LE CLERGÉ CHRÉTIEN
Malgré le coup terrible que lui avait porté la conversion de Constantin, la société païenne demeurait, au milieu du iv* siècle, presque entièrement semblable en apparence à ce qu'elle fut aux siècles précédents. Hais elle n'était plus seule, et une autre société, toujours grandissante, apparaissait auprès d'elle. J'ai dit quelles forces conservait la société païenne. Il reste à montrer l'organisation de la société chrétienne, les éléments de la civilisation nouvelle juxtaposée au monde antique, et destinée à vivre longtemps encore à côté de lui avant de l'absorber.
Le premier de ces éléments est le clergé.
Rien ne se ressemblait moins qu'un évèque ou un prêtre chrétien et un ministre des dieux. Le pontife des divinités officielles, le desservant des temples consacrés JOUIR l'apostat. — l 8
114 SmiATIOR SOCIALE ET POLITIQUE DES ÉVÊQUES.
aux dieux de la Grèce et de Rome, n'est prêtre que dans les actes du culte et dans l'enceinte du sanctuaire. Partout ailleurs il est citoyen actif, membre de l'aristocratie à Rome, de la haute bourgeoisie dans les villes, revêtu des magistratures politi({ues ou municipales, siégeant ici parmi les sénateurs, là parmi les décurions. A l'origine, il en avait été autrement chez les adeptes des divinités étrangères. Leurs prêtres furent d*abord des étrangers comme elles, croyants sincères ou charlatans, qui vivaient en dehors de la société régulière, occupés seulement à remplir les fonctions du culte, à étonner les imaginations et à dominer les consciences. Mais à mesure que les religions orientales conquirent à Rome droit de cité, les grades élevés et les hauts sacerdoces furent peu à peu envahis par de vrais Romains, bientôt par des membres dévots de Taristocratie, qui ne laissèrent plus aux ministres indigènes que les fonctions inférieures et les rites répugnants. Bien que ces nobles adorateurs de Cybèle, dlsis ou de Mithra affectassent quelquefois d*exalter leurs dignités sacerdotales audessus de leurs titres politiques (1\ ils n*en vivaient pas moins de la vie publique, cumulant les magistratures et les sacerdoces. Tout autre est le prêtre chrétien. Sans se désintéresser de la chose publique, il reste étranger à ses ambitions et à ses sollicitudes. Avocat ou juge comme Philogone (i", gouverneur de province comme Ambrolse \Z\ ou préteur comme Xectaine ^l\ dès que
î 1 of>u i%scr. iat.. l. VL iTT*. IT"^. Voir pîcs kML p. 55.
: S&iat J«ia Chnsoslome, De bemio rti/«^«M. S.
3 Socrile, BisL EccJ.. IV, SO: SonoMm. M. Î4: TbeoikiffH. H', ê;
Riuia. IL 11.
.♦ Socn:e, V. S: S^\t^aièse, VU. $: Tk«iL>i«>rrL V. $
racclamation des fidèles ou le choix d'un concile aara imposé à ses épaules la charge épiscopale, il abandonnera aussitôt ses dignités temporelles pour appartenir sans réserve au gouvernement de son Église. On cite, dans les premiers siècles, un seul ecclésiastique qui ait été à la fois évêque et magistrat ; mais c'était un hérésiarque, Paul de Samosate (1). Si un évêque est obligé de donner son attention aux affaires temporelles de ses diocésains (2) et même de connaître, en certaines circonstances, de causes civiles ou de délits (3), c'est à titre d évêque qu'il le fait, non comme investi d'une fonction étrangère à sa charge ecclésiastique et distincte d'elle. Les lois de l'Église lui interdisent d'accepter aucune fonction sécuhère (i), et les lois de l'État l'en dispensent (5). L'évéque, le prêtre, s'il veut demeurer digne de sa vocation, est prédicateur, théologien, aumônier. 11 vit à part, ou plutôt au-dessus, de ce qui excite les désirs et motive les actions du reste des hommes. Les soucis mêmes de la famille et ses affections exclusives seront peu à peu écartés de lui. De cette solitude intérieure, de cette tension de tout son être vers un seul but, il tire une force morale, un pouvoir de persuasion, sur lesquels l'habitude nous laisse indifférents, mais qui, dans une société moins
(1) Eusèbe, Hist. EccL, Vil, 30, 8.
(2) Concile de Sardique (343), canons 7-9.
(3) Voir les textes cités par Humbert, Episcopalis audientia, dans le IHet. des antiquités grecques et romaines, t. II, p. 697.
(4] Canons apostoliques, 81 et 83. — Le docteur Drey {Neiu Unteriuch. ûber die Konstit, und Kanon, des Apost., Tubingue, 1832, p. 246, 249, 411) pense que ces deux canons sont rédigés d'après ceux du concile de Chalcédoine, par conséquent postérieurs au milieu du t* siècle; mais Hélélé (Hist. des Conciles, trad. franc., t. I, p. 613, 642, 643) les croit plus anciens.
(5] LeUre de Constantin 4 Anulinue, dans Eusèbe, Bist. EccL, X, 7.
116 SITUATION SOCIALE IfTT POLITIQUE DES EVÊQUES
accoutumée à leurs effets, devaient avoir une efficacité extraordinaire.
L'évèque s'opposait ainsi au pontife païen, le prêtre au ministre des dieux, non par quelque ressemblance accidentelle, mais au contraire par la différence de leur caractère et de leurs fonctions. J*ai montré, dans un précédent chapitre, que l'un des principaux remparts du {paganisme en Occident était la partie païenne de l'aristocratie, demeurée en possession des honneurs et des émoluments très lucratifs des sacerdoces idolàtriques. et régnant par eux sur tout un monde de clients (1\ Mais si elle restait dominante dans les contrées où les sièges épiscopaux étaient rares, comme la Gaule et Tltalie du Sord, son influence se trouvait contrebalancée^ parfois même presque neutralisée dans celles où ils existaient en grand nombre 5^. L'évoque apparaît ainsi « au IV* siècle, comme le seul homme capable de tenir léte , en Occident, au patricien idolâtre et de lutter d'influence avec lui. En Orient, où il nVxiste pas d'aristocratie au sens politique de ce mot, et où les évéohés sont très multipliés, l'évèque a un ryL^le plus considérable et plus facile. Les pasteurs du peuple chrétien y forment la véritable aristocratie spirituelle et même temporelle. Isolés, ils sont déjà de grands persaonnages: réunis, ils constituent une force organisée, sans égale dans le monde romain. Eln Occident, Tinfluence du sénat romain balancera encore celle des conciles: en Orient, ils domineront sans contrepoids. Les synodes des évèques de chaque province, dont les conciles de Xicée et d'Antioche
1 Vmrplof liHBl. p. 61, ;5. Voir plus buu p. Ta,
ordonnent la réunion deux fois par an (1), effaceront par la grandeur des objets mis en délibération et par la fréquence des sessions Téclat tout extérieur des assemblées provinciales, qui se tiennent, en certaines contrées, tous les ans, ailleurs tous les cinq ans (2), et se passent le plus souvent en congratulations et en jeux. Cela est plus vrai encore des synodes ou conciles composés quelquefois de plusieurs centaines d'évôques et si fréquents, sous le règne de Constance, qu'il n'est presque pas d'année qui n'en ait vu un ou plusieurs (3) : ils auraient eu pour l'expansion du christianisme une puissance irrésistible, si les affaires de larianisme n'avaient presque toujours motivé leurs réunions et si la subtilité ou la violence des hérétiques ne les avait dominés trop souvent. Ce qui faisait la force du clergé catholique, c'était moins encore le groupement accidentel des assemblées conciliaires que le lien permanent de la hiérarchie. Le ministre du Dieu de TÉvangile n'est pas seul : des clercs inférieurs aux diacres, de ceux-ci aux prêtres, des prêtres aux évêques, des évéques aux métropolitains, des métropolitains au successeur de saint Pierre, assis sur le premier des sièges apostoliques, une chaîne ininterrompue relie ensemble tous les membres du corps ecclésiastique. Rien de tel dans le clergé païen. Les grands
(1) Concile de Nicée, canon 5 ; concile d'Antiochc (3 il), canon 20.
(2) Beurlier, Essai sur le culte rendu aux empereurs romains, p. 108-
(3) Conciles ou synodes sous le règne de Constance : Constanlinople, 338 on 339; Alexandrie, 339; Rome, 341; Antioche, 341: Sardique, 843; AnUoche, 844; Milan, 345; Cologne, Jérusalem, Alexandrie, Carthage, S4C; Rome, Milan, 347 ; Sinnium, 349 ou 350; Sirmium, 351; Arles, 353; Milan, 355; Béziers, 35G; Sirmium, 357; Sélcucie, Uimini , 359; Constanlinople, 360; Paris, 360 ou 361.
collèges sacerdotaux de Rome n*avaient d*influence qu'en Italie (1) : le pontifex maximtis lui-même, bien qu'investi en théorie d'un pouvoir sur tous les ministres des dieux (2), ne l'exerçait qu'en de très rares occasions. Pour apercevoir dans le sacerdoce païen une apparence d'organisation, il faut regarder en Asie, au commencement du IV* siècle : afin de mieux lutter contre l'Église, Haximin avait essayé de la copier et de constituer sur le modèle de la hiérarchie chrétienne le clergé idolâtre de ses provinces (3) ; mais cette création tout artificielle ne survécut pas à son auteur. Dans quelques années un semblable esssd, fait par Julien, n'aura pas plus de durée : l'échec de ces deux tentatives tournera tout à la gloire et à l'originalité de l'institution chrétienne, en montrant que, même aidés de la toute puissance impériale, les règlements sont impuissants en ces matières, parce qu^ils ne sauraient transformer ni les institutions ni les hommes. Pour comprendre Tautorité possédée, au iv° siècle, par le clergé chrétien, non seulement sur le peuple des fidèles, mais même sur le monde profane, il suffit de voir les rapports établis entre les évêques et les magistrats. Ces rapports étaient fréquents. Les lois de TÉglise faisaient une obligation à l'évêque de prêter son appui aux faibles. Elles lui donnaient particulièrement pour clients les veuves et les orphelins. La correspondance d' évêques d'une époque un peu postérieure les montre exécutant à la lettre ces recommandations d'un concile tenu à Sardique en 34^3 [k). Nous voyons saint Basile,
(1) Voir plus haut, p. 69.
(2) Voir plus haut, p. 41.
(3) Eusèbe, Hist. ceci., VIII, 14; IX, 4; Lactance, De mort, pers,,36, 37.
(4) Concile de Sardique, canon 7.
SITUATION SOCIALE ET POLITIQUE DES tiVÉQUES. 119
saint Grégoire de Nazianze recourir soit au préfet de la province, soit au préfet du prétoire, en faveur de veuves embarrassées pour le règlement de leurs affaires ou pressées par des créanciers (1). Les canons du même concile étendaient plus encore la mission de l'évèque, en lui faisant un devoir de s'interposer toutes les fois qu'une injustice ou une misère imméritée lui seraient connues. Un condamné , même à des peines aussi graves que l'exil ou la déportation , réclame-t-il assistance de l'Église? L'évèque doit demander sa grâce (2). D'une manière générale , il est le protecteur de tous les opprimés. On voit des évêques intercéder pour des citoyens rebelles (3), pour une ville qu'il est question de « rayer de Falbum des cités (h) ; » prêcher la modération à des collecteurs ou à des répartiteurs de Timpôt (5) ; demander des remises d'amendes (6) ; recommander à de hauts fonctionnaires des chrétiens et parfois même d'anciens préfets tombés dans la misère, engagés dans des procès ou menacés d'injustes poursuites (7) ; protester contre le morcellement d'une province, qui rendra plus pesant aux pauvres le fardeau de Timpôt (8).
Une seule fois l'iogérence de l'évêque créa un grave conflit. Conformément aux canons, saint Basile résista au gouverneur du Pont, et s'exposa même à d'atroces ca-
(1) Saint Basile, Sp. 107-109; saint Grégoire de Nazianze, Ep. 207, 208.
(2) Concile de Sardique, canon 7-9.
(3) Saint Grégoire de Nazianze, Oratio XVII.
(4) Saint Grégoire de Nazianze, Ep. \A\, 142.
(5) Saint Grégoire de Nazianze, Oratio XIX; Ep. 67*, Poemata quae speetant ad alios, II.
(6) Saint Grégoire de Nazianze, Ep. 198, 199.
(7) Saint BasUe, Ep. 96, 107, 108, 109, 110, 111, 147, 148, 149, 180.
(8) Saint Basile, Ep. 389.
lomoies, pour défendre la liberté d'une veuve qu'un assesseur du magistrat voulait épouser malgré elle, et qui avait imploré le secours de Tévêque. Ici le débat fut vif, et le gouverneur se fût peut-être laissé entraîner par la colère à de regrettables violences, sans un soulèvement du peuple, qui adorait Basile (1). C'est à peu près le seul exemple qui ait été conservé d*une dissidence entre les deux pouvoirs amenée par l'intervention épiscopale. On pourrait presque s'en étonner. Il est surtout des cas où, suivant les idées modernes, qui rendent l'État et ses représentants si jaloux de leurs prérogatives, il semble que le conflit eût souvent dû naître. C'est quand la juridiction ordinaire et la juridiction épiscopale se trouvaient en présence et comme en rivalité dans une même affaire. Par deux lois rendues en 321 et en 331, Constantin permit à tout plaideur de recourir à Tévêque, même sans le consentement de son adversaire, et le procès fût-il déjà commencé devant le juge civil, et il obligea ce dernier à rendre exécutoires les sentences du tribunal ecclésiastique (2) . « C'est que les prêtres de Dieu sont au-dessus de tous les magistrats, » dit Ëusèbe en commentant ces dispositions (3). On ne voit pas que ces derniers aient protesté, ou aient tenté par des subterfuges de retenir les affaires qui leur échappaient. Sur un autre point, ils paraissent s'être résignés aussi facilement. Constantin, tout
(1) Saint Grégoire de Nazianze, Oratio XLIII, 56-57 . -^ Voir Saint Basile, p. 108.
(2) Voir Code Théodosien, I, xxvii, 1, el les lois 1 et 17 de l'appendice au Code Tàéodosien publié par Sirmond, dont l'authenticité, longtemps contestée, est aujourd'hui reconnue (cf. sur ce point Humbert, Episcopa^ lis avdientia, dans Dict. des ant., t. H, p. 697).
(3) Eusèbe, De vita Conslantini, IV, 17; cf. Sozomène. ffist Eecl.,
SITUATION SOCIALE £T POUTIQUE DES ÉVÉQUES. 121
en ne permettant pas aux évècpies de connaître des délits en général, les laissaitjuger ceux qui avaient été commis contre la religion. Un curieux tableau , tracé par saint Grégoire de Nazianze, montre son père, devenu, vers 329, évéque de cette ville, dans l'exercice de ses fonctions de juge. Il s'y montrait très débonnaire. Prenant des airs terribles, le vieil évêque menaçait les délinquants de la roue et du fouet; puis, s'adoucissant tout à coup, se contentait de leur faire infliger, comme à des enfants, une correction manuelle (1). A son tour, et d*un ton plus sérieux, le célèbre docteur expose dans une lettre les principes qu'il suit lui-môme en ces matières. « Toutes les fois, dit-il, qu'une accusation est portée devant moi, je l'examine, même si l'inculpé est un de mes meilleurs amis ou appartient à la plus haute noblesse; car rien n'est suprieur à la loi de Dieu et de son Église (2). » Une autre lettre le montre jugeant un de ses diacres, coupable de voies de fait (3). Cette juridiction spéciale eût facilement donné ouverture à conflit. On était dans une région indécise, dont les limites pouvaient être, en certaines circonstances, assez difficiles à marquer. Des voleurs ont dérobé dans l'église de Césarée les vêtements destinés aux pauvres. L'autorité civile les a mis en prison. Saint Basile écrit au geôlier de les remettre entre ses mains, « car Tévéque seul est compétent pour connaître des péchés commis dans l'église, et cela ne concerne pas les juges. » L'évêque s'efforce d'améliorer les pécheurs au lieu de les punir : il espère qu'ils sortiront meilleurs de
(1) Saint Grégoire de Nazianze, Oratio XVIII, 25.
(2) Saint Grégoire de Nazianze, Ep, 7U.
(3) Saint Grégoire de Nazianze, Ep. 149.
son audience. « Car ce que ne font pas les châtiments corporels infligés par les tribunaux, nous savons que souvent Taccomplit la crainte des terribles jugements de Dieu. » Si le geôlier a des doutes, qu'il en réfère au comte, à la justice de qui Basile s^en rapporte (1). On ne sait quelle suite eut l'affaire , mais comme aucun autre n'en parle, tout porte à croire que la prétention de l'évéque ne fut pas combattue, et que la prison s'ouvrit pour laisser sortir les prévenus réclamés par sa miséricorde.
En montrant aux chefs de TÉglise une telle déférence, les fonctionnaires ne faisaient que suivre les exemples donnés par Constantin. Quand il avait à transmettre à des évêques une invitation ou un bienfait, il leur écrivait souvent lui-même (2), et ses lettres étaient conçues, comme le dit Eusèbe, dans les termes les plus honorables et les plus respectueux (3). S'il n'entrait pas avec eux en correspondance directe, il tenait au moins à ce que les magistrats allassent en personne leur communiquer ses intentions. C'est ainsi qu'il charge le proconsul d'Afrique de se rendre auprès de l'évêque Cécilien pour lui annoncer la mesure par laquelle son clergé est exempté des charges municipales (4). Aussi, un magistrat, même païen (et jusqu'à la fin du iv* siècle les magistrats païens furent nombreux), se sent-il mal à l'aise si im évoque, pour une cause quelconque, est traduit devant lui. On raconte que le gouverneur de Cordoue, demeuré fidèle
(1) Saint Basile, Ep. 266. — Voir Saint Basile, deuxième partie, ch. i? : Padministration épiscopale.
(2) Eusèbe, Hist. EccU, X, 5, 6; De vita Constantini, III, 30-33.
(3) r(>â(x(xa<rt Ti(XY)Ttxotc. Eusèbe, De vita CtmstantiiU, III, 6. ('«) Eusèbe, Hist Eccl, X, 7.
an culte des dieux, eut à juger, en 357, Téveque d'Illiberis. Les ennemis de Tévêque le sommèrent de le bannir, conformément à des instructions de Constance. Le gouverneur répondit qu'il n'osait bannir un évêque , et qu*il ne donnerait pas Tordre d'exil avant que le prélat eût été canoniquement déposé (1). Cette réponse était conforme à une loi de 355, défendant d'accuser un évêque devant les juges civils avant que son procès ait été instruit par les autres évéques de la province (2).
Plusieurs exemples nous montrent des évéques entre*tenant avec des magistrats païens des relations courtoises et même amicales (3). Avec les magistrats chrétiens, elles avaient un caractère plus marqué de confiance et de tendresse : l'autorité particulière que le prélat tenait de son caractère sacré s'y faisait aisément sentir. L'évêque était par le rang l'égal des plus hauts fonctionnaires; mais il ne craignait pas de leur parler en maître, ou plutôt en père, s'ils appartenaient à la grande famille des fidèles. Dès le lendemain de la conversion de Constantin, le concile d'Arles (314.) déclare sans ambages que les magistrats chrétiens doivent être subordonnés aux évéques dans toutes les choses qui regardent la foi et les mœurs. Le fidèle appelé à un emploi public ou même au gouvernement d'une province devra, dit le septième canon, demander des lettres de communion à l'cvêque de
(1) Faostin et Marcellin, Libellus precum^ 10, dans Migne, Pair, lai., t XIII, p. 90. — Que l'anecdote, souvent controversée, soit ou non exacte, le récit d'où elle est tirée a été rédigé vers 383 ou 384, et montre qu'à cette époque elle exprimait une situaUon admise de tous.
(2) Code Théodosien, XVI, ii, 12.
(3) Saint Grégoire de Nazianze, Ep. 10, 198, 199, 200; Poemata quae spectani ad alios, VII.
t34 SITUATION SOCIALE ET POLITIQUE DES ÉVÊQUES.
Hon lieu froiig-ino et les présenter à celui de sa nouvelle iHiMid(niC(\ qui « prendra soin de lui » et pourra, « s'il fait c|Uol(|ue chose do contraire à la discipline, » le retrancher do la communion. Saint Grégoire de Nazianze se souviendra sans doute de ce canon de 314, quand, usant do son autorité épiscopale, il réprimandera un magistrat chrétien qui n*observait pas les jeûnes prescrits par l'Église et donnait des jeux oi\ la pudeur était offensée (1). Avec la miHne autorité « il dira à un autre magistrat chiH>tien, tenté de vengeance : « La loi du Christ t*a simaiis À mvm commandement et à mon trône. C'est avec lo Christ que tu dois gouverner. De lui tu as reçu le glaive^ moins |Hmr frapper que pour effrayer. Aussi, vois À to lui rt^udre un jour innocent et pur« comme il te Tnà donné ,iV ^ Et à un tnnsi^mo« chargé de lever Tim- |vM : ♦ Toi qui as la chargx* de repartir euln? nous tous le IriUit. taîs-le axvo justice. Sous les yeux du Christ , tu inscris chacun « sous ses \>^ux tu axes rimp:4« et quand lu mAr\}uc$ chaque tc^te de cvxnUibuable , c'est avec le Vfwrl^i» dixiu que lu cv^mptc:;^ Le fardeau de a impC4 est «sswi louïvi jvMr \îos hoaîîucs î:hrcs: n\v*>u:e rieii à son (MdsH tt*a^:j:«iw |vks oec:vii:u:ea; ia jvcie orwinel... I^iec ttotts a )Cào^ daas c>^ ra;:^^ sa^lin;^ au que nous imi^siQîi^^ttS xvv» av^r^r. k- ^.^;5s çu: p^r^^î i« magis-
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précédents, ne rappelle les discours adressés par des chefs d'Église à des magistrats baptisés ou catéchumènes, bien des pages, au contraire, dans les écrits des apologistes et dans les Actes des martyrs, montrent les dépositaires de l'autorité ecclésiastique répétant en face des préfets ou des empereurs le Non possumus des apôtres. Quelque chose est changé, cependant : au iv* siècle (sauf pendant la courte tempête du règne de Julien), c'est à des empereurs chrétiens ou à leui's représentants que des évoques, et à leur suite les prêtres et les fidèles, sont plus d'une fois obligés de refuser Tobéissance. On ne parle pas à un Constance ou même à un Valens comme on parlait à un Dèce ou à un Galère. Lisez la lettre d'Osius à Constance, qui le pressait de souscrire la condamnation de saint Athanase. L'évëque s'adresse à un prince persécuteur, mais à un prince chrétien. Le cri est plus perçant, comme pour pénétrer plus profondément dans une conscience qui n'est pas tout à fait fermée ; mais surtout le langage est celui de l'autorité, d'une autorité qui sera comprise même si elle est rejetée. « J'ai confessé Jésus-Christ dans la persécution que Maximien, ton aïeul, excita contre l'Église, écrit le vieil évêque. Si tu veux la renouveler, tu me trouveras prêt à tout souffrir, plutôt que de trahir la vérité... Ne t'engage pas davantage, je t'en conjure. Souviens-toi que tu es un homme mortel. Crains le jour du jugement. DLspose-toi à y paraître pur et irrépréhensible. Ne t'ingère point dans les affaires ecclésiastiques. Ne nous prescris rien là-dessus. Apprends plutôt de nous ce que tu dois croire. Dieu t'a donné le gouvernement de l'Empire et à nous celui de l'Église. Quiconque ose attenter à ton autorité s'oppose à Tordre de Dieu. Prends garde de même de te rendre coupable d'un grand crime
nn SITUATION SOCIALE ET POLITIQUE DES ÉVÊQUES.
nii iiMurpnnt rautorifc de TÉglise. Il nous est ordonné de roiidre à (iésnr ce qui appartient à César, et à Dieu ce (|ui appartient à Dieu. Il ne nous est pas permis de nous attribuer lautorité impériale. Tu n'as aussi auoun pouvoir dans le ministère des choses saintes. Voilà co que j*ai cru devoir t'écrire, dans le désir que j'ai do ton salut (1). » Quelquefois, cependant, le ton monte plus haut encore, comme dans le livre ou plutôt rin\*ectivo contre Constance, écrit en 360 par sabit HilâirovlePoitiers* 1/hérésie arienne, au service de laquelle lVm|>orour a mis toute son autorité, a fait des progrès tiflVuyants. Osius, dont on vient de lire une admirable Mtn^, 0:^1 tombé à son tour. LVvèque gallo-romain, qui nvnit épuiso ju$qu\^ cette heure tous les efforts de la modémlivui, s était pn^té à toutes les transactions permises et A Khis le^ comprvnnb légitimes, éclate enfin : sa doueeur se chau^ en une sainte cvdére. et, de Texil, il jette aa «ii%Mi\te oi\rx>lieu ee puis^ssmt pamphlet <^>ntre Y « An- HvhvisI V i\\;\slance ^i . ^ dont le style, dit Tillemont^ n'ecrt pw>|vr>r ^u^ji un hv>cume qui a le martrre dans le M^r S' . » A \>Ptt\ ^ui s^etc4i:Mxa:eA; de îa ft-y^e des paw4<«k %ie î aï^AJK^e h>« de&k Je ri:i:rv'çàiiîe ie la ivsistaSK^^ ii asft A>«xi«îài:i t.xiVj^iîSàïiî. vt- pccmit Kpan- 4i^ le TJï^'^ pp.^OkvxK^^ i^ar :^x; Rjk&j^ ^saits xi»e aatre et
SITUATION SOCULE ET POUTIQUE DES ÉVÉQUES. 137
m*a encore parlé avec une semblable liberté. — Sans doate^ répond Basile, tu n'as jamais rencontré un évèque (1). »
Ck>iistance eut Toccasion d'en rencontrer. Jamais, peutêtre, autant qu'au concile tenu à Milan en 355, le caractère épiscopal ne se posa dans sa pleine indépendance en face des volontés arbitraires du souverain. Quand Lucifer de Cagliari et Ëusèbe de Verceil eurent, par d'habiles arguments, réduit au silence les évèques ariens, accusateurs ecclésiastiques d'Âthanase, Constance se leva : u C'est moi, maintenant, qui me fais son accusateur, » dit-il. <c Peu importe^ lui répondirent les deux prélats : il ne s'agit pas d'une affaire civile, où l'empereur doive être cru à cause de sa qualité, mais du jugement d'un évèque, où il faut garder une entière égalité entre l'accusateur et l'accusé. L'empereur ne peut accuser Athanase de faits dont il n'a pas été lui-même témoin, et dont il ne parle que sur le témoignage d autrui : les règles de la justice doivent être les mêmes pour tous, quel que soit leur rang (2). )> Et comme Constance insistait, voulant contraindre tous les prélats orthodoxes, présents au concile, à souscrire la condamnation de l'intrépide défenseur de la foi de Nicée, ils lui répondirent d'une voix unanime que la sentence serait contraire aux canons de l'Église. « Ma volonté aussi est un canon, » répliqua l'empereur avec un geste menaçant, « et mes évêques de Syrie me permettent de leur parler ainsi. » C'est ce que ne permirent pas ses interlocuteurs occidentaux : avec une noble liberté ils
(1) Cité par saint Grégoire de Naiianze, Oratio XLIII, 40-51. — Voir Saint Basile, p. 75-78.
(3) Saint Atlianase, Hist, arian., 76.
138 POPULARITÉ DES ÊVÊQUES.
exhortèrent le prince à craindre la majesté suprême, qui, lui ayant donné la couronne, pouvait la lui ôter, et à ne pas confondre la puissance impériale avec le gouvernement de TÉglise. L'exil fut le châtiment de cette réponse (1) ; mais, une fois de plus, les limites respectives des deux pouvoirs, inconnues deTantiquité païenne, pour qui leur distinction n'existait pas, furent marquées par la conscience chrétienne avec une inflexible droiture.