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n'excédait point les pouvoirs de l’Auguste, commandant supérieur de toutes les armées romaines, et maître de correspondre directement avec leurs officiers : en fait, cela pouvait sembler blessant pour Julien. Mais une faute plus grave, parce qu'elle n’était plus de pure forme, c'est le manque de parole que les ordres ainsi donnés supposaient vis-à-vis des auxiliaires barbares. Les divers corps que ceux-ci constituaient ne s'étaient laissés enrôler qu'à la condition expresse de ne pas servir hors des Gaules. Ils avaient consenti à quitter les bords du Rhin, mais avaient stipulé qu’en aucun cas on ne les obligerait à franchir les Alpes (1).
Julien éprouvait à leur égard un grand embarras, placé « entre les ordres exprès de l'empereur et l'esprit indépendant et superbe des Barbares (2). » Il eùt voulu gagner du temps, et attendre, avant de laisser partir les troupes, l’arrivée du maître de la cavalerie, qui était en Bretagne, et du préfet du prétoire, qui était à Vienne (3). L'un était le destinataire direct des ordres de l'empereur, l’autre avait parmi ses instructions celle d'assister le César dans toutes les circonstances graves. Mais on ne pouvait penser que Lupicin, récemment embarqué pour la Bretagne, en reviendrait avant le printemps; quant à Florentius, il s’attardait à Vienne sous le prétexte, dit Ammien, de veiller aux approvisionne-
(1) « Illud tamen nec dissimulare potuit nec silere : ut illi nullas paterentur molestias, qui, relictis laribus transrhenanis, sub hoc venerant pacto, ne ducerentur ad partes unquam transalpinas : verendum esse affirmans, ne voluntarii barbari milites, saepe sub ejusmodi legibus adsueti transire ad nostra, hoc cognito deinceps arcerentur. » Ammien Marcellin, XX, 4.
(2) « Cum binc barbara feritas, inde jussorum urgeret auctoritas, » Ibid.
(3) Ép. au sénat et au peuple d'Athènes, 13.
ments de l’armée (1). Peut-être y avait-il là mieux qu'un prétexte, car en temps ordinaire Florentius s’occupait avec zèle et succès de la nourriture des troupes, pour laquelle Julien, au contraire, semblait trop compter sur le hasard : l’année précédente, les convois de vivres que le préfet avait conduits en personne à l’armée du Rhin étaient arrivés fort à propos (2). Cependant, l’absence prolongée de Florentius a sujet d’étonner. Ammien l’attribue à la peur des soldats. Julien manda le préfet par une lettre pressante. Dans un mouvement de désespoir, sincère ou feint, il manifestait l'intention d’abdiquer, si celui-ci ne venait l’assister de ses conseils, et l'aider à faire entendre raison à Constance. « Je ne saurais, écrivait-il, survivre à la ruine des provinces (3). »
Florentius s’obtina à demeurer à Vienne, et à laisser à Julien toute la responsabilité d'une décision. Le César, ne rencontrant près de personne l'appui qui lui eût permis de résister, voyant même auprès de lui le maître des offices Pentadius et le questeur Nebridius faire cause commune avec les envoyés de Constance (4), fut obligé de se soumettre, sans plus de délai, aux injonctions de son suzerain. Il laissa Sintula faire jusque dans sa garde (5) les prélèvements dont celui-ci était chargé et ne s’opposa point à ce qu'il prit les devants avec le
(1) Ammien Marcellin, XX, 4.
(2) Voir plus haut, p. 466.
(3) Ammien Marcellin, XX, 4.
(4) Ép. au sénat et au detble d'Athènes, 13.
(5) Libanius, Oratio X. Libanius dit, avec son exagération Ne qu'on prit tout ce qu'il y avait de meilleur, et qu'on laissa à Julien « ceux-là seuls qui n'étaient plus capables que de prier. » De telles exa-
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petit corps de Scutaires et de Gentils ainsi composé. En même temps, Julien donna aux autres corps désignés par Constance, et répartis entre diverses garnisons, l’ordre de se tenir prêts à quitter, au premier signal, leurs quartiers d'hiver (1).
Mais 1l ne s’agissait plus, cette fois, d’une expédition rapide, après laquelle les troupes regagneraient leurs stations accoutumées. C'était une véritable expatriation qui se préparait. Les armées romaines étaient devenues assez impropres à être ainsi transplantées. Depuis que les légionnaires avaient recu la permission de se marier, d’'habiter avec leurs femmes et leurs enfants, ils avaient perdu le goût des aventures lointaines. Ils étaient presque devenus des soldats régionaux. Les camps permanents ou les villes de garnison leur formaient de petites patries, d'où ils ne s’éloignaient plus sans esprit de retour. A plus forte raison en était-il ainsi des auxiliaires barbares, qui, en quittant leur pays d’origine, avaient amené avec eux leurs familles. L'idée de s’en séparer pour aller combattre et peut-être séjourner en Orient, l'idée même d'échanger contre les pays chauds les froids climats auxquels ils étaient habitués (2), leur paraissait insupportable. Les esprits commençaient à s’agiter. On voyait des femmes de soldats errer à travers Les camps, portant leurs
gérations se réfutent d'elles-mêmes. Elles semblent avoir été le mot d'ordre des écrivains païens. Zosime a dit de même (III, 3; voir plus haut, p. 374) que les trois cents soldats qui formèrent l’escorte de Julien dans son voyage d'Italie en Gaule « ne savaient que faire des prières, » et il cite cela comme un propos de Julien lui-même. Un autre passage de Zosime (IV, 23) montre que celte épigramme s’employait communément contre les soldats chrétiens.
(1) Ammien Marcellin, XX, 4.
(2) Cf. Ammien Marcellin, XX, 8 : « Quod ad partes orbis Eoi pos-
enfants dans leurs bras, et suppliant leurs maris de ne pas les abandonner (1). Des libelles, partout répandus, propageaient les protestations et les plaintes, en y joignant les prédictions les plus simistres. Le texte d'un billet, trouvé par terre dans la caserne des Pélulants, au pied même de l'étendard de la cohorte, nous a été transmis par Ammien Marcellin. « Nous voici donc, y lisaiton, chassés jusqu'aux extrémités de la terre comme des criminels et des condamnés : et bientôt, nous partis, ceux qui nous sont chers vont redevenir la proie des Alemans, et retomber dans la captivité d’où nous les avons arrachés par tant de sanglants combats (2). » Ce billet fut apporté à Julien, et lu dans son conseil. Le César jJugea ces plaintes fondées. Il essaya d'y donner satisfaction dans la mesure de son pouvoir, en ordonnant qu'avec les troupes se mettraient en route des charriots qui transporteraient, aux frais de l’État, les femmes, les enfants et le mobilier des soldats (3).
Tout, cependant, était-il spontané dans ces plaintes? et des meneurs intéressés n’avaient-ils pas excité ou entretenu l'agitation? L’historien Zosime, très favorable à Julien, dit que les pamphlets répandus dans l’armée
tremas venire jussi, homines assueti glacialibus terris, separandique liberis et conjugibus, egentes trahebantur et nudi. »
(1) Libanius, Oratio X.
(2) « Nos quidem ad orbis terrarum extrema ut noxii pellimur et damnali; caritates vero nostrae Alamannis denuo servient, quas captivitate prima post internecivas liberavimus pugnas. » Ammien Marcellin, XX, 4.
(3) « Quo textu ad comitatum perlato lectoque, Julianus contemplans rationabiles querelas, cum familiis eos ad Orientem proficisci praecepit, clavularis cursus facultate permissa. » Ibid. — Sur le cursus clabularius ou clabularis, destiné en temps ordinaire au transport des bagages de l’armée, voir Dict. des antig., art. Clabularis ou Clavularis, t. I, p. 1220, et art. Cursus publicus, p. 1658-1659.
étaient l’œuvre de plusieurs officiers (1). On jugera que le mouvement de désespoir, qui parait s'être emparé des soldats, avait quelque chose de factice, si l’on remarque que, l’année suivante, quand Julien entraînera contre Constance l’armée entière des Gaules, et marchera vers l'Orient à la tête de vingt-trois mille hommes, il ne sera question n1 de femmes et d'enfants séparés violemment de leurs défenseurs naturels, ni de provinces abandonnées sans secours à l'invasion germanique. Tous les griefs se seront évanouis. On n'entendra plus parler des inquiétudes, dont on fit tant de bruit en 360. Il y a, apparemment, au fond de ceci toute une intrigue, dont les détails nous échappent. Peut-être Julien n’y fut-il pas d’abord mêlé. Il semble avoir agi loyalement, s’il est vrai qu'il conseilla de ne point faire passer par Paris les troupes qui se rendaient à l’appel de Constance (2). Mais le mandataire de celui-ci, le tribun Decentius, fut d’un avis contraire. Comme, dans le conseil du César, on hésitait sur l'itinéraire, il insista pour que la concentration eût lieu à Paris (3). C'était une imprudence, qui fut chèrement payée.
Le mécontentement des soldats avait gagné la population civile : leur départ causa beaucoup d'émotion. Sur toutes les routes par où passaient les troupes en armes, escortant des charriots remplis de femmes et d'enfants, la foule s’assemblait, et regardait avec inquiétude ce lugubre convoi : « c’étaient des pleurs, des cris : les Gaulois suppliaient leurs défenseurs de ne pas les abandon-
(1) Zosime, III, 9.
(2) Julien, Ép. au sénat et au peuple d'Athènes, 13; Libanius, Oratio X.
(3) Ammien Marcellin, XX, 4.
ner. » Tel est du moins le tableau que trace Libanius (1). Afin de faire ensemble leur entrée, les cohortes paraissent s'être rejointes sur la rive droite de la Seine, au point d’intersection des diverses voies qui du nord et de l’est aboutissaient à Paris. Julien alla, selon sa coutume (2), les recevoir dans ce faubourg, alors peu habité, où elles défilèrent devant lui pour passer la Seine, traverser la Cité, et de là gagner leurs casernements de la rive gauche. Avec cette familiarité qu’eurent ou affectèrent tous les grands capitaines, et qui fait tant d'effet sur le soldat, Julien adressait la parole aux hommes qui défilaient devant lui, interpellant par leurs noms ceux qu'il reconnaissait, rappelant à tous les hauts faits accomplis ensemble : en même temps, dit Ammien, il les exhortait à marcher allègrement vers l’Auguste, qui pourra les récompenser davantage, et répandre sur eux de plus abondantes largesses. Il invita, pour le jour mème, les principaux officiers à un repas d'adieu, pendant lequel il les combla de prévenances, et leur fit toute espèce d'offres de protection et de services (3). C’est sous l'impression de cet accueil, d’une bienveillance peut-être intéressée, que les troupes se retirèrent pour la nuit dans leurs quartiers, situés près du palais.
(1) Libanius, Oratio X.
(2) « Ex more. » Ammien Marcellin, XX, 4. Il semble même qu'il y eût en cet endroit une estrade permanente, d'où le César passait en revue les troupes rentrant dans Paris : Libanius dit que Julien parla aux cohortes äno Toù elw0oTos npù Ts mokews Brnuatos. Oralio X.
(3) « Utque honoratius procul abituros tractaret, ad convivium proceribus corrogatis, petere jure si quid in promptu esset adixit. » Ammien Marcellin, XX, 4. — Si Zonare n'était pas un écrivain de si basse époque, il y aurait peut-être lieu de rappeler ici ce qu'il dit (Ann., XIII) des « tribuns et centurions corrompus par Les largesses et les prévenances » de Julien.
Mais tout de suite l'agitation recommenca. Ici encore, il est facile de retrouver la main de quelques meneurs. Et probablement appartenaient-ils à l’entourage immédiat de Julien. Le médecin Oribase n’était pas seulement l'homme de science qui, sur l'invitation de celui-ci. avait occupé ses loisirs de Gaule à écrire une encyclopédie médicale en soixante-dix livres (1), et le dévot qui était devenu l'un des confidents des pratiques païennes du César. Il était encore le dépositaire de sa pensée politique et de ses plus secrètes ambitions. Souvent préoccupés de la chute éventuelle de Constance, supputant les chances qu’aurait Julien de le remplacer, ils se communiquaient leurs songes sur ce sujet. « Je pense, lui écrivait . un jour Julien, qu'aujourd'hui plus que jamais tu as vu clairement l'avenir. Car je viens d’avoir moi-même une vision analogue. J'ai cru voir planté dans une salle un arbre d'une hauteur démesurée, qui penchait vers la terre, et de ses racines partir un autre arbre tout petit, de jeune pousse, mais couvert de fleurs. Ému de la crainte que ce petit arbre ne soit arraché avec le grand, je m'approche, et j'aperçois le grand arbre étendu sur le sol, et le petit, au contraire, droit, mais à fleur de terre. A cette vue, toujours inquiet, je m'écrie : « Quel arbre! mais son rejeton est en danger de périr. » Alors un homme tout à fait inconnu me dit : « Regarde bien, ct rassuretoi; la racine demeurant dans la terre, le petit arbre restera intact et s'affermira davantage. » Voilà quel est
(1) Collectanea artis medicae, ex Gallieni commentariis. Il reste les livres I-XV, XXIV, XXV. En tête du 1: se lit la dédicace suivante : « Empereur Julien, j'ai achevé, suivant votre désir, pendant notre séjour en Gaule, l'abrégé que votre divinité m'avait commandé. » Éditions, Paris, 1556; Bâle, 1557. Oribase fit plus tard un abrégé de ce grand ouvrage.
mon songe : Dieu sait ce qu’il en doit arriver (1). » Il est visible que le grand arbre abattu est Constance, et le rejeton destiné à croître à ses dépens, Julien. Quand on se rend compte, par cette lettre, de la nature des confidences échangées entre le prince et son médecin, on comprend plus aisément un mot d’'Eunape disant qu’ « à tous ses mérites Oribase joignait celui d’avoir été le principal auteur de l'élévation de Julien (2). » C’est apparemment lors de l’arrivée des troupes à Paris que cet habile et zélé serviteur se mit, dans ce but, en rapports avec les soldats et les officiers. Et ses conseils ne furent peutêtre point étrangers au mouvement qui, dès le coucher du soleil, les porta vers le palais. Ils l’enveloppèrent de toutes parts, afin que personne ne püt s'échapper (3) : blocus facile, puisque les massives constructions des Thermes étaient isolées entre des jardins, la voie d'Ordéans et le camp lui-mème. La nuit se passa ainsi à crier sous les fenêtres de Julien et à le saluer du titre d’Auguste.
Julien a laissé le récit de cette nuit célèbre ou, pour employer une expression de Libanius, de cette « nuit sacrée (4), » dans laquelle sa destinée se décida. Il s’é-
(1) Julien, Ep. 17. — Cette lettre fut écrite entre janvier et avril 358 (Schwarz, De vila et scriptis, etc., p. 7). Tillemont dit à ce propos : « Dans une lettre qui paroist estre de l’an 358, on voit que son imagination lui représentoit déjà dans ses songes ce qui arriva deux ou trois ans après. Il est bien aisé de croire que cela avait passé de sa pensée et de son cœur dans son imagination. » Hist. des empereurs, t. IV, p. 451.
(2) Tocodtov énheovéater tats aldaïc äperats dote tai Bacikéx Tov ’Iovhuavov ànedette. Eunape, Vilae soph., 29, Oribase.
(3) « Pelivere Palatium, et, spatiis ejus ambitis, ne ad evadendi copiam quisquam perveniret... » Ammien Marcellin, XXI, 4. — Ta faciles meprei- Annro. Julien, Ép. au sénat et au peuple d'Athènes, 14 (Hertlein, p. 366).
(4) "Q véxtos éxeivns ieo&s. Libanius, Oratio IV.
tait couché de bonne heure, dans une chambre de l'appartement de sa femme, située au second étage du palais (1). Pendant son premier sommeil, il avait eu un songe étrange. Il lui avait semblé voir le Génie de l’'Empire, avec les traits que lui donnent les statue et les médailles, et entendre sortir de sa bouche ces paroles mélancoliques : « Depuis longtemps, Julien, je me tiens en secret dans le vestibule de ta maison, et je m’apprête à t’élever en dignité. Plusieurs fois, je me suis senti repoussé, et je suis parti : si, aujourd’hui, je ne suis pas reçu, conformément au désir d’un grand nombre, je m'en irai, accablé de tristesse. Mais garde ceci au fond de ton cœur : je n’habiterai pas longtemps avec toi (2). » Si le songe est vrai, il vient s'ajouter à la lettre à Oribase pour montrer que Julien était sans cesse hanté par l’idée d'un changement de fortune. Cependant, à l’en croire, jusqu'au moment où les clameurs des soldats l’éveillèrent brusquement, il n’avait rien soupconné de leur dessein. « J'en atteste, dit-il, Jupiter, le Soleil, Mars, Minerve et tous les dieux (3). » Se levant, il eourut à une fenêtre, d’où l’on apercevait un coin du ciel, et se prosterna devant Jupiter. Resta-t-1l seul en prière, ou appela-t-il près de lui quelqu'un de ceux qui l’assistaient habituellement dans ses dévotions? Peut-
(1) Etuyov yap Err the yausths lwoons Lot @varauoômevos idix Tpèc Tù rAnciov drep@ov &ve)0wv. Ép. au sénat et au peuple d'Athènes, 14 (Hertlein, p. 366). Sur les appartements du second étage dans les maisons romaines, voir mes Études d'histoire et d'archéologie, p. 193-194.
(2) « Ut formari Genius publicus solet. » Ammien Marcellin, Z. c. Les inscriptions l'appellent Genius publicus populi romani, ou, en abrégé, G. P. R. Sur ses représentations, voir Hild, art. Genius, dans le Dict. des ant.,t. Il, p. 1493.
(3) Ép. au sénat et au peuple d'Athènes, 11.
être à ce moment séjournait au palais l’hiérophante
d'Éleusis, que Julien avait fait venir secrètement en …
Gaule pour le consulter et compléter son éducation religieuse. Eunape fixe ce séjour « dans le temps qui précéda la révolte contre Constance, » ce qui convient tout à fait à l'heure décisive où nous sommes. On croira aisément que, s'il était sous le toit impérial, le César le manda aussitôt. Et l’on peut admettre que, pendant qu'au dehors retentissaient les appels à la fois enthousiastes et menaçants de la soldatesque, s’accomplirent, avec l’aide de l’hiérophante, et en présence d’Oribase et « du Libyen, » c'est-à-dire d'Evhémère, « les rites connus d’eux seuls, » dont parle Eunape avec une sorte de terreur religieuse (1). Julien dit seulement, dans un langage non moins mytérieux : « Je demandaiï au dieu un signe de sa volonté. Il me l’accorda sur-le-champ, et m'ordonna d’obéir, et de ne pas m'opposer au vœu des soldats (2). »
On remarquera, à ce propos, que toutes les fois que Julien demanda conseil aux dieux, la réponse qu'il crut ou prétendit en avoir recue était conforme au vœu secret de son ambition. Quand, en 355, 1l hésite à accepter de Constance le titre de César, les dieux lui défendent de refuser (3). Quand, en 360, il hésite à recevoir des troupes révoltées celui d’Auguste, les dieux lui commandent
(1) Tôv tepopavtnv petaxahéous êx Tic ‘EXAGÔOS, ai oÙv Éxeivuw Tuva LÔVOLS Y'wptua Craroniauevos, ÈTi Tv xaÜaœipeotv nYÉLONn TA: Kwvoravrivou TUpavvi= dos Taïra dE cuvnôsouy ’Opt6dotos Èx Toù Ilepyauou, rai tie Tv Ex A:Günc, fiv Appuxñv xakodot Pwpator, at To maérpiov tic ylwtrins, EVuenos. Eunape, Vilae soph., Maximus.
(2) Ép. au sénat et au peuple d'Athènes, 14.
(3) Voir plus haut, p. 352.
de le faire. Cependant, Julien raconte qu'il n’obéit pas encore tout de suite, et, le jour venu, essaya de fléchir les soldats (1). C'est ce que rapporte, de son côté, Ammien Marcellin. 11 montre Julien discutant avec eux (2), tantôt les haranguant ensemble, tantôt parlementant avec quelques-uns, faisant mine de s’indigner, tendant les deux mains avec un geste de prière. « Après tant de victoires heureuses, disait-1il, ne faisons rien d’incorrect. N’allons pas, par un acte précipité, déchaïner la discorde. » Puis, passant à un autre ordre d'idées : « Cessez de vous indigner, ajoutait-1l; sans dispute, sans révolution, vous obtiendrez facilement l’objet de votre désir. Puisque la douceur de la patrie vous retient, et que vous redoutez les routes inconnues et les contrées lointaines, rentrez dans vos foyers : vous ne verrez pas ces pays transalpins, qui vous déplaisent. J'arrangerai cela, à la commune satisfaction, avec le prudent Auguste, {rès capable de se rendre à la raison (3). » Cependant les cris redoublaient. Les émeutiers ne voulaient rien entendre. Vers neuf heures du matin, Julien céda. Aussitôt les portes du palais s’ouvrirent, et les soldats, s’emparant du César et l’élevant sur un bouclier, le saluèrent Auguste. Mais, depuis Dioclétien, l'étiquette imposait à l’empereur un diadème de métal, distinct du simple bandeau que portaient les Césars. Julien déclara qu'il n'en possédait point. Les
(1) Ép. au sénat et au peuple d'Athènes, 14.
(2) Probablement par une fenêtre ou un balcon du palais. Sur les portiques extérieurs et les Zoggie des habitations au 1v° siècle, voir Germano di S. Stanislao, La Casa celimontana dei SS. martiri Giovanni e Paolo, p. 79-80.
(3) Ammien Marcellin, XX, 4. Cf. Libanius, Oratio X.
soldats demandèrent alors qu’il empruntât, pour s’en couronner, quelque ornement de cou ou de tête appartenant à sa femme. Avec un scrupule assez singulier. dans un tel moment, Julien objecta qu’une parure de femme serait, pour le commencement d’un règne, d’un mauvais présage. Ce bizarre débat se continua pendant assez longtemps. On proposa quelqu'une de ces chainettes de métal (1), dont les écuyers ornaïent la tête des chevaux. « Ce ne serait pas assez noble, » répondit Julien (2). Enfin, un centurion des Pétulants, qui de sa haute stature dominait la foule, mit fin aux hésitations : il détacha son collier d’or, décoration militaire qu'il avait au cou en qualité de porte-drapeau, et, se glissant derrière Julien, le lui posa à l’improviste sur le front (3). Cette fois, le formalisme romain fut satisfait : le nouvel Auguste parut régulièrement couronné. Il dut, pour se conformer à l’usage, annoncer que, comme don de joyeux avènement, il donnerait aux soldats cinq pièces d'or et une livre d’argent par tête (4).
« Je rentrai, dit-il, au palais en soupirant, les dieux le savent, du plus profond de mon cœur. Il fallait bien avoir confiance dans le signe que le dieu m'avait manifesté, mais je rougissals, et je regrettais vivement de n'avoir point paru jusqu’au bout fidèle à Constance (5). » Julien s’enferma dans son appartement, et ne voulut
(1) « Phalera. » Ammien Marcellin, Z. c. Cf. Claudien, Epigr. Lxx,
(2) « Cum id quoque turpe esse asseveraret. » Ammien Marcellin, XXE:
(3) Ammien Marcellin, XX, 4; Julien, Ép. au sénat et au peuple d’Athènes, 14; Libanius, Oralio X.
(4) Ammien Marcellin, XX, 4.
(5) Ép. au sénat et au peuple d'Athènes, 14.
voir personne. Il avait peur, dit Ammien {1}. Peur de lui-même? de ses ennemis? de l’avenir? de sa conscience? on ne sait. Mais il semble avoir passé quelques jours sans se montrer, dans une profonde retraite. On raconte que les partisans de Constance essayèrent de mettre à profit cette inaction. Selon Julien, ils cherchèrent à gagner les soldats à prix d'argent (2); si l’on en croit Libanius, ils auraient même payé un eunuque de Ja chambre, chargé par eux d’empoisonner le prince (3). * Des nouvelles alarmantes commencèrent de nouveau à courir. Tout à coup, un officier du palais, attaché à la maison d'Hélène (4), accourut au quartier des Pétulants et des Celtes (5). « Soldats, étrangers, citoyens, ne trahissez pas l’empereur (6)! » criait-il avec une sorte d’égarement (7). Les soldats sortirent en tumulte, le javelot ou le glaive à la main. Ils forcèrent les portes du palais, se répandirent dans les escaliers et les corridors, maltraitant tous les serviteurs, courtisans, dignitaires qu'ils rencontraient. Mais, à mesure que s’ouvraient devant eux les appartements impériaux, ils s’apercevaient que tout y était dans le plus grand ordre, et que rien n’annonçait un événement tragique. Leurs inquiétudes se changèrent en un vif enthousiasme, quand, introduits dans la salle du conseil, ils y furent reçus par Julien lui-même, resplendissant de l'éclat neuf de son
(1) « Perterritus. »
(2) Ép. au sénat et au peuple d'Athènes, 14.
(3) Libanius, Oratio X.
(4) Ép. au sénat et au peuple d'Athènes, 14.
(5) Ammien Marcellin, XX, 4.
(6) Ép. au sénat et au peuple d'Athènes, 14.
(7) « Turbulente, » dit Ammien; « comme les gens qu'inspirent les dieux, » dit Julien; « comme possédé d'Apollon, » écrit Libanius.
costume d’Auguste (1). La joie, raconte Julien, tint alors du délire : ils embrassaient leur empereur, l'élevaient dans leurs bras, et semblaient reprendre POSE de sa personne (2).
Cependant aux clameurs joyeuses se mêlaient des cris de haine. Les soldats réclamaient impérieusement le supplice des amis de Constance. « Les dieux, ajoute Julien, savent au prix de quels combats j'ai pu sauver leur. vie (3). » Libanius affirme que Julien fit grâce à l’eunuque chargé de l’assassiner (4). Il laissa Decentius quitter tranquillement Paris, et Florentius sortir de Vienne sans ètre inquiété (5). Aucun de ceux dont il avait eu à se plaindre ne fut l’objet de représailles. J'aimerais à faire honneur de cette modération à l'humanité de Julien. Mais probablement y faut-il reconnaitre surtout de la politique. Le nouvel Auguste espérait encore voir Constance ratifier les changements qui venaient de s’accomplir, et l’'accepter comme collègue. Il avait intérêt à ne pas rendre tout de suite l'entente impossible. Plus tard, devenu tout à fait maître, Julien se montrera moins ennemi des réactions sanglantes, et l’Auguste, qui n’aura rien oublié, vengera cruellement les injures du César (6).
Telle fut cette révolution d'armée et de palais (7), qui
(1) « Non antea discesserunt, quam acciti in consistorium fulgentem eum augustio habitu conspexissent. » Ammien Marcellin, XX, 4.
(2) Ép. au sénat et au peuple d'Athènes, 11.
(3) Ibid.
(4) Libanius, Oratio X.
(5) Ammien Marcellin, XX, 8.
(6) Ammien Marcellin, XXII, 3,4.
(7) La date tout à fait précise ne peut étre indiquée avec certitude. Tillemont (Hist. des Empereurs, t. IV, p. 452) place les faits en mars ou avril; M. de Broglie (l'Église et l'Empire romain, t. IV, p. 79) les met aux premiers jours de mars; Schwarz (De vita et scriplis Juliani im-
termina la première partie de la carrière de Julien, et lui ouvrit l'inconnu. La juger est difficile. On entrevoit dans les actes qui la préparèrent ou l’accompagnèrent des dessous peu honorables, et en même temps il semble qu'une sorte de nécessité de situation ou de fatalité politique devait un Jour ou l'autre, sous une forme ou sous une autre, amener ce dénouement. Entre le César et l’Auguste, les rapports, sur lesquels pesaient de tragiques souvenirs d'enfance, avaient été à l’origine et étaient demeurés étranges et faux : on a les définis, d'un mot spirituel, « une amitié de loup (1). » Cela convient bien au personnage. Il semble qu'aucun acte de Julien ne soit tout à fait exempt d’équivoque. A l'exception du métier militaire, qu'il fit avec des allures nettes et franches, même brutales, rien, dans sa vie, ne se présente en pleine lumière. Tout semble vu de biais, et sous un jour changeant, de quelque côté que l’on regarde. Tel nous est apparu Julien, dans ces années de méditation et d'étude durant lesquelles se forma ou se déforma sa pensée; tel il s’est montré à nous dans le rôle subordonné où l'avait placé la faveur tardive de Constance; tel 1l nous apparaitra encore quand, investi du pouvoir absolu, et se mou- .vant sans entraves sur un plus grand théâtre, 1l essaiera de réaliser, par des moyens conformes à son caractère, les rèves religieux dont s'était nourrie sa jeunesse.
peratoris, p. 7 et 17) s'appuie sur la Chronographie de Léon le Gram-
mairien pour proposer mai.
(1) Avxoguie. Julien, Ep. 68 (Hertlein, p. 591). — A tort ou à raison, Schwarz croit que cette épitre n'est pas de Julien, mais a élé forgée et mise sous son nom par un contemporain (De vila et scriptis, p. 27-30).