Libanius, Epitaphios Juliani; Reiske, t. I, p
le souvenir de l'existence terrestre? On ne saurait l'affirmer, car jamais il n'exprime le désir ou l'espoir de retrouver auprès des dieux les grands personnages dont il célèbre la science ou la vertu 1 , les poètes et les philosophes de l'antiquité, ou même les amis qu'il a connus sur cette terre. Pas plus dans ses livres que dans le discours prononcé sur son lit de mort, cette pensée, si naturelle cependant au croyant, ne se rencontre. Écrivant au philosophe 2 Amerius, qui venait de perdre une femme tendrement aimée, Julien fait appel, pour le consoler, à toutes les ressources de la rhétorique et à tous les souvenirs de l'histoire : il ne lui dit pas qu'il reverra dans un monde meilleur celle qu'il pleure amèrement ici-bas. Il semble que la foi de Julien en l'immortalité de l'àme soit sujette à des éclipses, ou plutôt qu'elle demeure hésitante sur les conditions de cette immortalité. La pensée païenne se retrouve ici, avec ses incertitudes et ses flottements. Que l'on compare cette lettre de consolation si laborieuse, si froide, si banale, avec les épltres adressées vers le même temps, par saint Basile, à des époux, à des pères ou à des mères en deuil 3 : on sentira tout de suite la différence de deux doctrines, — peut-être aussi de deux cœurs.
Une grande erreur, chez certains modernes, est, parce que Julien fut un adversaire du christianisme, de faire de lui un libre penseur à leur manière. Non seulement
1. On ne peut considérer comme exprimant les idées de Julien sur l'autre vie son pamphlet des Césars, qui est une pure fantaisie historique et satirique.
2. ... "AvSpa'EXXTjva xaînatôeiav èù.rfiri «psoGevovra. Julien, Ep. 37; Hertlein, p. 534.
3. Voir saint Basile, Ep. 5, 6, 101, 206, 269, 300, 301, 302. — Cf. Saini Basile, p. 201.
il y eut rarement pensée moins libre que la sienne, mais encore peu d'hommes furent moins que Julien ee qu'on appelle un libéral. Tout au contraire, il juge qu'il n'y a pas de châtiments assez sévères pour les écarts de la pensée et pour les attaques dirigées contre les choses religieuses. Il cite, en le faisant sien, un mot de Jamblique, « disant qu'à tous ceux qui mettent en question l'assistance des dieux il ne faut pas répondre comme à des hommes, mais les poursuivre comme des animaux féroces * . » A propos d'OEnomatts, qui avait écrit un livre contre les oracles : « Est-ce que l'auteur d'une telle action ne mériterait pas d'être jeté dans un gouffre? est-ce que les gens qui approuvent ces doctrines ne devraient pas, je ne dis pas être chassés à coups de thyrse, la peine serait trop légère, mais être écrasés sous des pierres 2 ? » Aussi interdit-il à ceux sur qui il a juridiction spirituelle, aux prêtres de son clergé païen, toute lecture capable d'ébranler leurs croyances 3 : et il se réjouit à la pensée que beaucoup des ouvrages d'Épicure et de Zenon aient péri . « C'est un bienfait des dieux que la perte de leurs livres 4 . » Il regrette que le même sort n'ait pas atteint les écrits composés par les chrétiens, ou, selon son expression habituelle, par les impies Galiléens : « Je voudrais, écrit-il, les faire tous disparaître 5 . » Dans une pensée plus louable, il déplore qu'il soit hors de son pouvoir de purger le théâtre de toute obscénité. « J'aurais tout fait, dit-il, pour y réussir. »