II. — Le mariage de Julien. — Le panégyrique de Constance
L'empereur voulut que la première visite du César fût pour Eusébie. Dans le palais, où régnait l'étiquette orientale, les femmes étaient déjà très séparées des hommes, et les princesses vivaient surtout en compagnie de leurs suivantes et de leurs eunuques : Julien laisse voir qu'être admis près de l’impératrice était une faveur rare et une marque signalée de confiance. Ce n'était pas la première fois, sans doute, que le jeune prince se trouvait en présence de la femme intelligente et ambitieuse dont la protection lui avait été si utile; mais elle ne l'avait jamais recu officiellement, entourée de sa cour, dans cette situation presque hiératique que prenaient alors les impératrices. « Dès que j'eus été introduit près d'elle, dit Julien, je crus voir assise, ainsi que dans un temple, la statue de la Sagesse. Un sentiment de respect me pénétra l'âme, et tint mes yeux fixes vers la terre durant assez longtemps, jusqu’à ce qu’elle m'eût engagé à prendre courage : « Tu tiens de nous, dit-elle, une partie de ta grandeur, tu recevras l’autre dans la suite, avec l’aide de Dieu, pourvu que tu nous sois fidèle et loyal. » Voilà quel fut à peu près son langage; elle n’ajouta rien de plus, quoique son éloquence ne le cède point à celle des meilleurs orateurs. Au sortir de cette entrevue, je demeurai profondément ému; je croyais entendre retentir à mes oreilles la voix même de la Sa-
gesse, tant le son en était doux et suave comme le miel (1). »
(1) Julien, Oratio II (éloge de l'impératrice Eusébie), 16. :
Julien n’oubliera que trop, plus tard, cet appel à la reconnaissance et à la loyauté. Mais il semble en avoir été d’abord vraiment touché. Eusébie, à ce moment, lui prodigua les marques de sa faveur. Lui-mêème cite, parmi les bienfaits dont elle se plut à le combler, « l'alliance qu’elle lui fit contracter dans la famille de l’empereur (1). » C’est Le seul passage de ses écrits où 1l soit fait (en termes assez froids) allusion à son mariage avec Hélène, sœur de Constance, célébré peu de jours après son élévation au rang de César (2). Rien, semble-t-il, n'avait préparé cette union. Nul penchant réciproque n’y inclinait les deux époux. Très probablement ils ne se connaissaient point avant le brusque rappel de Julien à Milan. Le mariage parait avoir été imposé à Julien, ou du moins décidé pour lui, par Constance, à l’instigation d'Eusébie, comme une conséquence de son élection. Ce fut un de ces tristes marchés faits par la politique, et où le cœur n’a point de part. Nous ne savons à peu près rien d'Hélène. Aucun renseignement ne nous est venu n1 sur sa figure, ni sur son intelligence, ni sur son caractère. Les médailles qui semblent la représenter, à côté de Julien, lui donnent des traitsréguliers, assez insignifiants, et, autant qu’on en peut juger, sans jeunesse (3). Hélène
(1) "Orwc dË éuot perd ToÙ Baorhéws Tov yäauov fowooev. Ibid., 17 (Hertlein, p. 159).
(2) « Diebus paucis, Helena virgine Constantii sorore eidem Caesari jugali foedere copulata... » Ammien Marcellin, XV, 8.
(3) Cohen, Méd. imp., t. VE, pl. XIE, n° 12. — LS ait ici des médailles frappées à Alexandrie, représentant les bustes accolés de Julien en Sérapis et (probablement) d'Hélène en Isis. Il n’y a pas, du reste, à en tirer un argument bien précis quant aux traits réels de l’un et de l’autre, car ces réprésentations sont de nature tout à fait idéale : Julien (beaucoup plus beau que sur ses portraits authentiques) porte sa barbe, tandis que ses médailles frappées partout ailleurs du vivant d'Hélène le montrent imberbe.
était, en effet, plus âgée que son mari. Fille de l'impératrice Fausta, que Constantin épousa en 307 et qui mourut tragiquement au milieu de 326, elle avait au moins six ans de plus que Julien. Probablement avaitelle dépassé la trentaine, quand ce jeune César de vingttrois ans l’épousa. Eusébie, devenue la femme de Constance en 353, dans la fleur de l’âge et de la beauté, était, selon toute vraisemblance, plus jeune qu'elle. On ne s’'étonnera pas du rôle sacrifié que joue dans l’histoire de Julien la pauvre princesse.
Deux semaines au plus s’écoulèrent avant que Julien, décoré de la pourpre impériale et devenu le beau-frère de Constance, allât prendre au delà des Alpes son poste de combat; ces quelques jours furent assurément bien remplis.
On sait que Constance se piquait de belles-lettres. Il avait une éloquence naturelle, dont le lecteur a pu juger. Mais 1l aimait aussi cette éloquence artificielle, que les rhéteurs avaient mise à la mode. Son grand regret était de n’y pas réussir, et il s’en consolait en faisant des vers, qui n'étaient pas meilleurs que ses essais de déclamation ou ses exercices de rhétorique (1). Autant que le laissent voir et les écrits de Julien et les harangues qu'Ammien lui attribue, Julien réunissait les deux genres d'éloquence. Il savait, comme Constance, parler aux soldats le langage à la fois majestueux et bref qui convient à un prince, et en même temps, rompu dès l’enfance à toutes les finesses de la rhétorique, il pratiquait
(1) « Doctrinarum diligens adseclator : sed cum a rhetorica per ingenium desereretur obtunsum, ad versificandum transgressus, nihil operae pretium fecit. » Ammien Marcellin, XXI, 16.
à merveille le genre faux où son impérial cousin désespérait d'atteindre. Ce genre convenait même mieux que tout autre à son esprit compliqué, qui avait besoin de faire effort pour être simple, et d’où, au contraire, les pensées obscures et les phrases ambiguës coulaient comme de source.
Aussi Julien ne dut-il éprouver aucun embarras, lorsque Constance lui demanda de prononcer son panégyrique avant de partir pour la Gaule. Un délai probablement très court lui fut accordé pour préparer ce morceau oratoire : mais, comme la plupart des rhéteurs et des sophistes du 1v° siècle, Julien avait beaucoup de limprovisateur. Il écrivait habituellement très vite. Le traité de /a Mère des dieux, qu'il fit à Pessinunte en 362, et où 1l versa une grande partie de sa confuse théologie, fut composé en moins d’une nuit (1). Ce qu’il y avait de forcé et de peu naturel dans le panégyrique n'était pas pour lui déplaire. Il avait appris à amplifier toute espèce de sujets, et à broder des variations sur toute sorte de thèmes : louer sans mesure un homme que l’on craint et que l’on méprise, et transformer en héros un prince médiocre, n’est pas plus difficile que d'écrire l'éloge des figues ou du nombre cent (2). De tout temps, le panégyrique fut une des branches les plus cultivées de la littérature romaine. On a remarqué que les harangues de Cicéron, Pro lege Manilia et Pro Marcello, sont de véritables panégyriques de César et de Pompée (3). Celui de Trajan par Pline le Jeune passa longtemps pour le
(1) Ev Boayet vuxrds uéper. Julien, Orat. V, sur la Mère des dieux, 13 (Hertlein, p. 231).
(2) Julien, Ép. 24 (authenticité douteuse).
(3) Boissier, la Fin du paganisme, t. II, p. 248.
chef-d'œuvre de l’élégant écrivain du n° siècle. Celui d’Antonin le Pieux par Fronton était encore au 1v° siècle fort admiré (1). A cette époque, dans la décadence presque universelle des lettres profanes, ce genre eut une recrudescence de vogue. La Gaule semble s’y être distinguée, si vraiment des douze panégyriques que l’on possède encore de Dioclétien et de ses successeurs, six appartiennent, comme on l’a pensé, à des professeurs de l’université d’Autun. « Le latin des professeurs d’Autun est excellent, dit un bon juge, et c’est merveille de voir qu’au 1v° siècle on savait encore quelque part si fidèlement reproduire les expressions et les tours de Cicéron (2). » Bien que d'origine latine, le panégyrique devait tenter l'esprit courtisan des Grecs : Themistius (3), Libanius lui-même (4), firent celui de Constance. Julien, qui partageait les croyances païennes de ces deux orateurs, et particulièrement la passion religieuse du second, ne pouvait avoir de scrupule à les imiter.
Si rapidement qu'il l'ait écrit, son discours est composé avec soin. Si l’on met une sourdine aux louanges trop éclatantes, et si l’on tient compte de la situation difficile où était placé l’orateur, on reconnait qu'il a produit un morceau d'histoire à quelques égards excellent. Comme il arrive souvent, la contrainte qui pesait sur lui a moins nui que servi à ses qualités littéraires. Obligé de se surveiller davantage, Julien ne se laisse point encore aller à ces écarts de plume et de
(1) Panég., V, 14.
(2) Boissier, la Fin du paganisme, t. A, p. 252. (3) Themistius, Orat. I, IV.
(4) Libanius, Orat. 1.
pensée qui donneront des allures si bizarres aux ouvrages composés par lui alors que, devenu tout-puissant, il se croira le droit de tout dire. L’œuvre suit un plan simple, logique, dont on ne retrouvera guère l’équivalent dans les élucubrations personnelles et capricieuses de son âge mûr.
Puisqu'il faut tout louer, Julien commence par faire l'éloge de Rome, qui vit naître la mère de Constance. C’est peut-être Le seul endroit de ses écrits où il parle de « la ville souveraine du monde, » — qu'il ne visita jamais, — avec les sentiments d’un Romain ({). Puis il célèbre les ancêtres de l’empereur, depuis Claude le Gothique, de qui les Flaviens se faisaient gloire de descendre, jusqu'à ses aïeuls paternel et maternel, Constance Chlore et Maximien Hercule (2). Vient ensuite un bel éloge de Constantin (3), — dont il déchirera la mémoire dans son pamphlet des Césars. Il n’a garde d’oublier « la noblesse, la beauté, la vertu » de « cette femme sans égale, fille d’un empereur, femme d’un empereur, sœur d’un empereur, mère non d’un seul, mais de plusieurs empereurs, » l’impératrice Fausta, qui donna le jour à Constance (4) : il passe prudemment sous silence l’épouvantable tragédie où elle périt. :
Suit le tableau de l'éducation de Constance, dont il fait honneur à la prévoyance et à la sagesse de Constantin. Ce que Julien dit du résultat de cette éducation, l’amour des lettres, l’habileté aux exercices corporels, à l'équitation, au maniement des armes, l'endurance, la
(1) Julien, Orat. I, 5. (2) 1bid., 6.
(3) 1bid., 7-9.
(4) Ibid., 9.
sobriété, la grande pureté de mœurs (1), est confirmé par le témoignage impartial et véridique d’Ammien Marcellin (2), de même que les louanges données par le panégyriste au respect de Constance pour son père sont attestées par le jugement conforme d’Aurelius Victor et d’Eutrope. Julien, suivant pas à pas la carrière de son héros, le montre, tout jeune, régnant d’abord dans les Gaules, puis appelé par Constantin au gouvernement de la partie orientale de l’Empire, où il devra faire face aux Perses (3). À raconter les guerres que Constance mena contre ces éternels ennemis du nom romain est employée une grande partie du discours. Maïs ces guerres eurent lieu surtout quand Constance fut devenu, par la mort de son père, puis par les décès successifs de ses frères, seul maitre de l'Empire : le discours de Julien se heurtera ici contre un écueil, qu'il ne franchira pas sans avarie.
On n’a pas oublié les meurtres qui ensanglantèrent Constantinople au lendemain de la mort de Constantin. Sous les yeux de Constance, avant l'arrivée de ses frères, furent massacrés le père et le frère aîné de Julien, un de ses oncles, et six de ses cousins. Julien ne cessa de faire peser sur Constance la responsabilité de ce crime. « Il les fit tous mettre à mort sans jugement, » écrit-il aux Athéniens, ajoutant : « Il voulait me tuer aussi, avec mon autre frère, mais il se contenta de nous exiler (4). » C'est avec ces ressentiments dans le cœur qu'il prononcait, en 355, le panégyrique de Constance. IL semble qu'il lui eût été facile de laisser dans l'ombre ces lamen-
(1) Julien, Oralio 1, 11, 12.
(2) Ammien Marcellin, XXI, 16.
(3) Julien, Oratio I, 12, 13.
(4) Ép. au sénat et au peuple d'Athènes, 3.
tables souvenirs. Personne ne pouvait désirer qu'il en parlât. Par un singulier oubli de toutes les convenances morales, Julien crut faire sa cour à Constance en cherchant publiquement une excuse au meurtre de sa famille. « Violenté, dit-il, par les circonstances, l'empereur ne put empêcher les autres de commettre des crimes (1). » On se figure aisément l'embarras des vieux courtisans, entendant ces paroles maladroites. Ils se gardèrent sans doute de lever les yeux vers le souverain, qui assistait debout, selon l'usage, à ce discours d’apparat (2). Peutêtre une ombre passa-t-elle à ce moment sur le visage ordinairement impassible (3) de Constance. Pour nous, qui essayons de comprendre le caractère du nouveau César, nous ne nous étonnons pas trop de voir, au milieu d'un morceau jusque-là irréprochable, éclater tout à coup une note fausse. Malgré tout son esprit, peu d'hommes eurent dans les choses de l'intelligence et du cœur le jugement aussi peu sûr que Julien.
La suite du panégyrique est le récit de la vie extérieure de Constance pendant les dix-huit années qui se sont écoulées depuis son avènement.
Julien n’y prend, comme il convient, que les faits saillants. L'année 338 est racontée avec détails : elle s'ouvre par un nouveau partage de l’Empire entre Constance et ses frères, dans lequel le panégyriste vante la modération de son héros (4); puis viennent la première
(1) Braodeis dnd Tv xatp@v axwv Étépous ÉÉauapretv où Gtexwauoas. Oratio 1, 17 (Hertlein, p. 19).
(2) « Caesare stante dum loquimur, » Panég., V, 4.
(3) Ammien Marcellin, XV, 16.
(4) Oratio I, 18.
campagne de Constance contre les Perses (1), son alliance avec les tribus arabes, dont il se fait d’utiles auxiliaires (2), le rétablissement sur le trône d'Arménie d’un prince ami des Romains que les Perses avaient chassé (3). Sautant dix années, Julien fait ensuite le tableau de l’année 348, qui vit la sanglante bataille de Singara entre les Romains et les Perses (4), et de l’année 350, où ceux-ci furent contraints de lever le siège de Nisibe (5). Cette partie du discours est d'autant plus intéressante, qu'il est un des rares documents à consulter sur ces événements historiques (6). Nous ne possédons pas, en effet, le commencement d’Ammien Marcellin, où üls étaient racontés, puisque dans son état actuel le volume de cet historien ne s'ouvre qu'au livre XIV et à l’année 353. On remarquera en lisant, par exemple, le récit de la bataille de Singara ou celui du siège de Nisibe, l’aisance avec laquelle, dès ce moment, et sans en avoir encore acquis l'expérience, Julien parle des choses militaires. Il s'y complait visiblement : la narration est pleine de mouvement et de couleur : on sent qu’un attrait naturel l’entraine de ce côté, et que celui dont une éducation mal dirigée a fait un sophiste était né véritablement homme de guerre.
(1) Julien, Oratio I, 19.
(2) Ibid., 20.
(3) 1bid., 19,
(4) Ibid., 22.
(5) Ibid., 25.
(6) Pour la bataille de Singara, voir encore Libanius, Oratio 11; pour le siège de Nisibe, Théodoret, Hist. eccl., II, 26; Vitae Patrum, 1; Sozomène, Hist. eccl., INT, 15 (racontant la part prise par l’évêque saint Jacques à la défense de la ville). Le second panégyrique de Constance par Julien, écrit vers 360, raconte avec plus de détails que le premier le siège de Nisibe.
Les Perses avaient été encouragés à l'expédition contre Nisibe par les dissensions intérieures de l'Empire. Le trône de Constance paraissait ébranlé par l’usurpation de Vétranion en Pannonie et par celle de Magnence en Gaule. Comment Constance triompha de ces deux rivaux : tel est le sujet de la dernière partie du panégyrique. Julien raconte d’abord cette curieuse journée (dont nous avons déjà parlé) où, par la force persuasive de sa parole, Constance décida les soldats de Vétranion à passer de son côté (1). Puis il retrace, en un tableau rapide, ce qu’il appelle « la guerre sacrée, » entreprise par Constance pour abattre Magnence, tyran des Gaules et meurtrier de son frère Constant. Celle-ci se termina en 353 par la victoire de Myrsa (2). C'est encore, dans le panégyrique, un beau récit de bataille. On remarque l'estime que Julien a dès lors pour la solidité de ces Gallo-Romains, qu'il sera tout à l'heure appelé à commander. Peignant la résistance désespérée des troupes de Magnence, qui, rompues, se reforment pour combattre encore, il l’attribue surtout au contingent levé en Gaule, qui « refusait d’être vu en fuite et de donner le spectacle, inconnu jusqu’à ce jour, d'un Celte, d’un soldat de Gaule, tournant le dos à l'ennemi (3). » Parmi les causes de la victoire, Julien cite l'intervention d’un corps de cavalerie, bardé de fer, dont l’armure était une des inventions personnelles de Constance (#4). Dans tout
(1) Oratio I, 27, 28.
(2) Ibid., 29-31.
(3) Aioyuvôpevor pëv OpOfvar pelyovtTes xai TO TÉWG AMLGTOY ATAGIV àvbpwmous Ép” abr@v detéar oupéaivor, otpatiwrny KeATY, otpatiwtny Ex l'a- Ratios Ta v@ra Trois mohemiots detéavra."1bid., 31 (Hertlein, p. 45).
(4) 1bid., 32.
ce récit, le témoignage de Julien est d'autant plus intéressant que le principal historien du règne, Ammien Marcellin, manque encore pour cette époque.
Julien félicite Constance d’avoir consacré par des monuments et des trophées le souvenir de cette victoire (1). Ammien, dans un sentiment meilleur, lui reprochera d’avoir voulu éterniser ainsi des souvenirs de guerre cicivile (2). Certaines délicatesses auxquelles était sensible le vieux soldat échappaient facilement à Julien. D'autres choses sont laissées de côté par lui de parti pris. Après avoir lu le panégyrique que nous venons d’analyser, on serait, même si tout autre document avait disparu, renseigné sur des faits importants de l’histoire de Constance. On aurait une idée à peu près juste de deux des occupations principales de son règne, la guerre contre les Perses et la guerre contre les usurpateurs du pouvoir impérial. Mais on ignorerait la religion d’un souverain qui fit des questions religieuses la grande affaire de sa vie. On ignorerait par là presque tout de l’histoire intérieure de l’Empire sous Constance. L'extrème prudence de Julien lui a fait écrire un discours où les païens n’aurient rien trouvé qui choquât leurs idées, tandis que les chrétiens n'auraient pu y découvrir aucune marque formelle d’apostasie. Nulle allusion aux uns et aux autres, comme aussi nul mot rappelant la foi que professe Constance et les querelles religieuses qui remplirent son règne. Une couleur de vague déisme est partout répandue. Quand Julien parle de « l’Étre suprême (3), » de la
(1) Julien, Oratio I, 33.
(2) Ammien Marcellin, XXT, 16.
(3) Thv upeirrova qUotv. Oral. I, 6 (Hertlein, p. 8).
« Divinité (1), » du « Dieu propice qui dès la naissance de l’empereur forma sa vertu pour gouverner l’univers (2), » il emploie des expressions communes à tous les cultes. On doit reconnaitre que Constantin avait donné l'exemple de ce style neutre dans l’édit de Milan, alors qu'il cherchait à octroyer la liberté aux chrétiens sans se déclarer encore clairement contre les païens (3). Par une convention tacite, ceux-ci employèrent le même style pour le louer. Quand les sénateurs voulurent célébrer par un monument durable sa victoire sur Maxence, ils n’osèrent passer tout à fait sous silence le caractère miraculeux que lui reconnaissait Constantin, et, par une expression acceptable à tous, l’attribuèrent à « l’inspiration de la Divinité (4). » Les panégyristes officiels, pour la plupart païens, adoptèrent les mêmes formules : célébrant Constantin, ils parlent « des rapports qu'il entretient avec l'intelligence divine (5), » des « avertissements qu'il recoit de l'inspiration divine (6), » du « Dieu créateur et maitre du monde (7), » en termes qui pourraient se rencontrer à la fois sous la plume d’un Père de l’Église et sous celle d’un Themistius ou d’un Symmaque. Mais les noms du Christ, des apôtres, des martyrs, de quelqu'un des personnages historiques de l'Ancien ou du
(1) To dœiuovoc. Ibid., 15 (p. 19).
(2) eds edmevas npds Tv Tüv Glwv fyemoviav SE àoyñs Thv oùv dperhy rapasxesudterv Édéwv. 1bid., 13 (p. 16).
(3) Voir la Persecution de Dioclétien, 2° éd., t. II, p. 252.
(4) .…INSTINCTY DIVINITATIS, dit l'inscription de l'arc de triomphe élevé à Rome, par Île sénat, en l'honneur de Constantin; Corpus inscr. lat., t. IV, 1039.
(5) « Habes profecto aliquid cum ïilla mente divina, Constantine, secretum. » Paneg., IX, 2.
(6) « Tu divino monitus instinctu. » 1bid., 12.
(7) « Deus ille mundi creator et dominus. » Zbid., 13.
Nouveau Testament, sont absents de leurs discours, comme de celui de Julien. C’est la parfaite neutralité du langage, à une époque où la principale question posée est la question religieuse, et où personne n'est neutre au fond du cœur.
Cette manière de parler était devenue tellement de style pour les ouvrages comme celui que Julien venait de composer, que Constance, malgré ses soupçons toujours en éveil, ne parait point y avoir pris garde. Les préparatifs du départ furent poussés avec activité. L'ingénieuse bonté d'Eusébie ne demeurait pas oisive. Soit à l’occasion de ses noces, soit en vue de son prochain voyage en des pays que peut-être elle se représentait (bien à tort) comme dépourvus de culture intellectuelle et de ressources littéraires, elle fit à Julien un présent qui lui causa un plaisir extrême. « Je n'avais apporté de chez moi, raconte-t-il, qu’un très petit nombre de livres, œuvres de bons philosophes et de bons historiens, avec celles de plusieurs orateurs et de plusieurs poètes, tant j'avais au fond de l’âme l'espoir de retourner promptement dans mes foyers. Eusébie m'en donna une telle quantité, que j’eus de quoi satisfaire pleinement mon désir, quelque insatiable que fût mon avidité pour ce commerce de l'esprit, et que, ainsi, la Gaule et la Germanie devinrent pour moi un musée de livres grecs (1). » On remarquera qu'il n'est pas question de livres latins; ou Eusébie, connaissant les goûts de Julien, n’en fit pas entrer dans la bibliothèque préparée pour lui, ou il les
(1) Movoeioy Gë ‘EXinmxdv.… fBt6Mwv. Julien, Orat. II, 17 (Hertlein, p. 159).
tient en trop mince estime pour se donner la peine de les rappeler.
Cependant, à en croire les confidences qu'il fera plus tard, les égards et les cadeaux prodigués au nouveau César étaient destinés surtout à dorer pour lui les chaines de la servitude. Il restait comme emprisonné dans le palais, en attendant l’ordre du départ. Constance le séquestrait du reste du monde. « Les portes étaient closes, et gardées par des geôliers; les mains de mes domestiques étaient surveillées, de peur qu'il ne me parvint quelque billet de mes amis (1). » Pour ne compromettre personne, Julien se crut obligé, dit-il, de refuser toutes les visites (2). IL y à probablement de l’exagération dans ces plaintes. Sans doute, Constance put prendre à ce moment quelques précautions. Les relations suspectes que Julien avait eues en Asie Mineure ne lui étaient pas inconnues. Il n’ignorait rien des espérances que depuis longtemps l'opposition païenne avait fondées sur son jeune parent, sinon en Occident, où l’on n'avait guère entendu parler de lui (3), du moins en Orient, où son nom était populaire dans certains milieux, et où des coteries inquiétantes l'avaient déjà pris comme signe de ralliement. Puisque Constance.jugeait utile maintenant de se servir de Julien, c'était un Julien tout neuf, sans liens avec le passé, qu'il prétendait avoir sous la main. Dans ce but, on put exercer sur lui et sur son entourage une surveillance assez naturelle. Mais, selon son habitude, Julien grossit considérablement les faits, et plusieurs des
mm rpm
(1) Julien, Ép. au sénat et au peuple d'Athènes, 8. (2) Ibid.
(3) Voir cependant, p. 392, l'incident de Vienne.
détails qu'il donne paraissent difficiles à comprendre.
Ainsi, il se plaint qu’on lui ait imposé « des serviteurs étrangers (1). » Comment en eût-il été autrement, puisque, de son propre aveu, il était arrivé d'Asie avec quatre serviteurs seulement? On ne lui ôta, du reste, aucun de ces derniers, bien que les deux plus âgés fussent ses plus intimes confidents. « L’un d'eux, dit:il, partageait seul mes croyances religieuses, et, aussi secrètement que possible, mes pratiques à l'égard des dieux (2). » De celuici, l’africain Evhémère (3), il avait fait son bibliothécaire ; à lui fut confiée la riche collection de livres offerte par Eusébie. L'autre était un jeune médecin, Oribase, originaire de Pergame (4) : «ignorant son affection pour moi, dit Julien, on lui avais permis de m'accompagner dans mes voyages (5). » Une suite de quatre personnes, un bibliothécaire, un médecin, et deux jeunes pages (6), qui pouvait suffire à un voyageur, était sans doute insuffisante pour un César : il n’est pas surprenant que Cons-
tance y ait joint d’autres domestiques, et peut-être ne com-
mit-il pas un abus d'autorité en les choisissant lui-même.
Quant aux amis, dont Julien se plaint d’avoir été systématiquement et presque violemment isolé, on cherche qui ils pouvaient être. Il n'avait, sans doute, que peu de connaissances intimes à Milan, où ne le rattachait aucun
(1) Ocsanela Éévn. Ép. au sénat et au peuple d'Athènes, 8 (Hertlein, p. 357). è
(2) TQv eîs mor pôvos rai Ta mpùs Veobc ouvetddbs xai dc évédeyro Xdüpa cuurparruwv. Ibid.
(3) Eunape, Vita soph., Maximus.
(4) Ibid.
(5) Etc iarpéc, 6c ua, ürt pilos &v éke)fôe, cuvanedunoev. Ép. au sénat et au peuple d'Athènes, 8 (Hertlein, p. 357).
(6) Iarddpua uèv düo xomÔN uixp&. Ibid.
souvenir d'enfance, et où il avait seulement passé quelques mois, au commencement de l’année, dans une demicaptivité. Et même les rares amis qu’il y possédait furent, dit-il, « comblés de faveurs » par Eusébie (1).
Ce qui est plus vraisemblable, c’est que la suite politique du nouveau César — sa maison civile et militaire, comme on dirait aujourd’hui — ne fut pas très heureusement composée. Il avait demandé à Constance « de ne lui donner pour officiers que des hommes bons et capables (2). » A l’en croire, «on l’entoura des gens de la pire espèce (3). » Il est certain que Julien aura beaucoup à se plaindre de Marcel, nommé commandant de l’armée des Gaules, et de Florentius, envoyé dans ce pays en qualité de préfet du prétoire (4). Un autre des conseillers qu’on lui donna, Pentadius, parait avoir été un agent suspect et malhonnète (5). De tous ceux qui furent ainsi adjoints à Julien, un seul, Salluste, méritera sa confiance et gagnera son amitié. Mais Julien ne le connaissait pas encore, et probablement ne le recut qu'après être arrivé en Gaule, et en remplacement d'un autre dont il avait demandé l'éloignement (6). Si les paroles qu'il affirme avoir adressées à l'empereur, avant de quitter Milan, sont exactes, elles le montrent-peu satisfait des hommes dont
(1) ‘Orcoov; uèv sd énoinos Tv Euoi yvwptuwv. Oratio IV, 17 (Hertlein, p. 158).
(2) Ép. au sénat et au peuple d'Athènes, 12.
(3) Ibid.
(4) 11 y avait, depuis Constantin, quatre préfets du prétoire, deux pour l'Orient et deux pour l'Occident. Les deux préfectures d'Occident étaient celle de l’Italie (comprenant l'Italie, l'Illyrie Occidentale et l'Afrique) et celle des Gaules (comprenant les Gaules, l'Espagne, la Mauritanie Tingitane).
(5) Ép. au sénat et au peuple d'Athènes, 13.
(6) Ibid., 12. Le texte n’est pas très clair.
on lui imposait ainsi la collaboration. Prenant la main droite de Constance, et lui touchant le genou, à la manière des suppliants : « Pas un de ces hommes, lui ditil, n’est et ne fut jamais dans ma familiarité. Je ne les connais que de réputation, et, puisque tu l'exiges, je les regarde comme des amis, des intimes, et je les honore comme de vieilles connaissances. Cependant 1l n’est pas juste que je m’en rapporte complètement à eux, et que je risque leur fortune et la mienne. Que te demandé-je? Donne-moi des espèces de lois écrites, qui m'indiquent ce que tu me défends et ce que tu m'ordonnes de faire. Il est évident que tu applaudiras à ma docilité et que tu châtieras ma désobéissance, quoique je pense que je ne te désobéirai point (1). »
Les préparatifs de voyage étant achevés, Julien partit, le 1* décembre (2), pour la Gaule. Constance voulut l'accompagner jusqu’à Pavie. Mais, en se retirant, 1l ne lui laissa qu’une faible escorte (3). Julien s’en plaint avec amertume. « Je recus, dit-il, l’ordre de me rendre, avec trois cents soldats, chez la nation des Celtes, qui s'était soulevée (4). » Il oublie (et après lui Libanius (5), Zosime) (6) qu'il devait trouver en Gaule une armée et des
(1) Ép. au sénat et au peuple d'Athènes, 12.
(2) « Kal. decembribus. » Ammien Marcellin, XV, 8.
(3) « Comitatu parvo. » Ammien Marcellin, Loc. cit.
(4) Tptanocious Éfñxovré pot Gods otparubtas eis to Toy Keïré&v éôvoc &vaterpauuévov Écteuhe. Épitre au sénat et au peuple d'Athènes, 8 (Hertlein, p. 357).
(5) Libanius dit (Oratio IV) : « avec moins de quatre cents hoplites, » GÙv ôrhitars katrootv À Tetoaxooiots. Enchérissant encore, dans l'Oratio X, il répète : « trois cents hoplites des plus mauvais, » Tpraxostouc… tobc pavhaTdTOUS TÜV ÉTAT.
(6) Zosime (III, 3) dit, citant un passage inconnu d’un écrit de Julien, que « ces trois cent soixante hommes ne savaient que faire des prières, »
généraux (1); qu'il était envoyé, non chez une nation « soulevée, » mais au secours d’une nation menacée d'invasion, ce qui est fort différent; et enfin qu'une escorte de trois cents hommes était bien suffisante pour le conduire de l’autre côté des Alpes, par une route sûre, iréquentée par Les voyageurs et les convois de marchandises, gardée par des postes romains, et où il ne pouvait rencontrer aucun ennemi. Une fois de plus, on saisit sur le fait la manière d'écrire l’histoire habituelle à Julien, quand il met en cause les gens qu’il déteste. Il décourage, par ce manque de sincérité, ceux qui seraient quelquefois tentés de lui donner raison.
Des sujets de plainte plus sérieux ne lui manquaient pas, cependant. IL avait le droit d’être mécontent du manque de confiance et d'égards que lui montra Constance, en le quittant sans l’avertir de la prise de Cologne, connue depuis assez longtemps déjà, mais qu’on avait réussi à tenir secrète. Julien n’en fut informé qu’en arrivant à Turin (2). Ce n’était pas sans doute, comme il le dit avec son exagération accoutumée, l'envoyer à la mort sans autre changement à sa fortune qu'un titre plus pompeux (3); mais c'était ne le prendre point au sérieux et ne le point traiter en César. Aussi Julien ne
TPIAXOGLOL HAL ÉSNLOVTA TOV QptÜUdY Ovres, Lôvov ebyeolar, xaDdTEp aÛTOS Ro gnotv, }ôesav. — On remarquera qu'Ammien Marcellin, pourtant très favorable à Julien, ne s’associe pas à ces plaintes.
(1) Lui-même le dit tout de suite après, en déclarant qu'il était moins envoyé pour commander à l'armée des Gaules que pour obéir à ses généraux, oÙx GpxovTa LAXAOY TV ÉXEÏTE GTPATOTEÉWY À TOÏs ÉXEÎOE OTOATNYOi ÙÜTaxoVcovra. Épitre au sénat et au peuple d'Athènes, 8 (Hertlein, P. te
(2) Ammien Marcellin, XV,8; XVI, 3.
(3) « Murmurans auerans Tobibus saepe audiebatur, nihil se plus assecuturum quam ut occupatior interiret. » Ammien Marcellin, XV, 8. Ces propos furent connus dans les cercles païens de l'Orient : Eunape (Vitae
se trompe-t-il peut-être pas en attribuant à Constance un propos à la fois maladroit et blessant. « Ce n'est pas un empereur que j'envoie aux Gaulois, aurait dit celuiei, mais un mannequin chargé de porter aux Gaulois l'effigie impériale (1). »
Au point de vue politique et administratif, la Gaule était alors très morcelée. Aux quatre grandes divisions établies depuis les Antonins, l’Aquitaine, la Lyonnaise, la Belgique et la Narbonnaise, avaient succédé quinze provinces. Ammien Marcellin les énumère, en caractérisant d’un mot leurs principales cités (2) :
« Vient d’abord, à partir de l’occident, la Seconde Germanie, défendue par Cologne et Tongres, villes grandes et riches. Puis la Première Germanie, avec Mayence, Worms, Spire, Strasbourg, célèbre par les défaites des Barbares. Après elle, la Première Belgique, . dont les principales villes sont Metz et Trèves, résidence des princes. Contiguë à cette province est la Seconde Belgique, où se trouvent Amiens, ville éminente entre toutes, Châlons et Reims. En Séquanie, nous voyons Besançcon et Augst, les plus importantes des villes de cette province. Lyon est l'ornement de la Première
soph., Maximus) dit qu'on envoya Julien dans les Gaules « afin d'y périr dans sa royauté, » {va ëv th Baou)eia dtavhapn.
(1) Or voïs TéAhou où Baothéa didwotv, &Xà Tov TAv ÉauTOÙ mods Éxeivouc cixôva xopiobvra. Ép. au sénat et au peuyle d'Athènes, 8 (Hertlein, p. 358).
(2) Sur les différences entre l’énumération d’Ammien Marcellin, la liste de Vérone, celle de Rufus, voir Desjardins, Géographie historique et administralive de la Gaule romaine, t. LI, p. 460-467.
Lyonnaise, avec Chalon, Sens, Bourges, et la grandeur ancienne des murs d’Autun (1). La Seconde Lyonnaise nous montre Rouen, Tours, Mediolanum (2) et Troyes. Les Alpes Grées et Pennines ont, pour ne pas parler de lieux plus obscurs, Avenche, ville déserte aujourd’hui, mais non sans importance jadis, comme en témoignent ses édifices à demi ruinés (3)... Dans l’Aquitaine, que bordent les montagnes des Pyrénées et les plages de l'Océan, la première province est l’Aquitanique, remarquable par la grandeur de ses cités : omettant beaucoup d’entre elles, nous citerons comme les plus importantes Bordeaux, Saintes et Poitiers. En Novempopulanie, on distingue Auch et Bazas. En Narbonnaise, Nimes, Narbonne et Toulouse tiennent le premier rang. La Viennoise est fière de la beauté de ses villes, Vienne et Arles d’abord, auxquelles il faut ajouter Marseille, que nous apprenons par l’histoire avoir été jadis l’utile alliée des Romains en des temps périlleux : dans le voisinage sont Salluves (4), Nice et Antibes (5). »
Comme on le voit, beaucoup des grandes villes d’aujourd’hui l’étaient déjà au 1v° siècle. Un petit nombre d’autres, considérables à cette époque, ont perdu toute importance, comme Augst en Séquanie, ou comme Mediolanum dans la Seconde Lyonnaise, maintenant simple village. On remarquait déjà, dès le temps d’Ammien Marcellin, des villes déchues, dont la grandeur ne se
(1) « Et moenium Augustoduni magnitudo vetusta. » - (2) Vieil-Évreux ou Saint-Aubin.
(3) « Habent et Aventinum, desertam quidem civitatem, sed non ignobilem quondam, ut aedificia semirula nunc quoque demonstrant. »
(4) Aix ?
(5) Ammien Marcellin, XV, 11.