LIVRE TROISIEME
Procès criminel devant le Grand Châtelet de Paris. — Ordonnance du lo septembre. — Le commissaire Chassebras. — Ajournement du procès après culpabilité reconnue. — Marguerite accouche d'un garçon. — Appel des Ravalet au Parlement. — Le premier président Achille de Harlay. — Composition de la Tournelle criminelle de i6o3-i6o4. — Edouard Mole, président à mortier. — Le président par commission et les quinze conseillers — Second procès de Julien et de Marguerite. — Interrogatoires et conclusions. — Jean lïl de Ravalet à Paris. — Henri IV refuse la grâce. — Condamnation à mort. — Exécution du frère et de la sœur. — Dévouement du curé Fusi. — La sépulture des Ravalet. — Saint- Jean-en-Grève.
Le lendemain, lo septembre, messire Jacques d'Aumont, prévôt de la ville et vicomte de Paris, prit une ordonnance aux termes de laquelle, les formes étant observées et la plainte émanant de qui de droit, il retenait l'affaire et la passait à son lieutenant criminel, maître Pierre Lugoli.
D'Aumont, cousin germain du défunt maréchal de ce nom, prévôt de Paris depuis dix ans ', était toujours surmené, accablé de nombreux devoirs, — ses fonctions, par rapport à notre organisation actuelle, réunissant celles d'un préfet de la Seine, d'un préfet de police, d'un président de tribunal et d'un receveur des amendes. Point dédaigneux du brillant et de la représentation, il préférait son hôtel de la rue des Poulies aux sévères voûtes du Châtelet. Ses ordres donnés, il ne s'inquiéta plus des Ravalet. Il avait d'ailleurs, pour agir sous lui, deux lieutenants, l'un civil, l'autre criminel. Le premier, le célèbre François Miron, remplaçait M. de Charmeaux, prévôt des marchands, décédé en 1602, en attendant d'être appelé lui-même à cette haute fonction municipale. Au reste, l'affaire revenait de droit à son collègue.
Pierre Lugoli, ancien prévôt de l'hôtel du roi et, depuis quatre ans, lieutenant criminel, n'était pas un aigle'; mais il montrait du zèle, de la ténacité, de l'opiniâtreté,. .soupçonnait toujours et semblait fort mal disposé pour les accusés du genre de Marguerite et de Julien. Il n'eut pas de peine à convaincre le procureur du roi près le Châtelet, maître Nicolas Le Jay % du besoin de faire un exemple. Le samedi ii sep-
1. Jacques d'Aumont, nommé en logX. conserva la prévôté de Paris jusqu'en 1611.
2. 11 avait succédé à Nicolas Rapin, — un des auteurs de la Satire Ménippée, — selon P. de l'Estoile. Voyez sur Lugoli : TALLEiL^XT DES Ré\ux, Historicttes .
3. TSicolas Le Jay entra par la suite au parlement de Paris, où il devint président à mortier , puis premier président sous Louis XIII. Il était propriétaire du château de Conflans, près Paris, et mourut en 16^0.
tembre, tous deux signèrent une ordonnance chargeant d'instruire l'affaire Tourlaville le commissaire Chassebras, ou Cassebras*, celui-là même qui venait d'opérer rue Saint-Denis et rue Tirechape ; et sous l'impulsion d'un tel officier de police judiciaire, la procédure prit une rapide allure.
Chassebras, homme fin, intelligent, astucieux, rompu aux difficultés de son métier, était une créature du duc de Guise. Pénétré du vieil adage de droit romain : testis imiis, testis nulliis, Chassebras se réjouit du copieux amas de témoignages déposés au greffe par le mari de Marguerite. Il tenait son beau crime !
Ce premier procès des Ravalet devant le Châtelet, à la fois cour criminelle, tribunal de première instance et de simple police et centre de toute l'activité judiciaire de Paris après le Parlement, nous ne le connaissons point en détail par des pièces authentiques. Mais nous pouvons aisément en suivre la marche, grâce aux textes de l'appel en Parlement et aux sources imprimées contemporaines.
Les interrogatoires résultant de l'appel en Parlement sont consignés dans le registre du plumitif, ou commis-greffier de la Tournelle criminelle, le jugement dans celui des Arrêts, — tous deux conservés aux Archives nationales après avoir échappé par miracle à l'incendie du Palais de Justice, en mars 1618. Les minutes du Grand Châtelet n'existent plus. Il est probable qu'on les déposait après un certain temps au
I. Pierre de L'Estoile écrit Cassebras et les registres du Parlement : Chassebras. Je m'en tiendrai à cette dernière appellation, consacrée par des documents publics.
JULIEN ET MARGUERITE DE RAVALET 2l3
greffe du Palais, où siégeait le Parlement, première cour judiciaire du royaume. Les flammes en eurent raison, ainsi que des documents mettant en cause Marie de Médicis, son amant Concino Goncini, père très probable de ce fou de Gaston de France, et le duc d'Épernon, autre amant de la reine, tous complices de l'assassinat d'Henri IV, ou présumés tels, sans que jamais cette sinistre et célèbre affaire ait été tirée au clair*.
La source imprimée contemporaine la plus importante consiste en un excellent « grand reportage » (il n'y a pas d'autre mot possible) intitulé : Supplice d'u>' |
FRERE ET SCEUR (sîc) | DECAPITEZ EN GrEVE | POUR ADUL- TERE ET INCESTE I (Odiosa Veritas) | A Paris | chez Philippes du Pré imprimeur libraire juré | en l'Université de Paris, demourant rue \ des Amendiers à F Enseigne de la Vérité \ 160^. Bien qu'il porte la date de i6o4, il fut imprimé en décembre i6o3, dans les douze ou quinze jours qui suivirent l'exécution des Ravalet, et crié par les rues de Paris au prix d'un teston. Après mûre réflexion, j'attribue ces six pages et demie de texte petit in-octavo à l'imprimeur Philippe Du Pré lui-même. Il connut Julien de Ravalet dès son arrivée au collège de Navarre, assista sûrement aux audiences publiques du Cbâtelet et de la Tournelle, et fut témoin de la suprême expiation'.
Les Parisiens, à défaut de journaux, étaient habitués à ces plaquettes, ces feuilles volantes, depuis l'an iSog,
1. H. DE Balzac, Sur Catherine de Médicis. — Victor Hugo, Notre-Dame de Paris.