‹ Julien l'Apostat (volume 2)Chapitre 35 sur 40 · II. " JoUen à Paris · texte numérisé non relu

II. " JoUen à Paris

Lutèce était encore, à ce moment, une petite ville. Elle occupait Tlle qui a gardé le nom de la Cité, et débordait sur la rive gauche delà Seine, jusqu'à la colline de Lucoticia (1), qu'on appela plus tard la montagne Sainte-Geneviève. Un pont de bois (2) joig^nait la cité à ce faubourg, couvert de maisons et de jsu^dins. Quant à la rive droite, liée aussi à la cité par un pont (3), elle était peu habitée, étant encore occupée en partie par des marais, que traversaient seulement quelques chaussées (it). Malgré la médiocre étendue de la surface bâtie, Lutèce n'était pas sans importance. Sa situation lui donnait une valeur stratégique, que Constance Chlore avait reconnue en y plaçant une garnison (5). Plusieurs voies la mettaient en communication avec Orléans, Dreux, Beauvais, Senlis, Rouen et Sens (6). Mais une grande voie lui apportait plus que toutes les autres le mouvement et la vie : c'était le fleuve au milieu duquel elle était assise.

(1) Slrabon, IV, 3.

(2) Julien, Misopogon; Hertlein, p. 438.

(3) Ibid.

(4) César, De Bello GalL, VII, 57: Strabon, l. c. « Ce marais, dont l'écoulement se faisait parallèlement à la Seine, passait -^ passe même encore sous les maisons — yers la rue Montmartre, coupant la rue Drouot, dont le nom de Grange-Batelière, abandonné récemment, indiquait le sourenir du lieu où l'on passait ce cours d'eau au moyen âge ; gagnait rOpéra, où l'architecte Garnier a dû compter a? ce lui, et se jeUil dans le fleure à Chaillot. » Desjardins, Géographie historique et administrative de la Gaule romaine, t. II, p. 474.

(5) Voir plus haut, p. 388.

(6) Voir le plan de Paris au temps de Julien, dressé par M. Longoon pour l'Histoire des Romains de Duruy, t. VII, p. 258.

JULIEiN A PARIS. 441

Les fleuves étaientalors, plus encore que de nos jours, <c les chemins qui marchent. » Le commerce extérieur n'en pouvait guère suivre d'autres, ce qui faisait des villes baignées par eux Tentrepôt nécessaire de toutes les marchandises importées du dehors et destinées & être consommées dans Tintérieur du pays. Lutèce recevait ainsi les marchandises de Bretagne (1 ) qui ne s'arrêtaient pas dans les villes de Testuaire de la Seine, à Harfleur, à Lillebonne, & Rouen, et, parla Marne, elle pouvait envoyer vers Reims et les régions de Test une partie des denrées qui avaient ainsi remonté jusqu'à ses quais. Mais plus encore peut-être servait-elle de trait d'union entre le nord de la Gaule ou la Bretagne et le commerce des régions méridionales (2). « On peut, dit Strabon, remonter le Rhône fort loin, et transporter de la sorte les marchandises en différents endroits, car la Saône et le Doubs, qui sont des rivières navigables et propres & porter de grosses charges, se jettent dans le Rhône. Depuis la Saône jusqu'à la Seine, on voiture les marchandises parterre. C'est en descendant cette dernière rivière qu'on les transporte dans le pays des Lexo viens et des Calé tes, et de là par l'Océan, en moins d'un jour, dans l'Ue de Bretagne (3). » Dès les premiers temps de la domination romaine, la puissante corporation des nautœ paristenses, qu'on voit complètement organisée sous Tibère (<h).

(1) Grand commerce d'éUin ayec la Bretagne; Strabon III, 9; Diodore de Sicile, V, 21, 22. — Aatres mârcbandiaes importées de Bretagne : or, argent, blé, l>étail, peaux, cbiens de cbasse, et esclares; Strabon, IV, 2.

(2) L'étain s'exportait de Bretagne à trayers toute la Gaule, jusqu'à Marseille ; Posidonius, cité par Strabon, III, 9.

(3) strabon, Geogr,, IV.

(i) TIB. CAESARE AVG. 10 VI OPTVM. MAXSVMO NAVTAB PARISIACI PVBLICE POSIIfJiVI<iT. Desjardins, Geogr. hist,, t. III, p. 261.

semble avoir monopolisé la batellerie de la Seine, comme celles des nautes de Lyon et de Vienne étaient maltresses de la navigation commerciale de la Saône et du Rhôae. Julien ne s'établit pas dans la cité, qui, resserrée dans son île, encombrée de population indigène, de mariniers, de pêcheurs, se prêtait assez malaisément à la résidence d'un souverain. C'était proprement la ville gauloise. Comme Lyon, où les quartiers indigènes se renfermaient entre la Saône et la Loire, et où les édifices officiels s'étageaientsur la colline de Fourvières (1), Paris se divisait naturellement en deux parties, TUe, laissée presque complètement aux gens du pays, la plaine de la rive gauche et les premières pentes de Lucoticia servant à l'habitation des fonctionnaires, des soldats, de toute la colonie romaine. Là, séparé de la Seine par de vastes jardins, s'élevait le palais impérial, probablement construit par Constance Chlore. C'est Tédifice si connu sous le nom de « palais des Thermes, » et dont, en effet, subsistent encore les salles consacrées au bain froid et au bain tiède (2) . Sous ses fenêtres passait la voie d'Orléans :

(1) Voir dans Desjardins, t. lU, pi. II, le plan de Lyon antique. Cf. Vachez, L'amphithéâtre de Lugdunum et les martyrs d'Ainay, p. 9; Pierrot- Desseilligny, Notice sur l'amphithéâtre de Lyon, p. 20 ; et mon Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, 3* éd., p. 408.

(2) Dans une communication à l'Académie des Inscriptions et belleslettres (17 janTier 1901), M. Camille Jnllian a émis, à propos de la résidence de Julien À Paris, une opinion contraire à celle qui rient d'être exprimée. Il ne pense pas que Julien ait habité l'édifice de la me gauche connu sous le nom de c palais des Thermes. • U cite le passage rappelé plus haut du Misopogon, dans lequel Julien dit que Lntèce est située au milieu du fleuve, et reliée à sei rires par deai ponts de bois. D'où M. Jullian conclut qae le César derait aroir son palais dans la Cité, à la pointe occidentale de Tile, où des subslructions antiques furent en effet trouvées. — Ses arguments ne m'ont point convaincu. En premier lieu, ils bouleversent les données acceptées jusque-là par Tarchéologie parisienne, <i*après lesquelles les substructions antiques existant à la pointe

parallèlement à celte voie, un aqueduc, qui amenait au palais l'eau des sources d'Ârcueil,profilait8es lignes élégantes. Tout à côté, la garnison avait sa caserne et son champ de manœuvres (1). L'amphithéâtre, le théâtre, s'élevaient un peu plus loin, snr les versants de la colline. Ce coin de la rive gauche, plein d'édifices et de verdure, avec la vue du fleuve et de l'île, et, par delà la Seine, la perspective lointaine de la colline de Montmartre, devait être fort agréable à habiter. Julien s'y plaisait beaucoup. Il loue la régularité du cours de la Seine, qui diminue ou grossit rarement, mais (ce qui nous étonne

de nie seraient du premier ou second siècle, époque où, de toute évidence, Paris ne possédait point de palais impérial. En second lieu, ils ne paraissent pas tenir un comple suffisant de l'important édifice de la rire gauche dans lequel la tradition reconnaît une parlle du palais : quel particulier aurait, au prix de travaux gigantesques, alimenté d'eau cet édifice par un aqueduc allant jusqu'aux sources d'Arcueil? En troisième lieu, ils me |)araissent méconnaître ce qu'il y a de vraisemblable à ce que le quartier officiel ait été, à Paris, séparéde la ville indigène, comme il l'était à Lyon : c'est ce qu'indiquent les monuments existant sur la rive gauche, amphithéâtre, théâtre, casernes, champ de Mars : la place du palais de César était bien parmi eux. Divers textes d'Ammien Marcellin semblent le mettre en rapport de Toisinage avec les casernements des troupes. Quand, au printemps de 361, les troupes qui firent Julien Auguste (voir plus bas, § IV) arrivèrent à Paris, celui-ci, raconte Ammien, invita les officiers â sa table, et, après ce repas, tous se retirèrent dans les casernes, m stativa solita recesseruiU (XX, 4). A deux reprises Ammien montre les soldats ameutés, qui sortent de leurs stativa pour chercher Julien au palatium (ilnd.) ; une fois, selon Zosime (III^ 9), dînant « dans le voisinage du palais, » ils se lèvent de table pour y courir, « tenant leurs verres â la main.» Tout ceci s'entend d'édifices rapprochés plutôt que d'un palais et d'un camp séparés par la largeur d'un fleuve et d'une vaste plaine, et reliés par un pont de bois dont Ammien parlerait probablement, s'il avait été si souvent franchi par la foule tumultueuse des soldats. — Remarquer, d'ailleurs, que Julien (Misopogon, p. 438t ne dit pas qu'il habitait c à Lutèce ; » prise à la lettre, l'expression qu*il emploie, ircpi n^v ^iXrp^ AovxctCav signifie plutôt « auprès de la chère Lutèce, » et convient tout à fait au quartier romain établi sur la rive gauche, en face de l'Ile contenant la ville gauloise. (1) StatiTa; campus. Ammien Marcellin, XX, 4, 5.

444 JULIEi A PARIS.

davantage) il vante en même temps la limpidité et la •alubrité de son ean^ aussi pore (ja^agréable à boire (i). lie climat tempéré, la douceur des hivers, le ravissent: lui qui, enfant, s'était amusé à plan ter des vignes dans •on domaine de Bithynie (2), voyait avec intérêt les vignes excellentes qui garnissaient les plaines et les coteaux aux environs de « sa chère Lutèce (3), » et les tiguiers que des jardiniers industrieux parvenaient à y élever, en les abritant des gelées par des paillassons (i). Julien passa à Lutèce les premiers mois de 358, et, depuis lors, y fit sa résidence habituelle toutes les fois que les nécessités militaires lui permirent de prendre quelque repos. Il y séjourna pendant l'hiver de 358-359, pendant la seconde moitié de 359 et la première de 360. Il y menait, nous dit-on, la vie d'un philosophe. Tout le temps qu'il pouvait dérober aux affaires de l'État était employé à l'étude. 11 consacrait de longues heures aux recherches philosophiques. Il continuait à cultiver aussi

(1) JuWen.Misopogon; Uertlein, p. 438.

(2) Id., Ep, 46. Voir plus haut, p. 2GJ.

(3) Tt)v 9iXtiv AovxfTtav. Misopogon; Hertlein, p. 438.

(4) Ibid, •— M. Liltré Tait, à propos de la description de Lutèce par Julien, ces réflexions : « Pour ceux qui s'occupent des changements que les climats peuvent subir dans le cours des siècles, je remarquerai que U Seine, ne débordant pas plus alors qu'aujourd'hui, montre que la pente et les pluies n*ont pas sensiblement varié ; que la vigne, cultivée aujourd'hui comme alors, exclut une température plus froide, sans, U est vrai, en exclure une plus chaude; mais qu'à son tour cette température plus chaude est exclue par la culture du figuier qui y est l'objet d'an art, et qui exige que pendant l'hiver on enveloppe l'arbre d'une coarerture de paille ou de tout autre moyen protecteur. C'est encore la pratique dont on use dans les environs de Paris pour faire passer l'hiver aux figuiers, soit qu'on les empaille, soit que, comme à Argentenil, on les coache par terre. Ces circonstances combinées prouvent que, depuis quinze cents ans, le climat de Paris ne s'est ni refroidi ni échauffé. > Études sur les Barbares et le moyen âge^ p. 109.

la rhétorique : plusieurs des discours conservés dans ses Œuvres ont été composés pendant les loisirs de Lutèce. On nous dit même qu'il s'exerçait à faire des vers : mais probablement y réussit-il assez mal, car le recueil de ses écrits ne nous a conservé, en fait de poésie, que quelques pièces insignifiantes (1). Ce qui est plus intéressant, c'est d'apprendre que Julien se livra assidûment aux travaux historiques, étudiant avec soin « Thistoire romaine et celle des nations étrangères (2) ; » occupation digne d'un prince, mais dont ses écrits ont gardé peu de traces, car (nous l'avons déjà remarqué) les allusions à l'histoire romaine y sont fort rares. Il apprit même, ajoute Âmmien, à parler le latin avec une correction suffisante (3) ; ce qui confirme ce que nous avons dit plus haut d'une des principales lacunes de son éducation {k). Une partie de ses nuits était employée à ces diverses études : après un court sommeil, pris sur un tapis ou un matelas étendu à terre, avec une peau de bête pour couverture (5), il se levait et se mettait au travail, à la lueur de cette petite lampe qui, dit Âmmien, aurait pu rendre de lui un si bon témoignage (6). Ces heures de recueillement nocturne se partageaient entre les af-

(1) Une seule a quelque intérêt archéologique : c'est la description d'un orgue. Les autres sont une épigramme sur la bière, que Julien n'aime pas, une énigme à propos d'un équilibriste, une sorte de charade sur un rers d'Homère, et un tercet sur l'hippocentanre (Uertiein, p. 61 1-612).

(2) « Nostrarum externarumque rerum historiam multiformem. » Ammien Marcellin, XVI, 5.

(3) < Super his aderat latine quoque disserenti sufBciens sermo. » Ammien Marceliln, XVI, 5. — Libanius (bien mauvais juge en ceci) dit qu'il avait une connaissance très grande, oOx ôXîyv), du latin (Epitaphios).

(4) Voir plus haut, p. 276.

(5) Ammien Ifarcellin, XVI, b.Misopogon; Hertlein, p. 438.

(6) Ammien Ifarcellin, XXV, 4.

faires publiques et « les Muses, » c'est-à-dire probablement la philosophie, Thistoire ou les lettres ; car on ne peut se représenter Julien passant une partie des nuits à composer laborieusement des vers médiocres.

De son palais de Lutèce, la pensée de Julien se reportait quelquefois vers les lieux où s*était écoulée sa jeunesse studieuse, vers les villes de TÂsie Mineure, et surtout vers Athènes. C'est peut-être à deux de ses anciens camarades de cette ville que fut envoyée de Gaule une lettre où respire, avec une ardeur passionnée, Tamour des lettres et de la philosophie. Elle est adressée à Eumène et à Pharianus, personnages d'ailleurs inconnus. « Si quelqu'un, — écrit le jeune César, — vous a persuadés qu'il est pour l'homme un bonheur plus doux et plus solide que de philosopher à son aise et sans trouble, il vous a trompés et s'est trompé. Mais si votre ancienne ardeur ne s'est pas éteinte comme une flamme trop vive, je vous estime heureux. Quatre ans et troismois se sont écoulés depuis que nous sommes séparés. Je verrais avec plaisir quels ont été vos progrès durant cet intervalle. Pour ma part, c'est merveille que je parle grec, tant je me suis barbarisé dans ces contrées. Ne dédaignez pas la littérature, ne négligez pas la rhétorique, et occupez-vous de poésie. Cependant étudiez surtout les sciences. Le grand travail, c'est l'étude des dogmes d'Aristote et de Platon : c'est l'œuvre par excellence, c'est la base, le fondement, l'édifice et la toiture. Le reste n'est que hors d'oeuvre (1)... » C'est probablemet encore de Lutèce que Julien, à deux reprises, écrit

(i) Ep. 55. — Si la séparation dont parle cette lettre est bien celle qae causa le départ de Julien, quittant Athènes en septembre 355, la date de la lettre, écrite quatre ans et trois mois plus tard, serait décembre 359.

au philosophe Prîscus, — peut-être celui qu'il avait eu Foccasion de rencontrer à Athènes (1). Une première fois, il le remercie de ses lettres, lui parle de deux de leurs amis communs, et fait allusion à une soudaine maladie dont il est encore convalescent (2). Une seconde fois, il lui offre de se servir de la poste impériale pour venir en Gaule. « Si tu veux visiter les côtes de rOcéan, tout, avec l'aide de Dieu, marchera selon les vœux, à moins que tu ne t'effraies de la rudesse des Gaulois et de l'hiver... Pour moi, je te jure par lauteur et le conservateur de tous mes biens que, si je désire vivre, c'est pour être utile à toi et à tous les vrais philosophes (3)... » Hais le voyage ne se fit pas. Priscus, qui était très circonspect, jugea peut-être que la puissance du César n'était pas encore assez bien assise, et que des rapports trop ostensibles avec lui auraient des inconvénients. Ce n'est que plus tard, tout à la fin de sa vie, que Julien aura la consolation de voir à sa cour le prudent platonicien.

Les habitudes austères de Julien ont été louées par les historiens, parles panégyristes, et (ce qui est moins heureux) par lui-même (4). Ses mœurs restèrent probable-

(1) Voir plus haut, p. 331.

(2) Julien, Ep. 44. — Hertlein rend arec raison (p. 548) à Priscus cette lettre qu'un manuscrit indiquait comme adressée k Libanius. — On aimera à trouver une allusion (la seule) aux c thermes » de Julien : « Ton épitre, écrit celui-ci à Priscus, m'est arrirée le jour où (après ma maladie) je prenais un bain pour la première fois. »

(3) Ep. 71. — Schwarz (p. 39) place cette lettre entre 356 et 859. Dans !'£>. 44 et dans ÏEp. 71, Jnlien parle avec prudence de a Diea; > dans une autre lettre au même philosophe, écrite après qu'il fut devenu Auguste (Ep, 4*; Revista di Filologia, 1889, p. 305), il dira ouTertement « les dieux.»

(4) Voir tout le commencement du Misopogon.

ment irréprochables (1). Il aimait à citer ce mot d'un lyrique grec : « Le pinceau d'un habile artiste embellit un visage ; la pureté des mœurs est l'ornement de notre vie (2). » Sa sobriété était extrême : à la guerre, il se contentait de Tordinaire du soldat (3) : dans son palais de Lutèce, il ne prenait que les nourritures les plus simples : il corrigeait les menus que Const<ince, dans sa prévoyance minutieuse, avait réglés d'avance pour la table du César, et en excluait les mets délicats, tels que le faisan ou les tétines de truie, si recherchées des Romains (4). Julien, chez qui peu d'actions, même parmi les meilleures, étaient exemptes de vanité, mettait une véritable obstination à braver le froid. Lui-même a raconté, dans un écrit public, que pendant un hiver, i Lutèce, le froid était si vif que la Seine charriait d'éno^ mes glaçons, « pareils à des morceaux de marbre phrygien qui auraient roulé les uns sur les autres. » Le fleuve était sur le point de se prendre entre les deux rives. Cependant, c( devenu plus dur que jamais, » Julien défendit

'1) On a parfois interprété dans un sens defayorable des passages des lettres 40 et 67. Il y est parlé, à deux reprises, da a nourricier de ses enfants, » toû tpoçéox tûv é|iocuToi) icatStcDv (Hertlein, p. 539 et 591). Comme Julien n'eut pas d'enfants de son mariage «Tec Hélène, et ne «e remaria pas après être devenu veuf, il s'agirait ici d'enfants nés hors mariage. Tillemont (Hist. des empereurs, t. IV, p. 558) admet cette explication. Beaucoup de commentateurs (La Bleterie, Jondot, Tourlet, Heyler, Talbot, Wordswoslh) se montrent très perplexes. Largajolli (Délia poli" lica religiosa di Juliano, p. 57) roit dans la phrase citée une interpolation de copistes ignorants on malTeillants. La question ne peut plus être posée, car Schwarz {De vita et scriptis Juliani imperaioris, p. 2J-Î7) et Cumont {Sur VauthenticUé de quelques lettres de Julien, p. 5-19) ont démontré que les six lettres à Jamblique, dont fait partie VEp. 40, et la lettre à Sopater, portant le n* 67, ne sont pas de Julien.

(2) Ammien Marcellin, XXV, 4.

(3) Ibid,

(4) Ammien Marcellin, XXV, 5; JuUen, Misopogon (Hertiein, p. 427).

d'allumer du feu dans« la cheminée wdesa chambre (1). Le moment arriva où le froid devint tout à fait insupportable. Il permit alors à ses domestiques de chaufler Tappartement; mais de peur qu*une chaleur trop vive ne fit sortir rhumidité des murs, il voulut qu'on apportât seulement un réchaud, avec quelques charbons ardents. Cela lui porta si fort à la tète, qu'il s'endormit d'un lourd sommeil, et fut à moitié asphyxié. « On m'enleva, raconte Julien, les médecins m'engagèrent à rejeter la nourriture que j'avais prise. Il n'y en avait pas beaucoup, par Jupiter! je la rendis, et me sentis si soulagé, qu'après une nuit tranquille je pus le lendemain me remettre aux affaires (2). »

Parmi les « affaires » qui occupaient Julien durant ses séjours à Lutèce, la plus importante était l'administration financière des Gaules. Tout a été dit sur la tyrannie fiscale de l'Empire, écrasant non seulement le contribuable, mais l'intermédiaire forcé, qui était le curiale, et tarissant, le plus souvent sans un réel profit pour l'État, toutes les sources de la richesse privée. Une grande partie des sommes arrachées par l'impôt à la misère du peuple passait aux mains de serviteurs ou de favoris, ou se perdait dans les prodigalités d'un luxe stérile, comme un fleuve détourné de son lit, et enlevé aux campagnes

(1) Julien dit que a la plupart des maisons, » à Lutèce, étaient chauffées « par des cheminées, » Oic6 taU xa(jitvotc. Il est difficile de croire qu'il n'y eût point, dans le palais de cette Tille, un hypocauste ou calori- ^re, comme on en trouve dans beaucoup d'habitations privées du nord de la Gaule (voir Cochet, la Seine-Inférieure historique et archéologique, p. 33, 190,232, 431, 474, 475, 481). Julien cependant semble ne parler ici quede cheminées ordinaires. Sur les cheminées des maisons romaines, voir mes £<u des d'histoire et d'archéologie, p, 181.

(2) Misopogon; Hertiein, p. 440.

JVLiBif l'apostat. — I. 29

450 JCUEN A PABIS.

dont il entretenait la fertilité, poor aller se perdre due les sables. En Gaule, pays surtout agricole, Timp^tle plus lourd était la contribution ou capitation foncièK. Elle s'élevait, au conunencement du rè^e de Julien, à vingt-cinq aurei par unité cadastrale (1). Mais, porté même à cet excès, Timpôt, dont une partie probable ment se perdait en route, ne suffisait pas à assurer le budget de la Gaule. Pour couvrir les dépenses militaires (2), le préfet du prétoire avait coutame d'y joindre une taxe additionnelle (3). Julien, qui savait que 111lyrie avait été complètement ruinée par ce procédé fiscal (i), s'opposa avec énergie ice q[ue, sous songoavernement, il fût appliqué en Gaule. « Certainement, dit-il, Florentins corrigera son projet, qui est trop injuste (5;. » Le préfet, cependant, insista, se déclarant responsable envers Constance de la somme demandée. Julien essaya de le persuader, refit lui-même les calculs, et lui démontra que la contribution principale était plos que suffisante pour tous les besoins (6). Florentius ne se tint pas pour battu, a 11 agit. Dieu m'en est témoin, écrit Julien, comme un tyran un peu modéré n'eût osé le faire, et cela tout près de moi (7). » Le préfet, en effet, après

^1) Amiiiien Marcellm, XVI, 5. Somine éaorme, si Vam se sooTieat qa*»a temps de Dioclèlien U moyenne de Vaureus donnait poor celle pièce une Taleur en poids de 17 fr. 78, et si l'on lient comple do pooYoîr. plus grand qne de nos jours, qu'araient les inétaax précieox dans raaliqaitf. A'oirF. Lenormanf, art. i4 m rem, dans Dict. des antiquUés, L I, p. ses*

(2) « Commetlos. » Ammien Marcellin, XVII, S. Voir G. Ilomberl, art Commeaius, dans Dict. des antiquitéSy 1. 1, 2* partie, p. ii02.

(3j « Indictionale aosmentum. • Ammien Marcellin. XVII 3.

(4) Ibid,

(5) Julien, Ep. 17.

(6; Ammien Marcellin, XVU. 3.

(7) Julien, Ep, 17.

un assez longtemps, présenta de nouveau à Julien un projet de rôles supplémentaires (1). « Dans cet état de choses, écrit celui-ci, quel parti devait prendre un disciple zélé de Platon et d'Aristote? Laisser sans rien dire des malheureux en proie à des brigands, ou bien les défendre de tout mon pouvoir, au moment où ils allaient exhaler le chant du cygne, grâce aux intrigues criminelles de ces pervers (2)? » Abandonner leur défense serait, à ses yeux, aussi coupable que, pour un tribun militaire, déserter son poste devant Tennemi. « Si j'en dois souffrir, j'aurai mis au moins ma conscience en repos (3). » Julien repoussa donc le nouveau projet de Florentius, et, dans un moment d'irritation, prit le papier, et le jeta à terre (4). Le préfet se plaignit à Constance de ce manque d'égards. Constance envoya à Julien une lettre de blâme. Celui-ci répondit avec fermeté : « Il y a lieu de se réjouir si le provincial, pillé de toutes parts, peut acquitter néanmoins l'impôt régulier; mais il ne faut pas lui demander de supplément, car aucun supplice ne pourrait obtenir davantage de gens déjà réduits à la misère (5). » Le César eut gain de cause : aucune taxe additionnelle ne fut plus exigée des Gaules. 11 obtint môme de lever en son propre nom les contributions de la Seconde Belgique, ruinée par les incursions des Francs et le passage continuel des troupes romaines. On n'y vit point paraître les agents ordinaires du fisc : l'impôt, demandé au nom de Julien,

(1) Ammlen Marcellin, XVII, 3.

(2) Julien, Ep, 17.

(3) Jbid.

(4) Ammien Marcellin, XVII, 3.

(5) Ibid.

rentra régulièrement : sans sommations, sans exactioiis. il fut versé par le contribuable avant même le tenue fixé (1). Du reste. Julien se garda d'accorder, comme Tavait fait naguère Constantin, aucune remise : les ttmises d'impôt (2), disait-il, profitent surtout aux riches (3). Par ce mélange de douceur et d'équité, le César parvint à soulager efficacement les contribuables gaulois. « Ce fut pour eux comme le soleil succédant aux ténèbres {k). » Quand Julien quitta la Gaule, la contribution foncière était tombée de vingt-cinq aurei à sept, sans que les services publics fussent moins assurés (Sî. On pourrait croire que ce récit, fait par la plume amie d'Âmmien Harcellin, contient quelque exagération dam la louange. Cela serait d'autant plus vraisemblable, que nous verrons Julien, devenu Auguste, s*inspirer en Asie de principes tout contraires à ceux qui dirigèrent son administration en Gaule. Â Antiocbe, il commettra de

(1) Ibid,

(2) « Indalgenti». »

(3) Ammien Marcellin, XVI, 6.

(4) Ibid.

(5) <i Pro capitibas singulis tribnti Domine ricenos qainos aareos repeiH flagitari; discedens vero, septenos tantum. » ibid. — «Ce qa'on appishit caputy Jitgum ou millena était l'unité cadastrale, c'est-à-dire la ralear

de 1.000 aurei en fonds de terre. Perjuga singula seusingulas rnUUnas.., per jugum vel millenos singulos, Novelles de Majorien, vn, 1(. Cf. NoTellesde Valentinien III, ▼, 4 : Septem solidis per willenas.U terme millena se trouve encore, arec la même signification, dans nue lettre de Cassiodore, II, 37.Eumène, Gratiarum aclio^ 5 : SepiemmilU* capilum remisisii, quintam partent nostrorum censuum, > Fustel de C.)u langes, Histoire des institutions politiques de Vancienne France, 1. 1, p. 174, note 3. — LaNo?elle de Valentinlen III, citée plus liant, mootR qu'au milieu du cinquième siècle le tanx de 7 pour mille était demeoré le taux normal (cf. Duruy, Histoire des Romains, l. VII, p. 274, note I). Probablement l'était-il longtemps auparavant, et Jallen n'aura fait qœ ramènera l'état normal l'impôt foncier démesurément enflé sous Constaoee.

JUUEN A PARIS. 453

véritables absurdités économiques. Il lui arrivera, en Orient, d'accorder ces remises d'arriéré qu'il considérait en Occident comme inutiles aux pauvres et profitables aux seuls riches. Hais tous ceux qui ont étudié le caractère de Julien et observé de près sa courte carrière, reconnaîtront qu'il est peu d'hommes à qui l'exercice du pouvoir absolu ait été plus funeste. Beaucoup de parties, dans le César, sont dignes d'admiration : peu d'actes de l'Auguste paraîtront exempts de blâme. Â la première phase de la carrière de Julien appartiennent les sages mesures que nous avons racontées. Pour elles, l'éloge est unanime, et les écrivains chrétiens en parlent presque du même ton qu'Âmmien Marcellin ou que Libanius. Saint Grégoire de Nazianze approuve Julien d'avoir, « en allégeant les impôts, » procuré à son peuple c< une courte et passagère félicité (1). » Saint Âmbroise, rappelant que Valentinien II refusa toujours d'augmenter les contributions de ses sujets, et disait à ceux qui l'en pressaient : « Ils ont peine à payer ce qu'ils doivent : comment acquitteraient-ils des taxes nouvelles? » ajoute : c< Les provinciaux avaient déjà loué cette conduite dans Ju- Uen (2). »

Saint Grégoire félicite encore Julien du soin avec lequel il choisissait les magistrats et rendait lui-même la justice (3). C'est ce que dit avec plus de détail Âmmien Marcellin. Julien ne souffrait pas de juges prévaricateurs (4). Lui-môme siégeait dans les causes importantes. Diverses anecdotes semblent indiquer qu'il incli-

(1) Saint Grégoire de Nazianze, Oratio IV, 75.

(2) Saint Ambroise, De obitu Valentiniani.

(3) Saint Grégoire de Nazianze, /. c, (ij Am:niea Marcellin, WIU, 1.

4M JCUEN A PARIS.

nait vers la clémence plutôt que vers la sévérité. Une fille avait été enlevée : il condamna le ravisseur à Texil. Les parents se plaignirent qu'il n'eilt point prononcé la peine de mort, a Un empereur, répondit-il, doit ioi]goars préférer la loi la plus douce (1). » Devant lui, en audience publique, était un jour accusé de vol ou de concussion Nunicrius, ancien gouverneur de la Narbonnaise. Celui-ci niait avec énergie : toute preuve manquait. L*avocat de Taccusation, Delpbidius, s'écria avec emportement : « Qui donc, glorieux César, sera maintenant jugé coupable, s il suffit de nier pour paraître innocent? — Et qui donc sera innocent, répondit Julien, s'il suffit d^ètre accusé pour paraître coupable (2)? » Un jour, partant pour une expédition militaire, Julien reçut les plaintes de plusieurs de ses sujets. Il renvoya les plaignants aux gouverneurs de leurs provinces respectives. Revenu à Lutèce, il s'informa des suites qu avaient eues leurs réclamations. Quant il eut appris que des peines sévères avaient été prononcées contre ceux dont ils se plaignaient, il révisa les jugements et atténua les peines (3). L'indulgence de Julienne dégénérait cependant pas en faiblesse. Un gouverneur avait été accusé de péculat, et traduit par un particulier devant le tribunal du préfet du prétoire. Celui-ci, qui ne voulait pas le condamner, le renvoya à Julien, dans Tespoir de lui procurer un acquittement plus éclatant. Julien voulut d'abord que le préfet du prétoire retint la cause, puis, sur les instances de celui-ci, consentit à la juger. Il prononça une condamnation sé-

(1) Ammien Marcellin, XVI, 5.

(2) Ammien Marcellin, XVI II, 1 : Zonare, Ann., Xlll. (3} Ammien Matccilin, XVl, 5.

JUUKN A PARIS. 455

vère, au grand mécontentement de Florentins (1). Julien n*aimait pas, ajoute-t-on, les employés de la police. Quelques-uns de ceux-ci ayant été introduits dans le « consistoire » impérial où une somme d'argent devait leur être remise, Tun des « agents *> étendit les deux mains au lieu de présenter, comme Teût voulu Fétiquetle, un pan de sa chlamyde : « Ces gens-là, dit tout haut Julien, sont plus habitués à prendre qu'à recevoir (2). » Le propos, pour pifjuant qu'il fût, n'était peut-être pas très opportun, car un souverain gagne peu à ridiculiser ceux qu'il emploie ; mais Julien était léger et inconsidéré en paroles, nous dit Ammien Marcellin (3). L'historien ajoute qu*il avait un amour immodéré de la popularité, et cherchait à gagner par de petits moyens les applaudissements du vulgaire (4-) : des épigrammes contre sa propre police devaient amener à coup sûr ce résultat. £n nommant plus haut les principaux conseillers mis par Constance auprès de Julien (5), nous avons dit que Salluste semble avoir été le seul en qui le César ait eu confiance. « C'était, écrit-il, un ami fidèle, un défenseur dévoué, toujours prêt à partager mes dangers, sans calculer les siens (6). » Leurliaisonallajusqu'à la confidence

(l)LikNiniu8, EpUaphios; Reiske, t. 1, p. 549.

(2) « Inductis quadam soleinnitate agenlibus in rebas ut aurum acciperent... » Ammien Marcellin, XVI, 5. — Sur les agentes in rébus et le consistorium principis, voir le Dict. des antiquités, 1. 1, p. 132 et 1543; en particulier sur le consistorium à l'époque du Bas Empire, Cuq, le Conseil des empereurs, p. 463 et suir.

(3) « Levions ingenii... linguae fusioris et admodum rare silentis. » Ammien Marcellin, XXV, 4.

(4) « Vulgi plausibus laetns, laudum eUam ex minimis rébus intemperans appetitor, popularitaUs cupiditate cnm indignis loqui saepe adfec* tans. » Jbid.

(5) Voir plus haut, p. 377.

(6) Julien, Consolation à Salluste; Hertlein,p. 313.

la plus intime. « Mon souvenir, dit encore Julien, me retrace vivement et coup sur coup la communauté des peines que nous avons endurées ensemble, nos relatioDs simples et pures, nos entretiens pleins de franchise et de loyauté, nos communs efforts dans la pratique du bien, notre répugnance invariable et notre couragpe inflexible à regard des méchants, goûts qui nous rapprochaient sans cesse, n'ayant qu'un cœur, les niômes habitudes, inséparables amis (1 ). » Les intrigues d*un autre conseiller de Julien, Pentadius, aidé, à la cour de Constance, par le secrétaire Paul et par Gaudentius, obtinrent de l'empereur réloignemcnt de Salluste, dont la faveur auprès du César avait sans doute causé des jalousies (2). Constance, apparemment dans les premiers mois de 358, le manda près de lui en lUyrie, et lui donna un emploi enThrace (3), le remplaçant en Gaule par un nommé Lucien {k). Julien, à la fois affligé et froissé par le départ de son ami, trompa sa douleur en adressant au fonctionnaire déplacé une longue épltre, de ce genre faux que Sénèque avait jadis mis à la mode. Celui-ci avait écrit la Consolation à Marcia; iulicn employa ses loisirs à rédiger, dans son palais de Lutèce, la Consolation à Salluste. C'est une de ses compositions les plus artificielles et les plus fades. Quelques mots, que nous avons cités plus haut, montrent la sincérité de l'affection réciproque qui unissait Julien et Salluste. Quelques phrases expriment aussi

(i) Julien, Consolation à Salhiste, Herllein, p. 313.

(2) Ép. au sénat et au peuple d'Athènes; ibid., p. 363. — Libanius ajoute que le préfet du prétoire Florenlius trarailla à ce rappel de Salloste par des lettres calomnieuses envoyées à Constance. EpUaphios; Reiskc. t. I, p. 5iW.

(3) Consolation à Salluste; lier ileiUf p. 3î6.

(4J hp. au sénat et au peuple d'Athènes, ibid., p. 3Gi.

une confiance en la protection divine, qui semble partir d'un véritable sentiment reb'gieux, et que Ton croirait exprimée par une plume chrétienne : Julien, du reste, avec cette prudence qui ne Tabandonne jamais, ne parle encore que de « TÉtre suprême, » de « Dieu, » et se garde ici de toute expression mythologique (1). Mais tout le reste est un assemblage de formules construites selon les règles de la plus mauvaise rhétorique du iv*' siècle. Citations des poètes, des philosophes, allusions à Thistoire et à la fable, Hésiode, Homère, Pythagore, Socrate, Platon, Scipion, Lélius, tout se rencontre, hormis le naturel et la simplicité. « Quels charmes trouver pour apaiser mon Âme troublée par la douleur? Devrons- nous imiter les accents de Zamolxis, ou reproduire les épodes magiques que Socrate apporta dans Athènes, et qu'il crut devoir employer pour le beau Charmide, afin de le guérir de son mal de tète? Ou bien, si nous ne pouvons mouvoir de si grands ressorts, fait pour de plus vastes scènes, de même qu^on ne saurait introduire de grosses machines sur un petit théâtre, recueillons Télite des faits anciens, comme les plus belles fleurs d'un pré richement émaillé, afin de nous réjouir Tàmc par des récits assaisonnés d'un peu de philosophie. C'est de la sorte, je pense, qu'aux mets trop doux on ajoute quelques ingrédients qui en déguisent la fadeur (2). » Et, pour conclure un aussi laborieux exorde, Julien cite, avant d'entrer en matière, ce vers de ÏOdysée : c Par quoi commencer? comment continuer? par quoi finir (3) ? » On entend d'ici le ton de tout le morceau. S'il ne s'y rencontrait, en bien petit

(1) Tci xpeÎTTw... ô Bîô;. Consolation à Sallusle; llertlein, p. 323.

(2) Consolation à Salluste; Hertieio, p. 31G.

(3) Odyssée, IX, 14.

458 JLUGN A PARIS.

nombre, quelques notes plus simples et plus toachantes, on serait tenté de dire de cette singulière élégie :

Ce n>si que jem de moU, qa'aflecUlion pure, Et ce n'est pas ainsi que parle Jn nature.

Il est probable que Julien ne regretta pas en Sallusie Tarai seulement. Tout porte à croire que leur union avait une autre cause. Salluste, à qui il dédiera plus tard son discours sur le Roi Soleil, semble avoir été dès lors soit païen déclaré, soit secrètement favorable à Tancienne religion. Comme les fonctiomiaires placés par Tempereur autour de Julien avaient été vraisemblablement choisis parmis les adversaires de Tidolàtrie, Salluste se trouvait ainsi former au milieu d'eux une exception, et être auprès du César un des représentants de l'opposition religieuse au gouvernement de Constance. Avec le bibliothécaire Evhémère, qui était paTen d'ancienne date (1), avec le médecin Oribase, qui semble avoir été dès cette époque gagné au culte des dieux (2), il faisait partie du petit groupe auquel Julien osait tout à fait ouvrir son cœur. « Désormais, écrit celui-ci après le départ de Salluste, je demeurerai seul, privé de nos libres causeries, car il n'y a plus personne avec qui je puisse converser de même dans un aussi complet abandon (3). »

Julien eût craint certainement d'entretenir des rapports religieux avec les païens de Lutèce. A en juger, du reste, par les monuments qui nous sont parvenus de cette ville, le paganisme y était fort mélangé, et les

(l)Voirpliit baut,p. 376.

(2)JaUeB«£ji. 17.

(S) C^nMoUtUan à Salitute; Uertlein, p. 332.

dieux de la Grèce et de Rome s'y joignaient, dans les mêmes sanctuaires, aux dieux indigènes dont la politique romaine avait respecté ou favorisé le culte. Sur les diverses faces d\'iutels trouvés dans la cité, Esus, Cerunnos, le Tarvos Trigaranus, se rencontrent sculptés en compagnie de Jupiter, de Vulcain, des Dioscures (1). Ce syncrétisme barbare qui se retrouve, sous des formes et avec des noms divers, dans toute la Gaule, devait peu sourire à Julien. On le verra tout accepter des cultes les plus grossiers de TOrient, s'efforcer de réhabiliter leurs plus vilaines fables : mais il n'était probablement pas disposé à se conduire de même envers la mythologie celtique, dont la rudesse couvrait cependant moins d'impuretés. Ses écrits ne renferment aucune allusion aux dieux indigènes. César, qui a conquis la Gaule, parle d'eux, probablement avec bien des inexactitudes (2) ; la curiosité amusée du satirique Lucien s'en occupe (3) : Julien, qui administra pendant quatre ans les vastes contrées comprises entre l'Océan et le Hhin, ne semble pas s'être aperçu qu'une religion nationale y coexistait avec le culte romain, représentée soit par des personnages aux formes et aux attributs bizarres, soit par la multitude des divinités topiques. Il parle avec sympathie des mœurs simples et sévères des habitants de Lutèce (h) ; il déclare que les Gaulois honorent en Vénus la déesse des justes noces et en Bacchus le père des joies honnêtes (5) ; mais il ne désigne par leur nom aucun des

(1) Dcsjarditis, Géugr. liisL eladmin. de la Gaule romaine, t. HI, p. 265-270.

(2) Jules César, De Bello gallico, VI, 17.

(3) Lucien, Hercule, 1-6.

(4) Alisopogon; Hcrtlein, p. 440.

(5) Jbid., p. 464.

¥/» JIUC3I A PARIS.

i\\t'M\ autochtones. Le paganisme hellénique on asiatique <Ie Julien ne trouvait point à s'appuyer surlido- Uiirvt particulière au pays, on à se compléter en empruntant à celle-ci des traits orig-inaux. L*aini ou V correspondant des hiérophantes de I*Asie ne chercha jamais s'il y avait encore, dans la Gaule du iv' siècle, comme il y en avait en efTet, des représentants des fieil- \v.H familles druidiques (1). Julien qui, en dehors des rlioHCH de la guerre ou du gouvernement, était pea ()l)H(*rvateur (ses écrits en font foi), poursuivit en Gaule le rôve religieux commencé à Éphèse et à Athènes, sans y rien «jouter (2).

(Vost en seci*ot, dans lombre de son palais de Lutèce. c|U*il satisfaisait sa dévotion. Ammien Marcellin raconte •luo la pi*emi^iH) heure du jour y était consacrée. Quand Julien se levait, après le court sommeil de la nuit, il counuouv'ait )Kir ^^ prier eu cachette Vercure. que la thôoK^gio nous apprend être Tàme agile du monde et lo moteur des esprits ^3 . >» C'est un Uercure tout nêopUtouioien^ ne rappelant guère plus le Xercore homérique ou rom;Aiu que le Mercure gaulois oo germanique que Jales César et Tacite avaient cm dècoaTrir « i . Amuùou a outo ^juo Julien pratiquait 1a divinAti«>a sous sa

4«k^. •>«! j.i\ ài^-i .' >% <^«{iue«aDv JuQL .e caite parait « avoir et» mis

LA DÉLIVRANCE DV RlliN. 461

double forme, rharuspicine et Tart augurai (i). « Il ^ faisait, ajoute l'historien, ce que firent de tout temps ^ les adorateurs des dieux, » avec la connivence « d'un petit nombre de personnages, dépositaires de ses secrets (2). » Mais, pour tout autre que ces intimes confidents, Tapostasie du César, demeurait couverte d'un voile, et, comme autrefois, par crainte de Constance sans doute, mais aussi par ménagements pour l'opinion publique, il gardait les habitudes extérieures d'un chrétien (3).

Pendant son séjour à Lutéce, Julien ne s'occupa pas seulement de religion, de littérature, ou même de l'administration publique : il ne cessait de penser aux choses militaires. Les premiers mois de 358 furent par lui consacrés à méditer un grand dessein et à en préparer l'exécution.

Julien ne s'était pas laissé éblouir par les victoires de Tannée précédente. Il sentait que si elles avaient relevé la gloire du nom romain, elles ne pouvaient cependant procurer à la Gaule qu'un repos momentané. Son esprit prévoyant comprenait que cesluttes dedétail seraientsans fin, et renaîtraient d'elles-mêmes, si l'on ne parvenait à

(1) Il B*agU probablement ici de la divination par l'aspect du ciel et le Tol des oiseaui, car la partie de l'hanispicine consistant dans TinspecUon des entrailles des Tîctimes supposait des sacrifices, et Ton ne nous dit pas ^ue Julien en ait offert pendant son séjour en Gaule.

(2) « Utque omnes, nulio impediente, ad sui favorem illiceret, adhœrere coetui christiano itngebat, a quo jam pridcin occulte descirerat, arcanorum participibus paucis, haruspicinae auguriisque intentus, et cae- Icris quae deorum semper fecere cultores. » Ammicn Marccllin, XXl, 2.

(3) Ammien Marcellin, l, c.

délivrer de toute influence étrangère la ligne du Rhio, qui aux beaux temps de TEmpire servait de limite ila Germanie Inférieure et traversait par le milieu laGc^ manie Supérieure. Le grand fleuve avait une double nleur, économique et stratégique. C'est par lui que pénétrait directement jadis le blé importé de Bretagne en Germanie : maintenant, débarqué dans les ports gaulois. on était obligé de le convoyer péniblement et à grands frais par terre jusqu'aux villes encore occapées parles Romains en pays rhénan (1). Le Rhin avait servi surtout au ravitaillement des places fortes semées sur ses deux rives et aux mouvements de troupes d'une garnison à Tautre. En rendre de nouveau la navigation libre am embarcations romaines était le seul moyen de consolider les succès récents et de leur faire porter des fruits. Il fallait, coûte que coûte, refaire la t flotte de Germanie, » rétablir ses stations et ses escadres échelonnées depuis Tembouchure du fleuve jusqu*à Spire et même au delà ,î . Mais bien loin était le temps où Germaniens remontait TEms avec mille bateaux pour aller venger la défaite de Varus ^3). La classis germanica n*existait plus guère que de nom. Le peu de navires qui en restait pourrissait sans emploi sur quelque rivage \\). Presque enaucuQ point le parcours du fleuve n'était maintenant sans danger pour des vaisseaux romains. Vers remhouchure, ils devaient redouter les tribus franques qui. à plusieurs

>r Libaoiu^ EpitapMos: Reiskt*. t. I. p. M9.

02 < Ces »ta'.ion$ peavent élr« deteraîniSM ipptoxMaCîTnMat ptr Itt iKcriptiiMix fanerAir» oa k» brtqaes timbràs tUMiTêet daas les pty» làèfMu»; cr*. K. Fenvro, Iscrizi^mi e rictrtke mmmre imtmtrmm mlT •réi-

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UbftÙM. Ei^mpAiiJ4 . R«blu*. t. 1. ^ »4».

reprises, avaient envahi la Belgique, et y possédaient désormais une installation fixe. Les diverses nations allemandes menaçaient toujours le eours du Rhin, et si Julien avait fait sentir aux unes le poids de ses armes, d'autres se pressaient derrière elles, encore indomptées, et toujours prêtes à paraître au bord du fleuve pour intercepter le passage. Affranchir le Rhin était donc Tœuvre à tenter sans retard. Hais elle était ardue et multiple. La nécessité de l'accomplir se montrait évidente : ses difficultés paraissaient formidables.

Julien alla d'abord au plus pressé, en essayant de reconstituer matériellement la flotte. Il avait environ deux cents navires, ou débris de l'ancienne classis germanica, ou empruntés à Tautre flotte, la classis britannica (1). Ce chiffre nous parait énorme, mais ne doit pas faire illusion : ces navires étaient des barques, pontées ou non pontées (2), capables d'évoluer non seulement sur le Rhin, mais sur les rivières voisines (3). C'était trop peu pour atteindre le but que se proposait Julien. 11 fit construire en moins de dix mois quatre cents autres navires (4), et posséda ainsi le nombre d'embarcations jugé nécessaire pour occuper solidement le cours du Rhin.

(1) Voir plus haut, p. 390.

(2) Cf. Tacite, Ann.,\\, C.

(3) Ibid,, 23.

(4) '£|axooi(ov vriûv àvr.ysYOv aïo/.ov, &v xà; T(Tpaxo9ta( êv oOSè ôXoi; l&T)vl 8ixa vauicr,Yr,9à|ievo;. Julien, Ép. au sénat et au peuple d'Athènes (Hertiein, p. 360). Zosiinc, toujours porté à l'exagération, dit (lil, 5) que Julien construisit huit cents bateaux, àxtaxôdia. Le téinoignaKe de Julien, qui dit quatre cents, doit évidemment être préféré. Zosime donne de plus ce détail, qui peut être pris en considération : des bateaux plus grands que des chaloupes, icÂoiot (xei^ova Xé(A6a>v. U ajoute, ce qui ne me paraît point sûr, que ces bateaux furent construits avec le bois des forêts Toisines du Rhin, ix tûv nept tôv icoTa(i.6v OXûv ouvftYaYÙv, et de là envoyés en Bretagne.

Hais avoir les navires, et les tenir sous sa maio, partie à Boulogne, partie en Bretagne (1), ne surfisait pas. Il fallait maintenant leur ouvrir le fleuve, et là gisait la grosse dirficulté. Julien avait soumis Tannée précédente les Alemansqui tenaient les deux rivesduRhin de Mayence à Strasbourg, entre la Moselle et la Meuse. Mais toute la région inférieure du fleuve, de Mayence à la mer, était encore pour la plus grande part au pouvoir de la barbarie, maîtresse d*en fermer Taccès aux navires romains. Le préfet du prétoire, Florentins, essaya de résoudre la question par des moyens pacifiques. Sans Taveu de Julien, il entra en pourparlers avec les Barbares, etolfrit d'acheter moyennant deux mille livres d'argent la libre entrée du Rhin (2). Constance, averti, ne désapprouva pas la négociation, et conseilla à Julien de la ratifier, « à moins qu*il ne trouvât la condition trop déshonorante (3). » Julien se montra révolté à la pensée de payer un tribut aux Germains {h) : probablement aussi compritil que le marché serait peu durable, et qu'une fois en possession de l'argent romain, les adversaires de TEmpire ne tarderaient pas à oublier leurs engagements. Il rompit donc toute négociation, et, résolu à prendre TofiPensive, il dressa son plan de campagne.

Il s'agissait d'une nouvelle guerre, qui, dans sa pensée, durerait cinq ou six mois (5), et aurait un double objet :

(t) lloL\LiùrfiiXz inà Tf,; BpeTaw(5o; vav;... Ép. au sénat et au peuple d'Athènes; Ilertlein. p. 360.

(2) Jbid.

(3) El [lii fcavTâTTaaiv ai^^6v (toi çocvciT). Ibid.

(4) a Comment (dit-il) la condition n'eùt-elle pis été déshonorante, paisqu'elle paraissait l'être à Constance, trop habitué à se sooinettre aux Barbares? » Ibid.

(5) Ammien Marcellin, XVI, 8.

d^abord, chasser les Francs de Belgique, ensuite passer sur l'autre rive pour y disperser les Alemans. C'étaient deux grands coups h frapper vite, sans laisser à Tennemî le temps de se reconnaître. Pour y parvenir, Julien voulut devancer l'époque habituelle des opérations militaires. Ordinairement, elles commençaient, pour les années de la Gaule, au mois de juillet. La moisson était alors terminée dans les régions du sud-ouest, et les troupes complètement approvisionnées de blé pour toute la durée de la campagne (1). Mais Julien ne pouvait attendre jusque-là. Il emprunta aux magasins des diverses garnisons une provision de biscuit (2) pour vingt jours, que les soldats emportèrent dans leurs sacs. L'armée se mit en marche dès le mois de mai.

Sur la nouvelle de l'expédition, les Saliens établis en Toxandric, c'est-à-dire dans la plaine de la rive gauche du Rhin, entre les bouches de ce fleuve et la Meuse, envoyèrent au-devant de Julien. Leurs députés devaient le supplier de ne point les chasser des terres qu'ils occupaient depuis deux générations, et de les considérer comme des alliés et des vassaux (3). Les mouvements de Julien avaient été si rapides, que les envoyés francs le rencontrèrent à Tongres (4), alors qu'ils le croyaient en-

Ci) Jbid,

(2) « Buccellalum. » Jbid,

(3) lift avaient déjà été réduits à une sorte de vassalité par Constant, en 341, si Ton en croit Libanius(^ajt/ici<4; Reiske, t. III, p. 318). M. Kurlh (C/orti, 2* éd., t. I« p. 84) pense que le prétendu succcs de Constant consista simplement à leur abandonner la Toxandrie, à charge par eux de fournir des recrues aux armées romaines.

(4) Tongres, dans le Limbourg belge. Une voie militaire, qui traversait la Meuse en deux endroits (à Mézières et à Liège), conduisait de Reims à Tongres. Sur l'importance de cette ville à l'époque romaine, voir J. Demarteau, l'Àrdenne belgo-romaine, 1904, p. 56-71.

JULIEN l'apostat. — I. 30

coreà Paris. Le César leur fit une réponse évasivcetles renvoya : mais en même temps, « agile comme la foudre (1), il tomba, avec une partie de ses troapes, sur leur pays, tandis que le reste de rannée, sous la conduite de Sévère, suivait les bords, de la Meuse. Surpris, déconcertés, les Saliens firent à peine une ombre de résistance, et presque aussitôt se soumirent. En considération de leur prompte obéissance, et de leur possession déjà longue, Julien ne les expulsa pas : il se contenta d'enrôler parmi les auxiliaires romains une partie de leurs guerriers, et d*en former ces corps de Saliens que cite la Notitia Dignitatum (2). Mais il se porta aussitôt vers las Chamaves, autre tribu franque qui de la Batavie avait récenmient envahi, sur la rive gauche du Rhin, les terres les plus voisines de son embouchure, et « rendait impossible, dit un contemporain, tout envoi de vivits de rile Britannique aux cantonnements romains (3). » Ceux-ci étaient des intrus, dont le temps n^avait pu légitimer rétablissement en terre d'Empire, et à qui Tonne pouvait laisser plus longtemps la clef du Rhin. Aussi, malgré leui*s supplications, Julien leur fit-il une guerre sans merci. Les Barbares n'éprouvaient ordinairement aucune répugnance à tourner leurs armes les uns contre les autres. Les armées romaines étaient pleines de Francs, d'Alemans ou de Saxons, que nul scrupule n'empêcha jamais de combattre leurs frères. Julien forma sur le

(1) a Tamquam fulminis lurbo. » Ibid. — 'Aorpà^Mi;. Libanius, f'pi/aphios; Reiske, l. I, p. 547.

(2) En Orient et en Occident, parmi les auxiliaires palatins.

(3) Xaixàgwv Yàp ut^, 6ouXo|uv»v, à^uvatov ion ti^v t^ Bp£T«vvixi|; vnsotf aiTOTcofAtceCav in\ xà P(i>(Mi7xà ^poupia ticaté\kntfftat. Eanape, ContinuuHan de l' Histoire de Dexippe, fragin. 12; Mûllcr, Fragm. hisL grec. t. IV.

champ de petites troupes de Salions, qu*ll mit sous les ordres d'an aventurier, lui-même d'origine barbare, nommé Charrîetton, une sorte de géant, moitié brigand, moitié soldat, « dont Tàme avait quelque chose d'une bête féroce (1). » Ces irréguliers firent beaucoup de mal «aux Chamaves, attaqués par eux pendant la nuit, et combattus de jour par les troupes régulières. La tribu, refoulée de toutes parts, finit par repasser le Rhin, et de là, craignant d'être poursuivie, demanda la paix. On raconte que le roi des Chamaves étant venu en personne l'implorer de Julien, celui-ci lui demanda son jeune fils en otage. Le roi répondit en pleurant que l'enfant avait péri pendant la guerre. Julien le fit alors paraître à ses yeux : il avait été fait prisonnier dans une des razzias opérées par les bandes de Charrietton. Julien le garda, en promettant de le bien traiter, accorda la paix, à condition que les Chamaves ne remettraient plus le pied sur le territoire romain, et enrôla encore parmi les auxiliaires les plus robustes et les plus braves de ces Barbares (2). Julien ne voulut pas quitter la Belgique sans rétablir, sur les bords de la Meuse , trois forts détruits par les Chamaves. Il y laissa une garnison, avec la plus grande partie de la provision de biscuit que portaient les soldats. Pour assurer désormais la subsistance de son armée, il comptait sur les moissons abandonnées par les Chamaves, et se proposait de les faire couper par des ouvriers militaires, comme l'année précédente les blés d'Alsace (3). Maisilse trouva que la moisson n'était pas mûre. L'armée

(1) Jbid., fr. 11.

(2) AmmicD Marccllin, XVII, 8; Jalien, Ép. au sénat et au peuple d'Athène$y Hertlein, p. 361; Eunape, Continuation de l'Histoire de Dexippe, fragm. 12; Zosime, III, 6-8.

(3) Voir pluft haut, p. 423.

souffrit bientôt de la disette. Le soldat commença i se mutiner. On appelait tout haut Julien de noms injurieux. Ce n'était plus le très heureux et victorieux César, mais l'asiatique, le petit Grec, le trompeur, Tincapable caché sous un masque de faux sage. <c Où nous entraînet-ils? disaient les mécontents. Hier, il fallait supporterles gelées et les neiges : aujourd'hui, nous voilà exposés à mourir de faim. Nous ne sommes point exigeants, cependant : nous ne demandons que notre vie, et nous ne réclamons point l'argent qu'on nous doit, bien que nous n en ayons ni touché ni vu depuis longtemps, traités comme si nous avions travaillé contre TÉtat, au lieu d affronter pour lui toutes les fatigues et tous les dangers (1)! »

Ainsi, du moins, Ammicn résume les plaintes des soldats, en- ajoutant que depuis l'arrivée de Julien en Gaule , ils n'avaient ni reçu de gratification extraordinaire, ni même touché régulièrement leur solde. L'historien raconte que les agents de Constance veillaient de si près à empêcher Julien de se rendre populaire par des distributions d'argent, qu'un jour, ayant donné quelque monnaie à un soldat qu'il avait appelé pour lui couper la barbe, le César fut dénoncé à Constance par le notaire Gaudentius (2). L'habituelle exactitude d'Ammien rend difficile de contester ces assertions (3) : cependant elles n'émanent plus d'un témoin oculaire, puisqu'il avait depuis 357 suivi Ursicin en Orient, et il se trouve qu'elles

(t) Aininieo Marcellin, XVU, 9.

(2) Ibid.

(3) Ammien y fait encore allusion dans le portrait d'ensemble qu'il (race de Julien après avoir raconté son règne : « Caesar adhuc, tine stipendio regeret militein feris oppositum gentibus« ot dudum est dictora. » XXV, 4.

s'accordent mal avec d'autres récits. Libanius (on s'en souvient) rapporte que Julien encourageait les soldats, en donnant une récompense en argent pour chaque tête coupée d'ennemi (1). Si le fait est vrai, le César avait donc à sa disposition les sommes nécessaires pour récompenser les actes de courage (2). On a vu d'ailleurs qu'il intervenait avec sollicitude dans toutes les questions relatives à Tadministration fiscale, et surveillait de très près la levée des impôts. 11 serait peu croyable qu'un aussi bon administrateur n'eût pas Irouvé les moyens d'&isurer à ses troupes le paiement à peu près régulier de leur solde. Le butin pris sur l'ennemi, et que nous savons avoir été quelquefois très abondant, eût pu, d'ailleurs, en bien des cas y suppléer. La disette où fut réduite l'armée, par une imprudente mesure de Julien, expliquerait suffisamment la mutinerie des soldats (3).

Ammien ne nous dit malheureusement pas comment Julien parvint à ramener ceux-ci à l'obéissance : il laisse voir seulement qu'il usa, pour y parvenir, de « toute es-

(1) Voir plas haut, p. 408.

(2) Salpice Sévère, Vita B. Martini, 3, dit que ftaint Martin, serrant dana Tarmée romaine, refusa sa part d'un donativum que c Julien César offrait aox troupes rassemblées à Worms. » Hais ce récit, rapproché d'autres circonstances de vie de Miint Martin, offre trop de difficultés chronologiques pour qu'on en puisse tirer un argument certain : voir Tillemont, Mémoire$j t. VI, p. 772-773, note m sur saint Martin ; Lecoy de La Marche, Saint Martin^ p. 6C3-666.

(3) J'ai dû exposer les raisons qui portent à douter des allégations d' Ammien sur la solde non payée aux soldats; mais il faut ajouter que Julien, écrivant en 360 à Constance, après son usurfiation, indiquera parmi les causes de mécontentement de l'armée des Gaules « l'absence d'aranceinent, » pour les officiers, et pour fous « le non paiement de la solde, » « nec annuum stipendium » (Ammien Marcellin, XX, 5). Dans sa Graiiarum aetio pro consulatu (362), Mamertin parle des fréquents retards de solde sous Constance, « milites saepe anteactis temporibus ludo habiti qui praesens stipendium n^gi tarent. »

pcce de flatteries (1). » L'armée consentit enfin à se remettre en route pour la seconde partie de la campagne. Il s'agissait de rentrer en Germanie. On passa le Rhin sur un pont de bateaux. Mais Sévère, qui commandaitrarantgarde, n'avait plus son zèle accoutumé. Malade, et sentant sa mort prochaine, il ne s'avançait qu'avec répugnance sur le sol ennemi. Au lieu d'encourager ses éclaireurs, il leur reprochait d'aller trop vite, et voulait les contraindre à déclarer qu*ils ne connaissaient pas le chemin. Heureusement, les Alemans ne se rendirent point compte de cet état d*esprit. Un de leurs rois, Snomaire, craignant d'être chassé du canton qu'il occupait, accourut au-devant de Julien, et, tombant à ses genoux, lui demanda la paix. Julien n^hésita pas à traiter. Il imposa à Suomaire Tobligation de rendre tous les Romains qu*il avait eu captivité, et de fournir des vivres à Tarmée.

Restait, dans un canton voisin^un autre chef, Hortaire, qui n avait point offert de soumissioo. Jal^n envoya contre lui des troupes commandées par Nestica, tribon des Scutaires, et par l'aventureux CharriettoB (à). Cn prisonnier allemand servait de guide. Lessoldats marchèrent difficilement, trouvant « selon la costume des Barbares, tactique naturelle de ces paysde forélSy les cbemms obstrués par des abattis de grands arbres. II Ealhrt tonmer ces retranchement» improvisés, et £ure de loiigs arcaits

t 4 Léo il j tajidrai tuatoitu. M« si*» fcfiiHtiarni min» psÊtn. • ,r: L 4aeiim bn^ud CtitfniKtiNi prit éiK servie» regs&pr iaax» ïttmet per «Irini^utf Gi'ninBi— «owjj^ ' H fitt t«É f«r ks Al^-

LA DÉLIVRANCE DU llUIN. 471

avant d arriver au pagus gouverné par Hortaire. Exaspérés par les obstacles qu'ils avaient rencontrés, les soldats ravagèrent tout, enlevant les troupeaux, faisant prisonniers les habitants, tuant ceux qui résistaient. A la vue de son pays dévasté et de ses villages en flammes, Hortaire demanda grÀce. Il jura de restituer tous les captifs romains. Hais il tint mal sa parole. Par ceux qu'il avait renvoyés libres, Julien apprit qu'un grand nombre d'autres demeuraient aux mains du Barbare. Indigné, le César déclara qu'il garderait en otage et rendrait responsables quatre des plus chers et des plus fidèles « compagnons » du roi (1). Celui-ci sollicita une entrevue. Prosterné devant Julien, il s'engagea à renvoyer tous les captifs, promit de fournir gratuitement le bois et les pierres nécessaires pour réparer les villes romaines de la région, mais ne put s'engager, comme Suomaire, à ravitailler les troupes : son pays avait été trop ravagé par elles : il n'y restait ni une tète de bétail, ni une gerbe de blé (2).

Ainsi les deux principaux chefs qui menaçaient à ce moment le cours du Rhin furent soumis et devinrent tributaires de Rome. Des milliers de captifs, qui, depuis plusieurs années, servaient chez les Barbares, et les suivaient dans leurs migrations, recouvrèrent la liberté.

(1) « Quatuor comités ejuft, quorum ope et fiJc maxime nitebatur. » Ammien Ifarcellin, XVU, 10. — Cf. Tacite, De mor. German., 13 : « GraJus quin eliam et ipse comilatus tiabet, judicio ejus, quem sectantur; magnaque et comitum aemulatio, quibiis primas apud principem tuum locus, et principum, coi plurimi et acerrimi comités Uaec dignitas, hae Tires, magno seinper eleclorum juvenum globo circumdari, in pace decus. In bello praesidium. »

(2) Ammien Marcellin, XVII, 10 ; Julien, Ép, au sénat et au peuple {^Athènes, Hertiein, p. 360; Libanius. Epilapkioi, Reiske, t. 1, p. 546; ZoBime, 111, 4-5.

Les cités démantelées des provinces rhénanes commencèrent à se relever : leurs caries diminuées par Tabsence de beaucoup de notables, prisonniers des Germains, purent se reconstituer : l'industrie retrouva les bras qui manquaient : il y eut, grâce au retour des captifs, de nombreux mariages : toutes les sources de la vie sociale se rouvrirent et des régions hier encore désolées prireot un air de fête (1). Entrant librement par Tembouchure du fleuve, d'où avaient fui les Chamaves, et descendant entre deux rives pacifiées, la flotte reconstruite par Julien apportait sans obstacle aux populations romaines de la Germanie les blés de Bretagne, et faisait flotter les enseignes impériales aux yeux des Germains réduits à rimpuissance.

Vers le mois de juillet (2) de Tannée suivante, Julien crut nécessaire d'affermir ces résultats par une nouvelle expédition sur le Rhin.

La première partie de la campagne consista dans une inspection minutieuse des villes dont la restauration avait été ordonnée, depuis Mayence jusqu'à l'embouchure du fleuve : Julien visita ainsi sept places, Doorenburg (3), Qualburg (fc), Xanten (5), Neuss (6), Bonn (7),

(1) Kal 6ovXsvtiQpia iè cir((Aic).aTo, xal tf,[uHy xal xéx^ai xal nopoi x^é[^à' Tcov r,v(avTO, xai OuyaTcpcov sxS^aet;, yxiA'n vébiv, xal àno&T)(uai, xoù iopxat, xal icavT]Yvptt; tl; x69|&ov tôv ipiKpovTtv fcvav. Libtniu8, Epitaphios ; Reiske, 1. 1, p. 548. Bien que tracé par un rhéteur, ce tableau a des apparences de vérité.

(2) • Anni tempore opportune. » Ammicn Marcellin, XVIII, 2. Cf. XVII, 8 : « julium mensem, unde sumunt gallicani prodnctus exordia. »

(3) Castra Herculis.

(4) Quadribiir^iuin.

(5)Tricennae.

(6) Novesiuiu.

(7j Donna.

LLSURPATION DE JULIEN. 473

Andernach (1), Bingen (2), activant et surveillant les travaux. Comme sa présence excitait le zèle de tous, les rois allemands exécutèrent les traités, en fournissant les matériaux promis, et les soldats des garnisons romaines se firent ingénieurs, charpentiers, maçons : non seulement les légionnaires, habitués à tous les travaux manuels, mais même les auxiliaires barbares, qui par nature y répugnaient, rivalisèrent d'ardeur : on vit de ces derniers traîner des poutres dépassant cinquante pieds de long, taillées dans les arbres géants des forêts germaniques. Julien fut rejoint, au cours de son inspection, par le préfet Florentins, qui amena de grands convois de vivres.

La seconde partie de la campagne eut un caractère moins pacifique. On avait remonté les bords du fleuve jusqu*à Mayence. Florentius et Lupicinus, qui avait remplacé, comme maître de la cavalerie, Sévère récemment décédé, pressaient Julien de faire passer ses troupes par le pont permanent construit sous Trajan en cet endroit. Julien refusa, car l'armée eût débouché dans les États de Suomaire, devenu lallié de Rome, et les dégâts inévitablement faits par le soldat auraient pu troubler une paix récente et toujours fragile. Ces précautions étaient d'autant plus nécessaires que d'autres rois allemands, qui n'avaient point pris part aux combats de l'année précédente, étaient accourus avec leurs contingents, et voulaient obliger Suomaire à empêcher par la force les Romains de passer le Rhin. Julien con^ tinua donc à remonter la rive gauche avec son armée,

(1) Anlurnacuin.

(2) Bingio.

jusqu'à un point jugé favorable pour y jeter un pont de bateaux. Mais, sur la rive opposée, les hordes germaniques suivaient le mouvement de ses troupes, et campaient la nuit en face du lieu où elles apercevaient les feux du camp romain. Julien tenta alors une diversion : il continua son mouvement au delà de Tendroit où il avait décidé de passer le fleuve : en même temps trois cents soldats, sous les ordres d'un tribun, furent embarqués sur quarante chaloupes, et de nuit, en silence, ayant réussi même à étoufler le bruit des rames, débarquèrent sur la rive droite. Ils manquèrent de surprendre au milieu d*un festin les chefs germains, qui ne durent leur salut qu'à la vitesse de leurs chevaux. Beaucoup de leurs serviteurs furent tués. Profitant du désordre et de TeAVoi causés par cette aventure, Julien revint en arrière, jeta un pont au lieu précédemment fixé, et passa. L'armée romaine traversa, sans y faire aucun dégât, le canton du roi Hortaire, avec lequel on avait traité lannée précédente; mais, arrivés en pays ennemi, les soldats y mirent tout à feu et à sang. On ravag^ea ainsi le territoire allemand jusqu'aux limites des Burgondes, vers les sources du Hein. Là Julien établit son camp.

Il y reçut la soumission de deux chefs allemands, les frères Marien et Hariobaude. Un autre prince allemand, Vadomaire, allié des Romains, mais qui, semble-t-il, n'avait point tenu tous ses engagements (1), vint aussi des environs de Bàle, où il résidait, trouver le César, apportant comme recommandation une lettre de Constance. Vadomaire s'était chargé des intérêts d'autres chefs, Urius, Ursicin et Vetralp, pour lesquels il deman-

(1) Cf. Eunape, Conlin, de l'HisL de Dexippe, fr. 13.

Jait aussi la paix. Julien consentit à traiter avec Harien et Hariobaude : il reçut amicalement Vadomaire, mais refusa d'épargner sur sa parole les trois chefs dont celui-ci s^était fait Tavocat. <t Les Barbares, dit-il, sont gens de peu de foi; nous partis, ils n'observeront pas les engagements pris par autrui en leur nom. » On continua de ravager le i)ays des clients de Vadomaire, jusqu'à ce que ceux-ci, voyant les moissons brûlées, les maisons en cendres, les habitants pris ou tués, eussent envoyé des ambassadeurs dûment accrédités demander grâce. La condition de tous les traités de paix fut la libération des prisonniers faits par les Barbares : de nombreux Romains furent encore rendus à la liberté.

Julien a résumé, avec un juste orgueil, les résultats des deux campagnes de 358 et de 359. « J'ai traversé trois fois le Rhin, et j'ai ramené d'au delà de ce fleuve vingt mille prisonniers repris sur les Barbares. Deux batailles et un siège m'ont mis en possession de mille hommes capables de servir et à la fleur de Tàge. J'ai envoyé à Constance quatre cohortes d'excellents fantassins, trois autres de plus ordinaires, et deux superbes escadrons de cavaliers. Je suis maître en ce moment, grâce aux dieux, de toutes les villes, et j'en pris alors plus de quarante (1). » Ceci est dit avec une simplicité et une brièveté vraiment impériales, qui contrastent avec le verbiage ordinaire de Julien. L'énergie militaire des actions a, par exception, passé ici dans le style. On croirait lire un fragment des Res gestae divi Auffusli, gravées par le premier empereur romain sur les murailles du temple d'Ancyre.

(1) Ép, auséfiat et au peuple d'Athènes; Hertiein, p. 360.

476 L'USURPATION DE JUUEN.

£V. — LHisiiriMition de Julien.

On se tromperait fort en croyant que d'anssi grands succès furent accueillis avec enthousiasme à la cour de Constance. La relation que Julien, conformément aux ordres qu'il avait reçus, envoya de sa campagne de 358 excita, dit Ammicn, des sentiments tout contraires. Probablement en fut-il de même Tannée suivante. Les gouvernements absolus sont comme les démocraties : ils aiment peu les généraux victorieux. Les courtisans crurent, cette fois encore, plaire au maître en rabaissant les victoires du César.

Peut-être des connaisseurs en art militaire, familiers en même temps avec Thistoire des anciennes guerres, eussent-ils pu, en effet, joindre à une admiration légitime quelques réserves. Comme Ta dit un historien moderne, « soit qu'Ammien Marcellin, qui est, sans comparaison aucune, la meilleure autorité pour tous ces temps, ne sache pas raconter nettement les opérations; soit que, ce qui parait plus vraisemblable, les opérations n'aient plus le caractère de Técole où s'étaient formés les légions et les généraux de la République, toujours est-il que, dans ces trois campagnes, on chercherait vainement rien qui soit comparable à celles de Jules César sur ce même terrain, à Faction méthodique des légions, au robtirpeditum, où résidait la précellcnce romaine, à la puissante discipline qui des corps armés faisait de redoutables engins de destruction, aux campements régubers qui, chaque soir, assuraient si bien le lendemain de l'armée. L'art de la guerre avait sensiblement baissé; elle était devenue moins savante et elle avait pris quelque chose

L'USURPATION DE JULIBN. 477

de rirrégularité des Barbares contre lesquels on com battait (1). »

Par un autre côté encore, la manière de combattre de Julien pouvait prêter à la critique. Quand on lit de près Animien Marcellin, et avec lui les autres historiens de Julien, on s*étonne de tout ce qui, dans ses campagnes, se commit de cruautés inutiles. Souvent le César refuse d'accepter la soumission de toute une peuplade d'Âlemans ou de Francs, afin de pouvoir en mettre à feu et à sangle territoire. Il est sans cesse question d'habitants égorgés et de villages livrés aux flammes. On brûle stupidement les moissons sur pied, au risque de nuire aux intérêts de Tarmée elle-même. Les soldais sont encouragés & ne faire de quartier à personne, s'il est vrai que pour chaque tète coupée on leur donne une gratification. Tous les excès reprochés aux envahisseurs germains, les Romains les leur rendent avec usure. Ils paraissent chercher avant tout à les frapper de terreur. Ils se conduisent avec eux, comme, hélas ! de tout temps et sous tous les cieux les civilisés se sont cru le droit de se conduire envers les Barbares. A des sauvages ils font une guerre de sauvages. Sans doute, Julien eût pu invoquer & Tappui de ces mœurs militaires d*innombrables précédents. Il ne faisait que suivre les exemples de ses prédécesseurs. Hais ceux-ci n'étaient pas des philosophes, et peut-être eût-il été digne d'un philosophe d'inaugurer une autre manière de combattre des hommes qui, après tout, n'étaient point réfractaires à la civilisation romaine.

Mais les adversaires de Julien à la cour de Constance fussent malaisément entrés dans cet ordre d'idées. Ce

(1) LiUré, Études sur les Barbares et le moyen âge, p. 83-84.

qu*ils contestaient en Julien était précisément ce qui] avait de moins contestable : son intelligence militaiit et son courage personnel. Raillant Taspect hirsate, dont aussi bien Julien avait eu jadis le tort de se fÛR gloire (1) : « Ce prétend a victorieux est un bouc, disaient- 1 ils, et non un homme. » Son amour de la retraite, de Téloquence, de Tétude, était tourné en ridicule : ils rappelaient « une taupe bavarde, un sing-e vêtu de poarpre, un Grec pédant. » Hais, ce qui était aussi absurde quodieux, ilsallaientjusqu'àraccuser de « lâcheté, » le traitant d' « homme timide, qui se tient à Tombre, et décore de belles paroles des actes insignifiants (2). »

Ammien prétend que Constance prenait plaisir à ces misérables plaisanteries. S*il agissait ainsi, il se montrait à la fois ingrat et injuste. Mais, à en croire Mamcryn^ d'autres ennemis que Julien avait à la cour employaient contre lui des moyens plus insidieux. Ceux-ci (qui jouaient, à la vérité, assez gros jeu) affectaient de le glorifier devant Constance. Aux efforts tentés pour rabaisser le César, ils répondaient en Texaltant, au contraire, outre mesure. Ils parlaient avec une admiration feinte de

(1) Mais qu'il n'offrit plus, tout le temps qu'il fut César. On se rappelle qu'à Milan « avant d'être reçu au palais comme membre de la faniilie )m[>ôriale, Julien avait été rasé (voir plus haut, p. 353). On a tu que, même pendant ses expéditions militaires, il se faisait couper la barbf ( « petenli ex usu gregario cuidam ut barbas detonderet; • Ammien Mar cellin, XVII, 9; voir plus haut, p. 468). Les médailles représentant Julien César le montrent toutes Imberbe (voir plus haut, p. 363). Ce n'est qu'après 361 que les médailles le représenteront avec de U barbe : quand, dans la dernière année de sa vie, il écrira le Misopogon, il aura repris tout à fuit l'aspect hirsute dont le raillaient par souvenir et par anticii»tlon les courtisans de 358. Sur ces variations, voir Babelon, V Iconographie monétaire de Julien V Apostat, V^T\%t 1903 ^extrait de U Bettte ntimti- ^»*otiq%ie.)

(2) Ammien Marcelliu, XVII, 11.

Tétat lamentable où il avait trouvé la Gaule, et de la sécurité qu'il lui avait rendue. Ils montraient les Germains abattus, les villes relevées, les captifs délivrés, le jeune prince passant « Télé au camp, Fhiver au tribunal (1). » C'était piquer Constance à Tendroit sensible, et ranimer contre Julien. Mais peut-être le sentiment de basse envie dont parle le panégyriste n'entrait-il pas, alors, seul en jeu (2). Constance pouvait avoir des raisons sérieuses de suivre d'un regard inquiet Teffet produit non seulement en Occident, mais encore parmi les populations païennes de rOrient, par la popularité croissante de Julien.

Les nouvelles arrivées de TOccident les agitaient. Dans ces milieux où la Gaule et la Germanie étaient considérées comme des contrées barbares, on se prenait pour elles d'un intérêt soudain . Les riverains de TOronte montraient une joie inattendue, en apprenant que le Rhin était de nouveau ouvert aux flottes romaines (3). Le parti de Topposition, que nous avons vu naguère près de se rallier autour de l'étudiant encore obscur de Nicomédie ou de Pergame (k), se réjouissait visiblement de l'autorité que gagnait chaque jour le César. En lui se concentraient

(1) Mamertin, Graiiarum actiopro consulatu,

(2) Peut-être tusii le sentiment d'envie était-il moinA fort qu*on ne le dit; inscription deSpoIète : « Reparatores urbii» atque urbium restitutores DD NN FI. Jul. Constantlus P. F. seinper Augufttus et Julianut nobilis- %imn% àc vie totHosissimus Caes. adttternam di?ini notninis propagationem thermas Spoletinas in prœleritum igné conaamptas sua largitate restiluerant. » Orelli, 1103. Remarquer que celte inscription est officielle, commémore une largesse impériale, se troure dans les États de Constance, et que cependant Tépithète victoriosissimus j eii donnée non à celui-ci, mais an césar Julien.

(3) Libanius, Monodla super Julianum; Reiske, 1. 1, p. 512.

(4) Voir plus haut, p. 316.

de plus en plus les espérances de ceux qui rêvaient un changement politique ou religieux. Ceux-ci « demandaient aux (lieux de mettre fin au fléau qui ruinait le monde — c'est-à-dire au règne de Constance — et de faire jouir le reste de la terre du bonheur des Gaulois (1). a Antioche, — dira plus tard Libanius, racontant à Julien lui-même les impressions de cette époque, — Antioche ne demandait sans doute pas publiquement aux dieux Tempire du monde pour toi; cela n'était pas permis : mais chacun, à part soi, ou dans les sociétés de ceux qui avaient les mêmes sentiments, ne cessait de supplier Jupiter de mettre fin à un état de choses où se consumait l'Empire (2). >» Il est peu probable que tel fût le vœu de tous les habitants d'Antioche, car la majorité, dans cette ville, était « dévouée au Christ et ù Constance (3), » et se montrera toujours peu favorable ù Julien; mais c'étaient au moins les sentiments de la petite et ardente minorité païenne au milieu de laquelle vivait Libanius.

Toujours prudent) Julien paraissait les ignorer. Il multipliait, au contraire, les preuves de loyalisme. Probablement exagérera-t-il beaucoup en disant plus tard aux Athéniens : «* Je prends ici Jupiter, ainsi que tous les dieux protecteurs des villes et des nations, pour témoins de mon dévouement et de ma fidélité envers le prince, à

(1) C'csl ce que Libanius dit d'Aristophane de Corinthe : 'Hret rs^à Tb>v Of (ôv icaùvai ixiv xè 961 tpov ti^v otxouiievrtv xà Se ra>.aT«dv à^oiOà xcivs itoiiiaai Tiî; y^iî- ^'*o Aristophane ; Uei8ke, t. I, p. 438.

(2) 'H 7cô).i; aûrr,... :wv6avo|uvTfî ^ou ta; icfpi 'Ptivov [Liya; xad vîxa;... êr.jioffia (ùv oùx rjO^aTO toï; 6fOî; orty ytvéaôoi ti^,v yf|V (où yàp i?f,v), xaô* iauiov II ëxacTTo; f, xaià 9V(i(AopCai; tûv raura ^ouXopif^cov alrovvrc; où Sic- XiTTov TÔv Ai's ta (i£v çOstpovra t^^v di&*/^|V Traùom. Libanius, Presbeuticos;. Rei>ke, t. I, p. 4G5.

(3) Julien, Misopogon; Uerllcin, p. 460.

L'USURPATION DE JULIKN. 48t

regard duquel je me suis montré comme je voudrais qu'un fils se conduisit avec moi (1). » Mais il est peutêtre dans le vrai, quand il ajoute : (c Je lui ai témoigné une déférence telle, que pas un des Césars n'en a fait voir aux empereurs qui l'ont précédé (2). » Une des marques de cette « déférence » fut l'empressement de Julien à mettre au service de Constance toutes les resources de sa rhétorique. Aux railleries dont les flatteurs de celuici poursuivaient le César lettré, il répondait en exaltant, dans de laborieuses compositions, les vertus de l'Auguste. C'était, apparemment, aussi spirituel qu'habile. Le second panégyrique de Constance, écrit pendant un des séjours de Julien à Lutèce, à une date qui semble flotter entre la fin de 358 et les premiers mois de 360, peut être ^ considéré comme un moyen ingénieux et honorable de désarmer les préventions dont il se sentait l'objet à la cour.

Ce second panégyrique n'est guère, quant aux idées et aux faits, que la répétition du premier; ce sont les mêmes divisions : famille et éducation de Constance, guerres civiles, guerres étrangères, avec peu de détails nouveaux, quelques traits seulement ajoutés çà et là aux récits de batailles, mais, en revanche, une plus grande incohérence de rédaction et de plan. Les allusions mythologiques et les citations d'Homère, à tout propos et hors de tout propos, font l'effet le plus étrange, mêlées aux récit d'événements contemporains, et forment, sur la trame unie et sobre de pages d'histoire, une bigarrure qui choque le goût moderne, comme elle eût choqué le

(1) Ep, au sénat et au peuple d'Athènes; HcrUein, p. 361.

(2) Ihid,

JULIEX l'apostat. — I 31

482 L'USURPATION DE JUUEN.

goût épuré et délicat des vrais anciens. C'est la mauvaise rhétorique grecque du quatrième siècle. Quelques points, cependant, méritent d'être signalés.

Il semble que Julien craigne moins de laisser voir désormais, bien que dans une ombre encore discrète, quelque chose de ses sentiments religieux. Ils sont, en apparence, assez compliqués. Telle page est d*un platonicien, presque d'un chrétien, et vraiment fort belle. Un Père de TÉglise n'eût pas désavoué ce qu'il dit de nos devoirs envers « cet Être pur de tout mélange avec un corps terrestre, que nous nommons Dieu. » Julien déclare qu'il y aurait « imprudence et folie à ne pas obéir à Dieu, dans la mesure de nos forces, si nous avons souci de la vertu. » Mais Tobéissance à Dieu ne suffit pas : « il faut aussi lui rendre le culte légitime, et ne pas négliger , rhommage dû à TÉtre suprême. Une piété profonde fait partie de la vertu, car la religion est fille de la j ustice (1). » Mais sur cet admirable déisme Julien, à la faveur des licences accordées aux rhéteurs, va greffer tout le polythéisme. « Ayons l'œil sur le roi des dieux, dont un vrai prince doit être l'organe et le ministre (2). Tout bien est venu et provient encore de ce divin auteur : il n'a point produit les maux, mais il les a bannis du ciel, et, quand il les a vus se répandre sur la terre, et s'attacher à la colonie d'âmes venue d'en haut, il a préposé, pour les juger et pour les détruire, ses fils et leurs descendants. Parmi ces fils, les uns sont les sauveurs et les protecteurs

(1) Julien, Oratio II; licrUein, p. 90.

(2) Dans un autre passage du même discours, il dit qu'un souverain a le devoir de ne pas mépriser le culte des dieux, oOx oXtY«opo; 6cpa:t£:a; 6eâ)v, et de vénérer les dieux protecteurs de la famille, xai 6fto-p(ovc Ocoù; aîÔo'jjiEvo; (Ilertiein, p. 110).

L'USURPATION DE JUUEN 483

du genre humain; les autres, des juges inexorables, qui infligent un châtiment sévère aux hommes vivants ou dégagés des liens du corps ; d'autres, exécuteurs des vengeances et bourreaux des condamnés, constituent la tribu des démons pervers et insensés (1). » La récompense promise au souverain qui par ses bienfaits aura mérité Tamour de ses peuples est toute païenne. « Les dieux devanceront les prières de ses sujets, et, tout en lui accordant d'abord les dons du ciel, ne le priveront pas des biens humains. Enfin, quand le destin l'aura fait descendre au mal et aux chances incurables de la vie, ils le recevront dans leurs chœurs et dans leurs festins, et répandront sa gloire parmi les mortels. Voilà les vérités que j'ed souvent entendues de la bouche des sages, et que me persuade la raison (2). »

Toute cette mythologie pouvait aisément passer pour la couleur poétique répandue sur un discours plein des souvenirs de l'antiquité. Cependant, on remarquera que les images de cette nature étaient absentes du premier panégyrique, maintenu avec un soin extrême dans les limites de la plus stricte neutralité religieuse (3). Il est visible pour nous que Julien, se sentant plus fort, mieux affermi dans son rôle de César, craint moins que par le^ passé de laisser deviner le fond intime de sa pensée, sauf à ménager dans les affirmations unitaires du déisme platonicien une justification facile des reproches que pourraient lui attirer ses effusions polythéistes. Sa dévotion et sa prudence se mettaient ainsi d'accord.

(1) Julien, Oratio II; Uerllein, p. 116,

(2) Ibid.y^. 118.

(3) Voir plus haut, p. 372-37i.

484 LUSURPATION DE JCJUEIf.

Sur un autre point encore, le ton s'est, en quelques années, assez sensiblement modifié. Bien que très sobre d'allusions à ses propres exploits (elles n'eussent point été agréables à Constance et aux gens de la cour), Julien, en louant son héros, laisse voir que lui-même n'est plus sans expérience de la guerre. Parlant des auxiliaires francs et germains qui servirent dans Tarmée de Hagnence, il déclare que « les peuples qui avoisinent la mer du Nord sont de rudes combattants et remportent en vigueur sur toutes les autres nations barbares : c'est un fait que je ne sais pas simplement par la renommée, dont la voix n'est pas toujours sûre, mais que je connais pour l'avoir éprouvé (1). » La fin du panégyrique est curieuse, non seulement par les éloges, trop précis cette fois pour être de pure invention, qui y sont donnés i Constance, mais encore par la manière brusque dont Julien termine son discours, comme s'il eût entendu soudain un appel de clairon. Le passage vaut d'être cité :

« Ne vous semble-t-il pas que j'ai vraiment terminé mon compliment? ou bien désirez- vous m'entendre louer la constance et la dignité de l'empereur, rappeler que non seulement il ne fut vaincu par aucun de ses ennemis, mais qu*il ne céda jamais à aucune passion honteuse, qull n'enleva de force à personne ni riches palais, ni villas splendides, ni colliers d'émeraudes, qu'il ne s'abandonna ni à l'amour illicite des femmes libres, ni à celui des femmes esclaves, ni à aucun autre attachement déshonorant, qu'il ne rechercha pas la douceur intempestive des biens que ne produit pas chaque saison, n'étant point, l'été, en quête de la glace, et ne changeant

(1) Julien. Oratio U; UerllciQ, p. 71.

LUSURPATIOSI DK JULIBIf. 485

point d'habitation selon les températures, mais toujours présent dans les parties de TEmpire où l'appelait son activité, et y supportant alternativement le froid et la chaleur? De tout cela, je pourrais vous fournir des preuves convaincantes, et je rappellerais aisément ce que chacun sait. Mais mon discours s'étend et s'allonge, je n'ai plus le loisir de cultiver les Muses, et l'heure est venue de me remettre à l'action (1). »

Constance résidait à Constantinople, quand ce panégyrique lui fut présenté, probablement dans les premiers mois de 360. Mais déjà certaines pages du discours de Julien étaient devenues un anachroniiime. Au moment où le César racontait que, depuis dix ans, Sapor, intimidé par sa défaite à Singare et son échec devant Nisibe, 4c demeurait en paix avec les Romains, sans être lié par des serments et des traités (2), » le roi des Perses, qui, dès 357, avait recommencé à faire valoir ses droits sur la Mésopotamie et TArménie, venait décidément de rompre la trêve et d'envahir de nouveau les provinces romaines. Les derniers mois de 359 l'avaient vu occupé au siège d'Amide, ville située sur le Tigre, au pied des montagnes de l'Arménie : il l'avait emportée après un siège de soixante-treize jours, dont le récit, fait par AmmienMarcellin, l'un des assiégés, est parmi les pages les plus intéressantes de Thistoire militaire de l'antiquité (3).

Bien que, épuisé par sa victoire même, Sapor eût dû rentrer en Perse, les affaires des Romains allaient assez mal de ce côté. Le haut commandement avait étédéior-

(1) Julieo, Oratio II, in ûite.

(2) Ibid,; HerUein, p. SS.

{%) Ammien lUrcdUn, XVIU, 710; XIX, 1-7.

4M LUSURPATION DE JUU£N.

ganisé par des intrigues de cour (1). Il y avait urgence à reformer, en Orient, une armée solide, assez nombreuse pour résister aux masses envahissantes dont les Perses préparaient le retour pour le printemps, et composée de soldats assez expérimentés, assez endurcis à la guerre, pour briser encore une fois leur effort. Le danger n'était plus sur le Rhin, momentanément pacifié. La seule inquiétude sérieuse que Julien eût éprouvée à la fin de 359 ou dans les premiers mois de 360 avait eu pour cause une irruption de Pietés et de Scots (2) au delà du mur de Septime Sévère, qui marquait la limite de la domination romaine en Bretagne : par ses ordres, le maître de la cavalerie, Lupicin, s'était embarqué i Boulogne avec deux cohortes auxiliaires (3) et deux légions (b)« Mais du côté de la Germanie rien ne remuait. La présence de Julien en Gaule était nécessaire pour maintenir en repos les Alemans toujours inquiets et frémissants (5) ; mais aussi elle y suffisait. « Les Barbares qui habitaient aux extrêmes frontières en ressentaient,

(1) Ibid,, XX, 2.

(2) Au IV* siècle, les historiens ne parlent plus des Cilédonlens et des Méates, représentés dans les siècles précédents comme les adTersatres les plus redoutables de la domination romaine en Bretagne; on ne Domne plus que les Pietés et les Scots. Les premiers sont probablement identiques aux Calédoniens et aux Méates; les seconds paraissent être passés d'Irlande dans le nord de la Bretagne. Jusqu'au xn* siècle, les historiens distinguent les Pietés des Scots. Voir Lingard, HisL d'AngleleiTe, trad. Roujoux, t. I, p. 28*29.

(3) « Velitari auxilio, Aerulis scilicet et Batavis. » Aromien Marcellln, XX, 1. Les Hérules et les Batares sont comptés parmi les auxiliapalatitia, dans la Nolilia Dignit,, Or. et Occid. — Cf. Wilroanni;, Exempta iiMcr., 1647.

(4) « Numerisque Mœsiacorum duobus. » Ammien Marcellin, XX, 2. Des Masiaci seniores sont indiqués parmi les legiones palatinae^ dans Ii NotUia Dign., Occid.

(5; Ammien Marcellin, XX, 1.

dit Zosime, une telle frayeur, qu*ils n'avaient pas, même en songe, Tenvie de faire la guerre (1). » Ce calme s'étendait à tout rOccident. « L'Italie entière et nilyrie, ajoute le même historien, n'avaient à redouter aucun danger, puisque les Barbares du Danube, dans la crainte que le César, traversant la Gaule, ne vint à passer le fleuve et à tomber sur eux, se montraient sages (2). » Seul, rOrient paraissait menacé d'une conflagration prochaine. Il était naturel que Constance fit de grands efforts pour la prévenir, et pour rassembler sur la ligne du Tigre et l'Euphrate tous les moyens de résistance.

Aussi ne nous étonnerons-nous pas qu'il ait envoyé demander des renforts aux troupes aguerries de Julien. On connaissait la valeur des corps levés en Gaule. Depuis bien des années, c'est dans ce pays, alors placé aux avant-postes de la barbarie, que se formaient les plus vigoureux soldats. La « magnanimité gauloise » était passée en proverbe dans le langage militaire (3). Dans sa guerre contre Magnence, Constance avait vu de près l'endurance de ces soldats gaulois, « qui ne tournaient jameds le dos à rennemi(&). » Tout récemment, des soldats empruntés à l'armée des Gaules, qui se trouvaient enfermés parmi les défenseurs d'Amide, avaient, dans une sortie d'une audace extraordinaire, failli s'emparer de la personne de Sapor : après la chute de la ville, Constance, émerveillé, avait fait élever des statues &

(1) Zosime, III, 8.

(2) Ibid,

(3) « Magnanimitate gallica. n Ammien Marcllin, XIX, 6.

(4) Julien, Oratio I (premier panégyrique de Constance); Ilertlein, p. 45. Voir plus haut, p. 371.

488 L'USUAPàTION D£ JUUSII.

plusieurs de leurs officiers (i). Il n'est pas surprenant qu*il ait songé i appeler en Orient un plus grand nombre de tels hommes. Les historiens du nr* siècle, ont, de parti pris, noirci cette démarche (2). Ammien prétend qu'elle avait été suggérée par une lettre du préfet Florentins, indiquant ce moyen d*affaiblir Julien et de le livrer sans défense aux Barbares (3). Sans accuser nettement Constance d*un acte aussi criminel, Julien Unsinue (i). L*bistoire impartiale ne saurait se contenter de ces accusations sans preuves. Elle aie droit de demander autre chose que les vagues rumeurs alléguées par Ammien (5). Elle laisse aux contemporains les procès de tendance. Pour elle, qui juge sans passion, les faits s'apprécient d*aprèsles nécessités politiques. Vue de ce biais, la demande de Constance est pleinement justifiée. a I/intérét de TEmpire, dit un historien moderne, exigeait que les légions des Gaules, qui n'avaient plus d ennemis devant elles, contribuassent à sauver les provinces orientales (6). »

Confié au tribun des notaires, Decentius, le message de Constance était adressé directement à Lupicin, dont Tempereur ignorait le départ pour la Bretagne. Ordre était donné au maître de la cavalerie d'envoyer de Gaule, en vue de la campagne qui devait s'ouvrir au prin-

(1) Aininieo M^rceilio, XIX, 6.

(3) AmmienMarcellin, XX,4; Libaniui, ÀdJulianum cotisulemtKtiskf, t. I, p. 385 ; Epitaphios, ibid., p. 552 ; Zosime, III, 8.

(3) a... Ralationem suain, quam olim putabatar niitiase, abstrahendos a Galliarom defensione pugnaces numéros, barbarisqae jam fomidaDdos. » Ammien Marcellin, XX, 4.

(4) Ép. au sénat et au peuple d'Athènes /Hertlein, p. 363

(5) « Putabatur. » Ammien Marcellin, XX, 4.

(6) Ouruy, Hist, des Romains, t. Vif, p. 282.

temps (1) contre les Perses, les cohortes des Bataves, des Hérules (alors engagés, à Finsu de Constance, dans la guerre contre les Pietés et les Scots), des Pétulants, des Celtes, plus trois cents hommes choisis dans les autres corps de Tarmée. Quelque temps après l'arrivée de Decentius, un nouveau message fut envoyé de Constantinople au premier ccuyer de Julien, Sintula : celui-ci était chargé d'emprunter aux Scutaires et aux Gentils leurs meilleurs combattants, et de les conduire en personne (2). On remarque que ces demandes visaient plus encore la qualité que la quantité, et ne désorganisaient pas la défense des Gaules, puisque, même après les prélèvements qui viennent d*être indiqués, les légions, ce vrai novau de Tarmée romaine, demeuraient dans le pays, et avec elles beaucoup d'autres corps, tels que les Cataphractaires et les Sagittaires, « troupe formidable (3), » pour employer les expressions d*Ammien, les Comuti, les Bracati, « forts de la longue expérience des combats (V), » selon im mot du même historien, et le grand nombre des unités de dénominations diverses que la Notitia Dignitatiim nous montre éparses dans les garnisons.

Deux choses seulement, dans les réquisitions de Constance, paraissent mériter la critique. L'une est leur forme même : adressées à Lupicin et à Sintula, elles passent par dessus la tête du César (5). En droit, cela

(t) «... ut adesse ixMsint armis primo vere roovendis inParlboH. • Ainroien Marcellin, XX, 4.

(2) Ammiea Marcellin, XX, 4.

(3) « Forroidabile genos armornro. • Aminien MarcelUn, XVI, 12. ^4) « Usa praelioram diuturno firmati. • Ibid.

(5) • Lupicinuft cooTentuft est solas... Sintula jubetnr. • Ammiea llarcellin, XIX, 4. — Le texte de Jalieo {tp, au sénat et an peuple d'A thène$ ;

n*excédait point les pouvoirs de TAuguste, commandant supérieur de toutes les armées romaines, et maître de correspondre directement avec leurs officiers : en fait, cela pouvait sembler blessant pour Julien. Mais une faute plus grave, parce qu'elle n'était plus de pare forme, c'est le manque de parole que les ordres ainsi donnés supposaient vis-à-vis des auxiliaires barbares Les divers corps que ceux-ci constituaient ne s'étaient laissés enrôler qu'à la condition expresse de ne pas servir hors des Gaules. Ils avaient consenti à quitter les bords du Rhin, mais avaient stipulé qu'en aucun cas on ne les obligerait à franchir les Alpes (i).

Julien éprouvait à leur égard un grand embarras, placé (c entre les ordres exprès de l'empereur et l'esprit indépendant et superbe des Barbares (2). » Il eût voula gagner du temps, et attendre, avant de laisser partir les troupes, l'arrivée du maître de la cavalerie, qui était en Bretagne, et du préfet du prétoire, qui était à Vienne (3). L'un était le destinataire direct des ordres de l'empereur, l'autre avait parmi ses instructions celle

Uertlein, p. 36i) dit : Aouincixtvcf» xal rtvT(i>vt<}>; mais je pense, avec Kellerbtoer. Kaiser Julian's Leben (dans Jahrbilcher f, class, PhUoi, t IX, Leipzig, 1877-1878), p. 220, note 164, et Obcrztner, la Guerre Germaniche di F. C. GiulianOy p. 163, note 2, qu'il y a là une faute de copiste, et qu'au lieu de rivrcovCcp, personnage inconnu d'Ammien llarcellio, il faut lire £ivTouXa. Sans proposer de correction au texte de l'Épltre, Kocb {Kaiser Julian der Àbtrilnnige, p. 456) remarque seulement qu' • An* mien nomme Sintula au lieu de Gintonius. »

(1) fl lUud tamen nec dissimulare potuit nec silere : ut illi nallas pâterentur roolestias, qui, relictis laribus transrhenanls, sub hoc Tenerant pacto, ne ducerentur ad partes anquam transalpinas : Terendum esse aftirmans, ne roluntarii barbari milites, saepe sub ejusmodi legibns adsaeti transire ad nostra, hoc cognito deinceps arcerentur. » Ammien Maroellio, XX, 4.

(2) a Gum hinc barbara feritas, inde jussorum urgeret anctoritas. > ibid,

(3) Ép, au sénat et au peuple d'Athènes; Hertlein, p. 364.

LUSURPATION DE JULUiN, 491

d*8ssi8ter le César dans toutes les circonstances graves. Mais on ne pouvait penser que Lupicin, récemment embarqué pour la Bretagne, en reviendrait avant le printemps; quant à Florentius, il s'attardait à Vienne sous le prétexte, dit Ammien, de veiller aux approvisionnements de Tannée (1). Peut-être y avait-il là mieux qu'un prétexte, car en temps ordinaire Fiorentius s'occupait avec zèle et succès de la nourriture des troupes, pour laquelle Julien, au contraire, semblait trop compter sur le hasard : l'année précédente, les convois de vivres que le préfet avait conduits en personne à l'armée du Rhin étaient arrivés fort à propos (2). Cependant, l'absence prolongée de Fiorentius a suget d'étonner. Ammien l'attribue à la peur des soldats. Julien manda le préfet par une lettre pressante. Dans un mouvement de désespoir, sincère ou feint, il manifestait l'intention d'abdiquer, si celui-ci ne venait l'assister de ses conseils, et l'aider à faire entendre raison à Constance. « Je ne saurais, écrivait-il, survivre à la ruine des provinces (3). »

Fiorentius s'obtina à demeurer à Vienne, et à laisser à Julien toute la responsabilité d'une décision. Le César, ne rencontrant près de personne l'appui qui lui eût permis de résister, voyant même auprès de lui le maître des offices Pentadius et le questeur Nebridius faire cause commune avec les envoyés de Constance (4), fut obligé de se soumettre, sans plus de délai, aux injonctions de son suzerain. Il laissa Sintula faire jusque dans sa

(i) Ammien Marcellin, XX, 4.

(2) Voir plas haut, p. 473.

(3) Ammien Marcellin, XX, 4.

(4) Ép, au sénat et au peuple d'Athènes ; Hertiein, p. 864.

492 L'USURPATION DE JUUEN.

.garde (i) les prélèvements dont celui-ci était chargé, et ne s'opposa point à ce qu'il prit les devants avec le petits corps de Scutaires et de Gentils ainsi composé. En même temps, Julien donna aux autres corps désignés par Constance, et répartis entre diverses garnisons. Tordre de se tenir prêts à quitter, au premier signal, leurs quartiers d'hiver (2).

Mais il ne s'agissait plus, cette fois, d'une expédition xapide, après laquelle les troupes regagneraient leurs stations accoutumées. C'était une véritable expatriation qui se préparait. Les armées romaines étaient devenues assez impropres à être ainsi transplantées. Depuis que les légionnaires avaient reçu la permission de se marier, d'habiter avec leurs femmes et leurs enfants, ils avaient perdu le goût des aventures lointaines. Ils étaient presque devenus des soldats régionaux. Les camps permanents ou les villes de garnison leur formaient de petites patries, d'où ils ne s'éloignaient plus sans esprit de retour. A plus forte raison en était-il ainsi des auxiliaires barbares, qui, en quittant leur pays d'origine, avaient amené avec eux leurs familles. L'idée de s'en séparer pour aller combattre, et peut-être séjourner en Orient, l'idée même d'échanger contre les pays chauds les froids climats aux-

(1) Libanius, Epitaphios. Libanias dit, aTec aonexagéraUon accootumée, qa'on prit toat ce qu'il y avait de meillear, et qu'on laissa à Juliro « ceux-là seuls qui n'étaient plus capables que de prier. » De telles exagérations se réfutent d'elles-mêmes. Elles semblent sToir été le mot d'ordre des écrivains païens. Zosime a dit de même (111, 3; voir plus haut, p. 878) que les trois cents soldats qui formèrent l'escorte de Julien dans son voyage d'Italie en Gaule « ne savaient que faire des prières, > et il cite cela comme un pro(»os de Julien lui-même. Un autre passage 4e Zosime (IV, 23) montre que cette épigramme s'employait commnnémeDt contre les soldats chrétien <>.

(2) Ammien Marcellin, XX, 4.

LUSUBPATION DE JULIEN. 493

quels ils étaient habitués (i), leur paraissait insupportable. Les esprits commençaient à s'agiter. On voyait des femmes de soldats errer à travers les camps, portant leurs enfants dans leurs bras, et suppliant leurs maris de ne pas les abandonner (2). Des libelles, partout répandus, propageaient les protestations et les plaintes, en y joignant les prédictions les plus sinistres. Le texte d'un billet, trouvé par terre dans la caserne des Pétulants, au pied même de l'étendard de la cohorte, nous a été transmis par Ammien Marcellin. « Nous voici donc, y lisaiton, chassés jusqu'aux extrémités de la terre comme des criminels et des condamnés : et bientôt, nous partis, ceux qui nous sont chers vont redevenir la proie des Alemans, et retomber dans la captivité d'où nous les avons arrachés par tant de sanglants combats (3). » Ce billet fut apporté à Julien, et lu dans son conseil. Le César jugea ces plaintes fondées. Il essaya d'y donner satisfaction dans la mesure de son pouvoir, en ordonnant qu'avec les troupes se mettraient en route des charriots qui transporteraient, aux frais de l'État, les femmes, les enfants et le mobilier des soldats (4).

(1) Cf. Ammien Marcellin, XX, 8 : « Quod ad partes orbis Eoi postrémas Tenire jussi, homines assueti glacialibas terris, separandique ilberis et conjugibus, egentes trahebantur et nudi. »

(2) Libanias, Epitaphios Juliani; Reiske, 1. 1, p. 553.

(8) « Nos quidem ad orbis terramm extrema ot noxii pellimar et damnati; cantates rero nostrae Alamanm's denuo ser?ient, quas captivitate prima post internecivas liberaTimus pugnas. » Aramiea Marcellin, XX, 4. Cf. Julien, Ép. au sénat et au peuple d'Athènes^ Uertlein, p. 364 ; Libanius, Epitaphios, Reiske, 1. 1, p. 553.

(4) « Quo textu ad comitatam perlalo lectoque, Julianas contemplans rationabiles querelas, cum familiis eos ad Orientem proficisci praecepii, claTularis corsas facultate permissa. » Ibid. — Sur le cursus clabularius ou clabularis, destiné en temps ordinaire au transport des bagages de l'armée, Toir Dict, des antiq., art. Clabularis ou Clavularis, t. I, p. 1220, et art. Cursus publicus, p. 1658-1659.

494 L'USURPATION DE JUUBN.

Tout, cependant, était-il spontané dans ces plaintes? et des meneurs intéressés n'avaient-ils pas excité ou entretenu Tagitation? L'historien Zosime, très favorable à Julien, dit que les pamphlets répandus dans Tannée étaient l'œuvre de plusieurs officiers (i). On jugera que le mouvement de désespoir, qui parait s'être emparé des soldats, avait quelque chose de factice, si Ton remarque que Tannée suivante, quand Julien entraînera contre Constance Tannée entière des Gaules, et marchera vers TOrient à la tète de vingt-trois mille hommes, il ne sera question ni de femmes et d'enfants séparés violemment de leurs défenseurs naturels, ni de provinces abandonnées sans secours à l'invasion germanique. Tous les grielis se seront évanouis. On n'entendra plus parler des inquiétudes, dont on fit tant de bruit en 360 (2). 11 y a, apparemment, au fond de ceci toute une intrigue, dont les détails nous échappent. Peut-être Julien n'y fut-il pas d'abord mêlé. Il semble avoir agi loyalement, s'il est vrai qu'il conseilla de ne point faire passer par Paris les troupes qui se rendaient à l'appel de Constance (3). Hais le mandataire de celui-ci, le tribun Decentius, fut d'un avis contraire. Comme, dans le conseil du César, on hésitait sur l'itinéraire, il insista pour que la concentration eût lieu à Paris (k). C'était une imprudence, qui fut chèrement payée.

(1) Zosime, III, 9.

(2) C'est ce qu'Ammien constate lai-mème (XXV, k) en disant qu'il soffit de quelques paroles (simplici concione) de Julien pour amener ce résultat, et en ajoutant qu'après le départ de l'armée les naUons germaniques ne bougèrent pas (quieTere nationes omnes immobiles).

(3) Julien, Ép. au sénat et au peuple d'Athènes, Hertiein, p. S65 ; Libanius, Epitaphios, Reiske, p. 55i.

(4) Ainmien Marcellin, XX, 4.

L'USURPATION DE JUUEN. 495

Le mécontentement des soldats avait gagné la population civile : leur départ causa beaucoup d'émotion. Sur toutes les routes par où passaient les troupes en armes, escortant des chariots remplis de femmes et d'enfants, la foule s'assemblait, et regardait avec inquiétude ce lugubre convoi : « c'étaient des pleurs, des cris : les Gaulois suppliaient leurs défenseurs de ne pas les abandonner. » Tel est du moins le tableau que trace Libanius (1). Afin de faire ensemble leur entrée, les cohortes paraissent s*être rejointes sur la rive droite de la Seine, au point d'intersection des diverses voies qui du nord et de l'est aboutissaient à Paris. Julien alla, selon sa coutume (2), les recevoir dans ce faubourg, alors peu habité, où elles défilèrent devant lui pour passer la Seine, traverser la Cité, et de là gagner leurs casernements de larive gauche. Avec cette familiarité qu'eurent ou affectèrent tous les grands capitaines, et qui fait tant d'effet sur le soldat, Julien adressait la parole aux hommes qui défilaient devant lui, interpellant par leurs noms ceux qu'il reconnaissait, rappelant à tous les hauts faits accomplis ensemble : en même temps, dit Ammien, il les exhortait à marcher allègrement vers l'Auguste, qui pourra les récompenser davantage, et répandre sur eux de plus abondantes lar* gesses. Il invita, pour le jour même, les principaux officiers à un repas d'adieu, pendant lequel il les combla de prévenances, et leur fit toute espèce d'offres de protection et de services (3). C'est sous l'impression de cet accueil,

(1) hibàn'ms, £pitaphios Juliani; Reiske, t.I, p. 554.

(2) « Ex more. » Ammien MarcelliD, XX, 4. Il semble même qu'il y eût en cet endroit une estrade permanente, d'où le César passait en revue les troupes rentrant dans Paris : Libanius dit que Julien parla aux cohortes ccicè Tov elcoO^oç icpo x9iç ic6Xe(oc pTi{tdio;. Epitaphios^ p. 555.

(3) «c Utque honoratius procul abituros tractaret, adcouTivium proceri-

40G L'USURPATION DE JUUEN.

d'une bienveillance peut-être intéressée, que les troupes se retirèrent pour la nuit dans leurs quartiers, situés près du palais.

Hais tout de suite Tagitation recommença. Ici eocore, il est facile de retrouver la main de quelques meneurs Et probablement appartenaient-ils à Tentouragpe immédiat de Julien. Le médecin Oribase n*était pas seulement rhomme de science qui, sur l'invitation de celui-ci. avait occupé ses loisirs de Gaule à écrire une encyclopédie médicale en soixante*dix livres (1), et le dévot qui était devenu Tun des confidents des pratiques païennes du César. Il était encore le dépositaire de sa pensée politique et de ses plus secrètes ambitions. Souvent préoccupés de la chute éventuelle de Constance, supputant les chances qu'aurait Julien de le remplacer, ils se communiquaient leurs songes sur ce sujet. «Je pense, lui écrivait un jour Julien, qu*aujourd'hui plus que jamais tu as vu clairement l'avenir. Car je viens d'avoir moi-même une vision analogue. J'ai cru voir planté dans une salle un arbre d'une hauteur démesurée, qui penchait vers la terre, et de ses racines partir un autre arbre tout petit, déjeune pousse, mais couvert de fleurs. Ému de la crainte

bus corrogatis, petere jure si quld in promptu esset edixit. » Ammiea MarceUin, XX, 4. — Si Zonare n'était pas un écrivain de si basse époque, il y aurait lieu de rappeler ici ce qu'il dit {Ann.f XIII) des t triliuns et centurions corrompus par les largesses et les préTenances » de Julien. — Sur la râleur historique de Zonare, pour cette période du règne de Julien, Toir t III, appendice A, deuxième partie, § IV.

(1) Collectanea artis medieae, ex Gallieni commentariis, II reste les livres 1-XV, XXIV, XXV. En tète du I*' se Ut la dédicace suivante : « Empereur Julien, j'ai achevé, suivant votre désir, pendant notre séjour en Gaule, Tabrégé que votre divinité m'avait commandé. » Éditions, Paris, 1556; Bàle, 1557. Oribase fit plus tard un abrégé de ce grand ouvrage. — Sur Oribase comme source de l'histoire de Julien, voir tome III, Appendice A, première partie, S ÏV.

que ce petit arbre ne soit arraché avec le grand, je m'approche, et j'aperçois le grand arbre étendu sur le sol, et le petit, au contraire, droit, mais ai fleur de terre. A cette vue, toujours inquiet, je m'écrie : « Quel arbre! mais son rejeton est en danger de périr. » Alors un homme tout à fait inconnu me dit : « Regarde bien, et rassuretoi; la racine demeurant dans la terre, le petit arbre restera intact et s'affermira davantage. » Voilà quel est mon songe : Dieu sait ce qu'il en doit arriver (1). » Il est visible que le grand arbre abattu est Constance, et le rejeton destiné à croître à ses dépens, Julien. Quand on se rend compte, par cette lettre, de la nature des confidences échangées entre le prince et son médecin, on comprend plus aisément un mot d'Eunape disant qu' « à tous ses mérites Oribase joignait celui d'avoir été le principal auteur de l'élévation de Julien (2). » C'est apparemment lors de l'arrivée des troupes à Paris que cet habile et zélé serviteur se mit, dans ce but, en rapports avec les soldats et les officiers. Et ses conseils ne furent peutêtre point étrangers au mouvement qui, dès le coucher du soleil, les porta vers le palais. Ils l'enveloppèrent de toutes parts, afin que personne ne pût s'échapper (3) :

(1) Julien, Èp. 17. — Cette lettre fut écrite entre janvier et avril 858 (Schwarz, De vita et scriptU, etc., p. 7). Tillemont dit à ce propos : < Dana une lettre qui paroist estre de Tan 858, on Toit que son imagina- Uon loi reprèsentoit déjà dans ses songes ce qui arriva deux on trois ans après. Il est bien aisé de croire que cela avait passé de sa pensée et de son cœur dans son imagination. > Hist. des empereurs y t. IV, p. 451.

(2) ToooÛTov ènXeovéxxei raîc aXXaTç àpSTatc &tjxt *a\ paoïXéa t6v *IovXiavàv dnceSeiU. Eonape, Vitae soph., Oribasius; éd. Didot, p. 498.

(3) « Petivere Patatium, et, spatiis ejus ambitis, ne ad evadendi copiam quisquam perveniret... » Ammicn Marcellin, XX, 4. — Ta ^aiXcta mpit{- Xr,irro. Julien, Ép. au sénat et au peuple d'Athènes; Hertlein, p. 3G6. -^ Zosime, III, 8.

jouEif l'apostat. — I. 32

blocus facile, puisque les massives constructions des Thermes étaient isolées entre des jardins, la voie d'Orléans et le camp lui-même. La nuit se passa ainsi à crier sous les fenêtres de Julien et à le saluer du titre d'Auguste.

Julien a laissé le récit de cette nuit célèbre ou, pour employer une expression de libanius, de cette « nuit sacrée (1), » dans laquelle sa destinée se décida. U s'était couché de bonne heure, dans une chambre de l'appartement de sa femme, située au second étage du palais (2). Pendant son premier sommeil, il avait eu un songe étrange. Il lui avait semblé voir le Génie de l'Empire, avec les traits que lui donnent les statues et les médailles, et entendre sortir de sa bouche ces paroles mélancoliques : a Depuis longtemps, Julien, je me tiens en secret dans le vestibule de ta maison, et je m'apprête à t'élever en dignité. Plusieurs fois, je me suis senti repoussé, et je suis parti : si, aujourd'hui, je ne suis pas reçu, conformément au désir d'un grand nombre, je m'en irai, accablé de tristesse. Mais garde ceci au fond de ton cœur : je n'habiterai pas longtemps avec toi (3). » Si le songe est vrai, il vient s'ajouter à la lettre à Oribase pour montrer que Julien était sans cesse hanté par l'idée d'un changement de fortune. Cependant, à l'en

(1) 'û vuxTo; èxetvv); icp»;. Libtniiu, Prosphonelicus ; Reiske, t. I, p. 415.

(2 'Erv^ov ykp lu tij; Y^t^^'^C Cc^o^; |&oi àvxicauaô|icvoc lS(q^ «pà; t6 icXt)9{ov Oirepûov dcvcXOcov. Ép. au sénat et au peuple d'Athènes; Hertlein, p. 366. Sur les appartements du second étage dans les maisons romaines, voir mes Études d'histoire et d'archéologie, p. 193-194.

(3) « Ut formari Genius publicus solet. » Ammien Marcellin, XX, 5. Les inscriptions l'appellent Crenius publicus populi romani, on, en abrégé, G. P. R. Sur ses représentations, Toir Hild, art. Gtniw, dans le Dict, des anl., l. II, p. 1493.

S jusqu'au moment où les clameurs des soldats

lërent brusquement, il n'avait rien soupçonné de

?ssein. « J'en atteste, dit-il, Jupiter, le Soleil,

^incrve et tous les dieux (1). » Se levant, il

une fenêtre, d'où Ton apercevait un coin du

e prosterna devant Jupiter. Resta-t-il seul en

' appela-t-il près de lui quelqu un de ceux qui

^t habituellement dans ses dévotions? Peut-

.. moment séjournait au palais l'hiérophante

Tue Julien avait fait venir secrètement en

, le consulter et compléter son éducation

unape fixe ce séjour « dans le temps qui

'''^ volte contre Constance, » ce qui convient

>' leure décisive où nous sommes. On croira

s'il était sous le toit impérial, le César le

. Et l'on peut admettre que, pendant

^ ■■'^ entissaient les appels à la fois cnthou-

■ ^ ints de la soldatesque, s'accomplirent,

;^^ ■ iérophante, et en présence d'Oribasc

c^est-à-dire d'Evhémcre, « les rites

» dont parle Eunape avec une sorte

? (2). Julien dit seulement, dans un

mystérieux : « Je demandai au dieu

■é. Il me l'accorda sur-le-champ, et

et de ne pas m'opposer au vœu

j/e d*Aihhnt%; Uertlein, p. 360.

x; i% TîJ; •E»a8oç, xal ovv jxe(v<{> xivai jiôvoi; xaOoiCpcaiv ^y^P^^ ^^iC KwvoxavTÎvov TvpavvC- :o< ix tov HcpT^H'Av, xal ti; Tûiv ix AtSvTi;, xtà xè icdipiov tij; y^"'"»!;. EOr.ixîpo;. Kued. Didot, p. 476.

\t d'Athènes; HertleÎD, p. 3GG. — Sur la

S0« L'USCRPATION DE JUUE^.

On remarquera, à ce propos, que toutes les fois que Julien demanda conseil aux dieux, la réponse qu'il crut ou prétendit en avoir reçue était conforme au vœu secret de son ambition. Quand, en 355, il hésite à accepter de Constance le titre de César, les dieux lui défendent de refuser (1). Quand, en 360, il hésite à recevoir des troupes révoltées celui dWuguste, les dieux lui commandent de le faire. Cependant, Julien raconte qu*il n*ohéit pas encore tout de suite, et, le jour venu, essaya de fléchir les soldats ^â). C'est ce que rapporte, de son côté, Ammien Marcellin. Il montre Julien discutant avec eux (3), tantôt les haranguant ensemble, tantôt parlementant avec quelques-uns, faisant mine de s'indi^er, tendant les deux mains avec un geste de prière. « Après tant de victoires heureuses, disait-il, ne faisons rien d'incorrect. N'allons pas, par un acte précipité, déchaîner la discorde. » Puis, passant à un autre ordre d'idées : « Ces- 8 iz de vous indigner, ajoutait-il ; sans dispute, sans révolution, vous obtiendrez facilement l'objet de votre désir. Puisque la douceur de la patrie vous retient, et que vous redoutez les routes inconnues et les contrées lointaines, rentrez dans vos foyers : vous ne verrez pas ces pays transalpins, qui vous déplaisent. J'arrangerai

foi (le Julien aux signes inerTcilleux, ot,{1£îôv, envoyés par les dieux en réponse à une demande qu'il leur adressait, voir encore Ep, 4*, à Prisco»; Revista di Filologia, 1889, p. 305. Cf. Bidez, Notes sur les lettres de l'empereur Julien, dans Bulletin de la classe des lettres de l'Académie royale de Belgique, 1904, p. 500.

(1) Voir plus haut, p. 356.

(2) Ép. au sénat et au peuple d'Athènes; Hertleln, p. 866.

(3) Probablement par une fenêtre ou un balcon du palais. Sur les poP tiques extérieurs et les loggie des habitations au iw siècle, Toir Germano di S. Slanislao, la Casa celimontana deiSS» martiri Giovanni e Paolo, p. 79-80.

L'USURPATION DE JULIKN. 501

cela, à la commune satisfaction, avec le prudent Auguste, très capable de se rendre à la raison (1). »

Cependant les cris redoublaient. Les émeuticrs ne voulaient rien entendre. Vers neuf heures du matin, Julien céda. Aussitôt les portes du palais s'ouvrirent, et les soldats, s'emparant du César et Télevant sur un bouclier, le saluèrent Auguste. Mais, depuis Dioctétien, l'étiquette imposait à l'empereur un diadème de métal, distinct du simple bandeau que portaient les Césars. Julien déclara quil n'en possédait point. Les soldats demandèrent alors qu'il empruntât, pour s'en couronner, quelque ornement de cou ou de tête appartenant à sa femme. Avec un scrupule assez singulier dans un tel moment, Julien objecta qu'une parure de femme serait, pour le commencement d'un règne, d'un mauvais présage. Ce bizarre débat se continua pendant assez longtemps. On proposa quelqu'une de ces chaînettes de métal (2), dont les écuyers ornaient la tète des chevaux. « Ce ne serait pas assez noble, )) répondit Julien (3). Enfin, un centurion des Pétulants, qui de sa haute stature dominait la foule, mit fin aux hésitations : il détacha son collier d'or, décoration militaire qu'il avait au cou en qualité de porte-drapeau, et, se glissant derrière Julien, le lui posa à l'improviste sur le front (4). Cette fois, le formalisme romain fut

(1) Ammien ICarcellin, XX, 4. Cf. LibaniuA, Epitaphioi Juliani.

(2) « Pbalera. » Ammien MaiG«llin, L c. Cf. CUudiea, Epigr. i.xx,

(3) « Cum id qooque tnrpe este aueveraret. » Ammien MarccUin, XX, 4.

(4) Ammien Harcellin, XX, 4; Jalieo, Ép. au Menât et au peuple d'Athènes, HerUein, p. 3G6; Libaniuf, ProMphoneticui, Reitke, 1. 1, p. 415; Efnfaphios, ibid., p. 554; Knlrope, X, 15.

&02 L'USURPATION DE JUUEN.

satisfait : le nouvel Auguste parut régulièrement couronné. Il dut, pour se conformer à Tusage, annoncer que, comme don de joyeux avènement, il donnerait aux soldats cinq pièces d'or et une livre d'argent par tête (i).

a Je rentrai, dit-il, au palais en soupirant, les dieui le savent, du plus profond de mon cœur. Il fallait bien avoir confiance dans le signe que le dieu m'avait manifesté, mais je rougissais, et je regrettais vivement de n'avoir point paru jusqu'au bout fidèle à Constance (3). » Julien s'enferma dans son appartement, et ne voulut voir personne. Il avait peur, dit Ammien (3). Peur de lui-même? de ses ennemis? de l'avenir? de sa conscience ? on ne sait. Hais il semble avoir passé quelques jours sans se montrer, dans une profonde retraite. On raconte que les partisans de Constance essayèrent de mettre à profit cette inaction. Selon Julien, ils cherchèrent à gagner les soldats à prix d'argent {k) ; si Ton eD croit libanius, ils auraient même payé un eunuque de la chambre, chargé par eux d'empoisonner le prince (5). Des nouvelles alarmantes commencèrent de nouveau à courir. Tout à coup, un officier du palais, attaché à la maison d'Hélène (6), accourut au quartier des Pétulants et des Celtes (7). « Soldats, étrangers, citoyens, ne trahissez pas l'empereur (8) ! » criait-il avec une sorte J'é-

(1) Ammiea llarcellio, XX, 4.

(3) Ép, au sénat et au peuple d* Athènes; Herllein, p. 3G6.

(3) « Perlerritus. »

(4) Ép. au sénat et au peuple d'Athènes; Hertiein, p. 3G6.

(5) Libanius, Epitaphios ; Reiske, t. I, p. 555.

(6) Ép, au sénat et au peuple d'Athènes, l. c

(7) Aromien Marcellin, XX, 4.

(8) Ép, au sénat et au peuple d'Athènes, 1. c

L'USURPATION DE JULIEff. 503

garement (1). Les soldats sortirent en tamulte, le javelot ou le glaive à la main. Us forcèrent les portes du palais, se répandirent dans les escaliers et les corridors, maltraitant tous les serviteurs, courtisans, dignitaires qu'ils rencontraient. Hais, à mesure que s'ouvraient devant eux les appartements impériaux, ils s'apercevaient que tout y était dans le plus grand ordre, et que rien n'annonçait un événement tragique! Leurs inquiétudes se changèrent en un vif enthousiasme, quand, introduits dans la salle du conseil, ils y furent reçus par Julien lui-même, resplendissant de Téclat neuf de son costume d'Auguste (2). La joie, raconte Julien, tint alors du délire : ils embrassaient leur empereur, relevaient dans leurs bras, et semblaient reprendre possession de sa personne (3).

Cependant aux clameurs joyeuses se mêlaient des cris de haine. Les soldats réclamaient impérieusement le supplice des amis de Constance. « Les dieux, ajoute Julien, savent au prix de quels combats j'ai pu sauver leur vie (ï). » Libanius affirme que Julien fit grâce à l'eunuque chargé de l'assassiner (5). Il laissa Decentius quitter tranquillement Paris, et Florentius sortir de Vienne sans être inquiété (6). Aucun de ceux dont il avait eu à se plaindre ne fut Tobjet de représailles. J'aimerais à faire honneur de cette modération à Thumanité de Julien.

(1) a Turbulente, » dit Ammien ; « comme les gens qu'inspirent les dieux, 9 dit Julien ; « comme possédé d'Apollon, > écrit Libanius.

(2) « Non antea discesserunt, quam acciti in consistorium fulgentem cam augusto habita conspexissent. » Ammien Marcellln, XX, 4.

(3) Ép. au sénat ei au peuple d'Athènes; HerUein, p. 366.

(4) Ibid.

(5) Libanius, Epitaphios Juliani,

(6) Ammien Marcellin, XX, 8.

Hais probablement y faut-il reconnaître surtout de la politique. Le nouvel Auguste espérait encore voir Constance ratifier les changements qui venaient de s*accomplir, et Taccepter comme collègue. 11 avait intérêt à ne pas rendre tout de suite l'entente impossible. Plus tard, devenu tout à fait maître, Julien se montrera moins ennemi des réaction^ sanglantes, et TAuguste, qui n aara rien oublié, vengera cruellement les injures du César (1). Telle fut cette révolution d'armée et de palais (2), qui termina la première partie de la carrière de Julien, et lui ouvrit l'inconnu. La juger est difficile. On entrevoit dans les actes qui la préparèrent ou l'accompagnèrent des dessous peu honorables, et en même temps il semble qu'une sorte de nécessité de situation ou de fatalité politique devait un jour ou l'autre, sous une forme ou sous une autre, amener ce dénouement. Entre le César et l'Auguste, les rapports, sur lesquels pesaient de tragiques souvenirs d'enfance, avaient été à l'origine et étaient demeurés étrangers et faux : on lésa définis, d'un mot spirituel, « une amitié de loup (3) . » Cela convient bien au personnage. Il semble qu'aucun acte de Julien ne soit tout à lait exempt d'équivoque. A l'exception du métier militaire, qu'il fit avec des allures nettes et franches, mêmes brutales, rien, dans sa vie, ne se présente en pleine

(1) Aiiiinien Marcelliii, XXII, 8, 4.

(2) La date tout A fait précise ne peut être indiquée arec cerUtade. Tillemont {IlisL des Empereurs, t. IV, p. 452) place les faits en mars ou aTril; M. de Broglie {l'Église et l'Empire romain, t. IV, p. 79) les met aux premiers jours de mars; Schwarz (De vita et scriptis Juliani imperatoris, p. 7 et 17) s'appuie sur la Chronographie de Léon le Gram* mairien pour proposer mai.

(3) AuxofiXîa. Julien, Ép, 68 (Hertlein, p. 591). — A tort on A raison, Scbwarz croit que cette épttre n'est pas de Julien, mais a été for|(ée et mise sous son nom par un contemporain (De vita et scriptis, p. 27-30).

lumière. Tout semble vu de biais, et sous un jour changeant, de quelque côté que Ton regarde. Tel nous est apparu Julien, dans ces années de méditation et d'étude durant lesquelles se forma ou se déforma sa pensée ; tel il s*est montré à nous dans le rôle subordonné où Tavait placé la faveur tardive de Constance ; tel il nous apparaîtra encore quand, investi du pouvoir absolu, et se mouvant sans entraves sur un plus grand théâtre, il essaiera de réaliser, par des moyens conformes à son caractère, les rêves religieux dont s'était nourrie sa jeunesse.

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