‹ Julien et Marguerite de RavaletChapitre 81 sur 113 · I. MiCHELET, Histoire de France (règne d'Henri IV · texte numérisé non relu

I. MiCHELET, Histoire de France (règne d'Henri IV

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son secret, à pénétrer dans sa conscience. Répétons qu'elle sut admirablement mourir, comme tous ceux qui estiment avoir bien rempli leur destinée. Et Marguerite n'était née que pour l'amour...

La tête tombe doucement sur le plateau pendant que le sang, un sang jeune et frais, coule avec abondance. Un immense cri sort de trente mille poitrines. Le valet ramasse l'adorable tête, la place près du corps, qu'il pousse plus loin, sur le côté droit de l'échafaud, dans la direction du fleuve. Mais les gestes du rustre, de l'ignoble laquais, sont si grossiers et maladroits qu'il découvre jusqu'aux genoux les jambes de la morte. Peut-être la plus effrontée curiosité a-t-elle guidé les mouvements de cet liomme. . . On aperçoit les bas de soie d'un rouge incarnat et les dessous d'une éclatante blancheur qui emprisonnent cette chair divine'. Aux gémissements de la foule, succèdent des cris de colère provoqués par un pareil outrage. Le bourreau, occupé ailleurs, s'émeut, se tourne vers son odieux acolyte, rajuste la robe, la ramène jusqu'aux pieds. Il reproche à son valet l'infamie qu'il vient de commettre, l'accable d'injures, le soufflette sur les deux joues, l'agenouillant de force devant le radieux cadavre, comme pour lui faire demander pardon'...

Fusi se souvient de l'homme rencontré, le matin, sous le porche de Saint-Barthélémy, et de la messe

1 . « Chair de la femme, argile idéale, ô merveille ! » (Victor Hugo.)

2. Barbey d'Aurevilly (Une Page d'Histoire, page i6) se trompe quand il dit que Marguerite souffleta le bourreau qui lui manquait de respect, pendant qu'elle montait à l'échafaud. D'abord, Marguerite avait les mains liées, encore à ce moment; ensuite, nous venons de voir que ce fut le bourreau qui châtia son valet.

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extraordinaire qu'il lui a fait dire : les traits de l'inconnu sont ceux des condamnés. Il devine sa paternité... Il rassure Julien et l'embrasse. Le malheureux enfant remercie le dévoué docteur de Navarre, le prie d'aller consoler son père. Julien sait que le grandmaître est à Paris... Il arrive au sommet de l'escalier de mort. Jean-Guillaume veut tout de suite lui bander les yeux pour l'empêcher de voir le sang. Julien le repousse. Un valet enlève le court manteau jeté sur les épaules, débarrasse de son pourpoint le condamné, puis l'exécuteur coupe ses longues mèches de cheveux, afin que l'acier ne s'émousse pas. Julien cherche des yeux le corps de Marguerite, l'aperçoit et frissonne. Mais le courage lui revient à l'instant. Il refuse, pour la seconde fois, le mouchoir qu'on veut lui imposer, s'agenouille, récite Vin manus, et paye sa dette à visage découvert... La funeste épée, dont l'exécuteur eut le tact de lui dérober la vue, ne faillit pas à sa terrible mission : Julien est décapité au premier coup, mêlant son sang à celui de Marguerite. Le frère et la sœur sont amants jusqu'au bout de leur poème, incestueux jusque dans la mort. . .

Les valets épongent la mare rouge; après quoi, ils rejoignent leur maître qui vient de placer respectueusement, l'un à côté de l'autre, les deux cadavres. Les larmes du bourreau n'échappent à personne; il échange quelques paroles avec le prêtre et lui confirme qu'il renonce à s'approprier les habits des condamnés*.

I . Ce mouvement de générosité et de respect fut sans doute inspiré au bourreau par ce fait que les cadavres n'iraient pas à Montfaucon.

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Antoine Fusi fera face à tout, en attendant que vienne le père. D'un geste impératif, il ordonne à l'exécuteur de s'en aller au plus vite, lui, ses valets et son tombereau : ils n'auront pas à faire l'infamant trajet de la Grève à Montfaucon grâce à la bonté du prince. Le reste le regarde, mais il compte sur la prompte arrivée du père des Ravalet.

Les quatre bas auxiliaires de la justice abandonnent le lugubre tréteau, non sans être salués au passage par les injures des enfants des rues, témoins obligés de tous les spectacles parisiens. Les seigneurs dorés, les dames empanachées quittent les fenêtres de l'Hôtel de Ville; beaucoup de curieux s'en vont, la tête basse. Quelques archers seulement gardent les approches de l'échafaud.

Le curé de Saint-Barthélémy et de Saint-Leu a confessé le frère et la sœur ; il est leur père spirituel ; il leur donnera une honorable sépulture. La tragédie a marché si vite que rien n'avait été préparé. Les cris, les sanglots, l'affluence du public ont appris à Jean de Ravalet le deuil, entre tous cruel, qui le frappe. Courtin, le substitut et Daniel Voisin regagnent le Palais ; plusieurs spectateurs les félicitent de n'avoir point relu l'arrêt, contrairement à l'usage. Le rapporteur et le greffier criminel annonceront demain à Robert Agnès son acquittement.

Fusi a le champ libre. Le lieu de sépulture est tout indiqué : ce sera l'église voisine, Saint- Jean-en-Grève, dont il connaît de long temps le nouveau curé, maître Jeaii Filesac\

I. Jean Filesac, docteur de Sorbonne, mourut très âgé, vers l638.

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Il existait alors, à quelque cent pas de la Croix de Grève, dans la petite rue allant de la Mortellerie au Port-au-Foin, un couvent, ou plutôt un hospice, dit des Haiidriettes, du nom d'Etienne Haudri, qui l'avait fondé en i3o6. Cette maison recueille des femmes veuves et presque toutes infirmes; elle subsistera en cet endroit jusqu'en 1622, époque où on la transférera rue Saint-Honoré, dans les bâtiments de l'Assomption. Les dames haudriettes vivent en odeur de sainteté, et pour ainsi dire hors du siècle, sous l'égide de leur supérieure .

Le prêtre, l'austère docteur, n'ose point monter làhaut, sur le plateau, où sont les cadavres. Mais, en confessant Marguerite, en l'accompagnant au supplice, il n a été que trop frappé de sa fabuleuse beauté. Il marche d'un pas résolu vers la rue des Haudriettes et sonne à la porte du couvent. On procède si fréquemment à des exécutions, sur cette maudite Grève, que les vieilles pensionnaires de la maison ne sont pas plus émues qu'à l'ordinaire; peut-être même ignorent-elles la double décapitation d'aujourd'hui, A peine lui a-t-on ouvert que Fusi court à la supérieure, lui raconte le drame en quelques mots rapides, fiévreux. Elle répond par un signe de croix, appelle deux de ses pensionnaires, les charge de procéder à la funèbre et dernière toilette de la jeune morte, d'allumer des cierges autour d'elle, et de l'accompagner jusqu'à son tombeau. Fusi rendra les mêmes charitables devoirs au corps de son ancien écolier'.

I. Il est probable que l'hospice de Sainte-Opportune chargea deux Catherinettes d'assister aux obsèques de Marguerite de Rava-

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Mais il faut au docteur deux cercueils. Il a pu remarquer, dans la chapelle de la Conciergerie, que ce frère, cette sœur, qui se ressemblent tant, sont aussi de la même taille. Il conduit d'abord jusqu'au théâtre les dames haudriettes, puis, apercevant au delà de l'Hôtel de Ville, dans un coin de la place, le petit clocher de l'hôpital du Saint-Esprit', il va demander aux gens de cet hôpital, au nom de la charité chrétienne, du respect et de l'honneur humains, deux bières dont il indique la dimension. On les lui donnera, ainsi que plusieurs frères hospitaliers pour l'aider. Car, en de tels endroits, souvent visités par la mort, on trouve toujours des linceuls et des planches de sapin, de quoi faire aux trépassés leur suprême toilette.

Les haudriettes, cependant, sont montées surl'échafaud, ont allumé leurs cierges et rendu au corps de la pauvre Ravalet les soins qu'il attendait de mains inconnues. Et quand les cercueils arrivent, deux heures après, Marguerite est placée dans le sien, exsangue, et pourtant belle et comme vivante. De son côté, le généreux docteur met Julien en bière. Mais, avant qu'on cloue dans la sienne Marguerite, il jette sur elle de fréquents regards, à la dérobée, comme s'il avait honte de sa curiosité.

Le prêtre, pour ainsi dire aux acclamations des der-

let. Supposition d'autant plus fondée que cet hospice gardait l'enfant de Marguerite et que les Cathcrinettes avaient mission de faire enterrer les personnes mortes accidentellement dans Paris.

I. Il avait été fondé en i362 par des bourgeois de Paris, pour de pauvres orphelins. 11 fut démoh en 1798, et on bâtit sur son emplacement l'hôtel du préfet de la Seine, disparu en l8/u, à l'agrandissement de l'Hôtel de Ville.

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niers spectateurs, qui le suivent dans ses pensées et dans ses gestes, se met alors en route pour sa principale cure, Saint-Barthélémy. A l'entrée du pont Xotre- Dame, il aperçoit Jean de Ravalet et le conduit vers les cercueils, en le soutenant de son bras.

Les hommes de l'hôpital les ont descendus, les ont recouverts d'un drap noir, et sont prêts à les porter au lieu de sépulture. Fusi indique à M. de Tourl avilie l'église Saint-Jean-en-Grève, dont son ami Filesac est curé, la plus rapprochée, la seule possible; il lui en montre les deux tours et la flèche élancée ', qui domine les bâtiments de l'Hôtel de Ville, enveloppés en partie d'échafaudages par suite des grands travaux qu'exécute l'architecte Du Cerceau". Jean III s'incline. . . Au reste, la douleur qui vient de frapper le père, anéantit l'homme. Il n'est plus capable de répondre, dépenser, et se met à suivre machinalement Fusi.

Fusi traverse la place, entre dans la rue du Martroy \ et prend à gauche la ruelle menant à Saint-Jean. Depuis 1426, l'église recouvre de son ombre le pâté d'habitations qui s'étend jusqu'à Saint-Gervais, après avoir surplombé l'antique Maison-aux-Piliers et le palais municipal de Boccador. Le curé Filesac approuve l'idée de son confrère : en choisissant cette église, au lieu de Sainte-Catherine-du-^'al*. on évitera un lont--

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