Hertlein, p
ont conservés. Même les constitutions impériales rendues au sujet des chrétiens dans les moments de persécution religieuse gardent le même style rapide et clair : qu'on lise, à titre d'exemple, le rescrit de Trajan à Pline, ou même celui d'Hadrien à Minicius Fundanus. Ce beau langage juridique s'est altéré dès la première moitié du quatrième siècle. Certaines lois de Constantin et de Constance, surtout parmi celles qui touchent aux matières religieuses, ont déjà l'allure de proclamations ou de manifestes. Cependant, même alors, toute tradition de l'ancien style n'a pas disparu. Elle ne s'obscurcit complètement que sous la plume impatiente et brouillonne de Julien, dont les défauts naturels sont peut-être encore aggravés par la collaboration indiscrète de Maxime et de ses autres inspirateurs néoplatoniciens 1 . Que l'on compare Tédit de Milan, accordant en 313 la liberté des cultes, à celui par lequel Julien supprime, cinquante ans plus tard, la liberté de l'enseignement, on reconnaîtra que, dans le premier, la gravité du langage reste digne des idées généreuses qu'il traduit, tandis que, dans le second, l'abaissement du style correspond au trouble des pensées et à l'abaissement de l'idéal.
Au milieu d'un déluge de phrases qui contiennent, confondus, l'exposé des motifs et le dispositif de ce singulier édit, il en est une qui se détache de l'ensemble parce qu'en elle se résume toute la pensée de Julien. « Tous ceux, dit-il, qui font profession d'enseigner, devront désormais avoir Târne imbue des seules doctrines
1 . Quoique païen, Eunape déclare que « Maxime et Priscus, malgré toute sur science, n'avaient Das la moindre notion de la Dolitiaue et des affaires
, dans MûJler,
1 . Quoique païen, Eunape déclare que « Maxime et Priscus, m leur science, n'avaient pas la moindre notion de la politique et c de ce monde. » Continuation de l'histoire de Dexippe, fr. 19, di Fragm. hist, grœc, t. IV, p. 22.
qui sont conformes à l'esprit public. » C'est une de ces formules élastiques et vagues qui se prêtent à toutes les tyrannies. L' « esprit public, » pour Julien, c'est la croyance aux divinités du paganisme, c'est le culte païen, ce sont les mœurs païennes. L' « esprit public, » c'est la haine du christianisme. L'« esprit public, » c'est l'apostasie de l'empereur. L'« esprit public, » c'est l'esprit particulier de son gouvernement. Et c'est à cet « esprit public » qu'une aveugle intolérance s'efforcera d'amener, par un mélange de violence et de ruse, les générations nouvelles, bien que, dans l'Empire romain, à cette heure partagé entre deux cultes, la moitié au moins des pères de famille soient chrétiens, c'est-à-dire repoussent pour eux-mêmes et pour leurs enfants 1' « esprit public » de Julien, veulent, pour eux-mêmes et pour leurs enfants, le contraire de ce qui est pour Julien 1' « esprit public. »
Telle est la théorie que Julien substitue au principe libéral à l'abri duquel, sous tous les régimes politiques et au milieu de toutes les divergences d'opinions et de croyances, s'était jusqu'à ce jour développé sans entraves renseignement dans le monde romain. Hais au service de la théorie, il faut maintenant mettre les moyens. C'est ici que l'hypocrisie sectaire parait dans tout son lustre.
Le fond de l'enseignement classique, à l'école du grammairien, — enseignement secondaire, — comme à celle du rhéteur ou du sophiste, — enseignement supérieur, — consistait dans l'étude ou l'imitation des poètes, des orateurs et des historiens de l'antiquité. Ces poètes, ces orateurs et ces historiens, ayant vécu avant l'ère chrétienne, ou au moins avant le temps de la grande diffusion du christianisme, étaient tous des païens. Les uns, comme Homère, Hésiode ou Virgile,
mettaient sans cesse en scène les dieux. Les autres, comme Hérodote ou Thucydide, comme Démosthène, Isocrate ou Lysias, comme Cicéron, Tite-Live ou Tacite, croyaient au moins en ces dieux et y voyaient les inspirateurs des actions humaines 1 . Pour commenter leurs poèmes, leurs histoires ou leurs plaidoyers, il faut, déclare Julien, partager leurs croyances 2 . Faire admirer les beautés païennes de ces grands écrivains, quand on accuse d'erreur ou d'impiété leurs doctrines, c'est pécher contre la logique, contre les convenances, et même contre la « probité » professionnelle. C'est « enseigner le contraire de ce qu'on pense, » c'est « tenir école de ce qu'on croit mauvais, » c'est imiter le marchand sans honneur et sans conscience, » c'est « vivre des écrits d'auteurs » dont on repousse les opinions, c'est « faire preuve de la plus sordide avarice » et se déclarer « prêt à tout endurer pour quelques drachmes. »
Le sophisme est ici trop visible. Un professeur peut très honnêtement commenter Homère, l'admirer et le faire admirer à ses élèves sans croire aux dieux d'Homère. A plus forte raison peut-il montrer aux futurs orateurs la dialectique, l'élégance nerveuse, le sobre pathétique des discours de Démosthène, ou, par l'étude de Thucydide, apprendre aux futurs historiens l'art de la composition et du récit, sans qu'il ait besoin, pour le faire avec fruit, de partager les croyances des
1. Je nomme ici des Grecs et des Latins; mais Julien, dans son édit, ne nomme que les Grecs. C'est à peine si, dans ses écrits, systématiquement dédaigneux de tout ce qui est latin, on trouve une ou deux allusions à la littérature romaine.
2. C'est ce que répète Libanius : « 11 considérait comme unis par un lien fraternel l'éloquence et le culte des dieux, » vopi'Cuv dtèeX^à Xtfyovc « xal 6ewv Ispà. » Epitaphios Juliani; Reiske, t. I, p. 575.
contemporains de Démosthène ou de Thucydide. Même l'étude de la philosophie, dont Julien ne parle pas, peut être utilement entreprise sous la direction de maîtres qui réservent la liberté de leur pensée personnelle, puisque aussi bien il n'est pas, dans l'antiquité, deux philosophes professant la même philosophie, et que, s'il y eut des païens philosophes, il n'y eut pas de philosophie païenne. Le raisonnement de Julien n'a pas besoin d'être réfuté : il ne tient pas debout. Lui-même, évidemment, ne le prend pas au sérieux, bien qu'il le développe avec « la stérile abondance » dont il est coutumier. L'important est la conclusion à laquelle il arrive et le dispositif qui en ressort. « Je laisse, dit-il, le choix aux maîtres, ou de ne pas enseigner ce qu'ils ne croient pas bon, ou, s'ils veulent continuer leurs leçons, de commencer par se convaincre réellement eux-mêmes, et ensuite d'enseigner à leurs disciples, que ni Homère, ni Hésiode, ni aucun des auteurs qu'ils expliquent et qu'ils accusent d'impiété ne se trompent au sujet des dieux. » La phrase est obscure et ambiguë, comme presque tout ce qu'écrit Julien ; mais son contemporain et son coreligionnaire, l'historien Ammien MarceUin, qui fut l'ami de Julien et le compagnon de ses campagnes, la traduit avec une précision toute militaire : « Il interdit l'enseignement de la grammaire et de la rhétorique aux maîtres chrétiens, à moins qu'ils ne se convertissent au culte des dieux 1 . » Plus de professeurs, ni publics, ni libres, sans un billet de confession païenne.
On connaîtrait mal le législateur sectaire du qua-
1. « Erat illud inclemens, quod docere reluit magislros rhetoricos et grammaticos christianos, ni transissent ad numinum cultum. » Ammien MarceUin, XXV, 4.
Irième siècle, — et le législateur sectaire de tous les temps, — si Ton n'ajoutait tout de suite que ce monument d'intolérance se termine par le couplet habituel en l'honneur de la liberté. Si les maîtres païens ont désormais seuls le droit de donner renseignement classique, « tout jeune homme qui voudra suivre leurs leçons n'en sera pas empêché. » Mais personne n'y sera contraint. Les chrétiens demeureront libres de s'abstenir. « Peut-être serait-il juste de les guérir malgré eux, comme on fait pour les frénétiques, mais nous leur accordons à tous la permission de rester malades. »
Il subsiste donc encore, pour les étudiants chrétiens, une ombre de liberté. D'une part, on ne les force pas d'aller aux écoles païennes; d'autre part, on ne leur en ferme pas l'entrée. Hais cette ombre de liberté leur fut presque aussitôt enlevée, si l'on en croit les écrivains ecclésiastiques. Ceux-ci laissent entendre, en effet, qu'un second édit de Julien vint corriger et compléter le premier en l'aggravant.
Saint Augustin dit que Julien fit défense aux chrétiens « d'apprendre et d'enseigner les lettres humaines * : » docere semble ici faire allusion au premier édit, dont nous avons encore le texte, et discere à un second, dont le texte serait perdu. Rufin, de qui la jeunesse fut contemporaine des mesures prises par Julien au sujet de l'enseignement, dit aussi que ce prince interdit aux chrétiens l'étude des belles- lettres 2 . Ainsi s'exprime également Sozomène 3 . Socrate est encore plus explicite :
1. «... Christianos libérales litteras docere ac discere vetuit. » Saint Augustin, De civitate Dei, XVIII, 52.