‹ Julien et Marguerite de RavaletChapitre 80 sur 113 · I. Archives nationales, X 2* i · texte numérisé non relu

I. Archives nationales, X 2* i

Vers onze heures, sur l'ordre du greffier criminel et d'un substitut du procureur général, Julien et Marguerite sont amenés dans la chapelle de la Conciergerie, située au rez-de-chaussée du Palais. Ils ignorent de quelle effrayante renommée s'entourent maintenant leurs noms, sous la plume des gens de justice.

Un huissier, un notaire et son clerc se transportent dans les deux cachots et dressent l'inventaire de ce qu'y laissent le frère et la sœur : vêtements, linge, livres, objets de toilette, or et argent (s'il s'en trouve). Le tout sera déposé au greffe de la Tournelle. L'or et l'argent seront remis à la partie civile, laquelle a cause gagnée, ce qui entraîne la déchéance d'hoirie pour les parents des condamnés*. Le reste, constituant a la dépouille », appartient de droit au bourreau. Mais il peut y renoncer; et c'est ce qu'il fît.

Dans la chapelle, les magistrats, les huissiers, les archers, usent des plus grands égards pour la condamnée. Le conseiller Courtin entre, salue les malheureux enfants, puis va rejoindre le greffier et le substitut... Non! ils ne se doutent de rien encore; mais les pleurs de la geôlière, à genoux dans le vestibule, la froide, morne et polie attitude de maître Daniel

I. Jusqu'à concurrence, bien entendu, des dommages, intérêts, réparations et frais du procès.

Voisin commencent à les impressionner. L'aumônier de la Conciergerie, qu'ils aperçoivent dans le chœur, est en prière...

Marguerite semble avoir mis à profit sa dernière nuit. Physiquement, rien n'a souffert en elle : elle s'en ira dans tout l'éclat de ses charmes... C'est une de ces surprenantes, complètes, inattaquables beautés, contre lesquelles les luttes de l'âme, les soubresauts du cœur, le choc des événements, les duels de la passion ne peuvent rien*. Elle a repris les vêtements qu'elle avait, le dimanche précédent, pour entendre la messe : grand rabat de dentelle tombant sur la poitrine ; robe de soie grise, mouchetée et fleurettée d'argent, ballonnée en crevés aux épaules ; hautes manchettes de dentelle aux bords ajourés, et, pour chaussures, les mignonnes mules de velours noir où vont s'emprisonner les bas de soie rouge, mis à la mode par Gabrielle d'Estrées et ses sœurs et aussitôt adoptés par les dames de la cour et de la noblesse. Elle est grande, royalement proportionnée. Elle n'a pas encore dix-sept ans révolus, mais elle semble en avoir vingt, — l'âge d'or des princesses, qu'elle rappelle par la fierté et la majesté. Sa démarche est légère, souple, harmonieuse. L'étrange créature a gardé la sveltesse du mouvement, la grâce de l'attirance et de la séduction : sa seule vue conquiert les mâles. Rien de plus beau que l'ovale idéal de son visage, ses yeux noirs, fendus en amande, au regard doux, profond, parfois énigmatique, où la pas-

I. Marie Stuart, Marguerite de Valois, en leur jeunesse ; Diane de Poitiers et Ninon de Lanclos, toute leur vie; plus près de nous M'^^ Tallien, la princesse Pauline Borghèse et M"* Récamier (mais cette dernière étrangère à toute passion).

JULIEN ET MARGUERITE DE RAVALET 3oi

sion se trahit, à de certaines heures, par des éclairs. Ses cheveux châtains, parfumés à l'iris, annelés et frisés, n'atteignent pas à la naissance des épaules, ainsi que l'exige la mode ' ; ils encadrent délicieusement son visage au teint d'alhâtre, légèrement rosé. Quant à la bouche, elle est la plus mignonne, la plus exquise du monde et ne révèle aucune sensualité... Et pourtant, quel nid de sourires et de baisers, aux temps heureux!

Julien a conservé un des costumes préférés des jeunes gentilshommes, dans leur intérieur : pourpoint de drap gris, à broderie d'or, chausses de satin noir, bas de soie et souliers à bouffettes. Un petit manteau couvre ses épaules. Il est tête nue, comme sa sœur. Nous n'avons point le portrait de Julien de Ravalet**; mais nous savons qu'il est de la taille de Marguerite, à laquelle il ressemble d'une façon saisissante. Il vient d'accomplir, depuis quelques mois, sa vingt-unième année ; il paraît avoir moins de vingt ans, à en juger par sa silhouette si fine et élégante. Un petit coton — (( messager de jeunesse )), dit François de Rosset — entoure son menton.

Le frère et la sœur, jusqu'alors séparés par le secret qui a pesé sur eux pendant quatre-vingt-trois jours, ne se quittent plus des yeux. Peu leur importe cet aveu muet de leur amour.

Le conseiller Courtin les invite à conserver la courageuse attitude, dont témoignent tous ceux qui les ont vus; puis il fait un signe de tête au greffier; et

l. Voyez pages 176 et 177. Cette coiffure succédait à celle dite en arceaux, tant en honneur sous Charles IX et Henri III. a. Il a dû exister, à Tourlaville ou au Rozel; il s'est perdu.

Daniel Voisin lit la sentence'... Avant même qu'il ait terminé, les condamnés s'écrient qu'ils sont innocents, que Jean Lefebvre a surpris la bonne foi des juges, et que leur mort entraînera celles de leurs père et mère. Chose remarquable, Marguerite n'accuse plus Robert Agnès... Courtin et Voisin s'efforcent de les calmer, de les apaiser ; mais leurs protestations gagnent en véhémence lorsqu'ils voient entrer le bourreau, l'homme de la double question.

Derrière lui s'avance un prêtre, maître Antoine Fusi, curé de Saint-Barthélémy et de Saint-Leu-Saint- Gilles. La première de ces deux églises, à peine séparée. du Palais par la rue de la Barillerie, lui confère le privilège de confesser les condamnés à mort et de les accompagner au lieu du supplice. En apprenant d'un audiencier que l'échafaud se dresse pour Julien de Ravalet, son ancien écolier du collège de Navarre, le docteur Fusi a revendiqué ses droits. Il congédie l'aumônier de la prison, embrasse le jeune gentilhomme, à l'avenir duquel il crut, comme tant d'autres, le supplie d'avouer, d'accepter toute la cruauté du sort, lui parle de l'infmie miséricorde de Dieu, se déclarant prêt à l'admettre, avec sa sœur, au sacrement de pénitence.

Les hommes de justice s'éloignent. Julien et Marguerite, comprenant que tout est fini, versent quelques larmes, vite essuyées, et se laissent doucement conduire dans le chœur, où le prêtre les entend, les récon-

I . La lecture du greffier criminel prit fin sur les lignes suivantes : Prononcé et exécuté pour lesdictz Jullian et Marguerite de Tourlaville, le deuxiesme décembre...

ANTOINE FUSI

Curé de Saint-Leu et de Saint-Barthélémy, docteur en théologie et professeur au Collège royal de iSavarre.

(D'après F. Thévenot.)

3o4 JULIEN ET MARGUERITE DE RAVALET

forte et, finalement, les absout... Marguerite dépasse Julien, marche à pas rapides vers le rapporteur et le greffier. Leur montrant alors celui qui fut tout pour elle, elle s'étonne que le roi ne le laisse point vivre, car, £n ses armées, il n'aurait pas de meilleur officier. Puis, le visage enflammé de loyauté, sans redouter l'aveu d'une dernière honte, elle déclare qu'elle seule fut coupable, justement condamnée; elle a, par ses baisers, ses assiduités, sa tyrannique tendresse, envoûté, ensorcelé Julien, l'empêchant de conserver pour elle l'innocent amour d'un frère. Elle se dit prête à subir mille morts pourvu que Julien vive ! Mais, lorsque le greffier interroge Courtin, afin de savoir s'il y a lieu de noter ces extraordinaires, ces étonnantes paroles, le conseiller rapporteur fait un geste négatif.

A ce moment, l'exécuteur tombe aux genoux de Marguerite, lui baise la main, la supplie de lui pardonner. Elle y consent sans trop comprendre ce qu'il veut, ce qu'il dit, tant cette galanterie de bourreau, d'homme placé si bas l'étonné. L'exécuteur implore de Julien la même faveur, élève un peu la Aoix pour déclarer qu'il renonce à leurs dépouilles'. Subitement, ces trois mots : Mourons, mon frère! sortent des lèvres de Marguerite. Toute émotion disparaît en elle : le courage ne la quittera plus, jusqu'à la fin... Julien, rendu à lui-même par la virilité de sa sœur, rassemble toute son énergie... Là encore, la femme a donné l'exemple, s'est montrée l'éducatrice, la plus

I. Au refus du bourreau, la dépouille des condamnés à mort allait soit à la famille, soit (le plus souvent) aux pauvres des hospices, en dernier lieu au domaine royal.

JULIEN ET MARGUERITE DE RAVALET 3o5

forte! Et il se trouve, en ce monde, des esprits assez infirmes pour ne pas croire à la puissance souveraine, à l'omnipotence des passions ! Pauvres gens !

Le bourreau attend. Ce personnage, l'un des acteurs principaux de la lugubre pièce, qui est-il? Son prédécesseur se nommait Jean Roseau ; mais Jean Roseau a tâté de la corde à son tour, il y a neuf ans, après en avoir fait tâter à tant d'autres*. Celui-ci s'appelle maître Jean-Guillaume, comme le fou du roi, ou, plutôt, cache peut-être un nom honorable, tombé dans la boue, derrière le sobriquet dont l'affublent les Parisiens. Il a l'air doux, craintif; mais il est taillé en force, et on n'aime pas le rencontrer quand il va toucher la rente des boutiques qu'il loue autour du pilori des Halles, de par son privilège, et percevoir son droit de havée sur les légumes. Parfois, les condamnés du commun l'injurient et le mordent où ils peuvent, quand il attache leurs mains. Il a toujours un coutelas sous ses vêtements et s'en sert dans certains cas pénibles. Son salaire consiste en ses locations, ses havées, quijize sols parisis par opération et trente-cinq livres par porc trouvé errant dans les rues de Paris. Il doit payer, entretenir avec ce, deux valets, deux charretiers, deux chevaux, deux tombereaux. Les bardes, la dépouille des condamnés lui reviennent de droit. Tout cela, en 1 72 1 , sera remplacé par seize mille livres de gages annuels. Au reste, il est à peu près vêtu comme tout le monde et s'accorde des airs bourgeois.

î. Il fut pendu en log^, pour avoir étranglé trois ans auparavant, sur l'ordre des Seize, trois membres du Parlement : le président Brisson, les conseillers Larcher et Tardif.

3o6 JULIEN ET MAÎIGUERITE DE RAVALET

Le bourreau lie les mains de la jeune femme par cleAant sa poitrine, pour la forme, très légèrement. Mais il assemble plus étroitement, derrière son dos, les poignets de l'homme... On permet aux deux malheureux de remercier de leurs soins le geôlier et la geôlière : ils le font en quelques paroles reconnaissantes où s'afBrme la race. Midi sonne à Saint-Barthélémy, à Xotre-Dame, à Saint-Michel, à Saint-Landry, aux douze paroisses de la Cité. Dès que, par les méandres du colossal palais, les condamnés ont traversé la cour du Mai, à gauche de la Sainte-Chapelle, le jour et le soleil sacrent leur beauté d'un nouveau rayonnement. Ce sera la dernière belle et claire journée de cet automne*. Ils aperçoivent le tombereau qui va les conduire au supplice, le public, les archers d'escorte, les laquais de l'implacable Thémis, sans que leurs visages changent de couleur. L'ignoble véhicule a récemment mené en Grève le prêtre François Richard ; il y mènera aussi Ravaillac et servira pour la maréchale d'Ancre'.

Le bourreau abaisse le marchepied. Le prêtre, un christ d'ivoire à la main, fait asseoir à ses côtés Julien et, sur l'autre banc, s'assied Marguerite, couvant toujours de ses regards l'adoré. Avant de partir, on a offert à ces amants voués à la mort un cordial, refusé par eux avec une grâce toute mondaine. Le bourreau s'est juché à la place du charretier, pendant que son valet

1. Lettres particulières, archives familiales parisiennes consultées par l'auteur.

2. Voir une estampe du temps, collection Fontctte, reproduite dans VîHstoire de France de Bordier et Charton.

marche en avant, afin de frayer un passage au tombereau à travers la foule. Le charretier, à pied, mène sa misérable haridelle par la bride. A peine est-on entré dans la rue de la Vieille-Pelleterie, que les spectateurs s'écrient, d'une voix lamentable : Comme ils sont jeunes! comme ils sont beaux!

Les marchands fourreurs, leurs femmes, les courtauds de boutique regardent passer l'infortuné couple et l'accompagnent d'une prière, car ce tiers-état parisien est très pitoyable et croyant. Voici le quartier des vendeurs d'herbes et des droguistes. On avance lentement, douloureusement, dans l'étroite rue. Gourtin, le greffier et le substitut sont montés dans le carrosse du premier président et, par une autre voie, ont gagné rapidement la Grève, ou plutôt l'Hôtel de Ville. Ils assisteront de là à l'exécution, en robe noire et rabat, comme la loi l'exige ; mais sans qu'il y ait une nouvelle lecture de l'arrêt. Gette dernière marque d'humanité, les condamnés la doivent, à leur insu, au noble Achille de Harlay.

Le tombereau tourne, à gauche, dans la rue de la Lanterne, laissant derrière lui Saint-Luc, la Madeleine, l'illustre cabaret de la Pomme de pin et la rue des Marmousets, passe devant Saint-Denis de la Ghâtre, puis s'engage sur le pont Notre-Dame, surchargé de soixante-dix maisons. Il y a là de vieux logis, une célèbre image de la Vierge, la boutique de l'imprimeur-libraire successeur de Galliot Du Pré, avec son antique enseigne de la Gallée et sa galère symbolique, la chapellerie de VAne rayé, tenue par un nommé Gostar, dont le fds sera membre de l'Académie Française. Les condamnés respirent à pleins poumons. Les cris de pitié, les sanglots qu'ils entendent

3o8 JULIEN ET MARGUERITE DE RAVALET

ne les arrachent point à leur propre pensée : ils boivent la vie qui les quitte.

Sur la rive droite de la Seine, la foule paraît encore plus compacte; et il semble que les gémissements redoublent. Combien de femmes, combien d'hommes pleurent à chaudes larmes les beaux Tourlaville! La rue de la Planche-Mibray, la place aux Veaux, la rue de la Tannerie sont noires de curieux, aux fenêtres et le long des murs. Cette rue de la Tannerie, qu'on prend à droite, mal pavée, humide, fangeuse, exhale un fort relent de cuirs et de peaux mouillées. Comme on a crié : Grâce! sur le pont Notre-Dame, le chevalier du guet croit prudent d'envoyer par là quelques hommes à cheval pour serrer de près le char des hautes œuvres. Tout à coup, quand une heure va tinter à la cathédrale et à Saint-Jean, le tombereau débouche sur la Place de Grève.

Marguerite se dresse comme pour se repaître du spectacle qu'elle a sous les yeux et qu'elle ne reverra plus. Elle reste ainsi quelques instants, debout, recevant au passage la pitié, les pleurs des assistants; tout le monde sanglote autour d'elle, même le curé de Saint-Barthélémy, l'énergique Fusi. Tout le monde, sauf Julien! Oh! comme il est digne d'elle! Ce qu'elle regarde, ce n'est point l'échafaud, mais Paris, à peine entrevu, soupçonné, Paris qui va la voir s'arrêter vivante, avant de la prendre, si loin du château natal de Tourlaville, si loin de tous les siens et des deux innocents qu'elle mit au monde.

Au bord de la rampe menant à la Seine, à la hauteur de la grande Croix de Grève, le totnbereau cesse d'avancer. Les archers s'écartent, se rejettent sur la foule pour permettre aux condamnés d'arriver jusqu'à 'l'é-

es

en o

3lO JULIEN ET MARGUERITE DE RAVALET

chafaud. Marguerite s'est rassise; mais elle n'a pas échappé aux regards perçants, à l'adroit crayon de Daniel du Monstier. La postérité connaîtra ses traits, sans que le modèle s'en doute. La vaste place, l'irrégulier triangle est couvert d'une foule d'hommes du peuple et de bourgeois, contenus par un carré de soldats de la prévôté, l'arme au bras, — le service d'ordre, — qui barrent la rue du Martroy, la rue de la Mortellerie, l'accès du Port-au-Foin. Et voici ce que les Ravalet ont eu sous les yeux avant de mourir*.

A droite, la Seine, chargée de bateaux de blé, de foin et de charbon, et l'île de la Cité, d'où émergent les tours de jNotre-Dame, non loin desquelles viennent s'humilier les clochers de Saint-Landry, Saint-Pierreaux-Bœufs, Saint-Jean-le-Rond et des autres petites paroisses. Les maisons s'entassent, se pressent, quelques-unes baignant leur rez-de-chaussée dans l'eau. Sans doute, du haut des tours, le clergé de la cathédrale regarde. Le Port-au-Foin est caché aux condamnés par les soldats.

Devant eux, l'Hôtel de Ville, aux fenêtres duquel se penche, anxieux, un public d'élite, par son importance sociale aussi bien que sa curiosité : Montigny, d'Aumont, le duc de Bellegarde, grand-écuyer de France, surnommé Feuille-morte à cause de son teint, Jean Aimeras, secrétaire du roi, le Père Cotton, coudoyant Zamet et l'impudent Scipion Sardini, — deux favoris de la fortune, — des dames de la cour, des magistrats du corps de ville, leurs femmes, leurs amis privilégiés.

I. L'échafaud était dressé sur la place actuelle de l'Hôtel-de- Yille, l'escalier du côté de l'avenue Victoria. La construction bordait, à gauche, le second terre-plein (igiS).

JULIEN ET MARGUERITE DE RAVALET 3ll

A côté, une chapelle englobée dans une vilaine maison grise, qui est l'hôpital du Saint-Esprit.

A gauche, la rue du Mouton va se perdre en celle de la Tixeranderie, et, dans un coin de la place, s'amorcent les rues de la Vannerie et Jean-de-l' Épine, avec leurs vieilles maisons à pignons et façades étroites, qui en auraient long à raconter depuis Charles Y et Charles YI. Tout cet espace plein de têtes humaines, — nobles, bourgeois, boutiquiers, petits clercs, artisans, — l'océan des grandes émotions dont Paris a toujours soif. Combien d'existences, brillantes, honorées, gâtées par la Fortune, sont venues déjà s'échouer sur cette place : Jean de Montaigu, Saint-Pol, Anne Dubourg, La Mole, Coconas, Montgomery ; combien d'autres y viendront encore, appelées par leur fatale destinée!

La vigilance de la police n'a pu empêcher que les dix degrés de la Croix soient pris d'assaut par la canaille. Un peu partout, des soldats, des casques, des poires à poudre, des arquebuses, des hallebardes, des épées brillant au soleil. Autour du rapporteur, du substitut et du grefFier, debout tous trois devant la principale porte de l'Hôtel de Yille, un cordon protecteur d'archers. Derrière, jaillit la flèche gothique de Saint- Jean-en-Grève. Le chevalier du guet, en grande tenue de service blasonnée aux armes de France et aux armes de Paris, à cheval, au centre de la place, surveille du regard les fantassins et cavaliers de la prévôté venus au complet, ce qui permettra aux fdous d'exercer sans ennui leur industrie dans les autres quartiers, car le nombre de capes, de manteaux et de bourses volés ce jour-là fut incalculable... L'aspect des lieux a peu changé : moins la foule, l'échafaud, la Croix et les archers, les lecteurs de ce livre pourront voir demain

3l3 JULIEN ET MARGUERITE DE RAVALET

le même décor, en dépit de la poussée de rues et de maisons du Paris moderne.

Le tombereau s'arrête enfin. L'échafaud, le théâtre', s'élève à douze pieds environ du sol, à une faible distance de la Croix. Son étendue est de vingt pieds carrés. Depuis une heure que les charpentiers l'ont terminé, le second valet du bourreau monte la garde sur la plate-forme, en attendant l'arrivée du triste cortège. L'homme a jeté à ses pieds son manteau du côté de la rue du Martroy, comme pour cacher quelque chose à tous les yeux. Ce quelque chose, c'est l'instrument du supplice. Au reste, rien de ce qui va se passer n'échappera plus aux spectateurs.

Le bourreau s'approche. Le prêtre aide Marguerite à descendre. Elle le fait avec sa grâce habituelle : vej^a incessii patiiit dea. L'austère théologien craint que, pendant le trajet, l'âme de Marguerite n'ait eu quelque pensée profane; aussi, dès que ses mules de velours touchent le sol, Fusi renouvelle- t-il l'absolution, — in articiilo mortis. ainsi que les canons l'y autorisent. Sur le fatal escalier de bois, Jean-Guillaume précède l'éblouissante et résolue condamnée; un valet la suit, prêt à la soutenir; mais jamais son pied n'hésitera. La tragédie qu'on joue, on dirait que Marguerite en est absente, tant elle se montre impassible, elle qui en est le personnage principal !

Elle arrive lentement, sans défaillance, sur le plateau dépourvu de balustrade, contemple de nouveau Paris, la foule, l'Hôtel de Ville, la Croix, les tours de ^'otre-Dame, jette un dernier regard à Julien, lui sou-

I. Expression de l'époque s'appliquant à toute œuvre de charpenterie, dressée en public.

JULIEN ET MARGUERITE DE RAVALET 3l3

rit peut-être, puis commence à réciter une prière...

On a placé là, en guise de billot, une énorme bûche, devant laquelle il faut s'agenouiller, le visage tourné vers le fond de la place. Le bourreau, dont les larmes coulent encore, veut remplir son office préparatoire. Marguerite l'adjure de lui délier les mains. Il obéit. Alors", elle le remercie d'un mouvement de tête, s'agenouille, enlève lentement, avec soin, son rabat, son collier, et les pose près d'elle. Jean-Guillaume a pris les ciseaux que lui passe un valet, et s'apprête à faire tomber les. ravissantes, les provocantes boucles châtaines. Un éclair de colère, ultime protestation de la coquetterie féminine, illumine le regard de Marguerite ; elle repousse de la main l'exécuteur en lui disant, d'une voix haute et ferme : Ne me touche pas ! Il s'éloigne, puis revient, l'instant d'après, dissimulant sous sa cape le fer de justice, — une longue, large et lourde épée, à un seul tranchant, à poignée cruciale, la même qui s'abattit, seize mois auparavant, sur le cou gras du traître Biron *... Marguerite retrouve un pâle sourire, rejette d'un doigt léger ses cheveux à droite et à gauche du Adsage, se bande les yeux avec son mouchoir, baisse la tête et prononce les mots suppliants : In manus tuas, domine... L'acier siffle dans l'air, sinistre. Un coup sourd retentit. La belle Ravalet a vécu.

S'est-elle vraiment repentie, à la minute suprême? Elle était croyante : elle eut sans doute une pensée pour sa mère, pour ses enfants, pour Dieu... Mais cette croyante ne cessa point d'être une passionnée, une amante. Il se pourrait qu'une seconde avant la mort Julien se fût imposé à elle... Renonçons à surprendre

Page 1