CHAPITRE II
L ARISTOCRATIB
La situation générale de l'aristocratie chrétienne de Rome vers le milieu du iv* siècle n'a guère attiré jusqu'à ce jour l'attention des historiens. Tous les esprits cultivés sont familiers avec la correspondance de saint Jérôme et, par cette correspondance si vivante, ont appris à connaître ses amis du grand monde romain , ces patriciens et ces patriciennes qui s'adonnaient, sous sa direction, à l'étude des saintes Écritures, se précipitaient sur ses pas vers les saints Lieux, ou pleuraient avec lui, pendant « l'année terrible, » les désastres de Rome dévastée par les Goths. Mais on est beaucoup moins renseigné sur les noms, la situation, les idées des nobles chrétiens pendant la première moitié du siècle, durant les cinquante années relativement paisibles qui s'écoulèrent entre la défaite de Maxence et l'apostasie de Julien. L'aristocratie chrétienne de ce temps a fait si peu parler d'elle, qu'elle semble avoir à peine existé. Rares sont les documents où il en est question. C'est le plus souvent aux inscriptions ou aux découvertes archéologiques qu'il faut demander des renseignements sur ses membres. II y a grand intérêt à le
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faire. Le contact encore hésitant des vieilles races patriciennes avec l'Évangile, le mélange et les rapports réciproques de l'aristocratie païenne et chrétienne , la politique de Constantin et de ses fils vis-à-vis de l'une et de l'autre, en un moment où la lutte des deux religions semble sommeiller, et à la veille du jour où elle se réveillera de nouveau, révèlent un coin assez ignoré de l'histoire du iv* siècle. J'essayerai de l'explorer, en demeurant fidèle aux limites de temps que j'ai indiquées, et en parlant des seuls patriciens dont la vie s'est écoulée, eu partie au moins, avant l'avènement de Julien. La période suivante est beaucoup plus dramatique, mais elle a un caractère tout difiérent, et demanderait une étude à part qui sortirait des limites imposées à ce livre. Si tenté que j'en puisse être, je n'y toucherai pas aujourd'hui.
Il y avait beaucoup de chrétiens dans la haute société romaine, au milieu du iv* siècle. On se tromperait en attribuant leur grand nombre à la conversion de Constantin, dont ils auraient été les dociles imitateurs. La cupidité et la flatterie portèrent, sans doute, des païens à changer de culte ; mais ces convertis par intérêt appartenaient à d'autres fractions de la société. Pour les descendants des vieilles familles romaines, l'intérêt conseillait plutôt de demeurer fidèles à l'ancienne religion. Respectée par les lois, qui ne touchèrent pas à son organisation intérieure, et jusqu'à une époque avancée du IV* siècle la laissèrent en possession de ses immeubles et de ses dotations, elle disposait encore d'assez riches prébendes et d'assez brillantes dignités pour retenir ceux que des motifs plus hauts n'auraient pas détachés d'elle. En dépit des sentiments nouveaux professés par les em-
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pereurs, elle demeurait en Occident, et même dans une partie de VOrient, assez solidement enracinée pour se flatter de résister à l'orage et de réparer promptement ses pertes. On sait enfin que toute aristocratie est naturellement consen-atrice, et n^abandonne pas volontiers le« coutumes et les traditions du passé. Ces raisons permettent de dire que, sinon tous, au moins la plupart des Romains porteurs de vieux noms qui délaissèrent les au- 1^ des dieux pour se tourner vers la religion du Christ ne firent pas une conversion intéressée : ils se conduisirent en hommes religieux, non en courtisans.
Beaucoup de ces nobles chrétiens appartenaient d'ailleurs à des familles où Ton n'avait pas attendu la victoire politique du christianisme pour Tembrasser, et dont quelques membres au moins avaient abjuré l'ancienne ndigion en un temps où la nouvelle était encore perséeutée. Les chapitres les plus intéressants de l'œuvre de M. de Rossi sont ceux où il démontre l'origine aristocratique de plusieurs des catacombes romaines, et fait lire, gar les marbres qui fermaient les loculi creusés dans le tuf de leurs murailles, des noms appartenant aux races les plus illustres de la vieille Rome. Pour lui emprunter seulement quelques exemples, qui nous ramènent à notre scget, les Acilii du iv® siècle descendent d'Acilius Glabrio, consul et martyr sous Domitien, dont l'hypogée de famille a été retrouvé dans le cimetière de Priscille; les Valerii, encore divisés d'opinion, les uns obstinément attachés au paganisme, les autres tout à fait gagnés à la foi nouvelle, ont de nombreux parents inhumés au m* siècle dans la catacombe de Calliste; les Comelii, les CdBciliani, les Attici, les Pomponii chrétiens du iv* siècle sont de la famille de la célèbre martyre Cécile, immolée
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pour le Christ sous Marc-Aurèle. Saint Ambroise , fils d*un ancien préfet du prétoire des Gaules, appartient à la gens Aurélia : un rameau de cette race , « célèbre par ses consulats et ses préfectures, » était chrétien lors de la dernière persécution, et donna une fleur sanglante en la personne de la martyre Soter (1). En professant le christianisme, ces illustres Romains ne suivaient pas l'exemple de Tempereur, mais la tradition d*aleux vénérés.
D'autres chrétiens de famille noble ne prêtent pas davantage au soupçon de conversion intéressée, car ils ont attendu la fin de la vie pour déclarer leur foi. Tel Junius Bassus qui, dit Tinscription gravée sur son sarcophage, <( à quarante-deux ans et deux mois, étant préfet de Rome, alla à Dieu, encore néophyte, le 25 août 359. » Tel Sextus Petronius Probus, proconsul d'Afrique en 356, trois fois préfet du prétoire, consul, qui ne demanda le baptême qu'après avoir géré toutes les magistratures, et le reçut à soixante ans, sur le point de mourir (2). Mais si ces adhésions de la dernière heure sont pures, assurément, de toute complaisance politique , elles dénotent, dans une partie de l'aristocratie chrétienne, un singulier état d'esprit. Aux siècles précédents, elles avaient leur explication et presque leur excuse. Mémo après avoir reconnu la vérité du christianisme, un homme que sa naissance destinait aux honneurs avait besoin de courage, presque d'héroïsme, pour embrasser
(1) Voir I>e RosAi, Roma soiierranea, t. I, p. 810; t. III, p. 23-29; // momutero di S. Erasmo nella casa dei Valerii iul Celio, 1886; et Bullettino di archeoloQia erUtiana, 1867, p. 27; 1888, p. 34; 1869, p. 36; 1872. p. 152; 1873. p. 93, 94; 1875, p. 153; 1976, p. 14, 54; 1880, p. 10»; 1888-1889, p. 47, 49.
(2) De RoMi, Inseripiianes ehrUtianx urbU Romx, t. I, n* 141, p. 80. — Corpus inscriplionum latinarum, t. VI. 1756.
la religion chrétienne. Les pratiques du paganisme étaient alors si étroitement mêlées à Texercice des magistratures, qu'il était à peu près impossible de gérer celles-ci en demeurant fidèle aux engagements pris au baptême et en s'abstenant de toute apostasie. Cela ne se pouvait qu'aux heures passagères où la tolérance, dominant dans les conseils des empereurs, fermait leurs yeux sur Tomission, par les magistrats chrétiens, des rites idolàtriques liés à diverses fonctions de leurs charges. Hais sous les souverains qui, même en dehors de toute persécution ouverte, ne voulaient rien céder des prérogatives de la religion officielle, la fidélité aux commandements de TÉglise et Texercice des fonctions publiques étaient presque incompatibles. Aussi beaucoup de personnages illustres, appartenant à des familles chrétiennes, retardaient-ils le moment de la complète conversion, parce qu'ils ne se sentaient pas le courage de renoncer à la carrière des honneurs et de s'exposer, par une retraite prématurée, aux reproches d'inutilité, d'ineapacité, si souvent adressés aux premiers fidèles. Ils essayaient quelquefois de concilier leurs scrupules en rendant à l'Église tous les services qui dépendaient d'eux, tout en accomplissant des actes officiels qu'elle réprouvait. Origène dît quelque part que ces hommes inconséquents étaient nombreux, et, posant un cas de conscience assez délicat, demande s'il est permis de prier publiquement pour ceux qui sont morts en cet état (1). Au iv* siècle , toute cette casuistique n'a plus de raison d'être. La situation est changée. Professant eux-mêmes le christia-
(1) Origène, Comm. in Matth., XXVII, 15. Cf. Bull, di arch. crùL, 1894, p. 102.
nisme, les empereurs ont affranchi les magistrats de toute servitude idolàtriqùe. On peut désormais être préfet ou consul sans entrer dans les temples et sans offrir de sacrifices, ou, plutôt, uue loi (qui fut quelquefois transgressée) défend d'offrir des sacrifices en qualité de préfet ou de consul. Cependant beaucoup de membres de laristocratie , chrétiens de naissance et de conviction, persistent à différer le baptême. Encore à la fin du iv* siècle, saint Jean Chrysostome s*indignera de voir ce sacrement reçu, non comme il conviendrait, au milieu des fêtes et des actions de grâces, mais sur Tavertissement suprême du médecin, parmi les pleurs et les lamentations qui accompagnent l'agonie. C'est aux passions humaines qu'il faut, dans la plupart des cas, demander la cause de ce délai; et, sans doute, le mauvais exemple donné par Constantin et Constance, qui reçurent tous deux le baptême au lit de mort, n'a pas d'autre explication. Mais, pour beaucoup de nobles chrétiens, il convient probablement aussi de chercher la raison du retard du baptême dans l'empire irréfléchi de la coutume, que Ton suit encore lors même qu'elle n'a plus de motif ou d'excuse, et qui, dans les milieux aristocratiques, se fait sentir plus fortement qu'ailleurs. Durant deux siècles, beaucoup de nobles avaient reculé le baptême jusqu'à la fin de la vie, dans la crainte de ne pouvoir être à la fois magistrats et chrétiens; leurs descendants continuent à faire de même, alors que l'exercice des magistratures et les pratiques du christianisme n'ont plus rien de contradictoire (1).
(1) On troure ce même préjugé dans les familles de la haute bourgeoisie proTÎnciale ; Toir Saint Basile, p. 24-25.
Il y avait ainsi, dans raristocratie romaine, bon nombre de chrétiens assez tièdes. Âmmien Harcellin a tracé le portrait de plusieurs d'entre eux. Le futur préfet urbain de 365, Lampadius, inaugurant, sous le règne de Constantin ou de Constance, sa carrière par la préture, donna au peuple des jeux magnifiques. Le spectacle devait être accompagné de distribution à la foule. Mais les demandes indiscrètes et tumultueuses de celle-ci fatiguèrent le jeune magistrat. Pour montrer son dédain des clameurs du vulgaire, « il fit venir des pauvres du Vatican, » c'est-à-dire des pauvres assistés par TÉglise et inscrits sur ses contrôles, et leur distribua les présents refusés à Timportunité des spectateurs. Ce trait suffit à faire connaître sa religion. Ammien Marcellin ajoute que ce bienfaiteur des chrétiens pauvres avait des mœurs austères. Hais Lampadius poussait, dit-il, la vanité jusqu'à la manie. Il s'indigne si Ton n'admire pas quand il crache. Il n'aime rien tant que de lire son nom sur les monuments. Aussi, voulant toujours, soit en bâtir de nouveaux, soit réparer les anciens, envoie-t-il ses appariteurs prendre partout sans payer les matériaux dont il a besoin. Ces procédés sommaires lui ont acquis une grande impopularité; le peuple a voulu un jour incendier sa maison, située près des thermes de Constantin, et luimême n'a dû son salut qu*à la fuite. Voici, tracé par la même plume, le portrait d'un autre noble chrétien. Olybrius, nommé proconsul d'Afrique par Constance, plus tard préfet du prétoire, puis préfet de Rome, montre dans son administration bien des vertus dignes de la foi qn'il professe. Il est doux et bienveillant. On ne peut lui reprocher ni une parole dure ni un acte cruel. Sévère pour la calomnie, il réprime partout où il le peut les
excès du fisc. C'est l'appréciateur le plus sûr et l'arbitre le plus délicat du juste et de l'injuste. Mais ces belles qualités sont obscurcies par un vice. Olybrius, passionné pour le théâtre et les gens de théâtre, est un homme de plaisir, bien que ses amours, dit Ammien avec Tindulgence d'un païen, ne soient pas de celles qui sont coupables ou défendues. Sur Petronius Probus, dont nous avons rappelé le baptême tardif, Ammien jette encore une ombre : « Ses possessions, dit-il, étaient immenses, répandues dans tout le monde romain. Avaient-elles été justement ou injustement acquises? Ce n'est pas â nous d'en juger. » Il est vrai que Petronius Probus est allié à la famille des Anicii, qui tenait la tète du patriciat chrétien, et de ceux-ci encore Ammien médit volontiers : « Si grand, dit-il , que fût leur patrimoine , leur avidité n'était jamais rassasiée (1). » Dans plusieurs de ces jugements, il est permis de deviner les préjugés d'un païen. Ammien est un historien très honnête, mais il appartient, malgré tout, à son temps et à son parti, dont les passions ne laissent pas de se faire sentir dans ses écrits. Son jugement sur Petronius Probus s'accorde mal avec ce que disent de cet illustre personnage les inscriptions tant païennes que chrétiennes. Je sais le peu de cas qu'il faut faire des éloges épi graphiques : cependant je suis touché en voyant les habitants de Vérone louer en Probus « le citoyen d'une exquise bonté, » et les provinciaux de la Vénétie et de l'Istrie le célébrer comme « le sommet de la noblesse, la lumière des lettres et de l'éloquence, l'exemple de lautorité, le défenseur de l'humanité, le patron de la modération. » Plus personnelle encore sem-
(1) Ammien Marcellin, XVI, 8; XXIII, 2; XXVII, 3, II.
ble cette louange, vraiment digne d'un chrétien, qui se lit sur sa tombe du Vatican : « Il ne refusa Taumône à personne, et se donna généreusement lui-même. » Tout au plus conserverai -je quelque défiance en entendant qualifier do « chef de la dévotion, » devotionis antistes, un homme qui eut la dévotion assez patiente pour reculer le baptême jusqu'à la fin de sa vie (1).
L'aristocratie romaine contenait, dès le milieu du IV* si(^cle, de plus fervents chrétiens. Saint Athanase nomme avec éloge deux sénateurs, Abuterius et Sperantius, qui lui donnèrent l'hospitalité lorsqu'en 339 , exilé pour la foi, il vint à Rome demander le secours du pape Jules T' (S). Les Valerii ne rougissaient pas du baptême, car un des objets trouvés dans les ruines de leur maison du Celius est une élégante lampe de bronze, étrenne baptismale de Tun d'eux, sur laquelle est écrit : « Le Seigneur donne sa loi à Valerius Severus. » C'est peutêtre aussi un souvenir baptismal , la lampe où, sous le monogramme du Christ, se lit cette acclamation : « Pa- ]»ifilus« puisses-tu vivre en Dieu ! ^ rappelant le souvenir d'un des Pasifili qui gérèrent de grandes magistratures au iv^ siècle, soit le préfet de 355, soit quelqu'un de ses descendants. On ne pourra non plus accuser de tiédeur le «V clarissime. » époux de Valeria Severa Leoniia, qui pi^r^e ostensiblement un surnom d'origine chrétienne et baptismale, /fi^rWyrrtW, et le donne à son fils« « enduit olarisisàme, « enten>f dans la catacombe de Zotique aprt\si avoir, malgré son Jeune Age« été déjà questeur. Il u y a pas davantagt^ de nnfiecl humain dans un
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autre grand personnage, Anicius Âuchenius Bassus, qualifié par plusieurs inscriptions de « restaurateur de la race des Anicii. » Probablement fut-il le chef d'une nouvelle lignée m&le dans cette famille illustre, représentée depuis plusieurs générations par des femmes. C'est peut-être en reconnaissance de cet événement, considérable dans la société aristocratique de Rome, que, sur un monument votif , lui, sa femme et ses fils se déclarent « dévots à Dieu et aux saints (1). »
De tout temps, les femmes de Taristocratie romaine avaient embrassé le christianisme avec plus d'empressement que leurs pères, leurs frères ou leurs maris. Cela s'explique aisément pour les siècles qui précédèrent la paix de l'Église : les femmes n'étaient pas attirées, comme les hommes, par les emplois et les honneurs et enchaînées, comme eux, par l'impossibilité de les concilier avec leur foi. Cette inégalité numérique entre les convertis des deux sexes dans les familles nobles avait même amené, au commencement du m* siècle, une situation singulière : les femmes de grande maison, si elles ne voulaient épouser qu'un chrétien, avaient beaucoup de peine à trouver un mari de leur rang; si elles s'alliaient à un fidèle de rang inférieur, elles perdaient ce titre de clarissimes, marque de leur noblesse sénatoriale, auquel elles attachaient le plus grand prix. Quelques-unes avaient été entraînées à contracter avec des esclaves chrétiens des mariages qui, nuls aux yeux de la loi, ne les exposaient à aucune déchéance et, vala-
(1) De Rossi, // monastero di S. Erasmo nella casa dei Valerii, p. 9. 11; Bull, diarch. crisL, 1892, p. 153; 1893, p. 153;OrelU, Inscript., 105; Borghesi, Œuvres, t. VIII, p. 200.
bles aux yeux de l'Église, rassuraient leurs scrupules : le pape Calliste, par une décision qui lui fut violemment reprochée, mais qui, cependant, était conforme à la morale comme à Tesprit du christianisme, avait reconnu la légitimité de semblables unions (1). Au iv* siècle, la situation n'était plus la même, puisque rien ne s'opposait à ce qu'un chrétien exerçât les plus hautes magistratures : cependant les hésitations et les retards de beaucoup à se convertir laissaient subsister, entre le nombre des hommes et des femmes de l'aristocratie chrétienne, une assez grainde inégalité. Hais il semble que les mariages mixtes, vus avec défaveur à l'époque des persécutions, aient été plus facilement acceptés après la paix de l'Église, sans doute parce que les familles chrétiennes et TÉglise elle-même en espéraient davantage la conversion de l'époux païen. Sainte Paule, née en Skly fut mariée presque enfant au païen Toxotius, avec qui elle vécut dans la plus grande union et qu'elle pleura amèrement. Son fils, appelé aussi Toxotius , ne se fera lui-même chrétien qu'au moment d'épouser la fervente Laeta : celle-ci était, comme lui, issue d'un mariage mixte {ex impare matrimonio) y puisque, fille d'une chrétienne, elle avait pour père Publius Ceionius Caecina Albinus, membre du collège des pontifes. Hais Albin us, entouré d'une foule croyante de fils et de petits-fils, qui chantaient Alléluia à ses oreilles, était déjà, dit saint Jérôme, un candidat à la foi. Sextus Petronius Probus et Anicia Faltonia Proba ne formaient pas tout à fait un ménage mixte, puisque l'époux parait avoir été chrétien de croyance et de sentiments longtemps avant d'avoir
(1) Voir mon livre sur les Esclaves chrétiens^ 3* éd., p. 288-295.
reçu le baptême : cependant on admettra volontiers que « la sainteté et la bonté » de sa femme, « vénérée même chez les Barbares, » ne fut pas sans influence sur sa conversion. D'autres ménages aristocratiques étaient plus intimement unis encore, parce que les époux étaient Tun et l'autre baptisés : tel cet Hilarius, consulaire et patricien, père de Furia, Tune des correspondantes de saint Jérôme, et mari de Titiana, « de sainte mémoire (1). » Beaucoup de ces chrétiennes répandaient autour d'elles, non seulement sur leur mari et leurs enfants, mais même sur leurs serviteurs, le parfum de leurs vertus. Petronia Âuxentia, « femme clarissime, » morte à trente ans, fut enterrée au cimetière de Calliste, dans les premières années du iv* siècle : sa tombe est l'œuvre de ses affranchis reconnaissants. Quand on sait combien est rare dans les catacombes toute mention de l'esclavage, on a le droit de penser que cette chrétienne avait acquis des titres particuUers à l'affection de ses anciens esclaves (2), Ajoutons que, parmi les femmes chrétiennes de l'aristocratie, dans la première moitié du iv* siècle, les lettres elles-mêmes comptaient des représentants : Proba, la fille de Petronius, consul en 322, et l'épouse de Clodius Celsinus Adelphius, préfet de Rome en 351, composa une épopée sur la guerre de Constance avec Hagnence, et un centon en vers virgiliens sur l'histoire évangélique (3).
(1) Saint Jérôme, Ep. 54, 107, 130; saint Augustin, Ep. 132. — Corpus iitscr, lai.y t. VIII, 1219; Seeck, Symmachus, p. cxxix.
(2) De Kossi, Roma sotterranea, t. III, p. 139.
(3) Migne, Pair, lat., t. XIX, p. 802-818; Cf. Seeck, p. xcv.
n. — L'aristocratie païenne.
Constantin Qt aux sectateurs des deux religions une part égale dans la répartition des honneurs et des emplois. A vrai dire, il lui eût été assez difficile d'agir autrement. Bien que, dans ses paroles, il marquât avec une vivacité croissante son aversion pour Tancien culte, les engagements pris par lui après la défaite de Haxence, et surtout Tintérèt bien entendu de son gouvernement, ne lui auraient pas permis d'écarter systématiquement de la politique et de Tadministration la partie palenue de l^aristocratie. Les nobles romaius se transmettaient les emplois à titre presque héréditaire. Le fils d'un pontife ou d'un augure le remplaçait ordinairement dans le collège pontifical ou augurai, et les grandes charges, si bien rentées, des sacerdoces idolÀtriques avaient fini par devenir comme autant de fiefs qui ne sortaient point d'un petit nombre de familles. Il en était de même pour les fonctions administratives. Une sorte de convention tacite réservait au fils les postes occupés avant lui par son père. Les inscriptions montrent souvent, au IV' siècle, une ou plusieurs provinces gouvernées successivement par les membres d'une même famille. Déroger trop vite à cette coutume eût été blesser l'aristocratie au point le plus sensible. C'eût été aussi priver l'État de serviteurs expérimentés, nourris dès leur plus jeune Âge dans la tradition des grandes afi'aires, magistrats de naissance, pour ainsi dire. Quelle que fût la valeur personnelle des membres chrétiens de l'aristocratie, ils n'auraient pas été en nombre suffisant pour combler tout de suite les vides produits par la brusque élimination de leurs collègues païens. D'ailleurs, ceux-
ci, dont Topposition religieuse était déjà à craindre, eussent été beaucoup plus dangereux si une mesure de ce genre les avait jetés tout d'un coup dans l'opposition politique. Aussi voit-on, sous le règne de Constantin, à côté de hauts dignitaires chrétiens, comme le consul de 322, Anicius Julianus, ou le préfet du prétoire de 326-333, Ablavius, leurs rivaux païens investis de grandes magistratures : le consul de 323, C. Vettius Cossinius Ruûnus, est pontife du Soleil, augure, salien (1); le préfet urbain de 333, Âlfenius Ceionius Julianus Camenius, est en même temps quindécemvir, archibucole du dieu Liber, hiérophante d'Hécate, initié aux mystères de Hithra; moins dévot aux divinités étrangères, mais plus élevé dans la hiérarchie du paganisme officiel, le préfet de 337, L. Âradius Valerius Proculus, prend dans les inscriptions les titres de quindécemvir, de grand pontife et d'augure (2).
La situation n'a pas changé sous Constance. Ce prince, qui, malgré ses sentiments chrétiens, avait été forcé, pendant un voyage à Rome, de combler les vacances produites dans la hiérarchie religieuse du paganisme , et, selon Texpression d'un contemporain, « avait rempli de nobles les sacerdoces, » ne pouvait songer à éliminer des charges civiles ces mêmes adorateurs des dieux qui tenaient de lui-même leurs titres sacerdotaux. Très nombreux sont les dignitaires païens révélés sous son règne par les inscriptions. Le consul de 343 , H. HdBcius Hemmius Furius Baburius Caecilianus (l'aris-
(1) Corpus inscr. latt t. X, 5061.
(2) Voy. Tilleroont, Hist, des Empereurs, t. IV, p. 183, 218; Corpus inscr. laU t. VI, 1675, 1690-1694.
JULI» l'apostat. — I. 12
tocratie du iv* siècle se donnait le luxe d'une très riche polynomie), est augure, quindécemvir, pontife; et comme, avant son consulat, il a été correcteur de Vénétie, préfet de Tannone, comte d'Orient, préfet du prétoire, on reconnaît que sa carrière avait commencé et s'était poursuivie sans entraves pendant le règne de Constantin. FI. LoUianus, préfet de Rome en 34.2, est augure et dédie un autel à Hercule. Hemmius Vitrasius Orfitus, qui, par ime faveur exceptionnelle, fut préfet de Rome presque sans interruption pendant six ans, de 353 à 359, est en môme temps pontife du Soleil et pontife de Yesta. Les provinces sont encore remplies de gouverneurs païens. Clodius Octavianus, consulaire de la Pannonie, puis vicaire de Rome, H. Aurelius Conscius Quartus, correcteur de la Flaminie et du Picenum, vers le milieu du iv* siècle, sont l'un et l'autre pontifes, et le second même a été viceprésident {promagister) du collège pontifical. L. Turcius Apronianus Asterius, qui fut correcteur de Toscane sous Constance, avant de devenir, en 363, préfet de Rome, est quindécemvir. En 352, le correcteur du Samnium, Fabius Haximus, reconstruit eu entier (a fundamentis)y dans la petite ville d'Alliga, le temple d'Hercule ruiné par un tremblement de terre; il n'est pas probable quil l'ait fait aux frais de l'État, et l'on doit voir dans cet acte de munificence la manifestation des sentiments d'un magistrat païen (1).
En commémorant des faits de cette nature , et surtout
(i) ^'illmanns, Exempta inscr. lat., 674, 1228, 1230, 1239; Corpus ûitcr. laC, t VI, 1739, 1742. 1768, 1769; Bull délia comm, arch. corn, di Roma, 1889, p. 42; 1892, p. 348.
en rappelant les titres sacerdotaux, les inscriptions signalent à notre attention les fonctionnaires demeurés fidèles à l'ancien culte. Elles indiquent moins clairement les chrétiens, puisque, seules ou presque seules, les épitaphes marquent la foi qu'ils professaient. Cellesci sont peu nombreuses , en comparaison des éloges de toute sorte que Tusage ou la flatterie multipliait sur le bronze et le marbre en Tbonneur des magistrats vivants. Ce n'est pas au grand jour, sur les forums ou dans le vestibule des maisons patriciennes, qu'il faut les aller chercher, mais dans l'ombre de quelque caveau de catacombe ou de quelque crypte de basilique. Cependant, comme la plupart des païens de grande famille étaient revêtus de sacerdoces idolÀtriques et appartenaient au collège des augures, à celui des quindécemvirs, à celui des pontifes de Vesta, à celui des pontifes du Soleil ou au collège, récemment découvert, des pontifes d'Hercule (1), l'absence de toute indication de cette nature ou de tout souvenir d'initiation aux mystères orientaux auprès du nom d*un magistrat, sur un marbre contemporain de Constantin ou de Constance, équivaudra presque à une marque de christianisme. Si l'on compare les inscriptions où se rencontrent et celles où manquent ces mentions, on estimera que Constance, comme son père, faisait la part à peu près égale, dans la distri-
(1) On ne conoaissait, jusqu'à ces derniers temps, que deux collèges pontificaux : celui des pontifiee* Vestx on ponti/lces majores, remontant aux origines mêmes de Rome, et celui des ponti/ices Solis, institué par Aurélien. Une inscription du milieu de iw* siècle en rérèle un troisième, celni des pantifUes Hereulis; un personnage clarissime, P. Egnatius, y est qualifié de pontifex Hereulis et rector decurix HercuUx (Voir Bullettino délia commissiane archeologica comunale di Roma, 1892, p. 71.)
bution des magistratures, entre les adhérents des deux cultes.
Il semble cependant avoir éprouvé quelque hésitation à laisser entrer jeunes dans la carrière administrative ou à y faire avancer vite un petit nombre de païens trop déclarés. Le chef de ceux-ci sera, dans la seconde moitié du IV* siècle, Vettius Agorius Prsetextatus. U tiendra la tête de tous les collèges sacerdotaux, pendant que son épouse Aconia Fabia Paulina, fille d*un préfet de Rome, sera revêtue de tous les sacerdoces accessibles aux femmes. L'un et Tautre se feront initier, en outre, à tous les cultes exotiques : Prétextât aurait cru, dit d'un ton légèrement railleur le païen Hacrobe, commettre un sacrilège s'il avait laissé quelque chose en dehors de ses croyances (1). Probablement l'ardeur de ses sentiments avait déjà transpiré sous Constance, car celui-ci parait n'avoir pas ouvert volontiers à un tel homme l'accès de la vie politique. A Tàge de trentecinq ans. Prétextât avait été seulement correcteur de Toscane et d'Ombrie et consulaire de Lusitanie, dignités que les nobles Romains avaient coutume de recevoir dès leur première jeunesse. Sous Julien seulement, il commencera à parcourir d'un pas rapide la carrière des honneurs, pour s'arrêter ensuite et demeurer pendant quinze ans dans la vie privée, jusqu'à ce qu'un retour d'influence du parti païen le ramène aux aflaires. Les mêmes alternatives se rencontrent dans la carrière des membres d'une autre famille aussi ardemment attachée au paganisme que celle de Prétextât. Venustus, le père
(I) Macrobc, Satum,, I, 7, 11, 17. — Corpus inscr. lat., i, VI, 1778- 1780, 2145.
de Nicomaque Flavien, avait été, sous CoDstantin, correcteur de rApolie et des Calabres, puis consulaire de Sicile; il demeura ensuite vingt-huit ans sans emploi, peut-être parce que son zèle pour Tidolàtrie avait éveillé les défiances de Constance; le règne de Julien rendra à la vie politique <c cet homme admirable, » comme rappelle son coreligionnaire Macrobe. Pour les mêmes raisons probablement, Nicomaqne Flavicn entra très tard dans la carrière, et ne reçut aucune magistrature avant sa trentième année (1). Il faut avouer que les préventions de Constance n'étaient pas toujours sans motif. Si les païens modérés et discrets pouvaient administrer des provinces sans molester la population chrétienne, les chefs de Tidolàtrie, a les princes de la religion, » selon le mot de Hacrobe, o£Fraient de moindres garanties d'impartialité. Non seulement ils étaient portés à favoriser leurs coreligionnaires, mais encore ils trouvaient dans les divisions des chrétiens, trop nombreuses à cette époque, une occasion de nuire, qu'ils n'avaient garde de négliger. C'est ainsi que Nicomaque Flavien étant devenu, sous Gratien, vicaire d'Afrique, prendra parti pour les donatistes : l'empereur sera obligé de lui rappeler, par un rescrit spécial, les lois portées contre ces hérétiques, et devra même, dans un autre rescrit, flétrir les magistrats païens qui s'étaient alliés à eux, avec la connivence tacite de Flavien, contre les catholiques (2). Constance semble avoir deviné ces périls, et ses précautions, que n'imita pas la trop grande confiance
(l]Seeck|5ymm., p. lxxxtii« i.xxxtiii, cit, cxit.
(2) Saint Augustin, Bp, 87; Code Théodosien, XVI, x, 4;ti, 2.
s» LAJusToaunE
àt qoelqiK^-iiikS de ics neecaeuis. font honneur à sa
En imfOÊSànt, dant de rares cîreonstanees, des Ticances forcées à des hommes qœ leur nûsuiee on leur nns ewaenU en d'antres temps, appelés à saÎTre de honne benne et sans intermption la carrière des honneurs, Owstance ne montrait point une rienenr excesâve. Ces Uftkre^ dhifrràces étaient m<Hns sensibles à cenx qni en étaient l'objet, qu'elles l'ensBent été nn on denx siècles pins UfL II s'est fait, pen à pen, nn changement dans les roomrs. On Toit dès le iii* siècle les carrières publiques perdre insensiblement de leur prestige. L'homme songe à s'appartenir davantage , en appartenant moins à r^tat. Au IT* siècle, et même avant lui, la vie politique n alisorbe pas autant qu'autrefois Texistence du noble romain. 11 y a plus d'intervalle entre les divers emplois, plus d'espace réservé à la vie privée, au repos, aux voyaf:fm. lji% magistratures de début, comme la questure et la préture, ne sont plus, en réalité, des charges, excepté pour la bourse; il y a des jeux à donner, non des fonctions A remplir; on s'en acquitte dès l'enfance, et le plus souvent la famille du jeune dignitaire lui épargne toute peine et toute responsabilité. Les plus curieuses, parmi les lettres de Symmaque, sont celles qui le montrent H'occupant des fêtes auxquelles donneront lieu la questure et la préture de son fils, encore étudiant. Hais ces [>remière8 formalités, condition nécessaire de Tentrée au sénat, étant accomplies, on ne se presse pas toujours (lo NO nnMcr h la vie publique. La hâte fiévreuse qui y pousNnit jadis les candidats est maintenant bien apaisée. Km (Ir^hors inrinc des raisons religieuses ou politiques (]iii ont retardé l'ouverture de certaines carrières, il y a,
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chez les hommes d'un très haut rang, une tendance & supprimer les échelons intermédiaires, qu'il était jadis indispensable de franchir, et à débuter, déjà mûrs, par les grandes charges. Sextus Petronius Probus commence par être, en 356, proconsul d'Afrique. Il administre cette province jusqu'en 358, et rentre ensuite, pour dix ans, dans la vie privée. Les Romains du iv* siècle acceptaient volontiers d'être, pendant de longues périodes de temps, éloignés des affaires. L'administration d'immenses patrimoines, dont les terres sont quelquefois disséminées en Europe, en Asie et en Afrique, la visite de leurs nombreuses villas d'Italie, les occupations littéraires, très en faveur dans l'aristocratie de ce temps, les soins d'une correspondance parfois minutieuse jusqu'à la puérilité, remplissaient et charmaient leurs loisirs. Ils menaient la vie de société avec les délices et l'insouciance d'un gentilhomme français à la fin de l'ancien régime, et quand on les suit de près dans le détail de leurs occupations et de leurs plaisirs, on est tenté de dire, en se souvenant d'un mot de Talleyrand, que quiconque n*a point vécu dans le siècle qui précéda les grandes invasions des Barbares, n'a pas connu la douceur de vivre.
Un sentiment plus sérieux, également ignoré des âges antiques, vient quelquefois ennoblir cette disposition des Romains illustres à la vie privée et au repos. C'est maintenant par ferveur religieuse que plusieurs, parmi les païens comme parmi les chrétiens, placent au second rang les honneurs profanes. On peut croire que Prétextât accepta sans un trop grand déplaisir de se voir écarté par Constance des emplois qui eussent pu tenter sa, jeunesse, quand, dans son éloge funèbre rédigé
1S4 L*ARISTOCRATUE PAÏENNE.
bien des années plus tard par sa femme, après Fénumération de ses titres et de ses dignités on lit ces paroles (1) : « Tout cela est pea de chose; pieux initié, tu gardais dans le secret de ton cœur les vérités apprises dans les saints mystères, tu adorais selon la science la multiple divinité des immortels, et tu as bien voulu t'associer ton épouse dans la communion des choses divines et humaines. Que dirai-je maintenant des honneurs, de la puissance, des joies du pouvoir si désirées des hommes? Tn les considéras toujours comme vils et caducs, et tu ne te paras avec orgueil que des bandelettes sacrées des divins sacerdoces. » La chrétienne Proba, dans Téloge funèbre de Sextus Petronius Probus, enterré près de la tombe de saint Pierre, dit, sinon dans les mêmes termes, dn moins avec un sentiment analogue : « Il fut riche, il fut noble, il fut consul comme son aïeul, quatre fois il fut préfet du prétoire; mais, dans sa vieillesse, il effaça tous ces ornements mondains, tous ces souvenirs des aïeux, par les dons reçus du Christ : là est le véritable honneur, là est la vraie noblesse (3). » La vie publique, jadis Tunique afbire du Romain de vieille race, commence à pâlir à ses yeux: il s*apercoit maintenant qu'il y a quelque chose à c^té et même au-dessus dVUe. Le témoignage empressé que raident à ces idées réponse païenne de Prétextât et Tépouse chrétienne du Probus, fait croire que Tinfluenee des femmes, dans les deux partis, ne fut pas sans effet sur cette nouvelle disposition des âmes.
.1 Vw plus tuai. p. 36k
.: Cjfy%4 iiucr. liXT,, t. VI. f3«, irs.
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On aimerait à connaître les lieux habités à Rome par les principaux membres de l'aristocratie chrétienne. Cela, malheureusement, est impossible. Pour un petit nombre seulement, notre curiosité peut se satisfaire. Nous savons que les Cornelii chrétiens avaient une maison sur TAventin; les Turcii, sur TEsquilin; les Valerii, sur le Celius, et qu'une villa des Acilii couronnait les pentes du Pincio. Des lampes de bronze ou d'argile, des vases de verre ou de terre cuite, des pièces d^argenterie portant des emblèmes pieux, des inscriptions chrétiennes, ou marquées du monogramme du Christ, ont été trouvés dans les ruines de plusieurs demeures patriciennes (1). Même les appartements de réception commençaient à y recevoir une décoration en harmonie avec la foi des maîtres : dans une habitation du nr* siècle découverte sur le Celius, le tablinum est orné de fort belles fresques représentant des apôtres et une Orante qui prie, les bras étendus; les plafonds et les corridors montrent des symboles chrétiens (2). Quelques maisons, entre autres celle des Cornelii, contenaient même des oratoires privés, ornés d'images saintes (3) : le culte domestique qu'on y rendait au Christ formait l'antithèse des pratiques superstitieuses qui, à la même époque, avaient lieu dans les chapelles particulières de Hithra, annexées
!1} De Rossi, // montutero di S. Srasmo nella casa dei Valerii; BmlL di arch. crisL, 1867, p. 11, 46, 48; 1868, p. 34.
% Gerroano di San Stanislao, la Casa celimantana dei SS. martiri Giovanni e Paolo, p. 104 et sair. cr. mes Études d'histoire et (Tarchéih Ifie, p. 187-192.
iS) Bull, di areh. crUt., 1867, p. 46, 48; 1876, p. 7-15.
à plusieurs maisons qu'habitaient des nobles païens (1). Par la splendeur de ses palais, Taristocratie chrétienne tenait bien son rang dans le grand monde romain. La « maison de marbre » des Anicii était célèbre au iv* siècle. Celle des Valerii était, dit-on, si belle que, mise en vente au commencement du siècle suivant, sa magnificence effraya tous les acheteurs (2). La villa des Acilii, qui couvrait une partie des terrains occupés par les jardins du Pincio et le parc de la villa Borghèse, donnait dès lors à ce coin charmant de Rome le grand aspect décoratif, mélange d'architecture, de verdure et de fleurs, qui nous ravit aujourd'hui. Un escalier monumental conduisait à une vaste terrasse, à mi-hauteur de la colline. De la terrasse un autre escalier menait à un second étage de jardins, qui se terminait par une colonnade en forme d'hémicycle, mettant en communication les deux ailes du palais. Celles-ci s'allongeaient de chaque côté de la double terrasse : leurs appartements, pavés en mosaïques, ornés de pilastres, d'absides, de niches, de statues, décorés de fresques, de stucs peints et dorés, de marbres précieux, ont été reconnus à diverses époques. Le tout reposait sur des substructions énormes, soutenant de trois côtés les déclivités de la colline. Une piscine, en partie taillée dans le roc, en partie maçonnée, recueillait l'eau (provenant probablement de Faqueduc de l'Anio novus) pour la distribuer dans Thabitation et les jardins. Les dépendances de ceux-ci contenaient, très nombreux, les caves et celliers nécessaires à l'approvisionnement
(1} Voir i>luft haut, p. 23, 28.
(2) Sccundinus, Ep, 3, dans sainl AugusUa, t. VIII, p. 571, éd. Migne. — Analecta Bollandiana, t. Vlil, 1889, p. 16.
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d une grande maison, a Les détails d'ornementation non seulement sont conformes aux règles de Fart, mais sont inspirés du goût classique le plus simple et le plus pur, et rappellent plusieurs parties de la villa d'Hadrien à Tibur, des jardins de César, de la maison albaine de Domitien, de la villa de Caligula à Genzano. Figuronsnous cette élégante architecture peuplée de statues, animée par cent jets d'eau, avec la verdure de ses chênes et la blancheur de ses marbres, ses suites de degrés se prêtant à tous les jeux de perspective, et nous pourrons aisément rapprocher l'état passé et présent de ces lieux. Une telle magnificence de construction convient mieux à une villa impériale qu'à des jardins privés; mais il faut se souvenir que les Acilii furent considérés, durant les trois premiers siècles de l'ère chrétienne, comme les plus nobles de tous les patriciens et que leur opulence égalait leur noblesse (1). »
Au IV® siècle, la villa, transmise des Acilii aux Pincii, et des Pincii aux Anicii Petronii, appartenait aux époux chrétiens Petronius Probus et Anicia Faltonia Proba, dont la statue ornait ses appartements ou ses jardins (2). Il y avait cependant encore, à cette époque, des descendants des Acilii. Un Acilius Severus avait été consul en 323, préfet urbain en 3=>.5 ; il entretint une correspondance avec l'apologiste Lactance. Son fils, le sénateur Acilius Severus, est compté parmi les écrivains ecclésiastiques; il composa un livre mêlé de prose et de vers, sorte d'autobiographie, que cite saint Jérôme : on ne
(1) Lanciani, dans le Bullettino délia comnUssione archeologica comunale di Âorna, 1891, p. 155; cf. ibid,, p. 132-155, et pi. VVl.
(2) Corpuêinscr. lat., t. VI, 1751.
188 L'ARISTOCRATIS PROVINCIALE.
saurait trop déplorer la perte de cet ouvrage, qui nous eût probablement donné de curieux détails sur la vie d*un Romain de grande famille au iv* siècle. Peut-être doit-on identifier son auteur (1) avec un Acilius Glabrio, qui occupa dans le même temps une cbaire de littérature à Bordeaux. Cette hypotbèse permettrait de supposer un revers de fortune, et expliquerait comment la magnifique propriété du Pindo a pu changer de maîtres et passer à une autre famille, il serait curieux de voir le descendant d'une des plus antiques races patriciennes, le petit-fils d'un consul du premier siècle, aller grossir les rangs de ce corps professoral gaulois qui fournit à son tour, à Rome, plusieurs citoyens illustres pendant le IV* siècle, et d'où sortirent les Ausone, destinés à monter au premier rang de Faristocratie de ce temps. Rien, du reste, n'était plus commun que ces vicissitudes, élevant Tun, abaissant l'autre, et faisant surgir des hommes nouveaux, pendant que p&lit l'éclat d'une vieille race. On a, au iv* siècle, des exemples de sénateurs appauvris, qui ne pouvaient supporter les frais de la questure ou de la préture, et quittaient Rome jusqu'à meilleure fortune (2). Ajoutons qu'à cette époque Acilius Glabrio pouvait professer la rhétorique sans déroger à sa naissance et perdre son rang dans le sénat. Jamais peut-être, depuis les Antonins, les lettres n'avaient été plus en honneur. Elles menaient à tout : à la fortune, à
Cl) G'trt «M CMjeetnre de M. de Rossi, SuHettino di archeologia
triUtrtna, \6y*^-i^\K {•. 47-48. Sor cet AcJlius Glabrio, dont le poète Antone c^l^l»re l'aulique noblesse, Toir de ce dernier Commemoratio prof€U* Burdiyalensium, XXIV. Ausone dit qn'en mourant il laissa « une ^ H é«s enftnt^, on père et nne mère; » probablement ce père et »tle toi^tt «liif til iu«8i établis en Gaale. — (2^ La très curiense Ora" dWIfl de Sjminaqae^ jh^ Valerio Fortunato^ est sur un eas de ce genre.
la popularité, et même à la noblesse. Le célèbre rhéteur africain Victorînus, qui enseignait à Rome au milieu du rv* siècle, pendant les règnes de Ck>nstantin et de Constance, en est une preuve. L'enthousiasme qu'il excita par son éloquence fut tel, qu*on lui éleva une statue sur le Forum, honneur rarement accordé à cette époque. Sa conversion au christianisme fut un événement public. Saint Augustin a raconté Timpression produite dans Rome entière, quand ce maître de Téloquence monta, selon Tusage, au jubé, pour faire sa profession de foi avant de recevoir le baptême. Toute la noblesse païenne, composée en grande partie de ses élèves (1), était dans la consternation, et les chrétiens ne pouvaient contenir leur joie. C'était, en effet, un membre de Taristocratie qui changeait de culte : car Victorinus avait reçu le titre de clartssime et pris place dans Tordre sénatorial.
Quel qu'en fût le motif, la résidence d*un Romain de grande famille, comme Acilius, dans une ville de province, n'avait rien d'insolite. On a trouvé, en Aquitaine, l'épitaphe d'une Valeria Severa, morte en 347, et se rattachant peut-être à l'illustre famille chrétienne des Valerii (2). Les provinces étaient pleines de clarissimes. Les uns, après avoir résidé à la cour, étaient revenus se fixer dans leur pays d'origine; ainsi, fatigué d'honneurs; avide de repos et amoureux du sol natal, fera un jour Ausone. D'autres, tenant leur titre des fonctions exercées dans le pays même, ou de la faveur impériale, n'avaient jamais visité la capitale de l'Empire, ni pris séance au sénat. Leurs enfants suivaient cet exemple , et se conten-
(1) a Doclor toi nobilium senatorum. » Saint Augu8lin,Con/esj.,vii[^ 2.
(2) Edmond Le Blanl, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, i. n, n*&96, p. 416.
taient de jouir dans leurs terres ou dans leurs villes des privilèges et des exemptions réservés aux familles sénatoriales. Les lois qui obligeaient les sénateurs à placer une partie de leur fortune en immeubles d'Italie étaient tombées en désuétude, et les empereurs luttaient en vain pour contraindre les clarissimes à la résidence (1). Le sénat, répandu sur toute la sui^face de TEmpire, était devenu une classe, une noblesse (2). Celle-ci parait avoir été, dans certaines provinces, assez fortement travaillée par le christianisme. Des familles distinguées dans les lettres ou au barreau (les jeunes clarissimes, à cette époque, se faisaient volontiers avocats) s'ouvrent peu à peu aux influences évangéliques. Quelques-uns de leurs représentants demeurent à demi païens, comme Ausone, mais feront souche de chrétiens déclarés. D'autres sont plus fervents, comme le père et la mère de Paulin de Noie. Celui-ci naquit en 353 : son père, Tun des plus grands propriétaires de l'Aquitaine, avait été préfet du prétoire des Gaules. Il semble avoir voué son fils tout enfant au culte du martyr Félix et, certainement, mourut chrétien, puisqu'un prêtre sera chargé d'offrir chaque jour le saint sacrifice sur sa tombe et celle de sa femme (3). Des membres de l'illustre famille des Eusebii , parents de la seconde femme de Constance et des deux consuls de 359, habitent Aquilée : on les connaît, chose assez curieuse, par leur argenterie ; mais celle-ci révèle l'esprit qui ré-
(1) a Urbis autem Rornae curîam callide declinanles clarissimo praeditos nomine per Achaiam, llacedoniam, totuinqaelll>ricuin jussimus quaerK raro Tel numquam sedem dignitalis propriae fréquentantes. » Année 357. Code Théodosien, VI,IV, 11. Cf. saint Aagustin, De civitate Dei, V, 17. — (2) Fuslel de Coulanges, HisL des institutions politiques de l'ancienne France^ p. 245, 251-253. — (3) Saint Paulin demande qu'on ordonne prêtre un de nés afiTrancbis, afin qu*il puisse célébrer des « offices » dans la me* moria, ou cbambre sépulcrale, de ses parents à Bordeaux. Ep, 12.
L'ARISTOCRATIB PROVINCIALE. 191
gnait dans une grande maison provinciale. C'est un mélange bizarre de faste nobiliaire et de foi. Des scènes de la Bible et de TÉvangile, des images baptismales , sont mêlées sur les ustensiles d'argent, rehaussés d'or et d'émail, aux portraits des membres de la famille revêtus des insignes de leur magistrature, et aux devises célébrant « la dignité des Eusèbes. » On ne saurait être à la fois plus aristocrate et plus chrétien (1).
Favorable ou contraire au christianisme, l'influence des sénateurs de Gaule, d'Espagne, d'Illyrie, ne dépassait guère les limites des villes ou des districts ruraux qu'ils habitaient. Déjà chez plusieurs se dessinent les traits du futur seigneur féodal. L'aristocratie provinciale tend de plus en plus à devenir une classe de grands propriétaires, fixée dans ses terres, habitant toute l'année ses domaines, et s'isolant de la politique générale. Les vieilles races patriciennes de Rome, au contraire, celles qui siègent réellement au sénat, les « six cent familles de sangantique » dont parle le poète Prudence, ont conservé sinon le pouvoir, qui leur échappe de plus en plus malgré des efforts intermittents pour le ressaisir, du moins le souci de l'intérêt commun, la passion des affaires et même des idées. Elles n'ont pas cessé de considérer Rome comme le centre et l'abrégé du monde, elles-mêmes comme « la plus haute partie du genre humain, >y pars melior generis humani (2). Elles joueront encore, dans la seconde moitié du iv* siècle, un rôle considérable/car elles prendront part à la dernière lutte de faits et d'idées qui, sous Julien, sous Valentinien, sous Théodose, mettra aux prises les deux religions rivales.
(1) Bullettino di archeologia cristiana, 1868, p. 81. — (2) Sjmmaque, Ep,, I, 52.
Durant la période que nous étudions, rien ne fait pressentir le conflit fatur. La division latente qui existait, au sein du sénat, entre les partisans de Tancien et du nouveau culte, ne se manifeste par aucune parole ou par aucun acte qui soit venu jusqu'à nous. Sous Constantin, sous Constance, les sénateurs païens n'élèvent pas la voix et ne semblent faire aucun effort pour entraver la marche des événements, si défavorables qu'ils paraissent à leur cause. Ils laissent passer sans protestation le langage intempérant de Constantin, flétrissant leur religion jusque dans les discours et dans les lois destinés à en garantir la liberté. Ils ne font aucune réponse aux invectives passionnées d'un de leurs collègues, le clarissime Firmicus Haternus, demandant à Constant et à Constance de prendre la hache pour retrancher les derniers restes de Fancien culte. Us ne réclament pas contre les lois de Constance, nettement prohibitives du paganisme : ils se contentent, il est vrai, de les tenir pour non avenues, ce qui est lapins efficace et la plus victorieuse des réponses. Quand Constance fait enlever de la curie la statue de la Victoire, ils se taisent encore, et cette cause, qui soulèvera, dans la dernière moitié du siècle, des débats passionnés « ne trouve d'abord, chez eux, aucun avocat. On dirait qu'ib s'effacent volontairement. Quand Julien même notifiera à la haute assemblée sa rupture avec Constance, ils ne donneront aucune marque de sympathie au futur restaurateur de l'hellénisme, et s*uniront aux autres sénateurs pour lui rappeler la soumission due au légitime souverain (1). La cause de cette inertie apparente d*un parti qui, bientôt,
(1} Ammien Marcellio, XXI, 10.