle en sera désormais le plus agréable ornement. Julien et Marguerite ont eu des conversations particulières; leur amour s'est ravivé; ils ont renouvelé les serments d'autrefois. Julien, la rage au cœur, a compris qu'il était de bonne politique de montrer une vague amitié au beau-frère tant détesté. Sa sœur lui en a donné le conseil, c'est-à-dire l'ordre. Elle commande en vertu de son amour, dont elle répond plus que jamais. Le receveur, enchanté de sa nouvelle parenté, ravi de la beauté de son épouse, des manières courtoises, amènes, rafïinées des Ravalet, des splendeurs du château et de la fîefTerme, et la dot en poche*, ne se doute nullement que Julien possède, seul, le cœur de « la demoiselle de Hautpitois ». Car tel est l'usage mondain : Marguerite, mariée dans la petite noblesse, n'est plus qu'une u demoiselle », tandis que sa mère, seigneuresse et châtelaine d'un fief, a le droit d'exiger qu'on la nomme « Madame de Tourlaville ». Cette distinction fait déjà sentir à Marguerite sa mésalliance. Mais là n'est point son plus grand grief contre l'époux imposé.

I. Vu l'état de fortune de son père, Marguerite dut apporter à son mari une dot double de celle de sa cousine Madeleine-Marguerite, soit : mille écus d'or payés comptant et six cents livres tournois de rente, plus le trousseau. L'écu d'or valait à peu près douze livres parisis.

Je suis porté à croire que l'abbé de Hambje n'assista pas au mariage de sa petite-nièce, peut-être en secret désapprouvé par lui.

Jean lY de Tour] avilie et son frère Philippe, sieur du Rozel, accompagnent leur sœur jusqu'aux limites du fief. Ils chevauchent à droite et à gauche du coche familial des Ravalet, patriarcal véhicule, aussi lourd d'aspect que les coches de terre et d'eau, par suite de la simplicité des mœurs, de l'extrême rareté des carrosses. Le roi lui-même n'en a qu'un, le prêtera souvent à Marie de Médicis, et dans tout Paris on en compte à peine quatre à ce moment. Est-ce discrétion ou finesse? Julien reste au château; mais en l'embrassant trois fois de suite, Marguerite lui glisse à l'oreille les mots qui rendent les mâles fous d'orgueil et de bonheur. L'abbé, retenu à Coutances par les obligations de son grand-vicariat, n'assistait pas aux fêtes nuptiales : il a béni sa petite-nièce dans une de ces admirables lettres dont sa belle âme a le secret. Qui sait si cette absence de messire Jean de Hambye, Julien ne l'a pas interprétée comme le désaveu d'un mariage tant disproportionné ?

Les frères de Marguerite s'éloignent. Son épagneul sur les genoux, elle demeure avec son mari. Elle a pour vis-à-vis sa femme de chambre, sa bavolette, celle qui connaît l'existence d'une correspondance illicite entre le frère et la sœur, si toutefois elle n'en sait pas davantage. L'écuyer du seigneur de Tourlaville escorte le coche. Sur le siège, à côté du cocher, un laquais de Jean Lefebvre a pris place. Tel maître, tel valet. Autant le domestique du receveur est balourd, commun, d'intelligence nulle, autant la camériste est spirituelle et avenante. Et puis, elle ne tient pas seulement à Marguerite par une chaîne d'or. Elle aime sincèrement sa maîtresse et soupire de la voir, à treize ans et demi, condamnée à la couche d'un lour-

daud. Le coche contourne Cherbourg et prend la route de Yalognes et Carentan. Marguerite a passé par là, cinq ans auparavant, en compagnie de son père et de sa mère. Elle était presque heureuse alors, tandis qu'à présent... La massive voiture atteint les approches de la forêt de Brix, où foisonnent les videcoqs, les bécasses du Gotentin, où certains ormes et hêtres ont sept mètres de tour, ainsi qu'à Pont-Hébert. Comme cette nature normande est belle, généreuse ! Comme les plaies de la guerre se sont vite cicatrisées, et qu'il serait doux à l'affligée, à la prisonnière, — elle se considère comme telle, — de parcourir ces prairies, ces bois, au bras de l'aimé et de réciter ensemble l'adorable sonnet de Louise Labé, qu'il lui apporta de Pans, en une exquise édition des poésies de la Belle Cordière :

Tant que mes yeus pourront larmes espandre A l'heur passé avec toy regretter, Et qu'aus sanglots et soupirs résister Pourra ma voix, et un peu faire entendre ;

Tant que ma main pourra les cordes tendre Du mignart Lut, pour tes grâces chanter; Tant que l'esprit se voudra contenter De ne vouloir rien fors que toy comprendre ;

Je ne souhaîtte encore point mourir.

Mais quant mes yeus je sentiray tarir, Ma voix cassée, et ma main impuissante,

Et mon esprit en ce mortel séjour

Ne pouvant plus montrer signe d'amante :

Priray la mort noircir mon plus cler jour ^

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