‹ Julien et Marguerite de RavaletChapitre 45 sur 113 · I. On la nomme aussi porte Notre-Dame · texte numérisé non relu

I. On la nomme aussi porte Notre-Dame

ture de ban conjugal, habituée aux douceurs de la vie.

Marguerite appelle son laquais et lui remet une lettre pour M. d'Arreville, bientôt suivie d'une poignée de livres tournois, à la fois récompense et viatique. Tout de suite, il monte à cheval. Mais il est fort jeune, inexpérimenté, expansif; il semble que l'honneur de servir une « demoiselle n, une femme mariée, ait altéré les qualités que Marguerite a cru découvrir en lui. N'importe, il a sa confiance! Trois ou quatre curieux, des gentilshommes, suivent le messager pendant qu'il traverse les rues escarpées et tortueuses de la vieille cité bretonne. Les Ravalet y ont laissé des parents, qui se souviennent encore de l'homme de guerre Jean P*"; aussi l'un des suiveurs demande-t-il au petit écuyer quelle raison a pu amener dans Fougères sa cousine, la belle Marguerite de Ravalet*. On sait déjà qui elle est; on n'ignore point qu'elle fuit son mari, incapable de lui donner le bonheur auquel elle a droit.

L'adolescent, intimidé, répond de vagues paroles, dit qu'il ne sait rien, puis, troublé, inquiet, craignant d'avoir trop parlé, il retourne auprès de sa maîtresse. Il se jette à ses pieds et l'avertit que des malveillants pourraient bien insulter «. Mademoiselle o, lui faire un mauvais parti, peut-être l'enlever... Marguerite est trop femme pour s'inquiéter outre mesure : elle devine en ces malveillants tout simplement des amoureux. Quant au prétendu cousin, elle ignore son existence. Déjà sa servante Guyonne l'a prévenue de l'émotion que sa beauté jette dans cette ville belliqueuse, main-

I. Ce prétendu cousin, peut-être un des prétendants éconduits, avait certainement vu Marguerite à Tourlaville ou à Valognes.

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tenant engourdie, à moitié endormie derrière ses tours, ses créneaux, ses remparts envahis par le lierre, depuis que la trompette n'y convoque plus les gens d'épée, le ban et l'arrière-ban, comme au temps des ducs René et François, des guerres contre le Yalois, et depuis cinq ans que le duc de Mercœur a cessé de l'occuper au nom de la Ligue.

Marguerite ordonne au laquais d'attendre quelques instants, de garder la lettre et l'argent, de tenir son cheval sellé et bridé, prêt à repartir. Sur quoi, elle passe dans la chambre voisine, demande des ciseaux à Guyonne, abaisse sa coiffure, son u attornement » de tête et coupe presque à la naissance de la nuque l'admirable, l'opulente chevelure tant de fois caressée et couverte de baisers par Julien. Le sacrifice accompli, lequel n'a rien d'extraordinaire aux yeux de la vieille servante, les nouvelles modes féminines affolant Parisiennes et provinciales*, elle masse les cheveux dans un carré de satin blanc, en fait un paquet qu'elle noue délicatement avec une faveur, et recouvre le tout d'un grand papier avant de le glisser dans un sac de toile. Ce don royal, splendide, lumineux, lèvera tous les scrupules de Julien. Il viendra'.

1 . La mode des cheveux courts frisés, avec petites boucles audessus du front, remplaçant la coiffure en arceaux, venait de commencer et dura jusqu'au temps de la Fronde. Voyez les portraits de Marie de Médicis par Van Dyck, ceux de Charlotte de Montmorency, de M^^^ Paulet, de M™* de Montbazon, d'Anne-Geneviève de Bourbon (par Ducayer, 1624) et de M"* de La Fayette.

2. Voyez, procès en Parlement, l'interrogatoire de Julien de Tourlaville du jeudi 27 novembre i6o3 : « S'il a pas désiré avoir des bracelets des cheveulx de sa sœur? » C'était alors une des plus grandes preuves d'amour que pût donner le beau sexe et les

Mais la transformation de l'amante commence à peine. Tirant de son coffre de voyage un costume complet de cavalier, bottes et feutre empanaché compris, — un cadeau de Julien non encore utilisé, — elle s'en revêt aussitôt, court à un mauvais miroir de métal, et pose un masque sur son visage. Le laquais ne la reconnaît plus qu'à sa voix ; un instant, il a cru voir M. d'Arreville en personne. Marguerite recommande de nouveau à son écuyer d'occasion de taire à M. et M™" de Tourlaville en quels lieux elle se cache, lui confie le petit sac qui sert d'écrin aux rayons du soleil, lui enjoint de ne jamais l'ouvrir et de ne le remettre qu'à messire Julien. Il lui dira, en même temps, quels habits elle a dû adopter pour mettre sa personne à l'abri des outrages.

Julien fut donc informé de la retraite de sa sœur, et par sa lettre, et par les commentaires dont l'accompagna le messager. A la pensée qu'un riche et audacieux gentilhomme pouvait lui prendre Marguerite, — les enlèvements étant la plus chère occupation de la jeune noblesse amoureuse et désœu-\Tée, — son sang ne fit qu'un tour. M. de Tourlaville, craignant d'avoir dépassé le but, venait de lui rendre son épée, de lever ses arrêts, en lui faisant promettre de ne point quitter le domaine sans autorisation. Son amour en péril le fit manquer à sa parole. Sous le premier prétexte venu.

amants attachaient une haute signification à ces dons. La mode des bracelets faits avec les cheveux de la femme aimée, et offerts par elle, fit fureur, non seulement au xvi* siècle, mais jusqu'à la fin du règne de Louis XI Y. Voyez, dans les Historiettes de Tal- LEMv>-T DES Réaux, de nombrcuscs allusions à cette galante coutume.

il monte à cheval et part, suivi de Nicolas Roussel. Ce domestique, enfin, a su conquérir les bonnes grâces de son maître, et Julien veut, pour le servir, un homme fait, solide, résolu, au lieu d'un adolescent. Après avoir obtenu du majordome qu'il ne punira point le petit laquais et déclaré que lui, d'Arreville, en disposa pour quelques jours, il sort de la fîefferme, l'esprit plein de la pensée que le rapt des jolies héritières est fort à la mode et qu'il faut brûler le pavé jusqu'à Fougères... Ceux qui ont aimé devinent quels baisers reçurent les cheveux de l'adorée, bientôt changés en bracelets !

Il était temps que « le beau garçon )) arrivât. Les commérages allaient bon train sur a la belle demoiselle ». L'obstination qu'elle mettait à ne point sortir de son logis, quoique vêtue en gentilhomme, irritait au plus haut point la curiosité des Fougerais. Pour mettre arrêt aux racontars et aux papotages. Marguerite annonça formellement à ses domestiques et à la vieille femme qui la logeait qu'elle se proposait d'entrer bientôt en religion, ce que démentait fort son étrange accoutrement. L'arrivée de Julien, le 19 ou le 20 janvier, lui valut, non seulement la plus grande joie qu'attendît son cœur, mais encore la certitude de n'être ni inquiétée par des galants, ni reprise par son mari.

Julien commença par envoyer loger ailleurs Guyonne, Etienne Nicolle et Nicolas Roussel. Il informa la propriétaire de sa qualité de frère, qualité lui permettant d'habiter chez Marguerite sans que la moindre idée d'un scandale vînt à personne. Puis, les portes bien closes, de nouveau il fut amant, comme en décembre, d'où la seconde grossesse de Marguerite.

Episode ayant une extrême importance dans l'histoire passionnelle des Ra\alet, et sur lequel il est nécessaire de s'arrêter un instant, faute de quoi la psychologie de la sœur serait privée de ses plus caractéristiques nuances.

Tout, dans la vie de cette femme à jamais célèbre, tout affirme que rien au monde n'existait pour elle, sauf Julien ; et c'est pourquoi sa mémoire et son nom s'illuminent d'une grandeur redoutable et farouche. Pas un seul instant, elle n'eut la pensée de comparer ce frère aux autres, pour si brillants et séduisants qu'ils fussent, encore moins aux jeunes gentilshommes qu'elle put voir en Cotentin. Elle naquit, on peut le dire, esclave, vassale et reine de Julien tout à la fois. Aussi, lorsqu'il leur fallut payer la terrible dette, le défendit-elle, devant les juges, comme une lionne défend ses lionceaux et surtout leur père ! Aucun mensonge ne lui coûta; pour l'arracher au bourreau, elle ne s'épargna aucune honte. Elle s'accusa de tout, dans la chapelle même de la Conciergerie, en présence des magistrats, de l'exécuteur et du prêtre*. En vertu de ce principe, elle eut le stoïcisme de déclarer que le supplice n'était dû qu'à elle, parce qu'elle seule détourna son frère de ses devoirs. Ce qui signifie, en notre affreux langage moderne, que Marguerite avait fait les avances. C'est, je crois, la première et la seule femme qui ait parlé ainsi, — un tel aveu n'étant point pour grandir son sexe. Mais Marguerite de Ravalet fut en tout un être exceptionnel, une apparition plutôt

I. L'a50>-yme de 1604, Fr\>-çois de Rosset, Barbet d'Aurevilly,

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qu'une réaiité, un roman en chair et en os tiré par la Fatalité à un seul exemplaire.

C'est aussi la raison pour laquelle, ayant accusé un innocent, un pauvre diable d'artisan, de l'avoir rendue mère, elle datait ces imaginaires amours de novembre et décembre 1602, et leur donnait pour théâtre la chesnaie de Tourlaville. Deux impossibilités qu'on doit expliquer ici. D'abord, elle accoucha au Châtelet, du 20 au 20 septembre i6o3, c'est-à-dire environ quinze jours après son arrestation, ce qui place bien la conception de l'enfant en décembre 1602, pendant le dernier séjour à Tourlaville. Mais l'humble tailleur Robert Agnès ne se trouvait certainement pas au château, à pareille époque. Julien, lui, n'y était que trop ! Ensuite on ne peut admettre un seul instant que, même ayant rompu avec son frère, même éprouvant pour Robert Agnès ce que les femmes nomment par décence un caprice, un moment de fantaisie sensuelle, cette fantaisie se soit exercée en un endroit aussi cher à ses souvenirs que la chesnaie.

C'est à Fougères et aux environs que triomphe le couple incestueux et adultère, plus encore qu'à Tourlaville et Valognes. A Tourlaville, le frère et la sœur se cachaient, revêtaient moralement des manteaux couleur de muraille, tout au moins pendant le jour. A Valognes, ils ajoutaient à ces précautions celles qu'exigent la présence d'un mari, le voisinage de ses espions. Mais, à Fougères, Julien et Marguerite n'eurent même pas l'ombre d'un scrupule ! Il est prouvé qu'ils chevauchèrent maintes fois dans les campagnes voisines, elle masquée et habillée en homme; ce qui a fait dire à l'anonyme de i6o/i (Philippe Du Pré) et à François de Rosset, échos des

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rumeurs venues du Ghâtelet, que Julien promena sa sœur en divers pays, sous noms déguisés*. Pendant six mois consécutifs, ils perdirent rarement de vue le clocher de Saint-Léonard et la tour Mélusine. Fougères fut le quartier-général de leurs amours, auxquelles personne ne crut dans la ville, à part Nicolas Roussel, domestique si peu loyal qu'il vola un jour dix-huit écus à son maître. Et Jean Lefebvre ne sut leur fugue en Bretagne que longtemps après.

Il y avait, en outre de leur fraternité, de bonnes raisons pour que la suspicion ne les flagellât point de ses cruelles banderilles : Marguerite, très habilement, répandait de plus en plus le bruit qu'elle allait prononcer ses vœux dans un couvent de Paris, en assaisonnant cette audacieuse affirmation d'un brin de romanesque. Partout on retrouve la Renaissance! Elle se disait acculée à cette vocation par la volonté de ses parents, l'impitoyable rancune de son mari. La passion ne connaît point la logique, pas plus que la logique ne connaît la passion. Le cœur a ses raisons. . . Marguerite oubliait que les couvents ne recevaient point de femmes, mariées, quand l'époux était encore de ce monde, sauf le cas d'une condamnation pour adultère. Or, en Bretagne, pays de droit coutumier, l'adultère de l'homme ou de la femme était toujours

I. L'ano!«tme de i6o4 • « ... L'aymant autrement que frère ne doit aimer sa sœur il en abusa la promenant ça et la souz noms déguisez... » (Supplice d'un frère et sœur, etc., page 3.) — Fraiïçois DE RossET : (( ... Ces incestueux adultères vont par les >illes et par les Provinces de France, sans être connus de personne. Tantôt ils sont en Poitou, tantôt en Anjou, et maintenant en Bretagne... » (Histoires tragiques de notre temps, etc. Lyon, 1619.)

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puni de mort*. On plaignait Marguerite; nul ne songeait à lui reprocher son travesti, son masque, ses cavalcades, toutes choses autorisées par les mœurs du siècle; on la voyait plutôt avec plaisir jouir de son reste, de ses derniers instants de liberté, avant que le cloître engloutît pour toujours sa jeunesse et sa beauté . La complaisante ville semblait être, pour elle et son frère, une terre promise de sécurité.

Ces propos, de très bonne foi propagés en tous lieux par l'hôtesse des Ravalet, Julien les complétait d'un répugnant portrait de son beau-frère. Il insistait sur sa brutalité, son âge, comparé à celui de Marguerite, sa bassesse d'âme, le représentait comme indigne de vivre. Fougères applaudit donc à la catastrophe conjugale de Jean Lefebvre, sans soupçonner l'épouvantable ornement dont la consanguinité de Julien et de Marguerite décorait cette catastrophe, le cynique panache, la fleur vénéneuse qu'elle y plantait!

Pendant qu'on le chansonnait et bafouait, que son comique malheur épiçait des refrains de ballades, le receveur apprit, non de ses beaux-parents, qui l'ignoraient, mais de la rumeur publique autant que par ses recherches personnelles, en quel lieu les deux amants poursuivaient leur déshonneur et parachevaient le sien. Il recueillait des témoignages un peu partout : dans la ville de Valognes, dans la sieurie de Hautpi-

I. Arrêt du parlement de Bretagne du 17 novembre 1068 : a Tous adultères seront décapités, sans égard au sexe ». Ce châtiment par trop excessif ne fut aboli qu'à la Révolution. Même en laissant de côté leur inceste, Marguerite et Julien risquaient d'être arrêtés, condamnés et décapités dans les trois jours. Mais personne n'osait soupçonner un frère et une sœur.

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tois, à Cherbourg, à Saint-Sauveur-le-Yicomte, en. sa propre domesticité, en celle de Tourl avilie, — le tout à prix d'argent, ou par des promesses d'argent, bien entendu, quoique les écus de l'avare eussent peine à sortir de ses coffres. îl composa de tous ces rapports, informations, bavardages, racontars recueillis en hâte et sans contrôle, un fort respectable dossier prêt à être suivi des témoins mêmes. Il confia son projet à maître Pierre Basan, vicomte de Yalognes. ^laître Antoine du Moustier, lieutenant au bailliage du Cotentin, reçut une dénonciation en règle contre Julien et Marguerite, et la maréchaussée royale eut leur signalement, qui fut aussi communiqué au lieutenant général du présidial de Caen\

Une haine forcenée, une haine qui ne sommeille pas un seul instant, qui, le jour, la nuit, hante, suggère, conseille, repousse les arguments et les atténuations, tourmentait à présent ce cœur ulcéré de jalousie, macéré dans le mépris et le dédain, aigri par les appétits sensuels refoulés; une haine atroce, une haine de cocu, perpétuellement cuite et recuite, anéantissait en Lefebvre son premier goût — on n'ose point dire son amour — pour Marguerite. Il s'était juré d'obtenir sa condamnation selon toute la rigueur des lois punissant la femme adultère, de lui faire raser la tête, de jeter la coupable dans un in pace de couvent pour jusqu'à la fin de ses jours, après avoir obtenu les <( conventions matrimoniales » et tiré de Julien une importante somme à titre de réparation.

I. Cet officier de justice n'était autre, à ce moment, que le poète Vauquelin des Iveteaux. 11 avait succédé à son père n lôgS.

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Puis, songeant de quel autre crime se compliquait ici l'adultère, il acceptait, au besoin, la perspective du bûcher pour le frère et la sœur, car on brûlait vifs les incestueux.

Cette affreuse ténacité, cette âpreté à faire rendre à sa mésaventure conjugale tout l'argent qu'elle pouvait, les historiens locaux l'ont passée sous silence, à l'exception toutefois de M. Paul Le Gacheux, qui l'a justement flétrie. Il était bon de la mettre en lumière et d'en souffleter la mémoire du trop acharné receveur.

Dans les derniers jours de juillet, Julien crut voir se nouer, autour de lui et de sa sœur, une intrigue ressemblant fort à un complot. Il s'agissait sûrement d'enlever la belle Ravalet en jouant de la rapière. Il est douteux que le mari ait pris la moindre part à ce projet de rapt, conception trop aristocratique pour ses méninges de manant. Mais il avait certainement réussi à recruter, dans Fougères, quelqu'un qui le renseignait sur les moindres démarches, faits et gestes du misérable couple. Julien, quoique très brave, ne se sentit pas en état de vaincre un coup de force... Il fallait partir au plus tôt; et c'est ce que firent le frère et la sœur, entraînant dans leur sillage aventureux les deux valets et la vieille servante, pour jamais attachés à leur bonne ou 'mauvaise fortune. Tous les cinq s'échappèrent plutôt qu'ils ne sortirent de Fougères, rentrèrent en Normandie, galopant jusqu'à Saint-Hilaire-du-Harcouet*. Ils y passèrent la nuit, et Nicolas Roussel y vendit son mauvais courtaud pour

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