‹ Julien l'Apostat (volume 2)Chapitre 8 sur 40 · I. meurent · texte numérisé non relu

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58 LES LOIS DE CONSTAlfCE.

gage habilement calculé, les sorciers, les Cbaldéens, les mages sont nommés pêle-mêle avec les augures et les haruspices (1). Rien n'indique cependant que Constance ait enlevé àrharuspicine officielle la place que Constantin lui avait laissée. Il ne toucha cert€LiDement pas au collège des augures, composé des plus grands personnages de Rome (2). Ce qu'il voulut atteindre, ce furent les augures privés, gens de peu d'importance et de considération , ayant le nom seul en commun avec les augures publics (3); ce furent les augures volontaires (4) , étrangers à tout collège reconnu (5) ; ce fut aussi, comme son père, Texercicc particulier et secret de Tharuspicine. Mais si la distinction exista certainement en fait, elle ne se rencontre pas dans la loi, rédigée de manière à jeter la défaveur sur toute interrogation de l'avenir, quelle que fût la dignité des hommes qui s y livraient (6). Pour les uns.

(1) Code Théodosien, IX, xyi, 4, 5, G (années 357 et 358).

(2) Marquardt, Rômische StaalsvertvaUungy t. Ilf, p. 383. Les inscriptions nomment des augures en 315, 340, 343, 355, 376, 377, 387, 390 ; Corpus inscr.lat.i. VI, 503, 504, 5ll, 1690, 1695, 1700, 1778, 5061.

(3) Cicéron, De Divinatione, 1, 58.

(4) Ibid., et Caton, De re rusticd, 5.

(5) Sur le collège des haruspices à Rome, Marquardt, loc. cit., p. 598; sur les collèges municipaux, ibid., et Bull, délia comm. arch. corn, di Boma, 1890, p. 141.

(6) Plus d'une fois, dans les siècles précédents , les autorités romaines avaient proscrit les hommes adonnés à la divination illicite ou à la sorcellerie (Vali>rc Maxime,!, 3, 3; Dion Cassius, XLIX, 43; LVI, 25; LXV 1; LXVI, 9; Tacite, Ann., H, 32; XII, 52; Suélone, Vitellius. U- Tertullien, De idololatria, 9; Ulpien, De officio proconsulis, VU). Mais c'est toujours par les noms de Chaldxi, mathematici, valieinatores ^ format, qu'ils sont désignés, non par ceux à'augures et d'harutpice$. De môme dans les procès de sorcellerie racontés par les historiens romains, il n'est question que de magi, Chaldxi, malhematici (Tacite, Ann., Il, 27; m, 22; XII, 22, 52; XVI, 14). La seule exception qu'on puisse signaler est une sentence de Paul, indiquant la peine de mort pour qoicon-

LE paganisme; en ITALIE. 59

c'était un coup direct; pour d'autres c'était au moins une menace , si lointaine que fût l'époque où elle se réaliserait.

Telle était la situation légale du culte païen, quand s'acheva le règne de Constance. L'ordre a été donné de fermer les temples; les sacrifices sont interdits sous les peines les plus sévères; le trouble est jeté dans une partie du clergé idolâtre par la prohibition des pratiques divinatoires. Il semble que la destruction soit consommée, et que de l'ancien culte ne restent plus que des ruines. Cette impression se modifiera si l'on fait attention à toute une catégorie de lois romaines, dans laquelle rentrent précisément celles que nous venons d'analyser.

(€ C'est étonnant, a dit un moraliste, ce que ne peuvent pas ceux qui peuvent tout. » Nulle part, peut-être, autant que dans l'œuvre législative des empereurs ne se montre cette impuissance du pouvoir absolu. Quand il touche à l'ordre civil, à Tétat des propriétés et des personnes, le droit romain se développe avec une précision, une rigueur admirables. Il pose brièvement les règles : la loi est obéie dès qu'elle a parlé. Il en va tout autrement des réformes religieuses ou sociales. On voit alors le législateur obligé de se répéter souvent : ses paroles se perdent dans l'air, ou ne produisent que des résultats

que aura consalté sur le salut du prince ou le sort de la république wutthematicos, hariolos, haruspices^ valicinalores (Paul, SenL^ V, 21, §93); mais il fout remarquer que celte sentence n'est pas dirigée contre les deyins eux-mêmes, mais contre ceux-là seulement qui les interrogent •or des secrets d'État. Ici même, le nom respecté des augures n'est pas yûtki à rénamération.

SU» dorer. O^Va pazYonre ks k»s re::ïiiies pir les emperai» du preoûer aa tK»sâeiae sè>cle «i Civear des csdaTes : iCfates KprÛDent ks rzfèaes abi2&. r^prodaisent les mèiaes dispoâtk^is : c'e<4 qae l'une apns Taotre a été abrogée par dêsoêtode . par no!i>aj^f« 1 . Il en sera de même dei> dlorts des princes chrétiens pour abcJir les combats de ^Udiatenrs. Coostiatiii les inleniit afasolamcat i : Ci>QStance se borne â en paneraT^^ mépris 3\ On les voit en activité pendant font le quatrième sièele : ils font partie des tèies officâeiks ï : des magistrats comme SymoïaqiK versent encore pour les plaisirs da peuple le san^ bomain dans le Colisiêe. Il faudra le dévouement d'un moine pour mettie fin à ces criminelles tueries an oonmiencement du sièele suivant. Les tentatives des empereurs pour supprimer légalement Tidolàtrie n auront pas un succès plus rapide. Des lois se suivent contre elle, rappelant d'autres lois in observées : elles condamnent les délinquants à des peines terribles « que rhistôire ne montre pas une seule fois appliquées : la violence mènie des expressions employées par le législateur les fait ressembler à de vaiaes menaces ou à d'impuissantes injures. D'un calme bien diSêrect est le lanca^ d'un souverain qui se sent obéi.

Si les récits des contemporains et surtout les inscriptions venaient à disparaître. la chute de Tancien culte paraîtrait fort simple. On lirait les dates des diverses

1 V^r W tieites cilef dans Boa Ltiv »cr Us £sc!ct€S càniiems^ J- éd.. p. i:>::4.

2 Codf Théo-Jc^ien^ XV, in, 1.

3 Codf Theodoûen, ÏV. i:i. î.

4 At^ïc TuiLonulioa de Coastiatii Isz-ootee; isscrl^tioa d« SpcSIo,

lois qai Font proscrit, et (tout en s'étonnant peut-être de leur fréquente répétition) on pourrait fixer avec certitude Vépoque où il a disparu sur toute la surface du monde romain. Bien différent, et surtout bien moins uniforme, est le spectacle offert par Thistoire et par les monuments épigraphiques. A Theure où nous nous figurions les temples clos et déserts, nous y voyons fumer Tencens; quand le culte païen semble partout aboli, nous voyons se déployer sans obstacle, en beaucoup de lieux, la pompe de ses cérémonies : nous lisons sur les édifices élevés par des personnages politiques, ou sur les bases des statues érigées en leur honneur, les titres des pontificats dont ils se parent avec orgueil; nous constatons que lancien culte, frappé à plusieurs reprises, est encore debout, et même n'a point perdu partout Tapparence ou les prérogatives d'une religion officielle. Ces faits démontrent ce qui a été dit de l'impuissance au moins i^lative de toute une catégorie de lois ; ils font de plus ressortir le peu d'énergie et de suite que mirent les empereurs dans la répression de l'idolâtrie ; probablement aussi ils dénotent la volonté des princes chrétiens de ne se laisser entraîner à aucune mesure qui rappellerait, en sens inverse, les anciennes persécutions et en paraîtrait la revanche. Les édits ou rescrits dont les recueils juridiques ont conservé la trace sont donc, en fait, moins des actes proprement dits que des manifestations d^dées et de sentiments. Pour la victoire de la religion embrassée par eux, les princes eux-mêmes attendent beaucoup plus du progrès des mœurs, de la volonté des peuples, que de l'intervention des magistrats. Au iv" siècle, la destruction du paganisme fut surtout une affaire locale : les lois qui le proscrivaient se trouvèrent exécutées

«s LE PAGANISME EN ITAUE.

naturellement, et presque sans secousse, dans les provinces ou dans les villes dont la population était devenue chrétienne ; elles demeurèrent sans force là où les habitants restaient fidèles au paganisme , et Ton eut quelquefois le spectacle de cités voisines , dont Tune renversait ses temples, tandis que l'autre continuait à les entourer de respect et d'honneur.

Ce spectacle , ce ne sont pas seulement deux cités voisines qui l'oArirent; à regarder les choses d'une manière générale, il est donné par les deux moitiés de TEmpire, dont la distinction , sensible à toutes Içs époques , était devenue beaucoup plus marquée depuis que Dioclétien avait divisé le monde romain, et surtout depuis que Constantin avait fondé près du Bosphore une seconde capitale. A partir de ce moment, l'Occident gravite autour de Rome, l'Orient autour de Constantinople; et comme Tune de ces >illes est le sanctuaire par excellence du paganisme officiel, tandis que l'autre se glorifie de n'avoir pas vu la fumée des sacrifices et d'arborer la croix au sommet de son Capitole , la résistance païenne semble concentrée autour de la première ; dans les pays soumis à Tinfluence de la seconde la propagande chrétienne a rencontré beaucoup moins d'obstacles et remporté de plus faciles victoires.

On peut se demander si, vers le milieu du iv* siècle, les païens avaient encore la majorité dans le sénat de Rome. Le contraire est à peu près certain (1); mais, ca qui est sûr, c'est que, même inférieurs en nombre, il» y gardaient presque toute l'influence. Les sénateurs chrétiens, fussent-ils investis de grandes charges oiB.

(1) Saint Ambroise, Ep. 17.

ornés d'une loDgue suite d'aïeux, faisaient médiocre figure à côté de leurs collègues païens. Ceux-ci continuaient à se partager presque héréditairement (1) les litres sacerdotaux et les gros revenus qui y étaient attachés, car les lois dirigées contre les temples et les sacrifices n'avaient rien changé, sur tous les autres points, à Torganisation et au personnel de Tancien culte. De là découlaient, pour Taristocratie païenne, des avantages de plusieurs sortes : honneurs, profits, puissance. Le chrétien pourra devenir préfet ou consul, mais à la liste de ses magistratures ne s'ajouteront pas ces titres d'augure, de quindécemvir, de pontife, de flamine, qui, même aujourd'hui, donnent un si grand caractère aux inscriptions antiques où nous les rencontrons, et qui étaient alors comme un second brevet de noblesse (2). H verra ses adversaires jouir de l'influence que leur assurent l'administration des biens des temples, la dispensation de leurs revenus, la dévouée et remuante clientèle des ministres inférieurs des dieux , des innombrables parasites du culte païen (3). Il ne pourra même prétendre à certaines juridictions d'un ordre spécial, comme est, par exemple, la surintendance des sépultm^, maintenue par les empereurs chrétiens au collège ^^ pontifes, et très importante à Rome, où Ton a au plus haut degré la religion des tombeaux (4). Beaucoup ^es choses qui rehaussent aux yeux du vulgaire l'im-

^^l^eeck, SymmachuSj V- 'axxvi.

J2) « Nobilibus sacerdolia. » Symmaque, £/?., X» 3. Cf. Tacite, IfM^ | " ' «pontificatus auguratusque bonoratis jain geoibus annalum 4%iii«tâ( ^^i; . et Suétone, VilelUus, 5 : o non solum honoribus, lenm m é^ ^^dotiij amplissimis auclus. »

3) Marqaardi, Romische HtaalsverwaUung, t. III, p. IXZJtTk, ^*) Voir Code Théodosien, IX, xvii, 2, § 1 (loi de 349).

portance personnelle, et souvent y suppléent, lui échapperont; à ses collègues païens les particularités de costume, de cortège, de préséance, qui distinguent encore les titulaires des grandes charges sacerdotales (1) ; à eux aussi, adeptes pour la plupart des cultes orientaux, la mystérieuse auréole de Thiérophante ou de Tinitié. Devant « ces lumières du sénat, » comme les appelle un poète chrétien (2), devant ces rivaux auxquels, selon l'expression d'un autre contemporain, « d'immenses privilèges et d'énormes profits » assurent la prépondérance (3), le noble disciple de l'Évangile se sent isolé, presque amoindri. L*opinion publique le connaît à peine; saint Augustin a pu écrire que, sous Constance, « presque toute la noblesse de Rome » adorait les idoles (k). L'expression dépasse la réalité des faits, mais exprime bien les apparences; Prudence aussi, voulant désigner l'aristocratie païenne , emploie sans épithète le mot nobilitasy comme s*il n'y avait pas de nobles chrétiens (5).

L'importance, la cohésion et la ténacité du patriciat païen font illusion sur le nombre de ses membres. Cette illusion. Constance lui-même la partagea dès son pre-

(1) Marquardt, ouTrage cité, p. 216.

(2) Ipsa et senatus lumina, Quondam Luperci et Flaroines.

Prudence, Péri Steph,, ii, 517.

(3) n PrÎTilegia niaxima, lucra ingenUa. » Saint Ambroise« Ep, 18. Cf. Suétone, Àug., 31 : « Sacerdotum dignitalem et commoda. « Voir Mommsen, Eômische Staatsrecht, t. II, 2* éd., p. 62 et suiT.

(4) « Venerator idolorum, sacroromque sacrilegorum particeps, quibas tune tola fere romana nobilitas spectabat. » Saint AugosUn, Confess., VIU, 2. Il écrit cette phrase en racontant la conversion du rhéteur Victorinus, arrivée vers 361.

(5) Prudence, Contra Symmachum, I, 508.

mîer contact avec lui. En 357, un an après avoir interdit les sacrifices sous peine de mort, il vint à Rome. Entré en triomphateur, il prit bientôt des allures plus simples, et visita en touriste la ville, qu'il ne connaissait pas. Tous les monuments excitèrent son enthousiasme. Il les proclamait l'un après l'autre plus beaux que ce qu'il avait encore vu. Les temples mêmes trouvèrent grâce à ses yeux. « Suivant, dit le païen Symmaque, à travers les rues de Rome le sénat charmé, il considéra les sanctuaires d'un œil tranquille, lut les noms des dieux inscrits sur leurs frontons, s'informa de l'origine de ces édifices, et témoigna de son admiration pour les architectes qui les avaient élevés (1). » On cite, parmi les temples qu'il admira le plus, la masse arrondie du Panthéon, qui lui parut une merveille. Il vit aussi avec beaucoup d'intérêt le double sanctuaire de Vénus et Rome, œuvre de l'empereur Hadrien. « Celui de Jupiter Tarpéien lui sembla l'emporter sur le reste autant que les choses divines l'emportent sur les choses humaines (2). » Une seule fois le chrétien marqua ses réserves; avant de prendre la parole devant le sénat, Constance fit enlever de la curie l'autel de la Victoire, sur lequel, au commencement de chaque séance, les sénateurs païens faisaient fumer l'encens (3). Mais, si un scrupule personnel ne lui permit pas d'être témoin d'un acte d'idolâtrie, il ne songea pas à faire observer à Rome les lois qu'il venait de porter contre l'ancien culte. « Il conserva celui-ci à l'Empire, écrit encore

(1) Symroaqne, Ep., X, 3.

(2) Ammien Marcellin, XVI, 10.

(3) Saint Ambroise, Ep. 18.

JOLIBN l'apostat. — I.

ce LE PAaâ!<nSME ex ITALIE.

Sirmmaqiie, bien qu*il suivit lui-même une aatre religion 1 . >• On le vit même accomplir fidèlement, à la demande de Tanstocratie. ses devoirs de pontife su- |»ême. « Il respecta les privilèges des vierges de Testa, il nomma les nobles au sacerdoces, et ne refusa pas de subvenir aux frais des cérémonies romaines (i). » Rien ne fut changé dans la ville étemelle : deux ans après la visite de Constance, le préfet de Rome, Tertullus, eSrayé par une sédition populaire. o£be un sacrifice dans le temple des Castors à Ostie. afin d'obtenir des dieux la prompte arrivée de la flotte chargée du blé d*Afirique 3 .

Le temple des Castors était un de ceux auxquels s'appliquait la loi de Constance sur la ocMiservation des sanctuaires païens qui avaient été Torigine de quelques-uns des spectacles chers au peuple romain (4). Là se donnaient, le â7 janvier, des jeux en l'honneur des dieux jumeaux Castor et PoUux: jnsqu*au milieu du T* siècle le peuple se portera en foule de Rome à Ostie pour y assister 5 . Mais Tépisode de TertuUus montre que le temple des Castors ne servait pas seulement, en 359, de prétexte à des jeux: il était demeuré ouvert, et Ton y o&ait des sacrifices. Probablement en était-il de même des autres temples qui, à Rome, rappelaient l'institution de léjouissances annuelles.

t SjMMaqiBe, Tji.. X, 1.

>. L» >fmx (^ IlioBneiir dks C^«t.>rs 9t c«»Arae«t «aciwe à Oslie eo 44S: Oi ftNit nuiqw» <i&&> le (alettOner <le Fulemias SUtîos. q[ai est de c«€t« 1SK<«. CtT^ms émscryrl.x-%um tmhmmrmJm^ L L r. 3tt.

Ces temples étaient très nombreux au milieu du IV* siècle, si l'on en juge par la liste des fêtes encore célébrées. Elle se trouve dans le calendrier mis en tête d'un recueil chronographique, dont la première édition est de 354. Tous les jeux d'origine païenne y sont soigneusement marqués : fêtes en Thonneur des lares de quartier {compùalia), de la déesse des accouchements (carmentalia)y des grands et des petits dieux, tels que Janus, Jupiter, Apollon, Mars, Neptune, Vulcain, Esculape, Hercule, Cérès, Junon, Diane, Vénus, Flore, les Diûscures, Quirinus, le Soleil et la Lune, les Génies, les Muses, THonneur, la Santé; fêtes plus récentes des divinités orientales, comme Isis ou Sérapis; phases diverses des solennités en Thonneur de la Mère des dieux ; le cycle s'achève, le 25 décembre, par l'anniversaire de Mithra, natalis invicti (1).

L'illustrateur et probablement le compilateur du recueil de 354. est le célèbre graveur Philocalus, le même qui reproduisit sur le marbre les inscriptions composées parle pape Damase en l'honneur des martyrs (2). C'était un fervent chrétien (3). Peut-être est-ce un scru-

(1) Corpva inscr. lat., t. 1, p. 334et8Uiv.

(2) De Rosfti, Roma sotterranea, t. I, p. 120121 ; t. II, p. 195-201 ; BulL (U archeologia crisUanaj 1S84-188S, p. 20-21. CL ma Rome souterraine, p. 25, 251.

(3) En signant de son nom la graTure de llnscription composée par saint Damase en l'honneur du pape Eusèbe, Philocalus se dit Damasi papx cultor aique amator (Roma soUerranea, t. II, pi. III, IV; Rome totUerraine, pi. Xll). — Outre le calendrier profane dont nous parlons, des fastes consulaires, une liste des préfets de Rome, une notice des régions de Rome, le recueil de 354 contient, dans sa première partie, une table pascale , deux listes d'anniversaires de papes et de martyrs, et un Catalogne des papes; dans sa seconde partie la Chronique du docteur chrétien Uippolyte. Aussi M. de Rossi l'appelle-t-il un almanach chrétien (RomA iotterranea^ 1. 1, p. 116), et M. l'abbé Duchesne le déûnit-il a une

pule religieux qui lui fit effacer du calendrier toute trace des jours fastes et néfastes (consacrés aux dieux}, et indiquer les fêtes antiques simplement comme jours fériés ou affectés à la célébration des jeux, sans aucune mention de sacrifices. Hais il est impossible de croire que ceux-ci aient cessé à Rome, où nous venons de voir Constance lui-même nommer des prêtres des dieux, subvenir aux frais du culte, et où les inscriptions montrent non seulement les collèges sacerdotaux maintenus au complet, mais encore font mention d'immolations sanglantes. Si le document philocalien se tait sur celles-ci, il indique lui-même de très nombreuses cérémonies païennes. 11 suffit de le parcourir pour les voir revivre à nos yeux. Nous assistons, le 13 février, à un pèlerinage des vestales, inaugurant près du tombeau de Tarpeia la série des fêtes consacrées à la mémoire des morts (1 ). Deux jours après, ce sont les luperques — appartenant à Tordre équestre ou même à Tordre sénatorial (2) — qui courent, demi-nus, le fouet en main, à travers la ville (3). Le 9 mars, retentit Tairain des boucliers sacrés, frappés en cadence par d'autres prê-

sorte de manael où se tronyent groupés tous les renseignements chronograpbiques et même topographiques nécessaires, au temps de la djnasUe de Constantin, à un habitant de Rome qui faisait profession de christianisme {Le Liber Pontificalis, t. I, p. tiii}. » — Le calendrier civil se trouve au tome I du Corpus inscriptionum latinarum^ d'après lequel nous le citons; la Notitia regionum au tome II de la Topographie der Sladt Rom de Jordan ; les autres documents ont été publiés par M ommsen à la suite de son mémoire Ueber den Chronographen von^ Jakre 354, dans les Abhandlungen de l'Académie royale de Saxe, t. I, Leipzig, 1850, p. 647 et suiv.

(1) « Virgo Vcsta parentat. » Corpus inscr. lat., 1 1, p. 336,

(2) Marquardt, Rômische Staatsverwaltung, t. III, p. 423. Cf. Prudence, PeriSteph., 11,517-518.

(3) « Lupercalia. » Corpus inscr, lat., t. I, p. 338.

très aristocrates (1), les saliens (2). Voici, le 15 mars, la procession des cannophores (3). le 22 mars, celle du pin consacré à Cybèle (4). Nous voyons, le 25 mars, couler le sang de Tarchigalle (5), et, le 27, les prêtres de la Hère des dieux , précédés de tous les grands de Rome (6), baigner dans TAlmone la pierre noire enchâssée d'argent (7). Le 7 et le 15 juin paraissent de nouveau les vestales : elles ouvrent (8) et ferment (9) le trésor ou plutôt le magasin de la déesse, où les femmes sont appelées à contempler pendant huit jours des reliques fort étranges, depuis les pénates de Rome jusqu'à des aliments, de la saumure, du sang de cheval et des cendres de veau (10).

Ces indications du calendrier de Sbk ne sont pas de simples souvenirs de fêtes alors périmées. On s'en rend compte en les rapprochant d'autres textes, qui montrent les mêmes cérémonies encore célébrées à cette date , et même beaucoup plus tard. Dans le tableau que l'Ambrosiaster trace, vers 375, des cérémonies païennes qu'il avait sous les yeux à Rome, on retrouve les orgies des Bacchanales, les processions isiaques, les initiations mithriaques, le culte de Cybèle (11). Les pontifes réparent, Cû 382, les reposoirs destinés aux boucliers des saliens (12). Les lupercales sont observées jusqu'à la fin du ^siècle (13). On vient de voir Constance, en 357, con-

(1) Marquardt, t. HI, p. 411. — (2) « Arma ancilia movent. » Corpus, *• 1, p. 338. — (3) « Canna intrat. » làid. — (4) a Arbor intrat. » Ibid. — (5) c Sanguem. » Ibid, — (6) Cf. Symmaque, £p., II, 34 ; Prudence, Péri 5/cpA., X, 155. — (7) « Lavalio. » Corpus, l. I, p. 338. — (8) « Vesla «périt. . Ibid,, p. 344. — (9) « Vesta cludilur.» Ibid. —(10) Marquardt, Jiàm, Staalsverwaltung, t. III, p. 241, 329, 332. — (11) Quaestiones veteris et novi Testamentij dans Migne, Patr. lat., t. XXXV, col. 2279, 2343, 2344, 2346, 2349. — Le poème d'Ausone, De Feriis romanis, peint comme observée encore de son temps la succession des fêtes toutes païennes de Aoine, y compris les combats de gladiateurs (Migne, Patr. lai., t XIX,

Armant les privilèges des vestales. Prudence, trente ou quarante ans plus tard, décrit en témoin les fêtes de Cybèle et la procession du bain sacré (1) . Le silence gardé par le recueil de Philocalus sur les sacrifices proprement dits, de même que les prohibitions sévères des lois, sont l'expression d*un désir, non la constatation ou la preuve d*un fait. Dans Rome, au milieu du iv* siècle, Topiniàtreté d'une aristocratie gardienne vigilante des traditions et des observances du paganisme, la complicité d*une population éprise de cérémonies et de spectacles, maintiennent toutes les solennités de l'ancien culte. Des temples fermés par la loi, mais restés ouverts en dépit d'elle, s'élève toujours la fumée des holocaustes. Parmi les anniversaires marqués au calendrier de Soi est celui de la fondation du cirque de Galigula, au Vatican, le 28 mars (â) : lieu et date consacrés jusqu'à la fin du siècle à la célébration des tauroboles.

L'influence de Taristocratie païenne de Rome dépassait les murs de la ville étemelle, et s*étendait à toute ritalie. Les sacerdoces, dont les plus illustres de ses membres étaient revêtus, leur donoaient une certaine juridiction sur le clergé idolâtre de la Péninsule. Le culte des dieux devait^ dans les villes italiques, offrir une image de la religion romaine : comme à Rome, il était chose officielle, affaire d*État : à ce titre, il se trou-

col. $13-St4 . — (tl) Orelli. »U. — (13) Lt ealndrier de Polemios Sil- Ti«s 44$^ mmUoan^ lei Ufertalia {Corpus tjucr. ImL, 1. 1, p. 3S7). Elles se celebnieat eocore en 493. êpoqoe oè le pape Gêlase les atUqva. repoodant à an traité apolo^Hiqtte da sèaateor Aadrawachas {Migae. Patn^f. lat., t. UX. col. tio et mîy.'. La lettre de Gêiaie BMMitre Castor et PoUai adores à Rome à la Di^aie èpoqae yikié.. col. 114 .

. 1 Pr«leoce. Ftri ^e^A.. X. t>4>t60; 196^)00. Il parle aassi des laperqnes. i*«ii,. i6t-tC5. — ^-^ • Initia» Cajaai. » Corpus ijucr. Ut,, t, I. P 3}^ — Voir. $ar ce» diverses aMstioM» Taaiple CMUMstûc dt MoRiia»e« à la soile des caltadrierk

yait sous la dépendance du collège des pontifes (1), qui autorisait les dévotions particulières aux cités (2), connaissait des sacrilèges, interprétait les mauvais présages, réglait les modes d'expiation (3). Ces attributions restèrent en vigueur pendant tout le iv' siècle. Les lettres deSymmaque montrent le zélé pontife ému d*un prodige arrivé à Spolète, du peu de succès des rites expiatoires, et préoccupé d'une prochaine réunion du collège pour aviser à de nouveaux moyens de calmer la colère des dieux (k). Son émotion est plus grande encore à la nouvelle d'une faute commise par une des vestales d'Albe (car plusieurs villes latines (5) avaient aussi de ces prêtresses). Il correspond avec ses collègues^ avec le préfet de Rome, réclame la punition de la coupable, invoque même à l'appui de sa demande un exemple récent : le préfet renvoie aux pontifes la connaissance de l'affaire : ceux-ci se transporteront au lieu où le scandale a été donné, pour présider à l'épouvantable supplice prévu par des lois qui ne sont pas abrogées (6). Une vestale punie pour avoir violé son vœu et enterrée vivante , par ordre du collège des pontifes, à la fin du iv* siècle ! Voilà qui en dit plus que toutes les réflexions sur la persistance du paganisme en Italie.

On comprend l'autorité que des hommes encore in-

(1) Tacite, Ànn,, lll, 71.

(2) c Sacra municipalia. » Festus, p. 159 a.

(3) Ciceron, De leg., H 9. 22; Tite-Lire. XXVII, 21, 4; XXIX. 8, 9; XXXVIII, 43, 6; XLII, 3; Tacite, Ann., III, 71; PhUagre, sur Virgile, Géorg., Il, 162.

(4) Symmaque, £p., I, 48.

(5) Veitalea à Lavinium, Albe, Tibur; Marquardt, BOmische StaaUverwaltung, t. III, p. 323.

(6) Symmaque, Sp., IX, 147, 148.

vestis d^aussi terribles pouvoirs gardaient sur l'esprit du peuple. Maîtres d^immenses domaines, villas de plaisance et propriétés de rapport, les membres de Taristocratie romaine étaient, sur tous les points de la Péninsule, en contact avec lui. Quand on songe que, dans les dernières années du siècle, un sénateur capable de dépenser une somme équivalente à deux millions de francs pour célébrer la préture de sou fils, et possédant quinze villas en Italie, sons compter des maisons à Rome, des terres en Sicile et en Mauritanie, passait pour on des moins riches parmi ses collègue (i\ on se rend aisément compte de Finfluence exercée , trente ou quarante ans plus tôt, par les opulents patriciens de Rome. Voyageant souvent, car le goût de la campagne est un des sentiments les plus sincères des hommes du iv* siècle, ils entretiennent d'étroits et fréquents rapports avec les villes italiennes. Cest ainsi que ^exemple pris entre une multitude d'autres' nous voyous* vers le milieu du iv* siècle, les habitants de deux municipes élever une statue à un ancien ti^rrtNcteur de la FUmiuie et du Picenum, qui fut deux fois vic^pràident ^i du collège des pontifes : ils le qualifient de patron, et 5^ nomment eux-mêmes ses clients ^3). Tu grand noa^Urv de patrons des cités portent encore, «ous Constantin et Constance* les tiu>es d^augures, de saliens« de |K>nt;f«:s do Yosta. de p^>ntifes du Soleil ^ï). Cooime on |>euî s y aUendre* l^N^ucoup des membres de

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la petite noblesse ou de la haate bourgeoisie de province se modelaient sur ces grands personnages, et, moitié par vanité, moitié par intérêt, cumulaient aussi dans leurs villes les magistratures et les sacerdoces. Symmaque, séjournant dans une de ses propriétés du sud de Tltalie, remarque avec une satisraction mêlée d'étonnement les goûts lettrés et la politesse de la noblesse campanienne (1) : il y reconnaissait probablement un reflet de ses propres sentiments , et l'attachement à lancien culte en même temps que limitation des mœurs aristocratiques.

Cet attachement n'était pas moindre chez les paysans. Tout à la fin du iv® siècle, une inscription (2) montre encore, à Capoue, le prêtre de la province exerçant ses fonctions, et fait connaître le férial païen resté en vigueur : en janvier, vœux pour le salut des empereurs ; en février, fête des génies ; en mai , procession lustrale au bord de l'Arverne; en mai encore, offrande de roses en mémoire des Mânes; en août, seconde procession lustrale, fête delà moisson; en octobre, fête des vendanges : l'inscription mentionne, en terminant, Taccomplissement d'un vœu avec l'autorisation des empereurs (3). C'est le paganisme rural, innocent, peut-être expurgé : il eût été presque impossible de le déraciner dans l'Italie centrale et méridionale, si les sièges épiscopaux n'y avaient été très multipliés (fc), et si l'action personnelle des évêques n'avait opposé quelque contrepoids

ri) Symmaqoe, Ep,, l, 3.

(2) Orelli-Henzen, 6112; Corpus inscr, lat., t. X, 3792.

(3) « JuMîone domioorum. »

(4) Dachesne, dam Mémoires des antiquaires de France, t. L, 1889, p. 380, 38&.

i rinfluenoe à la fois politique et religieuse du patriciat païen.

Mais là où les évèchés sont peu nombreux, comme dans ritalie du nord(l), ce contrepoids manque : aussi le paganisme se maintient-il avec une opiniâtreté extraordinaire. Les paysans sont encore assez fanatiques, en 397, pour tuer des missionnaires de FéTèque de Trente : ceux-ci n*avaient commis d'autre crime que de défendre la liberté et les biens d*un chrétien, dont les idolâtres Youlaient sacrifier les bœufs pendant la procession des amàarvalia. Quelques années plus tard, Févéque luimême sera massacré, pour avoir essayé de détruire le culte de Saturne dans une vallée voisine du lac de Garde (2). Cent ans après les lois de Constance, on voit en Ligurie les champs remplis d'autels de bois et de statues de pierre : des paysans prennent avec orgueil les titres de prêtres de Diane et d'haruspices (3).

m. — Le paganisme en Airiqae.

La fortune et Tinfluence de l'aristocratie ne se renfermaient pas dans la péninsule italique. A toutes les époques l'Afrique romaine eut des patriciens et des sénateurs parmi ses plus grands propriétaires. La moitié de la Zeugitane est, sous Néron, partagée entre six capitalistes de Rome (4). Un peu plus tard, Frontin dit que beaucoup de propriétés africaines égalent l'étendue de grandes

(1) Duchesne, ibid,

(2) Voir Tillemonl, Mémoires pour servir à rkistoire eeelésiastique^ t. X, p. 542 et soiv., art. snr saint Vigile.

(3) Saint Maxime de Turin, Sermo 101.

(4) Pline, yat. HisU, XVll, 7.

LB PAGANISME KN AFRIQLB. 75

villes (1). Sans doute, au iv* siècle, les terres sont pins divisées, et la population indigène les possède concurremment avec le patriciat romain. Cependant les diverses provinces du nord de TAfrique peuvent encore être considérées, sans trop d'exagération, comme des fiefs de la noblesse. Celle-ci trouvait avantage à n'avoir pas tonte sa fortune en Italie, pays d'agriculture appauvrie, de pâturages improductifs, et à en placer au moins une partie dans le sol abondant en céréales, et alors très peuplé, que lui offrait l'autre rive de la Méditerranée. Aussi les textes nous montrent-ils un très grand nombre de ses membres possesseurs de vastes domaines dans la province proconsulaire, en Numidie, en Mauritanie, et jusqu'aux confins du désert (2). L'influence de laristocratie dut contribuer à y soutenir l'ancien culte.

On peut voir une trace de cette influence dans un fait qui n'est pas particulier à l'Afrique, mais qui, plus qu'ailleurs, y parait la règle générale. Dans ses villes, dans ses bourgs, les inscriptions montrent les dignités municipales et sacerdotales à peu près inséparables. Un curieux exemple de cette union entre la curie et l'autel est donné par l'album du sénat de Thamugaddi : à la suite de clarissimes inscrits comme patrons, on y compte parmi les magistrats ou décurions en exercice quarante flamines perpétuels, quatre pontifes, trois augures : quinze membres seulement n'ont pas de fonctions religieuses (3). Le titre de flamen perpetuus est toujours joint sur les marbres ou dans les textes à celui de curator

(1) Frontin, dans Gromatici veteres, éd. Lachmann, p. 53.

(2) Sjorniaque, Ep.y VII, 66; saint Augufitin, Ep. 46, 47, 58; Palladius, HisL LausiaCf 119; saint Ambroise, De excessu Satyrif 24.

(3) Corpus inscr. lat, t. VIII, 2403.

reipublicêB (1). Sous Valentinien, le curateur de Calame porte encore le titre d'augure (2), celui de Sicca Veneria le titre de pontife (3). Le proconsul Festus Hymetius sera, vers 363, loué d'avoir restauré le sacerdoce de la province (4), sacerdoce de Rome et d'Auguste, devenu sans doute à cette date plus politique que religieux , mais qui se donnait aux seuls adeptes du paganisme, et mettait ainsi entre les mains de personnages importants de cette religion une autorité considérable (5).

Plus qu'en Italie, cependant, la prépondérance de l'aristocratie païenne était combattue en Afrique. Beaucoup de nobles étaient propriétaires dans ce pays; mais, s'ils visitaient sans cesse leurs villas du Samnium ou de la Gampanie, bien peu sans doute se souciaient d'affronter la mer et de s'éloigner de Rome pour paraître dans leurs domaines africains. La plupart ne les avaient jamais vus : Symmaque laisse le fisc ruiner ses terres de Mauritanie (6), et probablement un homme qui ne pou-

(1) Voir Léon Renier, Mélanges fTépigraphie, p. 45 ; De Rossi, BuU. éi arek, erisi,, 1878, p. 29; ei to Ferséeuiwn de DiacUtien, 2* éd., 1. 1, p. 195, note 3.

(2) Corpus tjucr. iat, t. VIII, 53S5, 5337. (3} IHd^ 163d.

(4) « Quod stadium sacerdotii proTinci» resUtueriU » Corpus, t. VI, 1736.

(5) A une époque pins basse, les titres de jf amen perpetuus et de saeerdoialis ptnissent perdre tout caractère païen, et n*étre plus que des distinctions honorifiques, réseryées aux premiers personnages des cités : un Adeodatus sacerdotalis enterré dans une basilique chrétienne ; un flamen perpetuus ehristianus contemporain des rois Vandales. Corpus inscr.iat.,U VIII, 8348, 10516; De Rossi, BulL diarck, crist, 1878, p. 25-3C; Bourlier, Essai sur le culte rendu aux empereurs romains, p. 302. Peut-élre ces titres furent-ils surtout acceptés par les donatistes : lois de 410 et de 414 au Code Théodosien, XVI, y, 52, 54; Fallu de Lessert, les Assemblées provinciales d'AfHque^ p. 333, 336; Guiraud, les Assemblées provinciales dans t Empire romain, p. 251, note l.

^6, Symmaque, Ep., VU, 66.

▼ait, de loin, surveiller ses intérêts dans ce pays n'y avait guère de force, tout pontife qu'il était, pour défendre ceux de l'ancien culte. Saint Augustin nous apprend, il est vrai, que les sénateurs chrétiens, propriétaires en très grand nombre dans sa province, n'y montrent pas beaucoup plus de zèle pour leur religion (1). Quelques-uns faisaient exception cependant : tel Publicola, si préoccupé des rapports de ses fermiers et de ses colons avec les païens (2); tel Pammachius, loué par l'évêque d'Hippone pour être intervenu efficacement, pendant la querelle du donatisme, afin de conserver à l'orthodoxie la population de ses domaines (3). Pammachius est célèbre pour sa charité : on connaît les institutions bienfaisantes fondées par lui dans ses possessions d'Italie (4); peut-être n'est-ce pas abuser de l'hypothèse que de lui attribuer un même souci des misères temporelles de ses tenanciers africains. On vient de le voir surveillant la pureté de leur foi; il serait surprenant que les aumônes d'un homme aussi généreux n'aient pas souvent traversé la mer en même temps que ses conseils. Le moment n'est pas éloigné où un autre sénateur chrétien, se dépouillant de ses biens pour embrasser la pauvreté évangélique, réservera ses immeubles d'Afrique à des œuvres de charité (5). De tels soucis étaient rares chez les païens , toute l'histoire l'atteste, et nous en trouverons la preuve dans la corres-

(1) Saint Augustin, Ep. 58.

(2) Id., Ep. 46. 47.

(«) Id.., Ep. 68.

(4) Saint Paulin de Noie. Ep. 13; saint Jérôme, Ep. 66; Palladlus. Hist. Laus., 122. — Cf. De Rossi, Bull, di archeologia cristiana, 1860, p. 40, 43, 50, 99-103.

(6) Palladius, Hist. Laus., 119.

pondance de Julien (1). Sur ce terrain, raristocratie païenne de Rome fut sans doute aisément battue en Afrique : comme elle n'avait pas dans ce pays la juridiction sacerdotale qui lui donnait tant d'autorité en Italie, et qu'elle ne s'y faisait connaître ni par sa présence ni par ses bienfaits, elle n'y dut exercer, malgré l'étendue de ses domaines, qu'une influence assez disputée.

Celle qui lui restait, et dont nous avons cru voir un reflet sur la bourgeoisie municipale, encore si fortement imprégnée de paganisme, était contre-balancée par le tr^s grand nombre des évèques. Nulle part, même dans l'Italie méridionale, les sièges épiscopaux ne furent multipliés comme en Afrique. A la fin du iv* siècle, ses diverses provinces en comptent près de cinq cents (2). Le christianisme y a donc un pied partout ; les ruines immenses de ses basiliques et les innombrables inscriptions de ses fidèles le font suffisamment voir : et comme le nombre des évèques dépasse dans l'Afrique romaine celui des grandes villes et même des moindres cités, l'Église y parait représentée par un haut dignitaire et un clergé jusque dans des bourgs ou des villages. Aucune

{\^ Jiiticn, K/). 49; fr«|cincnt d'une \o\irt (HerUein. p. 391).

vï»! Saint Aupislin, Brrr. coH. cvm Iktmat, l, ÎIS-îlT. — MoreelUUA^^ chnittnHn, t. 1, p. 34 et «ùt.^ a dros»ê U liste de six cent quatre-TÎnS^ cinq oxiT-bcs api^rlenanl à U {H^Tinco proronsulaire, à la Namidie, à la B5' vhcvw, AUX doux Mauritanit^ et A U Tri|viliLaine : il a retranché de sa Ws^^ >oi vante e▼^chè:( environ, parce qu'il ne pourait, dit>il. en assigner U f^ rilahle poMlion y^tbifl,^ p. 4;)"^. Reclîlianl ce$ chiffres. 11. Ferrère en compta* au commencement du \* sitvle, un peu moins de cinq cents. L'eiagératiot^ de U liMe de Morcelli ^et, avant elle^ de la liste encore pins nombrenf^ d*F.Ilies l>upin> tient do ce qu'on l'a dr(^<;èe • en releranl tons les nom^ d'eV(H|ue« cités dans 1e> monumrnt> de l'histoire ecclésiastique africaiie; or, beaucoup de ces o vaches n ont pas existé simnltanémenL » Fendre, la Sttîtatwn rehfiirvsr àt l.Afrtç%w romaine d^uis to fin tf« rr*<tècle jiis- <fv à liniHisùin des VrtMn.ï.Vx. p. U et ,^Sï^?6. — M. P. Monceiox, Hitt, hft, tie I Afiiqve chrttintnc, t, lll, p. 43, compte ea 411, quatre ccnl soiiante-div evéques c^ithoU^ues el pr^s de quatre cents érèqnet dooitistes.

LE PAGANISliE EN AFRIQUE. 79

terre, peut-être, n'avait été aussi abondamment arrosée du sang des martyrs. Nulle part aussi les ardeurs religieuses n'étaient, dans les deux partis, plus excitées. Il faut donc séparer les provinces africaines des autres contrées de TOcddent, et reconnaître que l'influence païenne de Rome s'y exerçait à un moindre degré qu'ailleurs.

Les païens, cependant, y restaient assez nombreux et assez puissants pour avoir conservé, malgré les lois de Constance, leurs temples et leurs cérémonies. Saint Augustin, né en 3&k, a vu dans sa jeunesse toutes les fêtes de l'idolÀtrie, et a laissé une description indignée des scandaleuses processions qui parcouraient Carthage en l'honneur de la Virgo cœlestis (1); plus avancé en Age, il a entendu, dans les temples, Texplication allégorique des récits immoraux de la fable (2). En 390 encore, la correspondance de l'évêque d'Hippone avec le philosophe Maxime montre le forum de Hadaure peuplé d'idoles (on cite en particulier deux statues de Mars), les dieux adorés publiquement (Maxime insiste sur la publicité des sacrifices), les magistrats et les décurions les honorant par des cérémonies bruyantes, que saint Augustin compare à des bacchanales, et enfin l'initiation aux mystères de Liber réservée aux plus fervents païens (3). Quelques années plus tard, on étale encore sur les mar-

(1) Saint Augustin, De civitate Dei, II, 4, 5. — Des deux divinités les plus populaires en Afrique avant la conquête romaine, l'une, Tanit, devenue Cœlestis, avait gardé tout son prestige ; l'autre, Baal, devenu Saturne, l'avait perdu dès la fin du iii« siècle, après laquelle on ne trouve plus de Testige de son culte dans les inscriptions. Toutain, De Saturni dei in Africa cultUy p. 139.

(2) Saint AugusUn, Ep. 91.

(8) Id., Ep. 16, 17.

chés des viandes immolées aux idoles, on sacrifie jusque dans les salles des bains publics, il y a des temples ouverts dans les campagnes, et ces temples ou leurs prêtres possèdent des champs ou des jardins (1).

rv. — lie paganisme en Espagne, en Gaule et en Bretagne.

Dans les trois grandes contrées occidentales, TEspagne, la Gaule et la Bretagne, la résistance du paganisme ne sera pas moins longue.

L'Espagne est un des pays où la civilisation latine s'était le plus vite et le plus fortement établie. Sauf dans les provinces du nord et de Touest , les croyances et les mœurs locales avaient presque disparu, pour se fondre dans la grande unité romaine. Nulle part les villes n'étaient plus nombreuses. Dès le temps de Vespasien, on en connaissait cent soixante-quinze en Bétique, cent soixante-dix-neuf en Tarraconaise , quarante-cinq en Lusitaoie, sans compter deux cent quatre-vingt-quatorze cités de moindre importance (2). Nulle part aussi la vie municipale n'était plus active et plus florissante. Qu'il s'agisse du culte, des monuments, des fêtes, on se croirait en Italie. Dans les colonies et les municipes de la péninsule ibérique, les inscriptions montrent les magistrats ardents à briguer les honneurs, et à les payer par des spectacles, des jeux, des repas, des distributions d'argent et de vivres; elles font voir en même temps le peuple empressé à témoigner sa reconnaissance par des titres et des statues. Les dieux sont ceux de Rome , ou

(1) Saint Augustin, ibid.

(2) Pline, NaL HUt., III, 3, 4.

IX de rorient auxquels Rome a donné droit de cité, quelques exceptions près, on ne rencontre plus que 08 le nord de la Tarraconaise ou chez les Lusitaniens culte des divinités indigènes (1) ; mais alors ce pagaime local est très puissant, puisque les soldats mêmes [participent, et qu'une ville entière s'associe quelquesà ses manifestations (2). Quant au culte de Rome d'Auguste, l'Espagne est un des pays où il est le plus pulaire : il a trois centres principaux : tarragone, rida et Cordoue. On le trouve, de plus, installé dans ites les villes de quelque importance. L'empereur ^ant est lui-même adoré ; le consulaire de la Bétique ge à Cordoue un monument de sa dévotion « à la ^té et à la majesté de Constance (3). » Les chrétiens étaient nombreux en Espagne. La Bé- ;ue, évangélisée dès les temps apostoliques, comptait S^rand nombre de sièges épiscopaux (^); ils étaient plus ^dans le centre, et surtout dans le nord, où l'on voit, m* siècle , les deux villes assez distantes de Léon et ^orga administrées par un seul évêque (5). « Toutes 1 frontières de l'Espagne, dit Tertullien, avaient reçu foi du Christ (6) : » cela veut dire que dans toutes il y ait des fidèles, et l'histoire des persécutions suffirait le démontrer. On connaît, durant le m* et le n** siècliî, smartvrs au nord comme au sud, à Saragosse, h Uur-

1) Voir, par exemple, Corpus inscr. lat.. t. U, 451, 74o, U4M3, 'éy'ii

îi 2606, 3007, 5551, 5666, 566'J, 5670, 5809.

3) Ibid,, 2006.

*) Voir Ktvue des questions historiques, janTÎer 1886, p. 7»i -

5; Saint Cyprien, Ep. 67. Cf. Histoire des persécuU4fHè ,

■mière moitié du m' siècle, .1' éd., p. 331. 5j Terlullien, Adv. Judxos, 7.

jcuuf l'apostat. — I.

celone, à Girone, à Calahorra, à Hérida, à Tolède, à Tarragone, à Valence, à Cadix, à Cordoue(l) . Certains détails prouvent même que la foi n'était pas d'importation récente; ainsi le diacre de Saragosse, Vincent, descendait d'une des plus illustres familles de la province, puisque son grand-père avait reçu les ornements consulaires, mais, depuis une ou deux générations au moins, cette famille était chrétienne (2). Cependant, bien que de nombreuses victimes eussent péri dans les supplices, l'Espagne n'avait pas connu, entre paYens et chrétiens, ces divisions profondes et violentes qui existaient, par exemple, en Afrique. A l'époque même où sévissait la persécution, le peuple des villes les plus attachées au paganisme, comme Tarragone, savait reconnaître et admirer les vertus évangéliques : Tévèque Fructueux, martyrisé sous Valérien, était populaire pour sa charité chez les idolâtres comme chez les fidèles (3). Les rigueurs ordonnées contre ces derniers rencontraient probablement un médiocre concours de la part du peuple et même des magistrats. On voit, dans la dernière persécution, une sorte de commissaire extraordinaire délégué à la poursuite des chrétiens, et les jugeant tour à tour dans les diverses provinces (k) ; mesure évidemment su-

(1) Àcta SS, FYuctuosi, Àugurii et Eulogii, dans Ruinart, Acta mart sine., p. 320; Passio S, Ftncen/ii, ibid., p. 889; Pradence, Péri Stepha^ nAn» 1, III, IV, VI; martyrologes d'Adon, d'Usuard, aux 22 janTier, 28 octobre, 9 décembre. Cf. le$ Dernières persécutions du iii* siècle, 2* éd., p. 102-111 ; la Persécution de Dioclétien, 2* éd., 1. 1, p. 241-25S, 459-469.

(2) Passio S. Vincentii, 1 ; Raiaart, p. 889.

(3) « Talem amorem habebat non tantam a fratribns, sed etiam ab cthnicis. » Acta S. Fruduosi, 3; dans Ruinart, p. 221.

(4) Voir la Persécution de Dioclétien, 2* éd., t. I, p. 239-240. — Si l'on Teut Toir dans Datianus le vicaire da diocèse d'Espagne (cf. Mar-

LE PAGANrSMK EN ESPAGNE. 83

perflue, si le sentiment public avait secondé en Espagne aussi complètement qu'ailleurs les volontés persécutrices du souverain.

On s'étonnera peut-être de rencontrer ces dispositions conciliantes chez un peuple qui, plus tard, se montrera si jaloux de Tunité religieuse, et réprimera avec une extrême sévérité toutes les dissidences en matière de foi; mais, à Tépoque dont nous nous occupons, TEspagne était comme endormie sous le joug romain : elle y avait perdu toute ardeur, tout esprit de combat, et ne retrouvait un peu d'énergie que pour refuser aux empereurs les hommes nécessaires au recrutement des légions (1). Cette fière contrée était devenue le pays pacifique par excellence, une terre heureuse où les partis les plus opposés ne demandaient qu'à vivre en paix. Une telle disposition, à première vue favorable au christianisme, n'était pas sans inconvénients pour lui. Les chrétiens s'y accoutumaient; beaucoup d'entre eux, vivant tranquilles parmi les idolâtres, se laissaient aller à imiter leurs mœurs ou même à suivre leurs coutumes. Les plus pieux eux-mêmes ne s'en défendaient pas tout à fait ; ainsi , quand Fructueux, Augure et Euloge eurent été brûlés vifs, leurs amis, accourus pour recueillir les cendres des martyrs, les arrosèrent de vin, « afin déteindre le feu qui brûlait encore, » disent les Actes (2),

quardt, Rôm, StaaUverwaliung, t. I, p. 231 ; Willems, Droit public romain^ p. 591), fonctionnaire considérable créé par Dioctétien et investi pour toute la péninsule de fonctions Judiciaires, administratiTes et financières, il ne reste pas moins singulier que ce haut personnage se soit transporté lui-même dans les diverses provinces pour Juger les chrétiens, au lieu de laisser, comme ailleurs, ce soin aux magistrats ordinaires.

(1) Spartien, Hadr., 12.

(2) • Ad amphitheatrum cum Tino festinanter pervcnerunt, quo semiusta

mais plus probablement en souvenir des libations en usage chez les anciens après la crémation des corps. Des pratiques moins innocentes s*introduisaient aussi dans la société des fidèles. Chose grave, de hauts personnages chrétiens en donnaient l'exemple. On vit, au m* siècle, un évèque de Hérida fréquenter les assemblées d'un collège funéraire païen, y prendre part aux fêtes et aux repas périodiques, et laisser enterrer ses fils dans le cimetière des associés (1). Au commencement du iv* siècle, des fidèles acceptent le titre de flamines municipaux; quelques-uns se contentent de donner des jeux publics, déjà contraires à la discipline chrétienne à cause de leur caractère immoral ou sanglant, mais d'autres vont plus loin, et sacrifient comme les idolâtres en l'honneur de Rome et d'Auguste; des familles chrétiennes prêtent des vêtements ou des tapisseries pour tendre les maisons sur le passage des processions païennes; des parents chrétiens marient leurs filles aux prêtres des dieux (2). Cela se passait à une époque de paix profonde ; la violence des persécuteurs ne pouvait être invoquée pour excuse (3). La cause de ces faiblesses était bien plutôt dans l'attrait que le paganisme avait conservé en Espagne sur des esprits trop bien façonnés aux institutions, aux

corpora exsUnguerent. » Acta SS. Fructuosi, Augurii, Eulogii, 6; Ruinart, p. 223. — « Et perfasa mero leguntur ossa. » Prudence, Péri Siephanon, VI, 131. — De l'eau eût suffi à éteindre les cendres : le Tin parait bien avoir eu une autre signification.

(1) « Gentilium turpia etlutulenta cooTivia et collegia diu frequentata... filios in eodcm coliegio, externarum gentium more, apud profana sepulcra depositos et alienigenis consepultos. » Saint Cyprien, Bp, 68.

(2) Concile d'Illiberis (Grenade), canons ii, m, xtii, lv, lvu.

(3) Sur la date du concile d'Illiberis, Toir Ducliesne, le Concile d'Elvire et les flamines chrétiens [extrait des Mélanges Renier^ 1886).

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Lettre J^ ^a:'t P.'-i-n. dwu it- .. , , ^..,^ ^,.,, ,^...^,,

pereur d'origine espagnole, Théodose, emploient d* J pressions qui montrent bien la situation conserv^S^ Tancienne religion à la fin du iv* siècle : elles puMi^^^ ceux qui ont trahi le christianisme pour retourner ^ culte et aux rites païens, aux temples et aux autels (// ' Ce culte et ces rites, ces temples et ces autels avaient donc survécu aux premiers efforts de la législation pour les supprimer, les fermer ou les abattre.

Il en fut de même, et plus longtemps encore peut-être, en Gaule.

Cette vaste contrée, aussi entièrement domptée que l'Espagne par les armes de Rome, l'avait été moins complètement par ses idées. Sur une grande partie du territoire, la civilisation romaine s'était répandue comme un mince et brillant vernis, sans pénétrer profondément. Ni pour les croyances, ni pour les mœurs, l'esprit celtique n'avait abdiqué. Tandis que dans la péninsule iben que quelques provinces reculées gardaient seules le cul des dieux indigènes, en Gaule il se retrouve parto^ Tantôt il se présente sans déguisement : ce sont les ài^^ celtiques, avec leurs noms barbares, avec leurs coup ou leurs triades, avec leurs formes bizarres et mot" trueuses qui font penser à des idoles de Tlnde : ce 5<^ surtout les dieux particuliers aux diverses localités,^ divinités topiques, plus ou moins associées à l'adorati

dos forces naturelles, et dont les découvertes moder^

fi nous révèlent chaque jour de nouveaux noms ; c'est etx

la nature elle-même, par la vénération des sources, ^

(1) « Qui ad inganos ritos caltasqne migraront... qui ad aras et temp tranaierint.. adansel templa migrantiam... qui se sacriûciis mancipi^ teoL » LoU de 311» S91, 193; Cods Tkéodosien, XVI, tu, 1, 2, 3, 5.

fontaines, des lacs, des arbres, des pierres sacrées. Tantôt la religion indigène se montre déguisée, mais reconoaissable, sous des noms latins; une politique habile, dont ridée première parait remonter à Jules César (1), identifie , toutes les fois que cela est possible , les dieux gaulois avec les dieux romains qui s'en rapprochent le plus. Dans les seules régions que baigne la Méditerranée ou que le Rhône met en communication directe avec elle, le paganisme gréco-romain s*est complètement acclimaté ; encore toute trace de religion locale n'a pas été efiacée par lui (2) : Nimes adore toujours le dieu Nemausus (3), Vienne la déesse Vieuna (4). Par reffet, peutêtre, d'une secrète affinité avec les superstitions du pays, les cultes orientaux, que les négociants asiatiques y ont introduits, sont très populaires dans les mêmes régions. Lyon nous a laissé de nombreuses inscriptions tauroboliques (5) : on en a trouvé à Die, Riez, Valence, Veuce, Orange, Vaison, et Ton sait que la Mère des dieux avait des prêtres à Aps (6). Narbonne o&it des tauroboles pour toute la province (7); beaucoup plus haut vers le nord, mais dans une contrée où les inQuences de l'Orient se font encore sentir (8), à Autun, Cybèle est l'objet d'un

(1) Jules César, De bello gallico, VI, 17.

(2) Voir l'iadex du tome XII do Corpus inscr. lot, y p. 924-927.

(3) Corpyu inscr. lat., t. XII, 3096-3102, 5953.

(4) IHd., 43 ; 5687, 5864 ; Bull, délia comm. arch. com., 1899, p. 237-239.

(5) Wilmanns, Exempla inscr. , 119-122.

(6) Corpus inscr. lat., t. XII, 357, 358, 1222, 1311, 1567-1569, 1744, 1745, 1782. — Dans une autre parlie de la Gaule, à Lectonre, en Aquilaine, nombreux tauroboles au iir siècle; 3Iém. des ant. de France^ 1837, p. 120.

(7) « Taitrobolium proTinciœ. » Corpus inscr. lat,, t. XII, 4323, 4829. Antres inscriptions tauroboliquesà Narbonne : 4321, 4822, 4325, 4328, 4329.

(8) Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles^

culte fréquent (1), qui durera pendant tout le iv* siècle (2). La Narbonnaise et la Lyonnaise sont pleines de monuments mithriaques (3).

La résistance du paganisme en Gaule s'appuya moins encore sur les dieux de Rome, en possession des honneurs officiels, que sur les divinités locales, demeurée? très vivantes, et sur les dévotions importées d'Orient. Il est curieux de le voir soutenu par deux personnages qui semblent placés aux pôles extrêmes du monde religieux, l'archigalle et le druide. Malgré toutes les proscriptions, le souvenir des druides est demeuré populaire. On le retrouve non seulement dans ce massif forestier du pays chartrain, où ils eurent jadis leur résidence, mais encore dans les villes les plus éloignées. A Bayeux, un temple de Belenus (l'Apollon gaulois) est desservi, au iv* siècle, par les descendants d'une ancienne famille de druides. Us se fixèrent plus tard à Bordeaux , où le père et le fils professèrent avec distinction la rhétorique. Ausone, s'adressant à l'un d'eux, célèbre leur noblesse sacerdotable , stirpe druidarum satus : c'est un titre d'honneur et comme une marque d'aristocratie. Le dieu indigène servi par les amis d' Ausone se rapprochait singulièrement, à cette époque , des dieux orientaux ; tel était le syncrétisme du temps, qu'un druide, prêtre de Belenus, portait le titre de pater, qui désigne le plus haut grade des initiés de Hithra; dans la pensée des derniers palem

3* éd., p. 436; Renan, Marc Aurèle, p. 343; inscription de Pectorius, au polyandre d'Antun, Le Blant, Inscr. chrétiennes de la Gaule, n« 4, 1. 1, p. 10.

(1) Acta S. Symphorianl, 7, dansRuinart, p. 69.

(2) Grégoire de Toars, De Gloria confessorum, I, 77.

(3) F. Cumont, Textes et monuments figurés, 1 11, p. 163-165, 497504

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' Ausone. Comment, de prof, burdignl.. IV '. r. ""te lie Momrnscn. Cnrpux inxcr. lat., I. V. :s.«. j t P** «'trangpr aux cullrs orientaux : chapiteau f»-j»i*:,»..i.^ ^^f lue archéologique, i^nsWr I8»vj, p. l-c;.

2 Pline, Sat. Hist, III. 4.

3 Voir De>jardins. Géographie dé la Gaule lumi^ '^>. flguiv. '"'li

i- Voir plus bas. liv. IV. ch. i, § lî. --p-

6 Severus Sanctus, Carmen bucolicum, |gc ^, "'» et

^fiinores, t. I, p. 585,.

■6; En 386, la populace do Bordeaux lapM*' «^ ^^

fêsie. Prosper d'Aquitaine, t'/iroii., dans Mî^^m. 4^.

i«'truit

part les évëchés de la Narbonnaise et de la vallée du Rhône, les Églises constituées sont pour la plupart d'âge assez récent; peu de sièges épiscopaux remontent plus haut que le m* siècle, et beaucoup datent du i^** (m- Leur rayonnement est encore à peu près nul dans les campagnes. L'influence chrétienne n'a presque pas touché les paysans.

Ceux-ci restaient la masse païenne par excellence, aussi dure à entamer que les chênes de ses forêts. On les verra défendre leurs idoles avec une extrême violence. Quand saint Martin tente de détruire un sanctuaire païen à Levroux, une troupe menaçante s'y oppose (2). Ailleurs, les paysans, conduits par le prêtre du village, veulent empêcher Tabattage d'un pin sacré (3). A Bibracte, une bande de paysans se précipite sur le missionnaire, qui essayait de démolir un temple (4). Martin, renversant une idole, est attaqué par un laboureur arme d'un soc de charrue (5). Un disciple et imitateur de levèquede Tours, son homonyme Martin de Brives, sera immolé par des paysans païens (6), On voit encore à la fin du IV* siècle les campagnes gauloises parcourues par de nombreux et bruyants cortèges, qui escortent des statues couvertes de draperies flottantes (7) : c'est sans doute l'équivalent des processions lustrales que prévoit,

(1) Voir Duchesne, l'Origine des diocèses épiscoyaux dans Vaiicitnnt Gaule, dans Mémoires de la Société des antiquaires de France, 1889, t. L., p. 837 et saiT.; et Harnack. Die Mission und Ausbreitung des Christenthums, p. 508.

(2) Solpiee Sévère, Vita B. Martini, 14.

(3) IbuL, i% (i) md,, 1&.

(S) Ibid, 14) ÀcUi$$., âc»Ût* t !K p. 412.

I Sulf»icê Sérèrt, fiia B. Martini, 9.

i même époque, le calendrier de Capoue. Des paysans •tenten Gaule les titres de prêtres et de pontifes (1), ame ceux que signalait, de l'autre côté des Alpes, saint me de Turin. J'ai déjà dit que le culte de Cybèle « aux environs d'Âutun jusqu'au v* siècle. Auch pos- 3 encore à la même époque un temple d'Apollon (2). Vies des saints montrent le paganisme rural encore int, deux siècles plus tard, sur divers points de la le, aux bords de l'Oise comme aux bords de la Seine u Rhin, au pied des Pyrénées comme dans les somforêts des Ardennes (3).

ittachées administrativement à la Gaule, la Belgiet la Germanie romaine voient leur histoire relise se confondre avec la sienne. Dans tous les lieux »nt séjourné les soldats, champs décumates, garniéparses le long du Rhin et de la Meuse, les sauces de Mithra sont très nombreux (4). Pour tout le , les traits du tableau demeurent les mêmes : gran- ^illes déjà éclairées par l'Évangile, campagnes enplongées dans les ténèbres du paganisme. Le tianismc dominait à Mayence au milieu du iv^ sièun chef allemand profita, en 368, d'un jour de fête surprendre la ville pendant que les habitants it à l'église 10». Au v* siècle. Trêves, « la Rome des

ulpice Sévère, Vita B. Martini, 18.

Mémoire* de la Société des antiquaire* de France, 1897, |». U>#^

ita S. Remacli,dàns Duchesne. Script, rerum Gall,, i. I, !»««»

Amandi, ibid., \k 6i5-647; VUa S. Lupi, dâM iritf J».,^^ , t. I, [». 20O; Monlalemberl, Moine* d^Occidênt, Ut, |»*lï/. * Cochet, la Seine -Inférieure historique et arehé$l§0àm^\ \ 0

CamoDl, Textes et monumenU figurés, t U, f^JMt'M» .., O-ilo. — l>î iiiilhraeum île Sarrebour» |«rtHiiiii^tt^^^^„ 95; ibid., p. 518. — ô) Ammieo MaroelliB, 1JWU«J'-

Gaules, » sera appelée par Salvien une ville chrétienne (1); cependant les montagnes qui Tentourent sont toujours remplies d^idoles; cent ans plus tard, Diane était encore adorée par les paysans (2).

Longtemps aussi le paganisme se maintint en Bretagne. La foi parait avoir été portée dans ce pays bien avant le iv« siècle (3); mais, au dire d'un vieil historien, elle y fit d'abord peu de progrès (4). On ne trouve de martyrs que dans la dernière persécution (5). Quelques indices archéologiques montrent, sous Constantin ou ses successeurs, le christianisme répandu parmi les classes riches (6). Il y avait certainement alors des Églises constituées; trois évèques bretons, dont Tun porte un nom indigène (7), siègent, en Sik, au concile d'Arles (8). Mais ces Églises ne dépassèrent pas les limites de la domination romaine, dont York était vers le nord la dernière grande ville. A la fin du iv* siècle seulement la foi sera prèchée aux peuplades sauvages qui habitaient la région vague et disputée, l'éphémère province de Valentia, située entre le mur de Sévère et le rempart longtemps abandonné d*Antonin (9). Même réduite à la partie méridionale de l'Ile, la chrétienté bretonne a

(1) Salfien, De Gubernatione Dei, VI, 13.

(2) Grégoire de Tours, Hist, Franc. y VUI, 15.

(3) Origène, /n Lucam Homilia VI; Tertulliea, Adv. Judxos, 7.

(4) c Ab incolis tepide suscepta. » Gildas, De exeidio Britannix, 7.

(5) Voir la Periéeution de Dioclëtien^ 2* éd., t. 1, p. 43.

(6) Monogramme do Christ, de forme constantinienne, dans les fondations d'ane Tilla romaine à Chedworth, dans les mosaïques d'une autre Tilla à Frampton, et, à Londres, sur un de ces conduits de plomb qui amenaient l'eau aux grands domaines. Bull, di arch, crist., 1872, p. 122-1 23.

(7) Bborius (Yvor), évèque d'York.

(8) Mansi, Concilia, t. I, p. 469, 476.

(9) Bède, Hitt. EccL, III, 4.

dû jeter peu d'éclat; quand, au v' siècle, s*y répandra rhérésie de Pelage, il faudra, pour combattre celle-ci, faire appel à des évèques de la Gaule (1). L*épigraphie chrétienne est en Bretagne d'une extrême pauvreté (2). On croira difficilement que les empereurs, ne trouvant pas à s'appuyer sur une population chrétienne encore très clairsemée, aient eu la force de faire exécuter en d^aussi lointaines contrées les lois contraires au paganisme; leur application eût été difficile, car tous les cultes romains et étrangers comptaient en Bretagne de nombreux partisans dans les légions qui faisaient de cette partie de TEmpire comme un vaste camp retranché (3).

Le paganisme résista moins longtemps en Orient. La plupart des appuis qui l'avaient soutenu ailleurs lui manquaient en des contrées moins soumises à Tinfluence directe de Rome et plus rapprochées des lieux où se leva d'abord la lumière de l'Évangile.

La seconde capitale de l'Empire ne ressemblait nullement à la première. Constantin avait pu renfermer sept collines dans son enceinte, la diviser en quatorze ré-

;i) Bède, HUt, EccL, 1, 15.

(2) Les inscriptions datées n'apparaissent qu'au ti* siècle; les inscriptions non datées n'offrent pas les symlsoles employés par les premiers fidèles, comme l'oiseau, le poisson, l'ancre, la palme. Voir Uûbner, Inscr, Britann. christ; cf. Nortbcote, Epiiaphs ofthe Caiacombs, p. 184.

(3) La plupart des monuments religieux publiés au tome VII du Corpus inscr. lat, proviennent de soldats. Sur le grand nombre des monuments mithriaques, voir Cumont, Bévue d'histoire et de littérature religieuses, 1897, p. 303, et Textes et monuments figurés, t. II, p. 160-162, 389-396,

gions, lui donner un Capitole et un sénat; malgré ces apparentes similitudes, Constantinople et Rome avaient très peu d'analogie physique et à peu près aucune ressemblance morale. La nouvelle ville était toute chrétienne. Quiconque Teût parcourue rapidement et regardée d'un œil distrait en eût pu douter au premier abord; sur un côté du forum il eût aperçu la Rhéadu mont Dindyme, et, en face, lui faisant pendant, une statue de la Fortune de Rome ; il eût admiré la porte de la curie, empruntée au temple de la Diane d'Éphèse, et gardée par le Jupiter de Dodone et la Minerve de Linde, debout sur des piédestaux; sur la spina de l'hippodrome, entre Castor et Pollux, eût apparu à ses regards le fatidique trépied de Delphes; çà et là, dispersées dans les palais, dans les thermes, sous les portiques, sur les places, il eût contemplé d'innombrables statues des dieux, chefs-d'œuvre de l'art grec. Cependant un regard plus attentif lui eût appris qu'il n'était pas dans une ville païenne. Il aurait plutôt reconnu un immense et admirable musée (1). On voyait des statues partout; nulle part on n'apercevait de temples, même fermés. Dans aucun coin, si reculé qu'il fût, ne montait vers le ciel la fumée des sacrifices. Les dieux n'eurent pas un autel à Constantinople avant le règne de Julien (2). Les seuls édifices religieux étaient des basiliques chrétiennes, construites et décorées avec une grande magnificence. Le peuple attiré dans cette ville par des faveurs et des avantages de toute sorte était composé de chré-

(1) Euftèbe, De vita Constantini, III, 44; Socrate, HUt. Eccl,, I, 6. — Voir, dans VAri païen ious les empereurs chrétiens^ le chapitre intitulé : VArt antique à CatuianUmoplef p. 178 et soIt.

{%] Sûzomène, MuL EccL^ II, 3 \ saiiil Augustin, De civitate Dei, V, 25.

tiens, mêlés sans doute de quelques indifférents : des païens zélés n'auraient pas été se loger en un lieu où leur culte ne se célébrait pas. Quant aux sénateurs, appelés de gré ou de force par Constantin dans la curie de sa nouvelle capitale, tous ou presque tous étaient chrétiens : s'il s'y rencontrait quelques idolâtres, ceux-ci étaient noyés dans une majorité étrangère à leurs idées, et demeuraient isolés, sans force et sans prestige. On a souvent dit que le sénat romain, peu à peu dépouillé depuis Auguste de ses attributions politiques, n'était guère que le plus noble et le plus splendide des conseils municipaux. Cependant, par Tappui que ses membres les plus considérables prêtaient au paganisme, par Téclat et le pouvoir qu'ils en recevaient, — comme aussi par quelques attributions conservées en matière de justice^ dlmpôts et de législation (1), — cette assemblée exerçait encore sur la marche générale des événements une réelle influence (2). C'est elle surtout qui tenait en échec la politique religieuse des empereurs chrétiens et en retardait le succès. Mais ce qu'il n'est pas tout à fait vrai de dire du sénat de Rome, on peut le répéter très exactement de celui de Constantinople ; malgré la splendeur dont Constantin avait voulu l'environner, afin de le rendre l'égal du sénat romain, il n'avait pu en faire un eorps vraiment aristocratique, parce qu'une aristocratie ne se crée ou même ne se transplante pas : son in-

(1) V«ir Lécrivain, le Sénat romain depuis Dioclétien, p. 70-80. (IJAk fâTear des troubles et des guerres ciTiles de la fin du iv siècle, -^ scablen même près de ressaisir une partie au moins du pouvoir po- [M : lors de la révolte de Gildon en Afrique, Honorius demanda au ' d'être arbitre entre lui-même et son frère Arcadius, qui favorisait ■ : le sénat déclara le rebelle ennemi public, et fit triompher la iVoDorius. Symmaque, Ep., IV, 5.

fluence ne fut jamais que celle d'une assemblée de second ordre (1). Eût-il été plus puissant, ses attributions se seraient exercées dans un sens favorable au christianisme, et hostile au culte abandonné par les empereurs. Le paganisme, en Orient, avait donc contre lui ce qui, en Occident, faisait son principal appui : la capitale. Les secours qu'ailleurs il avait tirés de l'aristocratie lui faisaient ici complètement défaut. Il n'y avait pas à CoDstantinople un collège de pontifes pour maintenir autour de la ville impériale Tautorité des anciens rites : aussi, dès le milieu du quatrième siècle, voit-on abandonnés en Orient les sacrifices expiatoires que Symmaque, vingt ans plus tard, fait encore faire en Italie quand apparaît quelque prodige (2). Une autre cause de sa faiblesse était Tancienneté et la grande diffusion de la prédication chrétienne. En Occident, Pierre et Paul n'avaient guère prêché qu'à Rome; les seules traces de ce dernier apôtre qui se rencontrent hors de l'Italie, traces vagues et à demi effacées, sont au sud de la Narbonnaise et à l'extrémité de la Bétique. Au contraire, les apôtres avaient, dès le lendemain de la Résurrection, parcouru rOrient. De Rome, Pierre écrit à ses chers fidèles du Pont, de la Cappadoce, de l'Asie proconsulaire, de la Bithynie. Paul, dans ses missions, a visité la Syrie, la Cilicie, la Galatie, la Pamphylie, la Phrygie, la Lycie, la Carie, la Mysie, la Lydie, et, en Europe, la Macédoine

(t) ff Seottam secondi ordinis. » Anonyme publié par Valois à la suite dfl toa AdItioD d'Ammien Marcellin, 1681, p. 661.

;s) Ntiuaoce à Daphné, en 359, d'un enfant monstrueux; sur quoi Am- ■Im Mtrcellin fait les réflexions suivantes : « Nascuntur hujusraodi s«i>e yorUDta, iDdicantes rerum rariarum eventus : quœ, quoniam non expiantOTi ttt apnd veteret, publiée ioaudita pratereant et incognita. » XIX, 12.

LE PAGAXISME BN ASIE. 97

et TAchaïe. Dans toutes ces proviDces se sont aussitôt constituées des Églises. V Apocalypse montre plusieurs d*entFe elles déjà atteintes par la persécution (1). Dès le commencement du second siècle, la Bithynie, au dire de Pline, est tout à fait entamée par la propagande chrétienne; il y a longtemps que le culte des dieux y tombe en décadence : leurs fêtes sont interrompues faute d*assistants; les sacrificateurs ont cessé de mettre en vente la viande des victimes, pour laquelle ils ne trouvent plus d'acheteurs (2). Quelques années plus tard, saint Ignace, conduit d'Antioche à Rome, est attendu dans toutes les stations de son itinéraire par des prêtres et des fidèles venus des principales villes de TÂsie pour le saluer. L'une après Tautre, toutes les persécutions font des \ictimes en Asie, en Grèce, en Egypte. En même temps, les docteurs chrétiens y fondent de florissantes écoles, comme celles d'Alexandrie, de Jérusalem, d'Autioche, de Césarée. Toutes les fois qu'un vent favorable dissipait pour quelque temps la fumée des bûchers ou la buée sanglante des échafauds et des amphithéâtres, on apercevait ce que le christianisme avait gagné de terrain. Une de ces accalmies eut lieu au commencement du règne de Dioclétien : on vit des chrétiens remplir les fonctions municipales dans un grand nombre de villes (3). Une cité de Thrace avait même un diacre parmi ses décurions (4). Dans une ville de Phrygie, tous les magistrats, le légiste, le stratège, les membres de la curie, étaient chrétiens : le peuple s'était converti avec

(1) Apocalypse, ii, 9, 10, 13; cf. vi, 'à, U ; x^» *•

(2) Pline, £p., X, 97.

(3) Voir la Persécution de Dioclétien, V éd., 1. 1, p. 16.

(4) P«*to S. Philippin 7, 10; dans Ruinart, p. 447-450.

eux (1). Quand aux trêves partielles ou passagères Codstantîn eut substitué une paix durable, les conquêtes du christianisme, ainsi préparées, s'étendirent avec une rapidité extraordinaire. Labourées dans tous les sens par trois siècles de prédication et de martyre, les provinces orientales se couvrirent en peu d'années d'une abondante moisson. Des régions entières apparurent déjA gagnées à l'Évangile; d'autres se rendirent presque sans lutte. « Des cités, dit un écrivain du commencement du V* siècle, renversaient leurs temples, leurs idoles, et passaient à la religion chrétienne, sans que les empereurs aient exercé sur elles aucune pression (2) . » En d'autres lieux, le nombre des adhérents des deux cultes se balançait. Enfin l'on pouvait compter les villes et les villages où l'idolâtrie demeurait maltresse incontestée.

Le paganisme occupait encore, cependant, de fortes positions en certaines contrées de FAsie romaine. Malgré ses grands souvenirs chrétiens, la Palestine elle-même lui conservait de nombreux adhérents : beaucoup de villes et de bourgs y restaient attachés à l'idolâtrie (3), et n'attendaient même qu'une occasion favorable pour manifester leur haine du christianisme (4). Cette persistance de l'ancien culte là où l'on s'attendrait le moins à le rencontrer était due sans doute aux efforts des Romains pour établir la civilisation païenne dans le pays après les dernières révoltes des Juifs (5) ; mais elle avait aussi pour

(1) Eusèbe, Hist. £cd., VIII, 11, 1.

(2) Sozomène, HisL EccU, II, 5.

;3) Sozomène, III, 14.

(4) Ibid., V, 21.

(5) Voir Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, 3* éd., j). 270.

cause le voisinage de TArabie , dont une grande partie était encore idolâtre , et surtout le contact de la Phénicie au nord, de l'ancien pays des Philistins au sud-ouest, enserrant la Judée à ses deux extrémités comme des bandelettes tout imprégnées de paganisme.

Avec les autres villes de son littoral, Tabatha, Raphia, Anthédon, Ascalon, la métropole du pays philistin, Gaza, était parmi les plus ardents foyers de l'ancien calte(l) : la politique religieuse de Constantin et de Constance avait même allumé chez ses habitants de violentes rancunes, qui profiteront de la première occasion pour s'assouvir cruellement (2). Aussi les autorités publiques, craignant d'exciter le fanatisme d'une population passionnément attachée à ses dieux, laissaient-elles sommeiller les lois contraires à l'idolâtrie : jusqu'à la fin du IV* siècle , Gaza montrera avec orgueil sa place publique ornée d'une statue de Vénus devant laquelle fume l'encens et brûlent sans cesse des lampes, ses huit temples toujours ouverts, son magnifique sanctuaire du dieu phénicien Hamas, dont l'oracle est consulté par d'innombrables pèlerins (3) .

Nulle part le paganisme n'était aussi fortement retranché que dans la Phénicie proprement dite. Cet étroit rivage, resserré entre la mer et le Liban, avait été le berceau des cultes naturalistes qui répandirent tant d'éléments impurs dans les religions antiques, et s'y mêlèrent partout pour les corrompre. Dans les montagnes qui dominent la côte phénicienne , on retrouvait encore, du-

(l) Sozomène, V, 3.

(2)/Wd., 9.

(3) Vita S. Porphyrii, dans Acta SS,j février, t. III, p. 635.

rant le nr* siècle, le paganisme à l'état d'enfance, tel qu'il était avant que l'imagination hellénique eût jeté un rayon d'idéal sur son fumier. On y adorait, divinisés, les pires instincts de la nature déchue, en des rites étranges, effémiaés, faits de volupté, de sang et de larmes : la Vénus du Liban est toujours représentée pleurant (1). Les explorateurs retrouvent à chaque pas, dans les campagnes entourant Byblos, Tyr ou Sidon, les cavernes qui servaient aux prostitutions sacrées (2). Ce que Constantin avait fait pour les temples phéniciens d'Héliopolis et d'Aphaque , il n'est pas un temple de la contrée qui ne le méritÀt : mais ces démolitions nécessaires avaient laissé dans le cœur des païens de tenaces ressentiments, qui, sous Julien, se traduiront en représailles abominables (3). L'acte de Constantin avait cependant été modéré : s'il avadt renversé deux sanctuaires où l'impureté s'étalait avec trop d'audace, il avait laissé debout sur les sommets du Liban (4), comme sur ceux de la chaîne parallèle de l'Anti-Liban (5), d'innombrables temples, que ses successeurs épargneront après lui, et où les pèlerins monteront librement pendant le iv* siècle (6).

Proche des derniers contreforts de l'Anti-Liban, Damas, qui connut cependant le christianisme dès la première heure (7) , demeure , sous Constance , une des villes les

(1) Macrobe, Saturn,,l, 21. Cf. Renan, Mission de Phénicie, pi. XXXVIII ; François Lenormant, dans Gazette archéologique, 1875, p. 97.

(2) Kenan, Mission de Phénicie, p. 204, 517-519, 647, 653, 691, et pi. LXV.

(3; Sozomène. Hist. EecL, V, 10.

(4) Renan, Mission de Phénicien p. 220.

(5) Victor Guérin, dans Bulletin de la Société des antiquaires de France, 1883, p. 71.

(G) Ibid,

(7) Actus apost.y IX, 1, 8, 10. 19.

LE PAGANISME EN ASIE. fOI

plus fidèles au culte des dieux : dans une lettre longtemps attribuée à Julien, mais qui est d*un auteur inconnu du IV* siècle, on Tappelle « la véritable cité de Jupiter, Tœil de tout TOrient, la sainte , la vaste Damas, supérieure par la beauté des cérémonies et la grandeur des temples (1). » Julien trouvera le paganisme non seulement florissant, mais fanatique, à Béryte, à Ëmèse (2), à Aréthuse (3) : toute la côte syro-phénicienne, tout le pays sur lequel le Liban projette son ombre , appartient à l'ancien culte et se montre très animé pour sa défense. Il y avait cependant des exceptions. Au sud du pays des Philistins, Hajuma, le port de Gaza, embrassa le christianisme dès le temps de Constantin : ce mouvement de foi, auquel contribua peut-être la rivalité séculaire existant entre les deux villes, fut récompensé : Temperear, charmé, permit à Hajuma de prendre son nom, et fit de cet ancien faubourg de Gaza une cité de premier ordre (4). Sur la même côte, Bétbélie, « la maison des dieux, » pleine de temples, et dominée par un vaste panthéon, se convertit un peu plus tard, à la voix de saint Hilarion(5). A Bostra, sur la limite de F Arabie et de la Décapole, la moitié de la population avait reçu TÉvangilo dès le règne de Constance, et Tinfluence du clergé parvenait à maintenir la paix entre les deux cultes (6). Une

(1) Julien, Li), 24.

(2) Théodoret, HisL EccL, III, 5; IV, 22 ; Julien, Misopoyon (lierllcin, p. 461).

(3) Théodoret, HI, 3; Soxomène, V, 10.

(4) Eusèbe, De vila Constantin^ IV, 38 ; Sozoïnène, V, 3.

(5) SoKomène, V, 15; Vita S. Bilarionis, dans Âcta Â5., octobre, t. IX, p. 21, 22. — Cf. Couret, la Palestine sous les empereurs chrétiens^ p. 61 ; Van den Gheyn , dans Bévue des questions historiques , oclobra 1891, p. &72.

(6) Vmr Julien, Ep. S2.

TÎlle de Phénicie, qui a renoncé au paganisme, obtient, elle aussi, le nom de Constantine (1). Dans les contrées vouées à l'idolâtrie apparaissent ainsi, de loin en loin, des oasis chrétiennes : selon le mot de la parabole, la semence évangélique est tombée ici sur le roc ou dans les broussailles, là dans la terre fertile, où elle rend cent pour un (2). Hais cette terre, encore très rare dans les régions que nous venons de parcourir, c'est beaucoup plus haut vers le nord qu'on la rencontre en abondance.

Au sortir des contrées comprises entre les deux chaînes du Liban, le spectacle change tout à coup : tantôt les deux religions se partagent les habitants, tantôt même le christianisme remporte et règne presque seul : les villes toutes païennes sont aussi rares que les villes chrétiennes Tétaient dans le sud. La capitale de la Syrie, l'immense et magnifique Antioche, appartient au Christ. L'oracle de Castalic garde le silence : le bois sacré de Daphné n*est plus traversé par les promeneurs épris des souvenirs mythologiques, mais par les pèlerins qui se rendent au tombeau d'un martyr (3). « La plus grande partie du peuple ou , pour mieux dire , le peuple entier fait profession d'athéisme , » écrira Julien en 363 , dans sa furieuse invective contre les habitants d'Antioche (4) : pour les adorateurs des dieux, athéisme et christianisme sont des mots synonymes (5). Mêmes dispositions dans les grandes villes de la Cappadoce : Tyane, malgré le sou-

(1) Eusèbc, De vita Constantini, IV, 39.

(2) Saint Matthiea, xiii, 3-53; saint Marc, iv, 3-20; saint Luc, tui, 5-15.

(3) Soiomène, Hist.EccL, V, 19.

(4) Julien, Misopogon; éd. Herllein, p. 461.

(5) Voir Histoire des persécutûnis pendant les deux premiers siècles^ S« éd., p. 108-109.

venir d'Apollonius, est presque entièrement chrétienne : on n'y sacrifie plus, et Ton a même oublié les rites païens (1); Césarée, la capitale de la province, ne renferme presque pas d'idolâtres : aussi la curie a-t-elle ordonné de démolir les temples de Jupiter, d'Apollon et de la Fortune publique, désormais inutiles (2). Dans les vastes provinces delà Phrygie et de la Paphlagonie, la morale chrétienne règne avec toute sa sévérité : là où jadis prit naissance le culte infâme de la Mère des dieux , toute débauche est considérée comme une souillure , le cirque et le théâtre sont délaissés, on s'abstient même de prêter serment (3). Un autre centre du culte de Cybèle, Pessi- Donte, en Galatie, se montre tiède pour la déesse autrefois adorée avec tant de ferveur et d'éclat : on voit par la correspondance de Julien que le paganisme est aussi dans cette province en pleine décadence {k). Mais c'est surtout dans les régions au sud du Taurus que le christianisme est dominant. A Bérée, la curie presque entière le professe (5). L'Osrhoène, qui, avant de devenir une province romaine, était déjà un royaume chrétien (6), est peuplée de fidèles. La foi des habitants d'Édesse se montre non seulement très ardente, mais très pure, et, sous Constance , résiste intrépidement à l'arianisme (7) : les enfants y sont nourris des saintes Écritures, et ne passent aux mains des maîtres profanes qu'après que cette première

(1) Julien, Ep. 4.

(2) Sozoïnène, Uist, EccL, V, 4.

(3) Socrate, HisL EccL, IV, 28.

(4) Julien, Ep. 49.

(5) Julien, Sp. 27.

(6) Voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du lïf siècle, 3* éd., p. 154, 176.

(7) Socrate, Hist. EccL, IV, 18; Rufin, UUL EccL, II, 5.

104 Lfi PAGANISME ES ASIB.

partie de leur éducation est achevée (t). Il en est de môme à Nisibe, l'un des postes avancés de la Mésopotamie vers la Perse : la population entière professe le christianisme : les temples ne sont pas abattus, mais fermés, et personne n*offre de sacrifices (2). Si Ton remonte de là vers le nord , TArménie, soit le royaume indépendant, soit la province romaine de ce nom, entre lesquels tout est commun, les croyances, les mœurs, les intérêts, la race, a été convertie en masse par saint Grégoire Tllluminateur dans les premières années du iv* siècle (3). Plus haut encore, les Ibères, voisins du Pont et de la Colchide , professent le christianisme {k). . En Orient comme ailleurs, le paganisme trouvait des secours dans les villes lettrées , où étaient établies des écoles et affluaient les étudiants. L'enseignement public était encore, en grande partie, aux mains de maîtres idolâtres. Cependant leur influence avait diminué au milieu du iv*" siècle. A Rome, les chaires étaient à la nomination de magistrats souvent païens (5) : les sénateurs idolâtres usaient de leur influence pour y pousser leurs créatures : on venait de voir cependant un rhéteur célèbre, auquel une statue avait été élevé sur le Forum (6), donner le spectacle d'une éclatante conversion (7). A Athènes, les traditions de Thellénisme étaient demeurées

(1) Sozomène, JlUt, EccL, III, 6.

(2) Sozomène, HUL Eccl, V, 3.

(3) Voir la Persécution de Dioctétien, 2* éd., 1 1, p. 228; t. Il, p. 203.

(4) Sozomène, U, 7.

(5) On Toit même, en 385, le préfet païen de Rome, Symmaque, désigner un professeur de rhétorique pour la ville de Milan. Saint Augustin, t'OM/fM., V, 13.

(S) Saint Jérôme, Chron., année 19 de Constance. (7) Saint AugusUn, Coufess,, VIII, 2.

LE PAGANISME EN ASIE. lor.

vivantes : ses séductions, parées de tous les charmes de l'art, exerçaient encore sur les âmes un périlleux empire (1) : mais, parmi la foule turbulente des étudiants païens (2), s'asseyaient de jeunes chrétiens (3), dont quelques-uns, comme un Grégoire de Nazianze, un Basile, ne tardaient pas à être entourés d'une renommée précoce (i). Il y avait même des chrétiens parmi les maîtres : Prohaerésius enseignait avec éclat à côté du païen Himère (5). A Constantinople , l'enseignement était surtout donné par des professeurs chrétiens. Un rhéteur venait d'être par Constance pourvu d'une chaire à Nicomédie, à cause de ses déclamations contre les dieux (6). Le christianisme dominait dans les écoles de Césarée de Palestine et de Césarée de Cappadoce(7). A Béryte, un des principaux foyers de renseignement du droit, il y avait des étudiants chrétiens (8). Alexandrie possédait, depuis le ii* siècle, tout un enseignement supérieur chrétien, rival des écoles païennes et luttant avec elles d'éloquence et de succès (9). La mesure que prendra bientôt Julien pour obliger dans tout TEmpire les mal-

fl) Saint Grégoire de Nazianie, Oralio XLIII, 21.

(3) Nombreux étudianls venus à Athènes de Cappadocc et d'Arménie, où la plus grande partie de la population était chrétienne; saint Basile, Ep. 338, 346, 347. 348; saint Grégoire de Nazianze, OraUo XLIII, 17.

(4) Saint Grégoire de Nazianze, Oratio XLIII, 22.

(5) Petit de JuUeville, Histoire de la Grèce sous la domination romarne, p. 349 et suiv.

(6) Libanlus, Epitaphios Juliani.

(7) Saint Grégoire de Nazianze, Oratio VIII, 6; XLIII, 13.

(8) Eusèbe, De mart. Palest., IV, 2-7; saint Grégoire de Nazianze, Poem. ad alios^ V, 226-227 (Migne, Pair, grxc, L XXXVII, col. 1538).

(9) Voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du IIP siècle, 3* éd., p. 71.

très chrétiens à descendre de leurs chaires montre que, sous le règne de son prédécesseur, ceux-ci étaient déjà nombreux, influents, et disputaient à la science païenne le gouvernement des esprits.

Dans le tableau de la situation respective des deux cultes, deux traits doivent être mis en lumière : Tun, commun à TOrient et à l'Occident; Tautre, particulier à rOrient.

Le peuple des grandes villes montrait partout un penchant vers le christianisme. Celui-ci parlait moins à ses sens, mais plus & son cœur que le culte fastueux et aristocratique des faux dieux. Dans les religions païennes, on offrait à la foule des cérémonies magnifiques, de nombreuses occasions de joies immorales; mais, dès qu'elle essayait de pénétrer plus avant, de s approcher des mystères réservés aux seuls initiés, une barrière se dressait devant elle. Vodi profanum vulgus et arceo est plus vrai au iv* siècle qu'il ne fut au temps d'Horace. Les initiations aux loges de Mithra, les coûteuses cérémonies tauroboliques n étaient pas pour le peuple. Dans son dernier état le paganisme devient de plus en plus une religion d'aristocrates, un culte d'ancien régime. Il n'en est pas sans doute ainsi dans les campagnes, dans les villes écartées, ou dans les lieux depuis longtemps consacrés par les dévotions populaires : les petites gens y restent attachés à leurs dieux. Mais dans les grandes villes, dans les centres de haute bourgeoisie ou de noblesse provinciale, à Rome surtout, inexpugnable citadelle du paganisme, le peuple s'en détourne chaque jour

davantage. L'église, ouverte à tous, la croix, supplice des esclaves, Jésus, qui fut ouvrier, les apôtres, qui travaillèrent de leurs mains, un clergé sorti en grande partie des rangs populaires, et duquel aucune condition de richesse ou de naissance n'est exigée, ce sont là autant d'attraits pour les humbles.

Une loi de 320 (1), à première vue fort étrange, ne put que fortifier cette impression. Pour empêcher la bourgeoisie des villes, responsable des impôts, de se soustraire à ses obligations en entrant dans le clergé, Constantin avait interdit d'admettre aux ordres sacrés « aucun décurion, fils de décurion, ou personne ayant assez de bien pour supporter les charges publiques; » on n'y devait recevoir que « les gens de petite fortune, » /"ortuna tenues (2). Cette loi, inspirée par des nécessités fiscales, était fort peu chrétienne, puisqu'elle entravait la liberté de conscience et blessait l'égalité : d'innombrables exemples montrent qu'elle ne fut guère observée : cependant elle dut avoir, lors de sa promulgation, quelque retentissement, et, en retardant peut-être le mouvement des conversions dans la bourgeoisie, l'accélérer dans le peuple.

A Rome, ce mouvement était commencé longtemps avant l'avènement de Constantin. Le peuple chrétien tenait déjà assez de place dans la ville éternelle pour que Haxence ait senti le besoin de le flatter (3) : le nombre et rétendue des catacombes romaines, les milliers d'épitaphes chrétiennes, si populaires d'orthographe et de

(1) Code Théodosien, XVI, ii, 3.

(2) Ibid. — Cf. la loi 6. au môme litre (année 326). (8) Ensèbe, iiUt. EccL, VHl, 14, 1.

langue, l'influence que certaines querelles entre chrétiens eurent dès lors sur la paix publique (1), font deviner la multitude des Romains de condition modeste professant le christianisme au commencement du iv* siècle. A la fin du même siècle, un poète pourra dire que « le petit peuple tout entier » fréquente les souterrains de Saint-Pierre et le baptistère de Latran (2). Les grandes villes de FOrient présentent le même spectacle. Mais il s*y distingue par un détail intéressant. Ceux que les textes nous montrent, en Orient, parmi les chrétiens fervents, ce ne sont pas les prolétaires oisifs, participant aux distributions de vivres faites par TÉtat ou les cités, ce sont les vrais ouvriers, les travailleurs manuels. Sous Julien, Gyzique, dans TAsie proconsulaire, reviendra facilement au paganisme : mais, parmi les plus énergiques défenseurs de la religion chrétienne, on y comptera les deux corporations des tisserands en laine et des monétaires, qui, avec leurs femmes, leurs enfants et leurs serviteurs, formaient une population très nombreuse (3). A Césarée de Cappadoce, saint Basile ayant été menacé d*un procès, « aussitôt, comme un essaim d abeilles chassé par la fumée, tout le peuple se met en mouvement pour le défendre : au premier rang sont les fabricants d armes et les tisserands des ateliers impériaux , brandissant les outils de leur profession, ou tous objets qui leur tombaient sous la main ik). » Alexandrie, au

(1) lûscriptions relalîTes aux pape« Marcel et Eusèbe; De Rosai, imscr. christ, urbis Romx, t. II, p. 60, 102, 103, 183; Roma sotterranea, t. H. pi. III, IV, p. 204-208; Bull, di arch. cristiana, 187S, pi. XII. — Cf! Rome souterraine, pl. XII-XIII, p. 251, 253-256.

:2^ Prudence, Contra Symmachum, I, 580-586.

v3 Sowmène. Hist. Eccl.^X, 15.

v4' Saiot Grêj^ire de Naiianze, Oratio XLIII, 87.

milieu du iv* siècle, est toujours la ville cosmopolite, où toutes les races, tous les cultes, toutes les philosophies , toutes les mœurs se rencontrent : le parti païen y est puissant, puisqu'à la fin du siècle il aura encore la force d*ezciter une sédition terrible : cependant les chrétiens y gagnent chaque jour en nombre et en influence (1). I^ population ouvrière est presque tout entière de leur côté : on le vit sous Constance , quand saint Athanase rentra justifié à Alexandrie : le peuple vint à sa rencontre, « divisé par sexes, par âges et par corps de métiers, car c'est ainsi que les Alexandrins ont coutume d'accueillir ceux qu*ils veulent honorer publiquement (2). »

En Orient et en Occident, les grandes villes voyaient ainsi la partie la plus active de leur population se donner au Christ : mais Tétat des campagnes différait complètement dans les deux moitiés de TEmpire. Le paysan italien ou gaulois est le païen par excellence, paganus. En Asie, le paganisme semble moins enraciné dans le sol : les populations rurales se convertissent beaucoup plus facilement. La première évangélisation de la Bithynie avait eu autant de succès dans les campagnes que dans les villes : « Non seulement les cités, écrit Pline à Trajan, mais encore les bourgs et les champs, sont envahis par la contagion de la superstition nouvelle (3). » Dans la seconde moitié du m* siècle, les campagnes autour d'Antioche contiennent déjà assez de chrétiens pour avoir plusieurs évèques [k). Aussi ne

(1) Julien, £p. 51.

(2) Saint Grégoire de Nazianze, Oratio XXI, 29.

(3) Pline, Ep., X. 97.

(4) Easèbe, Hist Eccl, VIT, 30.

s'étonnera-t-on pas si^ au temps de saint Jean Chrysostome, les églises de la ville s'emplissent, les jours de fête, de paysans dont le langage syriaque contraste avec le grec parlé par les citadins : ils se montrent très instruits des dogmes chrétiens et répondent avec beaucoup de sens aux interrogations qui leur sont faites (1). Les sanctuaires en rhonnrur des martyrs sont encore plus nombreux dans la banlieue rurale d*Antioche que dans la ville même (2). En revanche, d'autres régions de la Syrie gardent des paysans passionnément attachés à leurs dieux (3). Mais un trait particulier à TAsie romaine, c'est la multitude des villages où le christianisme a pénétré. On trouve, au commencement du iv* siècle, des paysans chrétiens en Galatie, dans les montagnes voisines d'Ancyre {k). A Carrhes, en Mésopotamie, la situation parait absolument le contraire de ce qu'elle était, à la même époque, en diverses contrées de l'Occident. La ville est obstinément païenne, « terre sauvage, hérissée des épines de l'idolÀtrie, » dit un historien contemporain (5) : elle demeurera telle jusqu'au commencement du V* siècle (6) : mais la campagne environnante, où se rencontrent à chaque pas des monastères et des ermitages, est peuplée de chrétiens (7). Dans l'Osrhoène, dès la fin du m* siècle, des milliers de pèlerins

(1) Saint Jean Chrysostome» Ad populum Àntiœhenum Homilia XVIII. l,î.

(2) Saint Jean Chrysoatome, De saneiù marlfribus Senno h

(3) Libanius, Oratio H (éd. Reiske, p. 167).

(4) Passio S. Theodori, 11, dans Ruinart, p. 357.

(5) Théodoret, Hist. EccL, IV, 18.

(6) Procope, Bell. Pers., I, 13.

(7) 5. silvix peregrinatio, dans Studi e Documenti di Storia e Diritto, 1888, p. 135.

parcourent les campagnes en certains jours de fête, et prolongent leurs veillées pieuses à la lueur du ciel étoile (1). Divers canons des conciles de Sardique, de Laodicée, dans la seconde moitié duiv^ siècle, supposent les chrétiens établis dans de très nombreux villages, et ceux-ci administrés soit par des prêtres visiteurs, soit par des évèques ruraux (2). Il en est de même en Egypte dès le commencement du iv* siècle (3). Jusque dans le sauvage district de la Haréote, proche d'Alexandrie, les chrétiens sont répandus dans tous les villages {k).

L'influence du monachisme, très développé en Asie et en Egypte à une époque où TEspagne, la Gaule, Rome même, le connaissaient à peine de nom, contribua certainement à conquérir à l'Évangile les campagnes orientales pendant le cours du iv* siècle. Mais leur évangélisation avait des origines beaucoup plus anciennes. Pour expliquer la rapide décroissance du paganisme rural en ces contrées, il faut admettre chez les habitants une souplesse d'esprit, une facilité à s'assimiler les idées nouvelles, qui paraissent avoir manqué au paysan occi-

{i)Âcta diiputationis Àrchelai (éd. 1696, p. 1-2). Cf. Dernières persécutions du ///• siècle, V éd., p. 276-277. Cependant il y a encore de nombreux païens : efforts de saint Abraham, pendant trois ans, pour roQTertir un TJllage païen de plus de mille habitants , dans les environs d'Édessc, vers 330. Âcta S.S., 16 mars, p. 742; cf. Tilleraont, Mémoires, t. VU, p. 588-590.

(2) Concile de Sardique, canon 6; concile de Laôdicée, canon 67. — Voir De Smedt, Organisation des Églises chrétiennes au III* siècle, dans Congrès scientifique international des catholiques, 1891, sciences historiques, p. 79, 87.

(8) Actes de saint Pierre d'Alexandrie, dans Migne. Pair, grxc, t XVIII, col. 455. — Cf. De Smcdf, /. c, p. 85.

(4) Saint Athanase, Apol. contra Arianos, 85. — Cf. De Smedt, L c, p. 80.

dental, plus attaché aux opinions traditionnelles, plus conservateur des anciennes l'outines. Les hommes de rOrient ne possédaient pas alors cette immobilité majestueuse et comme hiératique, qu'ils devront plus tard à la double influence de Tesprit byzantin et du mahométisme : même au fond des campagnes, même là où se parlait Tarménien ou le syriaque, ils étaient encore imprégnés du génie grec, avide de lumière et de progrès.

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