CHAPITRE PREMIER LA PREMIÈRE ÉDUCATION
Julien naquit à Constantinople, vers la fin de l’année 331, de Jules Constance et de Basilina (1).
Issu du mariage de Constance Chlore avec Théodora, belle-fille de Maximien Hercule, Jules Constance était un des frères puinés de l’empereur Constantin. Comme les deux autres, Dalmatius et Annibalien, il parait avoir “vécu dans l'ombre de son illustre aîné, sans se prévaloir
(1) Sur la date de la naissance de Julien, voir Tillemont , Histoire des empereurs, t. IV, p. 693; Schwarz, De vila el scriptis Juliani imp., P. 16, Goyau, Chronologie de l’Empire romain, p. 420. Cette date se déduit de la comparaison entre Ammien Marcellin, XXV, 3 et 5, la lettre 51 de Julien, et Aurelius Victor, Epitome, 42. Les historiens qui, voulant préciser davantage, ont placé au 6 novembre la naissance de Julien, l'ont fait pour avoir mal interprété Silvius, qui indique à ce jour le natalis Juliani (Corpus inscr. lat., t. I, p. 379), par allusion non à sa naissance, Mais à son élévation au rang de César.
de l'avantage que lui donnait une naissance royale. Ainsi l'avait commandé le testament de Constance Chlore, choisissant Constantin seul pour son successeur, et ordonnant que ses enfants du second lit demeureraient simples particuliers (1). Aussi Libanius paraît-il chercher une explication inutile, en attribuant la modération dont ils font preuve à leur bon naturel (2). Il leur eût été difficile de tenir une conduite différente. Les fils de Théodora étaient encore des enfants quand l’armée de Bretagne salua Constantin du titre d’Auguste. Une fois investi de l'autorité souveraine, Constantin n'était pas homme à la laisser amoindrir. Il semble s'être prémuni d’avance contre un éveil d’ambition chez ses frères. On sait par Ausone que leur jeunesse fut surveillée et se passa à Toulouse, dans une espèce d’exil (3). Cet exil, cependant, ne dut pas être sans compensation, car Toulouse était alors un des centres intellectuels de la Gaule, une sorte de ville universitaire. Il se peut que Jules Constance y ait pris ce goût des lettres, qui passera par hérédité à l’un de ses fils. On n’a guère de détails sur le reste de sa vie. On sait qu’elle ne fut pas exempte de traverses. Un fragment, malheureusement très court, d’une lettre de Julien aux habitants de Corinthe (4) dit que son père séjourna dans cette ville après avoir erré longtemps. Il semble attribuer celte existence agitée à la défiance et aux précautions d’une marâtre (5); c’est
(1) Libanius, Oratio 1. — Cf. Lactance, De mort. pers., 24; Euskbe, De vita Const., 1], 21; Eumène, Paneg., 5, 9: Julien, Oratio I, 6.
(2) Libanius, Oratio X.
(3) Ausone, Profess., 7.
(4) Julien, Fragm., 5; cf. Libanius, Orat. IX.
(5) Tavépyou unrouäs. Libanius, Z. c.
probablement sainte Hélène, très puissante sur l'esprit de Constantin, et que les péripéties de sa propre carrière avaient disposée à craindre tous ceux qui auraient pu devenir des rivaux pour son fils. Quiconque à l’expérience du cœur humain ne s’étonnera pas que celle-ci, chez qui une conversion récente au christianisme (1) n'avait probablement pas encore dompté tous les mouvements d’une nature ardente, ait éprouvé quelque joie à faire sentir son pouvoir aux enfants de la rivale que la politique avait naguère obligé Constance Chlore à lui préférer. Julien ajoute que, de Corinthe, Jules Constance « alla en un lieu où il trouva enfin le repos. » On doit en tout ceci conjecturer une disgrâce, un long exil, puis un rappel à la cour, et une vie enfin fixée dans la tranquillité et la splendeur. La vieille Hélène, en qui la piété
avait crû avec les années, peut avoir regardé à ce mo-
ment ses beaux-fils d’un œil plus indulgent. Une anecdote rapportée par Libanius montre que deux au moins des frères de Constantin étaient près de lui lors du séjour qu’il fit à Rome en 326 (2). Il prenait leurs conseils et leur donnait des marques de sa confiance. Dalmatius
paraît avoir reçu le titre de censeur, que personne n'avait
porté depuis Valérien (3). Constantin le chargea d’une enquête importante, au sujet d’une accusation soulevée
par les ariens contre saint Athanase (4). Jules Constance
fut fait patrice et eut le consulat en 335. En même temps
CEE
(1) Eusèbe (De vila Const., LI, 4), dont le témoignage en ceci doit être préféré à celui de Théodoret (His£. eccl., I, 18), dit que sainte Hélène ne se convertit au christianisme qu'après son fils.
(2) Libanius, Oratio XIV.
(3) Voir Tillemont, Hist. des empereurs, t. IV, p. 251 et 287.
(4) Saint Athanase, 4pol., 2.
qu'Annibalien, il recut le titre de nobilissime, avec le droit de porter une robe de pourpre brodée d’or, appellation et insigne officiels des membres de la famille impériale (1).
Jules Constance se maria deux fois, et toujours d’une : manière conforme à son rang. Sa première femme, Galla, était sœur de Rufin et de Cerealis, consuls en 347 et 358, qui furent l’un préfet du prétoire, l’autre préfet de Rome (2) : de ce mariage naquirent une fille, qui épousa l’empereur Constance, un fils, dont on ignore le nom, qui périt tragiquement en 339, et Gallus, qui devint César. La seconde femme de Jules Constance s'appelait Basilina. Elle était fille de Julianus (3), que plusieurs ont identifié (4) avec Anicius Julianus, consul en 322, préfet de Rome en 326, dont Symmaque, en 375, composa l'éloge en vers (5). Mais l'absence, dans cet éloge, de toute allusion à Julien, de la part surtout d’un païen aussi zélé que Symmaque, a fait penser qu’Anicius Julianus n'avait pas droit à compter, entre toutes les gloires de sa race, celle d’avoir donné un maïitre à l'Empire (6). Plus vraisemblablement a-t-on reconnu le père de Basilina dans Caeionius Julianus Camenius, qui fut consul en 325. Un mot de Libanius conduit aisément à cette identification. Jules Constance, dit-il, épousa la fille d’un haut magistrat, que « le vainqueur respecta, » dont il
(1) Zosime, II, 39; cf. Code Théod., XIII, 1, 21. (2) Ammien Marcellin, XIV, 11.
(3) Libanius, Oratio X.
(4) Tillemont, Hist. des empereurs, t. IV, p. 483; Wordsworth, art. Julianus, dans Dict. of christian biography, t. I, p. 492; Gardner, Julian SR IO EE nt NAME p. 26.
(5) Symmaque, Ep.,
(6) Scek, ne < XCIL.
appela mème la famille aux honneurs (1). Ceci convient tout à fait à l’un des Caeionii, que l’on sait avoir suivi d’abord avec zèle le parti de Maxence, et avoir après sa défaite été promus aux plus hautes charges par Constantin (2). Les termes dont Jules Capitolin, s'adressant à Constantin lui-même, se sert pour célébrer la gloire des Caeionii semblent marquer une maison honorée non seulement de la faveur toujours croissante, mais même de l’alliance impériale (3).
La famille à laquelle appartenait la mère de Julien comptait, comme beaucoup de familles de ce tempslà, des membres païens (4) et chrétiens. Le frère de Basilina, Publius Caeionius Julianus (5), qui mourut en 362, étant comte d'Orient, persécutera les chrétiens pendant le règne de son neveu; mais il avait très vraisemblablement apostasié (6). La religion de Basilina n'est pas douteuse. L’historien Sozomène loue la piété du père et de la mère de Julien (7). Le don par Basilina de propriétés à l'Église d'Éphèse est un signe évident de de la foi qu’elle professait (8). Mais cette foi ne resta peut-être pas tout à fait pure. Basilina était, par ellemème ou par son mari, parente d’un des chefs de l’aria-
(1) Libanius, Oratio X.
(2) Seek, Symmachus, p. CLXXVI-CLXXVII.
(3) J. Capitolin, Albinus, 4, 13.
(4) Voir plus haut, p. 177.
(5) Corpus inscr. lat., t. VII, 1159-
(6) Passio S. Theodoriti presbyteri, 1, dans Ruinart, Acta martyrum sincera, p. 658; Philostorge, VII, 10. Cf. Tillemont, Mém. pour servir à l’hist. ecclés., t. VIT, p. 735, notes xxvir et xxix sur la persécution de Julien.
(7) Eddab@v yap nepi Tv Opnoxeiay matépwv yevouevos. Sozomène, Hist. eccl., V, 2.
(8) Palladius, Vita S. Joannis Chrysostomi.
nisme, Eusèbe de Nicomédie (1). L'influence qu'il exerça vraisemblablement sur elle, comme sur d’autres femmes de la famille impériale, et sur Constantin lui-même, ne dut point être étrangère à la passion qu’elle montra contre saint Eutrope, évêque d’Andrinople. Celui-ci s'était déclaré l'adversaire d'Eusèbe de Nicomédie. Il ne cessait de prémunir les orthodoxes contre les séductions da prélat hérétique. Les ariens parvinrent à le chasser de son église et de sa ville, en prenant pour prétexte le mauvais vouloir de Basilina à son égard (2).
Basilina avait recu une éducation très soignée. Son père s’en était préoccupé de bonne heure. Il avait tenu à choisir lui-même le maître capable de lui faire goûter les beautés de la poésie grecque. Pour cela, se fiant peu aux précepteurs de condition libre, nombreux cependant au 1v° siècle (3), il avait préféré l’ancienne coutume, et voulu confier sa fille à un pédagogue esclave. Ce genre de serviteurs était ordinairement fort coûteux : aux premiers siècles de l'Empire, un bon grammairien ne se vendait pas moins de vingt-cinq mille francs (4) : on cite un professeur de littérature qui fut acheté cent quarante mille francs (5). Soit économie, soit désir louable de ne confier l'esprit de sa fille qu'à un homme qu'il aurait préparé lui-même, Julianus Camenius n’acheta pas le pédagogue tout formé : 1l fit instruire un jeune
(1) Ammien Marcellin, XXII, 9.
(2) Saint -Athanase, Ad solit. CF. Tillemont, Mém., t. VI, p. 279.
(3) Voir Wallon, Hist. de l’esclavage dans l'antiquité, t. I, p. 223 et suiv.
(4) Voir Boissier, la Religion romaine d’Auguste aux Antonins, t. II, p. 376.
(5) Pline, Nat. Hist., VII, 40.
esclave, en qui il avait reconnu d’heureuses dispositions, et, selon le mot de Sénèque, « l’initia aux arts qu’on apprend aux hommes libres (1). » C'était un eunuque, Scythe d’origine, appelé Mardonius. Ce que l’on sait de cet étrange éducateur, que nous retrouverons dans la suite, montre un esprit singulièrement raffiné, exempt de toute habitude ou de tout préjugé servile, et capable non seulement de littérature, mais aussi de philosophie. Ce n'est pas la philosophie qu’il fut appelé à enseigner à Basilina ; il recut seulement la mission de lui expliquer ce qui faisait alors le fond de l'éducation classique, les poèmes d’Homère et d’Hésiode (2). Ce détail suffit à montrer les soins dont fut entourée l'éducation de la jeune fille, et} l'importance qu'y attachait Camenius. Dans cette famille des Caeionii, l'amour des lettres et des sciences parait avoir été très répandu : un neveu de Camenius, Caeionius Rufus Albinus, consul en 335, puis préfet de Rome, écrivit sur la géométrie et la dialectique (3) : on lui donne dans une inscription le nom de « philosophe (%). »
Julien n’a pas connu sa mère, qui mourut toute
jeune (5), peu de mois après lui avoir donné le jour.
On ne peut douter cependant que cette personne lettrée n’ait eu quelque influence sur la formation de son es-
prit et l'éveil de ses goûts. Il entendit certainement par-
ler d'elle par les membres de sa famille maternelle,
) 4) Corpus inscr. lal., t. IN, 1708.
5) Képn xai véa. Julien, Misopogon, 14 (Hertlein, p. 454). JULIEN L'APOSTAT. — I. 17
particulièrement par sa grand’mère, qui paraît s'être occupée de son enfance (1). Mais il dut surtout la connaître par les récits du pédagogue Mardonius, qu'il eut à son tour pour précepteur. Ce fidèle serviteur l’entretint cerfainement de celle dont il avait dirigé ou au moins suivi de près l’éducation jusqu’à son mariage avec Jules Constance. Julien vit davantage celui-ci, puisqu'il avait six ans lorsque son père mourut. On ne s'aperçoit pas, en lisant ses écrits, où cependant l’autobiographie est si fréquente, qu'il ait conservé de lui un souvenir bien vif. La cause en est peut-être à l’épouvantable tragédie qui vint promptement jeter un voile sur ses impressions d'enfance, et remplacer des images distinctes par de douloureux ressentiments.
Constantin avait, deux ans avant de mourir, partagé l'Empire entre ses enfants, attribuant à Constantin, l'aîné, les Gaules, l'Espagne et la Bretagne, au second, Constance, l'Orient, et au dernier, Constant, l’Illyrie, l'Italie et l'Afrique. C'était la division naturelle de l'Empire, déjà plusieurs fois opérée avant et depuis Dioclétien. Mais ce partage, raisonnable en soi, et qui correspondait assez au groupement naturel des peuples comme aux nécessités de la défense contre les Barbares, fut maladroitement compliqué par le don que Constantin crut devoir faire de plusieurs provinces à ses neveux Dalmatius et Annibalien, fils de son beau-frère Dalmatius : le premier, qui avait déjà le titre de César, reçut la Thrace, la Macédoine et l’Achaïe; le second, qui semble avoir eu le titre de roi, le Pont et la Cappadoce. En agissant
(1) Julien, Ep. 46.
ainsi, Constantin se départait de la prudence politique dont il avait fait preuve, pour lui-même, au commencement de son règne : lui, qu'on a vu tenir avec tant de
soin ses frères à l'écart du pouvoir, semble maintenant,
par l'élévation peu justifiée de ses neveux et les apanages qui leur étaient taillés à même les États attribués à ses fils, provoquer d'avance une crise pour le temps où il ne sera plus. La crise éclata, en effet, dès le lendemain de sa mort, et s'il est juste d'en rendre responsable Constance, qui la fit ou la laissa dégénérer en un horrible massacre, 1l faut avouer que, ramenée à des moyens plus humains, elle était à peu près inévitable. | Constantin était mort le 22 mai 337. A cette nouvelle, Constance quitta la Mésopotamie, et se rendit à Constantinople pour présider aux funérailles. Ses deux frères Constantin II et Constant ne purent l’y rejoindre, mais de nombreux membres de la famille impériale s’y trouvèrent rassemblés, parmi lesquels Jules Constance, dont il avait, l’année précédente, épousé la fille (1), son autre oncle Annibalien, les deux fils de Balmatius (probablement prédécédé), Annibalien et Dalmatius
jeunes, un fils de Jules Constance, dont on ignore le
nom, et quatre autres neveux de Constantin. Bientôt,
: spontanée ou suggérée, une sourde agitation se montra
parmi les soldats. Ils demandèrent d’abord l'éloignement de l’un des plus intimes conseillers du défunt empereur, le préfet du prétoire Ablavius, qui fut relégué : en Bithynie, puis mis à mort. Enhardis, les soldats assassinèrent le patrice Optatus, beau-frère de Constantin.
(1) Eusèbe, De vita Const., IV, 49; Julien, Ép. au sénat el au peuple d'Athènes, 4.
Puis ses parents les plus proches furent enveloppés dans le carnage, et, sous les yeux de Constance, qui ne fit rien pour les défendre, périrent ses deux oncles et ses sept cousins, sans que ni l'alliance si étroite avec Jules Constance devenu son beau-père, ni les titres de César et de roi portés par Dalmatius et Annibalien aient pu sauver aucun d’eux. Désormais la route était déblayée, et il n’y avait plus de membres de la famille de Constantin en âge ou en situation de disputer à ses trois fils une part du pouvoir.
Ni Constantin IT n1 Constant ne furent pour rien dans ce massacre, accompli loin d’eux, et dont ils recueillirent seulement les profits; mais l’histoire hésite encore à déterminer le rôle joué par d’autres et à désigner ses vrais auteurs. On a voulu voir dans les premiers désordres un essai de réaction païenne (1), que Constance aurait ensuite réussi à détourner en exaltant le loyalisme des soldats et leur attachement à la descendance directe de Constantin. Il parait certain que le préfet Ablavius, qui fut le premier sacrifié, était chrétien (2). Les païens lui en voulaient beaucoup, à cause de l'influence qu'il avait eue sur l'esprit de Constantin, et lui imputaient la mort du néo-platonicien Sopater, exécuté comme magicien à la suite d’une famine (3). Mais ce fait déjà ancien, et les termes dont se servent Eunape et Zosime pour charger
la mémoire d’Ablavius, ne suffisent pas à montrer un
et
(1) Voir Beugnot, His{. de la destr. du paganisme en Occident, t. I, p. 135, et, dans une moindre mesure, A. de Broglie, L'Église et l'Empire romain au IV® siècle, t. IT, p. 8.
(2) Voir la lettre de Constantin au vicaire d'Afrique (à la suite du tome IX des Œuvres de saint Augustin, éd. Gaume, p. 1092).
(3) Eunape, Vitae soph., Edesius ; Zosime, II, 40.
mouvement païen dans le soulèvement soldatesque qui se produisit à Constantinople après la mort de Constantin. Les enfants de celui-ci ne devaient pas être plus populaires auprès des idolâtres que son ancien ministre, et une émeute excitée par des rancunes païennes n’auralt pu facilement tourner à la consolidation de leur pouvoir. Cette version, du reste, n’est pas de celles qui eurent cours parmi les contemporains. D’autres explications sont données par eux. Selon l’une, les soldats ont seuls été coupables : Constance fut impuissant à les retenir. D'après une seconde opinion, s’il n’ordonna pas les meurtres, 1l excita au moins, dans un intérêt personnel, les passions qui devaient aboutir à ce tragique dénouement. Quelques-uns l’accusent seulement de faiblesse intéressée, en disant qu'il permit le crime plutôt qu'il ne le commanda. D’autres lui en attribuent, au contraire, l'entière et directe responsabilité. Eusèbe dit que les armées déclarèrent unanimement ne vouloir pour maîtres que les fils de Constantin (1), ce qui impliquait presque nécessairement l’arrêt de mort de deux de ses neveux, Dalmatius et Annibalien, mais n’explique pas le meurtre des autres, ni surtout celui de deux vieillards aussi inoffensifs que Jules Constance et le premier Annibalien. Les historiens Eutrope(2) et Socrate (3) disent que Constance ne donna pas d'ordres, mais laissa faire. Saint Grégoire de Nazianze attribue tout aux soldats (4). Aurelius Victor confesse son ignorance (5). Saint Jé-
(1) Eusèbe, De vita Const., IV, 68.
(2) Eutrope, Brev., X, 9.
(3) Socrate, Hist. eccl., 1, 25.
(4) Saint Grégoire de Nazianze, Oralio IV, 21. (5) Aurelius Victor, Epilome.
rôme (1) et Zosime (2) accusent nettement Constance. Aïnsi font des historiens tout à fait contemporains, et tous deux très dignes de foi, Ammien Marcellin (3), qui représente l'opinion païenne modérée, et saint Athanase(#), qui était peut-être porté à croire facilement tout le mal dit de Constance, mais qui, en revanche, avait tous les moyens d’être bien renseigné.
Quant à Julien, le plus directement intéressé dans le jugement à rendre, il a soutenu successivement les deux opinions extrêmes. Dans un discours il loue l'équité et la modération de Constance, et déclare que, violenté par les événements, ce prince ne put empêcher, à son grand regret, les excès qui se commirent (5). Ailleurs, au contraire, 1l porte contre lui une accusation terrible. « Son père et le mien étaient frères, et issus du même père. Aussi, avec quelle humanité cet empereur nous a-t-1l traités, nous, ses proches parents! Mes six cousins, qui étaient également les siens, mon père qui était son oncle, puis un autre oncle commun du côté paternel, et enfin mon frère aîné, il Les fit tous mettre à mort sans jugement (6). » Le discours où est excusée la conduite de Constance est un panégyrique de cet empereur, prononcé vraisemblablement en sa présence : on conçoit que Julien ait donné alors de la conduite du prince l’explication la plus indulgente : mais on s'étonne qu'il ait cru devoir faire allusion à un évènement qu'il lui eût été
(1) Saint Jérôme, CAron.
(2) Zosime, II, 10.
(3) Ammien Marcellin, XXI, 16.
(4) Saint Athanase, Hist. arian. ad monachos, 69. (5) Julien, Oratio I, 17.
facile de passer sous silence. L'autre passage est emprunté à une lettre au sénat et au peuple d’Athènes, écrite en 361, alors qu'il était maitre de l’Empire : mais il s'y montre partout si passionné et si haineux contre la mémoire de son prédécesseur, il est si attentif à justifier sa propre conduite, que son témoignage, cette fois encore, peut paraitre suspect. Les lignes que nous venons de citer permettent au moins de se rendre compte des rancunes amassées dans le cœur de Julien enfant par le crime qui le priva de son père, d'un frère ainé, de la plus grande partie de sa famille paternelle, et le laissa seul, sans appui, exposé à tous Les dangers et à tous les soupçons.
Julien et Gallus eussent probablement été enveloppés dans le massacre, si leur jeune âge n'avait inspiré quelque pitié. Gallus avait douze ans, et de plus était alors aiteint d’une maladie que l’on croyait mortelle (1); Julien avait six ans seulement. Cependant leur vie fut un instant menacée, si l’on en croit saint Grégoire de Nazianze, qui raconte que Constance les protégea contre la fureur des soldats (2). Mais cette protection n'aurait peut-être pas suffi à les sauver : d’après le même récit, des hommes dévoués enlevèrent secrètement Julien (3). Saint Grégoire cite parmi eux Marc, évèque d'Aré-
(1) Socrate, Hist. eccl., IT, 1.
(2) Saint Grégoire de Nazianze, Oratio IV, 21. Peut-être Julien lui-même fait-il allusion à ce fait, Oratio 1II, 13.
(3) Saint Grégoire de Nazianze, Oratio AV, 19.
thuse (1) : il résulte d’un autre document que des prètres chrétiens prirent part à ce sauvetage : c'est dans une église, près de l'autel, que l'enfant fut conduit (2). Le droit d'asile s'était probablement étendu déjà des temples antiques aux sanctuaires du christianisme, bien que pour ces derniers la loi civile ne l’eût pas encore reconnu (3) : il est curieux de voir qu'un des premiers exemples de salut par l'asile cherché près de l’autel chrétien ait eu Julien pour héros.
Aïnsi échappé au péril, Julien avait encore plus d’une épreuve à subir. Il nous apprend lui-même qu'il se trouva sans patrimoine. Après la mort de son père, les grands biens de celui-ci furent tout de suite confisqués. Constance se Les était-il attribués par cupidité, ou avaitil seulement voulu, en les gardant, tenir ses cousins dans une entière dépendance, les mettre hors d'état de nuire, sauf à leur restituer plus tard, s’il le jugeait à propos, tout ou partie de leur fortune? La suite des événements montrera qu'il fit apparemment ce dernier calcul. On verra qu'il ne distribua pas à ses courtisans les biens de son oncle, ainsi qu'il avait fait souvent du patrimoine d’autres proscrits, mais les conserva soigneusement, comme une sorte de dépôt. Julien, qui avoue n'avoir pas été dans sa jeunesse insensible aux avantages de la fortune (4), conserva de cette pauvreté momentanée une grande irritation. « De mon héritage paternel — écrit-1l avec l’âpreté habituelle à son langage, dès
(1) Saint Grégoire de Nazianze, Oratio IV, 19.
(2) Passio S. Theodoriti Ancyrani, 6, dans Ruinart, p. 655. (3) Voir Code Théod., IX, xLv.
(4) Julien, Oratio VIL, contre le cynique Héraclius, 19.
qu’il touche à ces souvenirs douloureux — il ne me restait plus rien, et des grands biens qu'avait possédés mon père je n'avais plus une motte de terre, un esclave, une maison. Le beau Constance avait hérité pour moi de tout l'avoir de celui-ci, et ne m'en avait même pas laissé un fétu (1). » L’apanage paternel était loin de former, cependant, toute la fortune de Julien. La jeune mère morte en le mettant au monde lui avait probablement laissé d'importants domaines. On sait que Basilina possedait une maison à Constantinople (2) et que la mère de celle-ci, peut-être orientale d’origine, avait des terres en Asie (3). Il est vraisemblable que par les Caeionii, de qui descendait Basilina, Julien était devenu propriétaire de biens-fonds en Italie ou en diverses provinces de l'Occident. Mais, en 337, les mêmes défiances politiques qui avaient poussé Constance à s'emparer du patrimoine paternel de ses cousins lui firent mettre la main, avec moins d'apparence encore de droit, sur celui qu'ils tenaient de leurs mères. IL confisqua, au préjudice de Gallus, l'héritage de la première femme de Jules Constance (4), et sempara d'une partie au moins des biens qui provenaient à Julien de la famille de Basilina : il est difficile, en effet, d'entendre autrement que d’une confiscation ce que dit Julien de « la violence qui lui ravit pour un temps l'héritage de son aïeule (5). »
À sept ans, Julien se trouvait ainsi précipité, tout d’un
(1) Julien, Ép. au sénat et au peuple d'Athènes, 5.
(2) Ibid.
(3) Julien, £p. 45. Cf. Oratio LI, 13, et Ép. au sénat et au peuple d'Athènes, 6.
(4) Julien, Ép. au sénat et au peuple d'Athènes, 5. (5) Julien, Fragm. d’une lettre à un pontife, 3.
coup, des splendeurs d’une existence princière dans un dénuement relatif. IL en sentit profondément l’amertume. Quand il dut abandonner le palais où s'étaient écoulées ses premières années, il lui sembla entrer dans un désert. Si jeune qu'il fût, il était déjà compromettant. On s’éloignait de lui comme d’un vaincu et d’un proscrit. « Il n’y avait pas, dit-il, une âme sympathique à l'enfant proscrit de la maison de ses parents (1). » Gallus, à ce moment même, lui était enlevé. Les douze ans de celui-ci paraissant dangereux à Constance, il fut exilé en Asie. Peut-être l'exil ne fut-il pas très dur, car Socrate nous dit que Gallus eut la permission de se rendre à Éphèse et d’y fréquenter les écoles (2). Il semble même que le séquestre mis sur son patrimoine ait été promptement levé : Socrate parle à cette occasion des grands biens que ses ancêtres lui avaient laissés dans la province (3). Julien reconnaît lui-même que Constance restitua à Gallus une partie de l'héritage paternel (4). Cet aveu mérite d’être retenu : car dans l’histoire, restée encore obscure en certains points, de la jeunesse de Julien et de son frère, la violence des ressentiments porte souvent le narrateur à noircir outre mesure la conduite et les intentions de Constance. C’est ainsi que, pour ce qui le concerne personnellement, il emploie le mot d’exil (5). L’expression est excessive. Le jeune âge de Julien rendait l'éloignement peu nécessaire. Constance laissa ses parents maternels s'occuper de son 1ns-
1) Julien, Oratio VIL, contre le cynique Héraclius, 18. 2) Socrate, Hist. eccl., III, 1.
) 1bid.
4) Julien, Ép. au sénat et au peuple d'Athènes, 5.
5) Puyév. Ibid., 3 (Hertlein, p. 349).
truction. C’est à eux, en effet, que doit être attribué le. choix, comme pédagogue, de l’eunuque Mardonius, qui avait si fidèlement rempli le même office près de Basilina (1). Mais on croira volontiers que Constance, toujours défiant, intervint pour désigner le personnage considérable, et très bien en cour, à qui fut confiée la surveillance générale de l'éducation de Julien. Ammien Marcellin nous apprend que celui-ci fut mis sous la tutelle d'Eusèbe, évèque de Nicomédie, qui était son parent éloigné (2).
Julien passa un an à Nicomédie. A ce séjour en Bithynie se rattache une des rares impressions d'enfance dont il ait parlé avec plaisir. De l'héritage de son aïeule il lui restait quelque chose. Celle-ci lui avait donné naguère une terre de dimensions médiocres, située à vingt stades de la mer, et que la confiscation n'’atteignit pas. La situation était charmante. D'un coteau voisin de la maison, on découvrait la Propontide, couverte de vaisseaux. L'habitation s'élevait au milieu des bois, entourée d'un joli parc, avec des pelouses de thym et d'herbes odorantes, des bains, des fontaines. Julien y fut conduit souvent : « Ce domaine, dit-il, faisait mes délices. » Il s'y livrait au jardinage, et y planta quelques pieds de vigne, dont il louera plus tard l'excellent vin (3).
Quand, par la faveur de Constance et du parti arien, Eusèbe eut été transféré du siège de Nicomédie à celui de Constantinople, qu’il occupa de 338 à 342, Julien l'y suivit. Il y vécut, nous dit Sozomène, dans un milieu
(1) Julien, Misopogon, 14.
(2} Ammien Marcellin, XXII, 9.
(3) Julien, Ep. 46.
tout ecclésiastique (1). Si c’est durant cette période qu'il fut baptisé, il recut d’Eusèbe l’enseignement doctrinal que l’évêque donnait alors lui-même aux catéchumènes, et lui dut sa première formation chrétienne. Mais Julien ne nous à pas dit si le baptème lui fut conféré à Nicomédie, à Constantinople, ou si le sacrement lui avait déjà été administré avant qu’il passât sous la direction d'Eusèbe. On ne peut donc mesurer exactement la part de l’ami d’Arius dans son éducation religieuse. On sait seulement que cette part fut réelle, et que Julien reçut près de lui, soit la première initiation aux dogmes et aux pratiques du christianisme, soit des lecons complémentaires de littérature sacrée (2). Et il n’est pas défendu de se demander quelle influence eut sur ses sentiments un séjour forcé pendant cinq années chez ce prélat de cour, occupé de mots plus que d'idées, de formulaires plus que de foi, de disputes sur la religion plutôt que de la religion elle-même. Julien le vit de tout près pendant cette dernière partie de sa longue carrière, alors qu'il travaillait soit à imposer aux dissidents sa présence sur le siège de Constantinople malgré les canons, soit à rassembler des synodes et des conciles en vue d’obtenir la condamnation de saint ÂAthanase. Qui dira si ce n'est pas alors que se formèrent dans l'esprit naturellement aigri et soupconneux de l'élève les premières préventions contre le christianisme, représenté à ses yeux par des hommes de foi suspecte et de conduite tortueuse? On sait quelle est, à cet égard, la logique terrible des enfants. Malheureu-
(1) Sozomène, Hist. eccl., V, 2.
(2) Ibid.
sement, sur ce sujet si intéressant, Julien ne nous a laissé aucun détail. Si l'on ne l’avait appris par d’autres (1), on ignorerait même qu’il ait été baptisé. Julien à toujours soin de parler le moins possible de la phase chrétienne de sa vie. « Vouons ces ténèbres à l'oubli, » dit-il quelque part (2).
Mais s’il se montre si discret sur son éducation religieuse, que sans Ammien Marcellin nous ne saurions même pas ses rapports avec Eusèbe de Nicomédie, en revanche il ne cesse de parler de son précepteur Mardonius. Celui-ci est le vrai maitre de sa pensée et de son cœur. On s’est demandé si Mardonius était chrétien. A cette question Julien seul pourrait répondre, et nous savons, en ces matières, l'étendue de sa discrétion. Mais, quelles que fussent les croyances personnelles de Mardonius, on connait assez par les confidences de son disciple sa méthode d'éducation pour la juger toute païenne, ou au moins toute rationaliste. Elle est si bien liée en ses diverses parties, la littérature et la philosophie s’y enchainent si étroitement, qu'on ne voit pas quelle place pourrait y être laissée à l’idée chrétienne. Il semble donc que Julien ait reçu à la fois deux éducations différentes, juxtaposées l’une à l’autre sans se toucher. Eusèbe ou les prêtres de son entourage « le formaient aux saintes lettres (3). » Mardonius l’initiait aux lettres antiques. Rien ne montre que celui-ci ait cherché le point de contact qui aurait permis aux deux enseignements de se rejoindre.
(1) Saint Grégoire de Nazianze, Oratio IV, 52; Socrate, Hist. Eccl., I, . 1; Sozomène, Hist. Eccl., V, 2.
(2) Julien, Oratio IV, sur le Roi Soleil, 2.
(3) Sozomène, V, 2.
Tout indique, au contraire, qu'il maintint entre eux une sorte de cloison étanche. On ne voit pas qu'il ait jamais pensé à tremper d'Évangile la philosophie. Cela cependant était possible. Dans l’enseignement public, beaucoup de maîtres chrétiens le faisaient (1). Ils enseignaient à leurs élèves, comme l’écrira saint Basile, « la manière de lire avec fruit les ouvrages des Gentils. » Ils montraient comment ceux-ci, interprétés dans un esprit chrétien, cessaient d’être un péril et devenaient au contraire des aux1liaires pour la foi (2). Mardonius ne vit pas ou ne voulut pas voir cette conciliation facile des deux enseignements. En enseignant les lettres grecques, il resta tout Grec, et n’exprima que des idées contemporaines des poètes qu'il commentait; en initiant plus tard son élève aux doctrines philosophiques, il s’abstint de regarder plus loin que n'avaient vu les philosophes. IL laissa ainsi subsister, ou contribua à établir, dans la direction intellectuelle et morale donnée à Julien un périlleux dualisme, qui ouvrira devant sa pensée des routes divergentes, et semblera l’inviter à choisir un jour entre elles.
Quand on parcourt avec attention les écrits de Julien, on se rend aisément compte de la manière dont fut conduite son éducation littéraire. Le maitre étudie avec lui les poètes : mais les poètes eux-mêmes sont divisés en deux catégories. Le plus grand nombre est lu rapidement, pour connaître leurs noms et prendre une teinture de leurs œuvres. D’eux à peu près rien ne demeurera dans la mémoire et dans les affections de Julien. Lui qui re-
(1) Julien, Ep. 42.
(2) CF. saint Basile, Hom. XXII.
produit sans cesse, avec une monotonie fatigante, des passages du petit nombre d'auteurs dont il est vraiment nourri, il cite les autres très rarement et sans insister : deux fois Pindare, une ou deux fois Sophocle, deux ou trois fois Euripide; autant Aristophane, Simonide, Sapho, Anacréon, Théocrite, Babrius : plusieurs sont seulement nommés en passant. Il ne s'est point assimilé toute cette littérature : elle n'est point entrée dans sa substance. Tout au contraire d'Homère et d'Hésiode. Ceux-ci deviendront comme le tissu de son œuvre écrite. Leurs vers plaqués à toutes les pages, à propos ou hors de propos, les émailleront de fleurs sans cesse renaissantes. Ils tiendront dans ses lettres ou ses discours la place que la Bible occupe dans ceux de ses contemporains Basile ou Grégoire de Nazianze. On sent que leurs poèmes ne lui ont pas été présentés seulement comme des livres classiques, mais presque comme des livres inspirés. Il en appellera à leur autorité, à leur doctrine, à leur morale, comme les docteurs ou les sermonnaires chrétiens en
appellent à l’Ecriture sainte. Par eux son âme est devenue
toute grecque, et disposée à recevoir, avec une docilité entière, les leçons de la sagesse représentée par les philosophes. Quand on a si complètement cru en l’auteur de l'Iliade ou de l'Odyssée, ou en celui des Travaux et des Jours, on croira sans peine, plus tard, en Platon et en Aristote.
Les lettres, en effet, ne sont pour l’éducateur de Julien que le vestibule de la philosophie. Elles ont pour mission de conduire à celle-ci. En lui faisant lire les poètes, Mardonius prépare l'esprit de son disciple à de plus austères travaux. Julien le laisse entendre d’un mot : « Tu n’as pas eu, comme moi, le bonheur d’être guidé
dans l'étude des lettres par un excellent philosophe (1), » écrit-il à Héraclius; et plus loin : « J’arrival ainsi sur ses pas au seuil de la philosophie (2). » Avant que l’âge permette à Julien de comprendre les livres des philosophes, son habile maître en donne comme un avant-goût à son imagination, en l'accoutumant à regarder l’Iade et l'Odyssée comme des traités de morale et à y chercher des règles de conduite. Essayé sur une nature moins soumise, ce procédé n'eût peut-être pas eu de succès. Avec Julien, il réussit d’une manière étonnante. En voici un curieux exemple.
Dans son enfance, Julien partageait l’amour de ses contemporains pour les spectacles. Son précepteur s’en inquiéta. Il n’essaya pas de le corriger parles arguments dont se servaient depuis trois siècles les moralistes chrétiens. On ne le vit pas faire appel à l’amour de la vertu pour détourner Julien des représentations licencieuses, ou au sentiment de la fraternité humaine pour l’écarter des jeux sanglants. L'accent ému d’un Tertullien ou d’un Cyprien, plus tard d'un Augustin ou d’un Chrysostome, parlant au nom du Dieu de pureté et de miséricorde, ne se rencontra pas sur ses lèvres. À un ordre d'idées tout différent le maitre de Julien emprunta ses lecons. « Bien souvent, raconte celui-ci (3), quand je n'étais encore qu'un enfant (4), mon précepteur me disait : « Ne te laisse pas entrainer par la foule de tes camarades au plaisir du théâtre et au goût des spectacles. Veux-tu voir des courses de chars? Il y en a dans Homère, qui sont mer-
(1) Julien, Oratio VIE, contre le cynique Héraclius. (2) Ibid.
(3) Julien, Misopogon, 14.
(4 Et matüapiw xouw0n (Hertlein, p. 453).
veilleusement décrites (1). Prends le livre, et lis. Onte parle de danseurs et de pantomimes? Laisse-les de côté : la jeunesse phénicienne a des danses plus viriles (2). Là aussi tu as le joueur de lyre Phémios, le chanteur Démodocos. De même tu trouveras chez Homère une foule d'arbres plus beaux que ceux des décors. Rappelle-toi ces vers : « À Délos, près de l’autel d’Apollon, j'ai vu croître une jeune tige de palmier(3). » Et l'ile boisée de Calypso! et les grottes de Circé! et les jardins d’Alcinoùs! Crois-moi, tu ne verras rien d'aussi charmant. » Tels sont les arguments qui, souvent répétés (4), nous dit Julien, lui firent perdre le goût des représentations dramatiques. IL y renonça « pour l’amour du grec, » et se contenta d’ « un spectacle dans un fauteuil, » avec l’/ade ou l'Odyssée sous les yeux. Ainsi persuadé par Mardonius et par Homère, 1l n’alla plus, pendant sa jeunesse, que trois ou quatre fois au théâtre, et encore pour obéir à un ordre de Constance (5).
À en juger par les citations que renferment ses écrits, les noms des poètes étudiés par Julien sous la direction de Mardonius appartiennent tous à la littérature grecque. Pas une fois il ne nomme un latin. Virgile même n'est pas cité par lui. Il serait téméraire de dire qu'il ne l'a pas lu : mais manifestement l’étude du plus grand des poètes latins, comme en général celle de la littérature laiine, n'a joué aucun rôle dans son éducation. On doit rechercher les causes de cette lacune, qui ne fut pas
1) Iliade, XXI.
2) Odyssée, VIII.
3) Odyssée, VI, 162. 4) Io)rdxts.
5) Julien, Misopogon, 14.
sans eflet sur les idées et même sur la conduite future de Julien. |
A Rome, et dans tout l’Occident, une éducation complète comprenait également les deux littératures. Dès Le temps d'Auguste, et même auparavant, les écoliers latins étudiaient Homère, Hésiode, les lyriques et les tragiques grecs, à côté des vieux latins, Ennius, Livius Andronicus, Plaute et Térence, auxquels vinrent bientôt s’'adjoindre Virgile, Ovide, Stace, Lucaïin (1). Au 1v° siècle, la rhétorique grecque excitait encore tant d’enthousiasme à Rome, que le Sénat élevait une statue au rhéteur athénien Prohaeresius, « roi de l’éloquence (2). » Les lettres grecques n'avaient pas moins de disciples en province. Marseille était, au premier siècle de notre ère, un foyer de rhétorique et de philosophie grecques (3). Au ur siècle, on voit encore un Athénien professeur à l’école d’Autun (4). Les poètes grecs sont, au 1v° siècle, étudiés dans les écoles africaines. Racontant ses souvenirs d'enfance, saint Augustin dit que Virgile le ravissait, qu’il aimait à contempler dans ses vers le cheval de bois rempli de guerriers, l'incendie de Troie, l’ombre de Créuse, qu’il pleurait sur Didon morte de l’amour d'Énée, mais que par contre il lisait Homère avec en-
(1) Voir Émile Jullien, les Professeurs de littérature dans l'ancienne Rome et leur enseignement depuis l’origine jusqu'à la mort d’Auguste, p. 202-209.
(2) Eunape, Vitae sophist., Prohaeres. — Saint Jean Chrysostome exagère probablement, quand il se plaint du mépris que les Romains avaient « pour Ja langue grecque, si admirable et si belle. » In Ep. II ad Timoth. Homil. IV, 3.
(83) Strabon, Geogr., IV, 1,5.
(4) Voir Petit de Julleville, Hist. de la Grèce sous la domination romaine, p. 345.
nui(1). Il le lisait cependant, et s’il n’en profitait pas mieux, c'est que, comme il le confesse, il était mauvais écolier. « Je crois bien, dit-il, qu’il en est ainsi de Virgile pour les jeunes Grecs, contraints de l’apprendre avec autant de difficulté que j'apprenais leur poète (2). »
L'hypothèse pourrait être inexacte; car les faits montrent que si les lettres grecques étaient partout étudiées en Occident, les lettres latines l’étaient peu ou point en Orient (3). Le plus érudit des Grecs, au 1v° siècle, est probablement Eusèbe de Césarée. Celui-ci, qui rassemblait de toutes parts les matériaux de ses ouvrages, et portait dans toutes les directions une curiosité presque universelle, avait à sa disposition, à Césarée et à Jérusalem, deux des plus riches bibliothèques de son temps. Il suffit cependant de parcourir son œuvre pour voir combien sa connaissance des sources latines était bornée. IL cite une lettre de Pline le Jeune; mais il ne l’a pas lue dans l'original, et 1l en emprunte le résumé à l’Apologétique de Tertullien. De ce dernier docteur, qu'il croit Romain, 1l connait ce seul livre, et encore d’après une traduction grecque, où il y a des contresens (4). Quand de telles lacunes se rencontrent chez un savant tel qu'Eusèbe, on ne s’étonnera pas de voir parmi ses contemporains et ses compatriotes beaucoup de prélats qui n’entendent même pas la langue latine. Prononcçant en latin le
(1) Saint Augustin, Confess., I, 13.
(3) Voir Egger, De l'étude de la langue laline chez les Grecs dans l'antiquité, dans Mélanges d'histoire ancienne et de philologie, p. 259-
(4) Voir Lightfoot, Eusebius of Caesarea, dans Dict. of christian biography, t. 1, p. 324.
discours d’inauguration du concile de Nicée, Constantin à près de lui un interprète, chargé de répéter ses paroles en grec (1).
Chrétiens ou païens, les Grecs se considéraient comme les éducateurs des Latins et se résignaient difficilement à se faire leurs disciples. Il leur semblait de bon goût de se suffire à eux-mêmes, sans emprunter des lecons ou des exemples à une littérature qu'ils regardaient comme dérivée et dont ils méconnaissaient l'originalité propre. On trouve dans un discours du rhéteur athénien Himère (2) Le tableau de l'éducation reçue par Hermogène, qui fut proconsul d’Achaïe entre 356 et 359 : elle parait, comme celle de Julien, avoir été exclusivement grecque. Hermogène ne connaît que Platon ou Aristote, Zénon ou Démocrite : il ignore qu'il y eut aussi des philosophes romains. Cicéron restera inconnu, même comme orateur, à Julien, qui ne citera que Démosthène. Mais ce qui surprend le plus, c’est de voir Julien ignorer les historiens latins. Fréquents sont, dans ses écrits, les renvois à Hérodote, à Xénophon, à Thucydide, à Plutarque pas un mot ne marque qu'il pense jamais à Tite-Live, à Salluste ou à Tacite. Les allusions à l’histoire grecque abondent sous sa plume, les allusions au passé de Rome y sont très rares, et quand, par hasard, on en rencontre quelqu'une, on s'aperçoit tout de suite que c’est à un Grec, presque toujours à Plutarque, qu'il l’a empruntée. Une seule fois, il paraîtra s'occuper un peu longuement de l'histoire romaine (3), mais ce sera pour faire La sa-
(1) Eusèbe, De vita Const., III, 12. (2) Himère, Oratio XIV.
(3) Dans le Banquet ou Les Césars.
tire de ses prédécesseurs et donner le premier rang à Marc-Aurèle, le plus Grec par l'esprit.
L’ignorance où fut laissé Julien des historiens et des orateurs du monde latin serait plus surprenante que tout le reste, s’1l avait été élevé en prince destiné à avoir part un jour au gouvernement. Mais, pendant une partie au moins de ses études, de telles pensées d'avenir étaient bien loin de son esprit et de celui de son précepteur. On croyait l’élever pour la vie privée (1). Cependant sommes-nous sûrs que même la connaissance de son avenir eùt porté ses maitres à faire entrer dans son éducation une plus forte dose d’esprit latin? On en doute quand on voit, à l’époque où la carrière impériale s’ouvrit toute grande devant lui, le célèbre orateur Thémistius, l’encourageant à « passer de sa retraite philosophique au plein soleil, » lui recommander pour modèles « un Solon, un Lycurgue, un Pittacus, » sans songer aux exemples non moins illustres et plus appropriés à ses destinées que lui eût offerts en foule l’histoire romaine (2). Tous ceux qui exercèrent une influence sur la jeunesse de Julien paraissent avoir eu pour la culture littéraire et scientifique des Occidentaux le dédain qu'il exprimera lui-même un jour, accordant à une petite élite d’entre eux un seul don, le talent de la parole, et leur refusant à peu près tout le reste. Ainsi Julien, Latin par toutes ses origines de famille, deviendra tout Grec par son éducation.
(1) Julien, Misopogon, 16.
(2) Julien, Ép. à Thémistius, 5.
278 LE SÉJOUR A MACELLUM.