‹ Julien et Marguerite de RavaletChapitre 86 sur 113 · Registres de la confrérie du Saint-Sépulcre · texte numérisé non relu

Registres de la confrérie du Saint-Sépulcre

JULIEN ET MARGUERITE DE RAVALET Ss"

u environ, et ce pour l'inceste qu'ils avoient commis (( ensemble : desquels le pauvre père s'étant jeté à « genoux aux pieds du roy, le jour de devant, pour « demander leur grâce, Sa Majesté la lui avoit refusée, (( ayant fait réponse que si la femme n'eût point été <( mariée, il lui eût volontiers donné sa grâce ; mais (( que l'étant il ne pouvoit : bien lui donnoit-il leurs « corps pour les faire enterrer.

(( La Reine aussi s'y monstra fort contraire, et dit « au Roy qu'il ne devoit souffrir une telle abomination « en son royaume * . »

Les journaux n'existaient pas. (La première Gazette de Théophraste Renaudot date seulement de i63i.) Mais une quinzaine de jours après l'exécution des Ravalet, on criait dans les rues de Paris une brochure à couverture blanche, une plaquette de douze pages, dont six et demie de texte, vendue un teston, soit le quart d'un petit écu, ne portant point de nom d'auteur et décorée de ce titre : Supplice d'un frère et sœur décapitez en Grève pour adultère et inceste. La trop déplorable aventure de Julien et de Marguerite y était sommairement racontée par l'imprimeur lui-même, Philippe Du Pré', en taisant leurs noms, par pitié pour le père... Cette publicité donnée au crime, aux deux procès, à la fin tragique de ses enfants, M. de Tourlaville ne la connut point. Il était reparti pour la Normandie après avoir embrassé le docteur Fusi, laissé d'importantes aumônes au curé de Saint-Jean-en-Grève et reçu la visite de condoléances et de sympathie

I. Pierre de l'Estoile, Journal du règne d'Henri IV. a. Voyez à l'Appendice ; L'anonyme de 160U.

de Villeroy, du duc de La Force et de liarembures.

Si là douleur du père fut immense, celle de la mère eut quelque chose de plus torturant. La rupture des beaux-parents et du gendre était complète, absolue, irrémédiable : ils n'eurent plus désormais de rapports que par l'intermédiaire des notaires et hommes de loi chargés de liquider le procès, de verser au misérable veuf les piles d'écus que lui accordait Farrêt.

Dans tout le Cotentin, la réprobation fut unanime contre Jean Lefebvre ; le mépris public le harcela partout ; et Valognes s'écarta de lui comme d'un lépreux. Il n'eut point la pudeur de s'enfermer dans sa maison, de vivre hors du monde. Les enfants le montraient du doigt dans les rues, en criant : Voilà celui qui a tué la belle Ravalet ! et ses concitoyens proclamaient sa honte. Peu lui importait : il avait l'argent î Et jusqu'à la fm de sa longue existence, il n'eut pas conscience de sa vilenie.

Les plus indulgents, en commentant la conduite du receveur, lui reprochaient de n'avoir point laissé vivre sa femme, se contentant de la châtier par la prison perpétuelle, — châtiment que d'autres jugeaient même excessif, vu l'âge et la beauté de la jeune adultère. Au reste, si Paris approuva la conduite du roi et l'arrêt du Parlement, les Normands estimaient qu'on avait été sévère avec Julien et Marguerite. Il semble que la détention temporaire dans un couvent pour la sœur, un peu de Bastille pour le frère aient rallié la moyenne des opinions*.

I. Napoléon qui, dans sa prodigieuse carrière, n'a négligé aucune question philosophique, disait, à Sainte-Hélène, au comte

Jean de Ravalet et Madeleine de La Vigne accomplirent un pèlerinage à la Délivrande, un autre au Mont Saint-Michel. La religion, à compter de leur malheur, devint la seule pensée, l'inspiratrice de tous leurs actes. Mais leur effondrement moral s'aggrava bientôt d'un nouveau et terrible coup du sort. En décapitant les incestueux, le glaive du bourreau frappait droit au cœur l'abbé de Hambye. Il adorait Julien et souffrit peut-être plus encore du crime de cet enfant que de sa mort ignominieuse. Dès cju'il apprit l'événement de décembre, il courut se jeter aux pieds de son évêque, se démit de son canonicat, de son vicariat général, de sa dignité de grand-chantre, tout ce qu'aurait eu un jour le petit-neveu de prédilection. Jean II conserva l'abbaye de Hambye sur l'ordre formel du prélat, vivement peiné de lui voir abandonner ses autres charges. Après quoi il retourna à Tourlaville, inoins pour consoler les infortunés châtelains que demander lui-même réconfort.

Jean II voulut, à sa façon, faire pardonner des hommes l'outrage infligé par deux Ravalet à la morale publique : il fit découronner la tour contenant la chambre du « sieur d'Arreville n et construire à la place une chapelle expiatoire*. Puis, ayant de nou-

de Montholon : « L'inceste est plus commun chez les Anglais que chez nous, mais cela tient à ce qu'ils lisent la Bible beaucoup plus que nous. Le pape me disait avec raison : « Il ne faut pas « mettre la Bible dans les mains du peuple. » Et c'est vrai. Il faut un certain degré d'éducation pour la lire sans danger... )> (1817).

I. Cette chapelle figure dans le tableau de Mignard et Chevalier, à la droite de Marguerite, avec une xue du château de Tourla\ille vers 16 58.

veau répandu autour de lui la manne de sa bienfaisance, il s'enferma dans le manoir du Rozel, où la mort vint le prendre, miné par les regrets et le chagrin, le 24 février i6o4, moins de trois mois après l'exécution du frère et de la sœur, et sans qu'il pût célébrer la première messe réparatrice en la nouvelle chapelle fondée par lui.

Les évêques de Goutances et de Bayeux, le clergé, la noblesse, les officiers publics, les Ravalet des deux branches, les paysans, les écoliers et les pauvres du pays accompagnèrent son cercueil jusqu'à Hambye, où les bénédictins donnèrent à leur abbé la modeste sépulture qu'il souhaita de son vivant... La Révolution a fait une ruine de ce monastère, comme de tant d'autres. Le touriste qui visite aujourd'hui les restes de l'abbaye de Hambye, en constatant leur ressemblance avec les ruines de Jumièges, ne se doute point qu'il foule sous son pied la tombe d'un saint, d'un génie ignoré de l'histoire de France, d'un de ces hommes étonnants par l'ampleur et la variété de leurs talents, comme en produisit tant notre xvi'' siècle*.

Les vieux époux de Tourlaville rachetèrent aussi avec des fondations pieuses l'outrage essuyé par leur blason. Jean III, seigneur de la fiefferme dès iSyS, sieur d'Emondeville, sieur d'Ozeville depuis le i*"" janvier 1618, conservait le patronage civil de Notre-Dame de Tourlaville. Le 24 novembre 1628, lui et sa femme firent abandon de la maison qu'ils possédaient à Cher-

I. Voyez In Biographie de l'abbé de Tourlaville, par A. Asseline (Saint-Lô, i83i). — Archives municipales de Cherbourg. — F. In- GOULT, Les Ravalet de Tourlaville (manuscrit). — Drouet, Mémoire sur l'abbé de Hambye.

bourg, maison visible encore'. Elle deviendra un couvent de Bénédictines, fondé par la dame de Tourlaville. Le i3 mai 162 4, Jean fait une pension de cent livres à Madeleine de La Vigne pour le cas où elle accomplirait une retraite en ce monastère. Le 8 février précédent, il avait pour la première fois ajouté à ses titres celui de sieur de Sainte-Groix-du-Mont.

La même année 1624, Jean III, qui a conservé sa grande-maîtrise des eaux et forêts, est nommé gentilhomme ordinaire de la chambre du roi Louis XIII et reçoit le titre nobiliaire de chevalier. Ces honneurs lui arrivent au début du second ministère de Richelieu, alors que le tout-puissant cardinal vient de fiancer Henriette de France, sœur du roi, au prince de Galles, le futur Gharles I". Peut-être l'ancien écolier du collège de Xavarre s'est-il souvenu de son malheureux condisciple Julien de Ravalet et a-t-il voulu apaiser, en homme d'État, la douleur de son père".

1. Cette maison porte aujourd'hui le n° 32 sur la rue du Fourdrey, presque à l'angle de la Grande Rue. Construite en iSôg et iSyO, comme l'indique sa façade, elle a vraisemblablement remplacé le \"ieux logis où naquirent Charles, Michel, Jacques P", Jean II, Julien I*"", Jean III de Ravalet et leurs sœurs. Elle comporte trois étages, flanqués à droite d'une tourelle carrée. La porte d'entrée est surmontée de l'inscription : Vng sevl Diev svrtovt : tô prochain côe toy mesme en souvenir des Bénédictines. La devise royale : Pietate et Justitia, voisinant sur le mur avec cette maxime mondaine datée de 1570 : Se taire ou bien dire, rappelle au passant que la maison fut bâtie sous Gharles IX .

2. Ce qui s'accorderait parfaitement avec le caractère de Richelieu. A compter de Jeanne d'Arc, dans l'armée de laquelle ser^-it Jehan Ravalet, on peut voir combien de personnages illustres ou célèbres furent mêlés, de près ou de loin, à l'existence de la maison de Ravalet.

La peste, qui s'était jetée sur la Normandie en 1621, reparaît à Cherbourg dans l'été de 1626. Elle sera à Lisieux en i63o. Les nouvelles Bénédictines durent se réfugier à Tourl avilie, puis à Emondeville et à Valognes, où Madeleine de La Vigne les fit hospitaliser jusqu'en octobre i63i, date à laquelle leur couvent fut achevé. En mai i635, la dame de Tourlaville pose, dans un terrain situé rue Aubert*, la première pierre de l'église du couvent Notre-Dame-de-Protection de Valognes, église bénite par l'éveque Léonor de Matignon*. Notre-Dame-de-Protection passera abbaye royale en 1646. Charlotte L^ et Charlotte II de La Vigne, l'une sœur, l'autre nièce de Madeleine, seront les deux premières abbesses de ce monastère % devenu en i8o3 hôpital civil et militaire de la ville de Valognes*.

On a cru que le règlement du procès criminel appau\Tit Jean de Tourlaville, au point de le placer sous le coup d'une saisie. S'il en était ainsi, ce serait une nouvelle tache pour Jean Lefebvre. Il est certain qu'en 161 3, un Jean de Ravalet obtint de Briand Guéroult, sieur de la Guérouldière, et de Marguerite Le Maçon, sa femme, reconnaissance d'une dette de deux mille livres tournois. Cet acte peut concerner Jean de Rava-

1. Aujourd'hui rue des Religieuses. Le terrain fut donné aux Bénédictines par le sieur du Sicquet, à la date du 24 février 1629.

2. Il avait remplacé Nicolas de Briroy sur le siège de Coutances, en 1620.

3. Charlotte de Bricqueville succéda, en 1672, à Charlotte II de La Vigne, cousine de Marguerite et de Julien de Ravalet.

4. A. Delalaxdb, Appendice sur les Ravalet de Tourlaville. — L'abbé Adam, Etude sur la ville de Valognes (19 12).

let-Sideville, beau-père de Jean Le Faulconnier, au pis aller Jean IV de Tourl avilie. En i635, le grandmaître, seigneur de Tourlaville, cédait à son fils aîné, ou à son petit-fils Jean V, on ne sait au juste, la terre d'Emondeville, dot de sa femme. Les charités, les fondations religieuses des époux Ravalet-Tourlaville sont la preuve qu'une grande aisance règne toujours au château. La fiefferme produit d'importants revenus en bétail, chevaux, coupes de bois et moulin à fouler les draps.

La religion ne diminue en rien les goûts délicats de la seigneuresse. La fondatrice de Notre-Dame-de-Protection remplit ses devoirs de grande dame et de châtelaine. A la date du 27 décembre i63o, elle appelle à Tourlaville un artiste renommé, Richard Mancelot, pour réparer les tapisseries du château. Jean IV de Ravalet, devenu sieur de la Communière, donne, au nom de sa mère, un acompte de 3o livres au tapissier*.

Le bonhomme Robert Poisson avait enfin publié son Alfahet, lequel se ressent de l'originalité et de la bizarrerie d'esprit de son auteur \ Le vieux grammairien et procureur du roi venait parfois visiter sa nièce. Il la trouvait le plus souvent lisant son livre d'heures, ou s'entretenant avec le curé de Tourlaville, maître Julien Sybran. La famille Sybran paraît avoir conservé un certain temps cette cure, de même que les Gondi se transmettaient d'oncle à neveu l'évêché de Paris. A Julien Sybran succède, en 1624, Jacques Sybran, prêtre-prieur, puis, en i636, Jean Sybran u soub-

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