‹ Julien et Marguerite de RavaletChapitre 44 sur 113 · PARC DE TOURLAVILLE · texte numérisé non relu

PARC DE TOURLAVILLE

Sentier de la chesnaie, affectionné par Marguerite et Julien.

l64 JULIEN ET MARGUERITE DE RAVALET

puis, se bornant à répondre que la maison de Ravalet ne connaît point les injures, plane au-dessus des outrages, elle consentira à reprendre la vie commune; et tout sera dit.

Julien et Gabrielle se prononcent pour une rupture complète avec Lefebvre de Hautpitois, chaque fois qu'ils se trouvent en particulier avec leur mère. Madeleine de La Vigne en appelle à la sainteté des liens matrimo-' niaux. Jean lY et Philippe ont quitté le château, en cavaliers répandus dans le pays, fêtés partout, ayant des amitiés à droite et à gauche. Il est bon de faire observer que le jeune sieur du Rozel, dont la nature est plus aimante que celle de Jean, a déjà donné entièrement raison à Marguerite. . . Et voici que Julien et sa sœur reprennent ensemble le chemin de l'église, s'aventurent dans leur sentier favori, sous les grands chênes, rêvent au bord de l'étang, s'attardent autour du château d'eau qui orne le préau du manoir, en feignant de s'amuser des capricieux jets liquides... C'est à ce moment que Madeleine, frappée du nouvel éclat physique de sa fille, prend un crayon et dessine son portrait.

Vous l'auriez chantée, vous, poètes, amoureux ou païens : Ronsard, prince des envolées lyriques, Remy Belleau, Baïf, et vous aussi, mélancolique Joachim du Bellay ! Autant que Louise Labé, elle méritait qu'Olivier de Magny soupirât pour elle :

Où prit l'enfant Amour le fin or qui dora En mille crespillons ta tète blondissante ? En quel jardin prit-il la rose rougissante, Qui le lys argenté de ton teint colora ' ?

I. C'est le début du sonnet qu'Olivier de Magny adressa à la Belle Gordière, au moment de leur rencontre à Lyon, vers i55o.

JULIEN ET MARGUERITE DE RAVALET l65

Madeleine a l'âme d'une sainte, le cœur d'une mère, l'indulgence toute mondaine des grandes dames du temps : elle ne croit plus au mal. Elle possède aussi les yeux, la main d'une artiste. La splendeur du modèle se reflète en ce portrait de Marguerite. Après qu'il a reçu la flatteuse approbation de la maisonnée, la châtelaine l'offre à Julien. Les mères, seules, savent envelopper leur pardon en d'aussi délicates hardiesses. Qu'est-il devenu ce premier témoignage de la beauté de Marguerite? Julien n'aura pas eu le temps de l'emporter à Fougères. Il est resté au château, dans les archives des Ravalet ou dans la chambre du sieur d'Arreville. Charles de Franquetot l'y retrouvera pour le confier à Pierre Mignard comme le plus précieux des documents plastiques; et le peintre s'en aidera, de même qu'il s'aidera du portrait aux trois couleurs exécuté en hâte par Du Monstier, à l'heure où la belle Ravalet passera devant lui sur l'immonde charrette...

Parfois, Julien et Marguerite associent Gabrielle et Guillemette à leurs promenades, et cette particularité n'échappe ni à Jean III ni à sa femme. Ils s'en applaudissent, les trop confiants et débonnaires parents ! Ils ne connaissent pas encore toute la vivacité, la fertilité d'esprit des deux jeunes gens, leur subtile intelligence affinée par la passion, les séparations, le combat de la vie; ils ont oublié que ces amants, qui semblent se repentir, s'éloigner, préparer leur despartie, — comme dit la jolie langue du xvi^ siècle, — sont aussi des roués, des politiques ! Quand le frère et la sœur ont fait taire les soupçons autour d'eux, en accordant pendant le jour la grâce de leur présence à la mère, à Gabrielle, à Guillemette, ils s'arment d'une extraordinaire audace la nuit.

l66 JULIEN ET MARGUERITE DE RAVALET

On a rendu à Marguerite sa chambre déjeune fille, en la tour ronde; mais elle ne sait pas à la suite de quel incident sa camériste n'est plus au château. Madeleine l'a chassée sans doute, la tenant pour coupable d'un trop suspect dévouement à l'épouse de Jean Lefebvre. La jeune Normande n'a point donné de ses nouvelles, et Marguerite s'en est émue. A-t-elle oublié sa maîtresse? On ne la revit plus dans le pays; d'ailleurs, il est certain qu'elle ne figurait pas aux audiences du Châtelet, parmi les témoins à charge... Lue autre fille de chambre est maintenant de service dans l'appartement de Marguerite.

La livrée comprend aussi plusieurs nouveaux venus, dont Julien n'est pas très sûr, et parmi eux, un nommé Nicolas Roussel, qu'il emploie sans enthousiasme. C'est un gars éveillé, intelligent, partant prêt à toutes les besognes; mais le petit Machiavel qu'est devenu Julien n'ose point se fier entièrement à Roussel. Au reste, ce laquais n'a rien à faire dans la chambre de M. d'Arreville, toujours logé en la tour du Sud-Ouest. Quand la camériste quitte l'appartement de Marguerite, un autre domestique engagé avec Nicolas Roussel y est appelé de temps à autre pour les menus ouvrages : nettoiement des tapis, lavage des vitraux, de la glace surmontant la cheminée.

Le nouveau a fait causer les vieux valets ; il est au mieux avec la fille de chambre qui a remplacé la . dariolette tant regrettée de Marguerite, et sur laquelle on chuchote une étrange histoire, point dépourvue de piquant. Elle a, dit-on, un enfant en nourrice dans une ferme.

Ce curieux valet a fini par deviner la passion du frère et de la sœur, tout au moins observé certains

symptômes significatifs : regards langoureux, mains serrées, sourires reconnaissants. Une nuit, il a l'audace de s'attacher aux pas de Julien en s'aidant de précautions infinies, ôtant ses souliers, retenant son souffle ; et il croit Aoir M. d'Arreville s'aventurer, par les sinueux corridors et le petit salon, jusqu'à la chambre de Mademoiselle Lefebvre. Deux jours après, fait étrange, le nocturne voyage a recommencé. Guidé par une curiosité maladive, irrésistible, et qui pourrait lui coûter la vie, le valet feint d'avoir reçu un ordre pressant, ouvre doucement la porte, entre dans l'éblouissante chambre peinte et dorée. Elle est éclairée comme à l'ordinaire ; mais tout le monde au château sait que Marguerite feuillette un livre, dans son lit, avant de s'endormir... Ce qu'a vu l'homme l'anéantit de surprise et, chose incroyable, les amants ne se sont point émus de la porte ouverte, ni avisés de la présence d'un intrus. Il a pu regarder à son aise, incapable de s'en aller tout de suite, de reprendre son sang-froid avant une ou deux minutes; enfin, il s'est retiré à pas de velours, si effaré, stupéfait encore de sa découverte, qu'il n'a même point songé à s'excuser.

Le lendemain, à peine remis de son émoi, il cherche dans les yeux de Julien, dans ceux de Marguerite, un éclair de colère ou d'indignation. Peine perdue! les amants semblent ignorer l'existence de cet homme. Une fois encore, il a même audace, même courage, même curiosité nocturne, couronnés du même effrayant succès. Puis, il a parlé. A la première nouvelle d'un tel scandale, le majordome ne fait qu'un bond, prend à la gorge le valet jaseur et le force de tout lui dire... Ici, l'historien est obligé de se résumer, den appeler aux courts, mais expressifs détails, consignés dans le

l68 JULIEN ET MARGUERITE DE RAVALET

procès criminel. Le frère de Marguerite était couché avec elle, « metant la main soubz les draps et la baisatant avec trop grande privaulté » \ L'auditoire delà Tournelle ne pouvait en entendre davantage, quoique, en i6o3, le français dans les mots bravât souvent l'honnêteté. Juges et public surent à quoi s'en tenir, les deux participes présents indiquant même la récidive.

Le majordome du seigneur de Tourlaville est un de ces vieux serviteurs comme on en trouve alors beaucoup, dans les familles de noblesse provinciale : dévoué à son maître jusqu'à la mort. Il ordonne au valet, sous peine de perdre la vie, de garder un absolu silence sur sa découverte, et lui reproche vertement son inexplicable curiosité. Un instant, sans prévenir son seigneur, il songe à casser aux gages le laquais, à le chasser honteusement ; mais il redoute les suites de cette mesure. Ce serait, à coup sûr, la honte de Marguerite et de Julien, l'inouï scandale, le déshonneur de la branche aînée des Ravalet proclamés, clabaudés dans toutes les tavernes de Cherbourg, trompettes, le pot en main, dans les cabarets et le bourg de Tourlaville. Le majordome se borne donc à terrifier l'homme en lui montrant son poignard, d'un geste éloquent; enfin, il change de service le trop indiscret laquais.

Le jour, si M. d'Arreville se rend dans la chambre de Marguerite pendant que celle-ci s'y trouve, — ce qui arrive souvent malgré la défense formelle et répétée de leur père, — Julien envoie valets et camériste

I. Audience de la Tournelle du lundi 24 novembre i6o3. Interrogatoire de Marguerite par le président Edouard Mole.

dans la montée, dans l'escalier. D'ailleurs, l'espion a quitté le château peu après sa mise en disgrâce. Les recherches actives, patientes, discrètes, mais infatigables, du chef de la domesticité aboutissent à cette navrante conviction : le fugitif a pris la route de Ya^ lognes. Il ne se trompait pas; et la fille de chambre ne tarda pas à suivre son ami, peut-être le père de son enfant.

Que faisait pendant ce temps Jean Lefebvre.^ Aucun doute ne saurait subsister à cet égard. Le receveur ne coii?ptait plus sur le retour de sa femme. Mais il tenait vTelle une jolie dot et, pour en rester maître légaleii^ent, cherchait partout des témoins capables d'accabler la demoiselle de Hautpitois, à l'heure du procès.

A cet instant, se produit un véritable coup de théâtre. Huit jours après que valet et camériste ont décampé, une grandissime épître arrive de Yalognes à l'adresse du chef de famille. Il reconnaît l'écriture de son gendre et la décacheté avec un visible embarras.

Le receveur jette feu et flamme en un style dont nul ne le soupçonnait encore : il accuse formellement Julien et Marguerite du double crime d'inceste et d'adultère, entre dans des particularités qui font rougir de honte la face austère de Ravalet. Il se rend aussitôt chez Madeleine, et tous deux vont s'enfermer en leur oratoire pour y tenir conseil. Ils relisent en

pleurant la lettre... Jean Lefebvre, sans avouer de qui lui est venue la terrible lumière, se déclare sûr de son fait et prêt à le prouver par témoins. Les malheureux, il n'en faut plus douter, ont consommé l'œuvre abominable. Le séjour au collège de Navarre, la promesse d'une belle place d'Église n'ont pas assagi Julien. Canis i^eversus ad vomitum. Les vieilles gens conviennent qu'on eut pour ces enfants, trop chéris, trop adulés, une inexplicable indulgence. Il faut prendre une énergique détermination, et sans retard.

Pendant que la mère s'agenouille devant le Christ, le grand-maître sort de l'oratoire \ appelle son écuyer, lui ordonne de se rendre tout de suite auprès de M. d'Arreville, en quelque société qu'il se trouve, de lui demander son épée et de le conduire dans sa chambre, où il gardera les arrêts jusqu'à nouvelle décision de son père et seigneur. Une demi-heure s'écoule, puis l'écuyer, porteur de l'épée de Julien, vient rendre compte de sa mission. M. d'Arreville se promenait devant le jet d'eau, en compagnie de mademoiselle de Hautpitois. Il a obéi sans la moindre observation aux ordres paternels. Il est prisonnier sur parole dans la tour du Sud-Ouest, où on l'a laissé à ses pensées. Mademoiselle voulait partager la captivité de son frère, mais l'écuyer ne l'y a point autorisée .

Que fera-t-on de Marguerite? De par le roi, la coutume, la justice et l'Eglise, elle appartient à son mari; et tant que Jean Lefebvre vivra, hors le cas d'indi-

I. L'oratoire, situé au rez-de-chaussée de la tour du Sud-Ouest, communique avec le grand vestibule.

gnité personnelle, lui seul pourra décider du sort de sa femme. On le mettra donc en demeure d'user de sa prérogative. A défaut, sous le sceau du secret, le père avertira le bailli du Cotentin ou le gouverneur de Normandie, puis agira de lui-même. Madeleine insiste pour qu'on interroge Marguerite. Elle conserve encore la vague espérance que son gendre est trompé par de faux rapports. iSon, mille fois non! il est impossible que Marguite soit descendue aussi bas, qu'elle ait glissé à ce point sur la pente fatale. La pauvre mère, hélas! a toujours ignoré, ignorera toujours ce que sont les grandes passions.

Marguerite de Ravalet comparaît devant ses parents. Dès les premiers reproches, elle nie tout. Puis, avec une intarissable verve, en se servant d'expressions qui attestent à la fois la. finesse et l'élégance de son esprit, la profondeur de ses blessures d'amour-propre, la conscience des outrages subis, elle peint, analyse, dissèque son mari des pieds à la tête, le représente comme le plus vil et méprisable de tous les hommes, une âme de fange ayant l'aspect d'un manant, d'un bouvier. Sous l'exagération de la parole emportée et fiévreuse, du cœur meurtri, les parents surprennent au vol des mots, des traits pleins de naturel et de vérité. En la donnant à ce quinquagénaire, à ce mince noble, à ce remueur d'écus, ils ont fait le malheur de leur fille et réveillé, au cœur de Julien, un inapaisable et criminel amour. La vérité leur apparaît, terrible, lamentable. Ils consignent Marguerite dans sa chambre, où elle prendra ses repas, loin de la table de famille, en attendant l'arrivée dé messire Jean de Hambye et du mari.

Mais la jeune femme proteste contre cette réclusion,

dit, non sans raison, que son mariage l'a dégagée de l'obéissance féodale, veut en appeler à son grandoncle. Monsieur de Hambye, ajoute-t-elle, obtiendra de la cour de Rome, par le canal de son évêque, messire de Briroy, l'annulation du mariage d'une Ravalet- Tourl avilie avec un Jean Lefebvre. Le grand abbé s'y prêtera de toute son âme, dès qu'il saura quel odieux époux est l'homme de Valognes. Après quoi, elle prendra le voile, mais à Paris, loin de sa Normandie, qu'elle aimait tant et où elle a tant souffert. Déjà, à coup sûr songeant au bonheur d'y vivre avec Julien, l'idée d'une fuite à Paris la hante. Et, pour la première fois, des paroles d'amertume, de découragement, sortent des lèvres courroucées de celle qui, plus que jamais, est la belle demoiselle; de chaudes, d'abondantes larmes coulent de ses yeux. Il n'en faut pas davantage pour que Madeleine de La Vigne lève une consigne qui commence à peine. Marguerite est libre. Le sortilège a opéré.

Elle reprend, comme si de rien n'était, le droit de commander aux serviteurs, privilège des fdles nobles. Puis, le lendemain, pendant que les maîtres sont à l'office de Notre-Dame, elle appelle un petit laquais, ordonne à cet adolescent de seller deux chevaux, sur l'un desquels il placera une valise. Elle a su de lui, quelques jours avant, qu'il est né en la duché de Bretagne et connaît la route de Cherbourg à Fougères. Pourquoi choisit-elle d'abord Fougères? Au nom de l'atavisme, puisque les Ravalet viennent de là! Elle surprend dans le regard de l'humble laquais quelque chose du prestige, non, de l'ensorcellement que sa beauté exerce sur tous les hommes. Le jeune serviteur obéit, fasciné par les grands cheveux crespelés et les

aveuglants yeux noirs. Elle lui sourit, l'envoie en avant avec les chevaux, puis va le rejoindre à un endroit qu'elle juge solitaire.

La nuit arrive vite. On est au 27 décembre 1602, jour de la Saint-Jean, fête du patron civil de la paroisse Notre-Dame, c'est-à-dire du seigneur de Tourlaville. En huit ou neuf jours, après avoir évité avec soin les routes trop fréquentées et surtout les approches de \ alognes, ils franchissent les quatrevingts lieues qui les séparent de Fougères, atteignent sans nul incident la ville. Ils entrent par la porte Saint-Sulpice ' et descendent dans une vieille auberge, non loin des remparts, probablement rue Pinterie, à l'ombre du beffroi et de cette tour Mélusine dont la haute silhouette proclame à jamais l'orgueil des Lusignan.

Le 6 janvier i6o3, jour des Rois, Marguerite change de logis avec son laquais et s'installe dans une petite maison voisine ; on lui en loue un étage entier. Là, elle prend à son service une femme d'un certain âge, Guyonne Nicolle, laquelle lui recommande aussitôt un sien frère prénommé Etienne. Marguerite engage cet homme comme valet de pied. Elle compte bien qu'à son premier appel, Julien tiendra la rejoindre. Il aura donc besoin d'un domestique mâle. Ceux de Tourlaville, à part le majordome, les deux écuyers et le jeune serviteur qui l'a suivie, ont perdu sa confiance... Julien l'adore, l'avenir lui apparaît en rose, et elle a de l'or, Madeleine ayant maintes fois regonflé la bougette de la femme en rup-

Page 1