‹ Julien l'Apostat (volume 5)Chapitre 25 sur 31 · À 1“ LS HE · texte numérisé non relu

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Julien alla d’abord au plus pressé, en essayant de reconstituer matériellement la flotte. Il avait environ deux cents navires, ou débris de l’ancienne classis germanica, ou empruntés à l’autre flotte, La classis britannica (1). Ce chiffre nous paraît énorme, mais ne doit pas faire illusion : ces navires étaient des barques, pontées ou non pontées (2), capables d'évoluer non seulement sur le Rhin, mais sur les rivières voisines (3). C'était trop peu pour atteindre le but que se proposait Julien. Il fit construire en moins de dix mois quatre cents autresnavires (4), et posséda ainsi le nombre d’embarcations jugé nécessaire pour occuper solidement le cours du Rhin.

Mais avoir les navires, et les tenir sous sa main, partie à Boulogne, partie en Bretagne (5), ne suffisait pas. Il fallait maintenant leur ouvrir le fleuve, et là gisait la grosse difficulté. Julien avait soumis l’année précédente les Alemans qui tenaient les deux rives du Rhin de Mayence à Strasbourg, entre la Moselle et la Meuse. Mais toute la région inférieure du fleuve, de Mayence à la mer, était encore pour la plus grande part au pouvoir de la barba-

(1) Voir plus haut, p. 386.

(2) Cf. Tacite, Ann., II, 6.

(3) Ibid, 23.

(4) ‘Efaxootwy vn@v &vnyæyoy atTodov, v Tus Tetpaxocixc Èv oÙdÈ Ohot umoi déxa vaurnynoduevos. Julien, Ép. au sénal et au peuple d'Athènes, 10 (Hertlein, p. 360). Zosime, toujours porté à l'exagération, dit (IL, 5) que Julien construisit huit cents bateaux, ôxtaxooto. Le témoignage de Julien, qui dit quatre cents, doit évidemment être préféré. Zosime donne de plus ce détail, qui peut être pris en considération : des bateaux plus grands que des chaloupes, motx esltova Jéu6wv. Il ajoute, ce qui ne me paraît point sûr, que ces bateaux furent construits avec le bois des forêts voisines du Rhin, ëx t@v nepi tov notapèv Av £a ouvayaywv, et de là envoyés en Bretagne. |

(5) HaumAndets and Ts Bpetawvidos vads…. Ép. au sénat et au peuple d'Athènes, 10.

rie, maitresse d'en fermer l'accès aux navires romains. Le préfet du prétoire, Florentius, essaya de résoudre la question par des moyens pacifiques. Sans l’aveu de Julien, il entra en pourparlers avec les Barbares, et offrit d'acheter moyennant deux mille livres d'argent la libre entrée du Rhin (1). Constance, averti, ne désapprouva pas la négociation, et conseilla à Julien de la ratifier, «à moins qu'il ne trouvât la condition trop déshonorante (2). » Julien se montra révolté à la pensée de payer un tribut aux Germains (3) : probablement aussi compritil que le marché serait peu durable, et qu’une fois en possession de l'argent romain, les adversaires de l’Empire ne tarderaient pas à oublier leurs engagements. Il rompit donc toute négociation, et, résolu à prendre l'offensive, il dressa son plan de campagne.

Il s'agissait d’une nouvelle guerre, qui, dans sa pensée, durerait cinq ou six mois (4), et aurait un double objet : d’abord, chasser les Francs de Belgique, ensuite passer sur l’autre rive pour y disperser les Alemans. C’étaient deux grands coups à frapper vite, sans laisser à l’ennemi le temps de se reconnaitre. Pour y parvenir, Julien voulut devancer l’époque habituelle des opérations militaires. Ordinairement, elles commencaient, pour les armées de la Gaule, au mois de juillet. La moisson était alors terminée dans les régions du sud-ouest, et les troupes complètement approvisionnées de blé pour toute la durée

(2) Ei un navrémaotv aicxpov Lot oavein. Ibid.

(3) « Comment (dit-il) la condition n’eût-elle pas été deshonorante, puisqu'elle paraissait l’être à Constance, trop habitué à se soumettre aux Barbares? » Ibid. |

(4) Ammien Marcellin, XVI, 8.

de la campagne (1). Mais Julien ne pouvait attendre jusque-là. Il emprunta aux magasins des diverses garnisons une provision de biscuit (2) pour vingt jours, que les soldats emportèrent dans leurs sacs. L'armée se mit en marche dès le mois de mai.

Sur la nouvelle de l'expédition, les Saliens établis en Toxandrie, c’est-à-dire dans la plaine de la rive gauche du Rhin, entre les bouches de ce fleuve et la Meuse, envoyèrent au devant de Julien. Leurs députés devaient le supplier de ne point les chasser des terres qu'ils occupaient depuis deux générations, et de les considérer comme des alliés et des vassaux. Les mouvements de Julien avaient été si rapides, que les envoyés francs le rencontrèrent à Tongres, alors qu'ils le croyaient encore à Paris. Le César leur fit une réponse évasive, et les renvoya : mais en même temps, « agile comme la foudre (3), » il tomba, avec une partie de ses troupes, sur leur pays, tandis que le reste de l’armée, sous la conduite de Sévère, suivait les bords de la Meuse. Surpris, déconcertés, les Saliens firent à peine une ombre de résistance, et presque aussitôt se soumirent. En considération de leur prompte obéissance, et de leur possession déjà longue, Julien ne les expulsa pas : 1l se contenta d’enrôler parmi les auxiliaires romains une partie de leurs guerriers, et d’en former ces corps de Saliens que cite la Notitia Dignitatum (4). Mais il se porta aussitôt vers les Chamaves, autre tribu franque qui de la Batavie avait récemment envahi, sur la rive gauche du Rhin, les terres

(1) 1bid.

(2) « Buccellatum. » Zbid.

(3) « Tamquam fulminis turbo. » Zbid. — ’Actptbos. Libanius, Oratio X. (4) En Orient et en Occident, parmi les auxiliaires palatins.

les plus voisines de son embouchure, et « rendaient impossible, dit un contemporain, tout envoi de vivres de l'ile Britannique aux cantonnements romains (1). » Ceux-ci étaient des intrus, dont le temps n'avait pu légitimer l'établissement en terre d'Empire, et à qui l’on ne pouvait laisser plus longtemps la clef du Rhin. Aussi, malgré leurs sapplications, Julien leur fit-il une guerre sans merci. Les Barbares n’éprouvaient ordinairement aucune répugnance à tourner leurs armes les uns contre les autres. Les armées romaines étaient pleines de Francs, d’Alemans ou de Saxons, que nul scrupule n’empêcha Jamais de combattre leurs frères. Julien forma sur le champ de petites troupes de Saliens, qu’il mit sous les ordres d’un aventurier, lui-même d’origine barbare, nommé Charrietton, une sorte de géant, moitié brigand, moitié soldat, « dont l’âme avait quelque chose d’une bête féroce (2). » Ces irréguliers firent beaucoup de mal aux Chamaves, attaqués par eux pendant la nuit, et combattus de jour par les troupes régulières. La tribu, refoulée de toutes parts, finit par repasser Le Rhin, et de là, craignant d'être poursuivie, demanda la paix. On raconte que le roi des Chamaves étant venu en personne l'implorer de Julien, celui-ci lui demanda son jeune fils en ôtage. Le roi répondit en pleurant que l'enfant avait péri pendant la guerre. Julien le fit alors paraître à ses yeux : il avait été fait prisonnier dans une des razzias opérées par les bandes de Charrietton. Julien le garda, en promettant de le bien traiter, accorda la paix, à condition

(1) Xaud6cwv YAp A ÉouhoUEvVEV, &dbvatov Éott TA Tic Boetavvixñs voov Gitonoprelav ni Tà Pwyaïxd ppoûpra Gaméuneobar. Eunape, Continuation de l'Histoire de Dexippe, IL, fragm. 12.

(2) Ibid., fr. 11.

NE PS EE A CT dort:

que les Chamaves ne remettraient plus le pied sur le territoire romain, et enrôla encore parmi les auxiliaires les plus robustes et Les plus braves de ces Barbares (1).

Julien ne voulut pas quitter la Belgique sans rétablir, sur les bords de la Meuse, trois forts détruits par les Chamaves. Il y laissa une garnison, avec la plus grande partie de la provision de biscuit que portaient les soldats. Pour assurer désormais la subsistance de son armée, 1l comptait sur les moissons abandonnées par les Chamaves, et se proposait de les faire couper par des ouvriers militaires, comme l’année précédente les blés d'Alsace (2). Mais ilse trouva que la moisson n’était pas müre. L'armée souffrit bientôt de la disette. Le soldat commenca à se mutiner. On appelait tout haut Julien de noms injurieux. Ce n’était plus le très heureux et victorieux César, mais l’asiatique, le petit Grec, le trompeur, l’incapable caché sous un masque de faux sage. « Où nous entraînet-il? disaient les mécontents. Hier, il fallait supporter les gelées et les neiges : aujourd’hui, nous voilà exposés à mourir de faim. Nous ne sommes point exigeants, cependant : nous ne demandons que notre vie, et nous ne réclamons point l'argent qu’on nous doit, bien que nous n’en ayons ni touché ni vu depuis longtemps, traités comme si nous avions travaillé contre l'État, au lieu d’affronter pour lui toutes les fatigues et tous les dangers (3)! »

Ainsi, du moins, Ammien résume les plaintes des

(1) Ammien Marcellin, XVII, 8; Julien, Ép. au sénat et au peuple d'Athènes, 10; Eunape, Continuation de l'Histoire de Dexippe, IX, fragm. 12; Zosime, III, 6-8.

(2) Voir plus haut, p. 420.

(3) Ammien Marcellin, XVII, 9.

soldats, en ajoutant que depuis l’arrivée de Julien en Gaule, ils n'avaient ni recu de gratification extraordinaire, ni même touché régulièrement leur solde. L'historien raconte que les agents de Constance veillaient de si près à empêcher Julien de se rendre populaire par des distributions d'argent, qu'un jour, ayant donné quelque monnaie à un soldat qu'il avait appelé pour lui couper la barbe, le César fut dénoncé à Constance par le notaire Gaudentius (1). L'habituelle exactitude d’'Ammien rend difficile de contester ces assertions (2) : cependant elles n'émanent plus d’un témoin oculaire, puisqu'il avait depuis 357 suivi Ursicin en Orient, et il se trouve qu'elles s'accordent mal avec d’autres récits. Libanius (on s’en souvient) rapporte que Julien encourageait les soldats, en donnant une récompense en argent pour chaque tête coupée d’ennemi (3). Si le fait est vrai, le César avait donc à sa disposition les sommes nécessaires pour récomper les actes de courage (4). On à vu d’ailleurs qu'il intervenait avec sollicitude dans toutes les questions relatives à l'administration fiscale, et surveillait de très près la levée des impôts. Il serait peu croyable qu'un aussi bon administrateur n'eût pas trouvé les moyens d'assurer

(1) Ammien Marcellin, XVII, 9.

(2) Ammien y fait encore allusion dans le portrait d'ensemble qu'il trace de Julien après avoir raconté son règne : « Caesar adhuc, sine stipendio regeret militem feris oppositum gentibus, ut dudum est dictum. » XX, 4. ” (3) Voir plus haut, p. 404.

(4) Sulpice Sévère, Vita B. Martini, 3, dit que saint Martin, servant dans l’armée romaine, refusa sa part d'un donativum que « Julien César offrait aux troupes rassemblées à Worms. » Mais ce récit, rapproché d’autres circonstances de vie de saint Martin, offre trop de difficultés chronologiques pour qu'on en puisse tirer un argument certain : voir Tillemont, Mémoires, t. VI, p. 772-773, note m1 sur saint Martin; Lecoy de La Marche, Saint Martin, p. 663-666.

à ses troupes le paiement à peu près régulier de leur solde. Le butin pris sur l’ennemi, et que nous savons avoir été quelquefois très abondant, eût pu, d’ailleurs, en bien des cas y suppléer. La disette où fut réduite l’armée, par une imprudente mesure de Julien, expliquerait suffisamment la mutinerie des soldats (1).

Ammien ne nous dit malheureusement pas comment Julien parvint à ramener ceux-ci à l’obéissance : il laisse voir seulement qu’il usa, pour y parvenir, de « toute espèce de flatteries (2). » L'armée consentit enfin à se remettre en route pour la seconde partie de la campagne. Il s'agissait de rentrer en Germanie. On passa le Rhin sur un pont de bateaux. Mais Sévère, qui commandait l’avantgarde, n’avait plus son zèle accoutumé. Malade, et sentant sa mort prochaine, 1l ne s'avançait qu'avec répugnance sur le sol ennemi. Au lieu d’encourager ses éclaireurs, il leur reprochait d'aller trop vite, et voulait

les contraindre à déclarer qu'ils ne connaissaient pas

le chemin. Heureusement, les Alemans ne se rendirent point compte de cet état d'esprit. Un de leurs rois, Suomaire, craignant d’être chassé du canton qu'il occupait,

accourut au devant de Julien, et, tombant à ses genoux, lui demanda la paix. Julien n’hésita pas à traiter.

(1) J'ai dû exposer les raisons qui portent à douter des allégations d'Ammien sur la solde non payée aux soldats; mais il faut ajouter que Julien, écrivant en 360 à Constance, après son usurpation, indiquera parmi les causes de mécontentement de l’armée des Gaules « l’absence d’avancement,» pour les officiers, et pour tous « le non paiement de la solde, » « nec annuum stipendium » (Ammien Marcellin, XX, 5). Dans sa Gratiarum actio pro consulatu (362), Mamertin parle des fréquents retards de solde sous Constance, « milites saepe anteactis temporibus ludo habiti qui praesens stipendium flagitarent. »

(2) « Lenito tandem tumultu, non sine blanditiarum vario genere. » Armmien Marcellin, XVII, 10,

Il imposa à Suomaire l'obligation de rendre tous les Romains qu'il avait en captivité, et de fournir des vivres à l’armée. | Restait, dans un canton voisin, un autre chef, Hortaire, qui n'avait point offert de soumission. Julien envoya contre lui des troupes commandées par Nestica, tribun des Scutaires, et par l’aventureux Charrietton. Un prisonnier allemand servait de guide. Les soldats marchèrent difficilement, trouvant, selon la coutume des Barbares, tactique naturelle de ces pays de forêts, les chemins obstrués par des abattis de grands arbres. Il fallut tourner ces retranchements improvisés, et faire de longs circuits avant d'arriver au paqus gouverné par Hortaire. Exaspérés par les obstacles qu’ils avaient rencontrés, les soldats ravagèrent tout, enlevant les troupeaux, faisant prisonniers les habitants, tuant ceux qui résistaient. A la vue de son pays dévasté et de ses villages en flammes, Hortaire demanda grâce. Il jura de restituer tous les captifs romains. Mais il tint mal sa parole. Par ceux qu'il avait renvoyés libres, Julien apprit qu’un grand nombre d’autres demeuraient aux mains du Barbare. Indigné, le César déclara qu’il garderait en otage et rendrait responsables quatre des plus chers et des plus fidèles « compagnons » du roi (1). Celui-ci sollicita une entrevue. Prosterné devant Julien, il s’engagea à renvoyer tous les captifs, promit de fournir gratuitement le bois et les

(1) « Quatuor comites ejus, quorum ope et fide maxime nitebatur. » . Ammien Marcellin, XVII, 10. — Cf. Tacite, De mor. German., 13 : € Gradus quin etiam et ipse comilatus habet, judicio ejus, quem sectantur; magnaque et comitum aemulatio, quibus primus apud principem suum locus, et principum, cui plurimi et acerrimi comites. Haec dignitas, hae vires, magno semper electorum juvenum globo circumdari, in pace decus, in bello praesidium. »

Pts. >

pierres nécessaires pour réparer les villes romaines de la région, mais ne put s'engager, comme Suomaire, à ravitailler les troupes : son pays avait été trop ravagé par elles : il n’y restait ni une tête de bétail, ni une gerbe de blé (1).

Ainsi les deux principaux chefs qui menacaient à ce moment le cours du Rhin furent soumis et devinrent tributaires de Rome. Des milliers de captifs, qui, depuis plusieurs années, servaient chez les Barbares, et les suivaient dans leurs migrations, recouvrèrent la liberté. Les cités démantelées des provinces rhénanes commencèrent à se relever : leurs curies diminuées par l’absence de beaucoup de notables, prisonniers des Germains, purent se reconstituer : l’industrie retrouva les bras qui manquaient : il y eut, grâce au retour des captifs, de nombreux mariages : toutes les sources de la vie sociale se rouvrirent et des régions hier encore désolées prirent un air de fête (2). Entrant librement par l'embouchure du fleuve, d’où avaient fui les Chamaves, et descendant entre déux rives pacifiées, la flotte reconstruite par Julien apportait sans obstacle aux populations romaines de la Germanie les blés de Bretagne, et faisait flotter les

enseignes impériales aux yeux des Germains réduits à

l'impuissance.

Vers le mois de juillet (3) de l’année suivante, Julien

th

er

(1) Ammien Marcellin, XVII, 10; Julien, Ép. au sénat el au peuple d'Athènes, 10; Libanius, Oratio X; Zosime, IT, 4-5.

(2) Kai Goureuthpra dE émiprhato, xai ÔAUOL, ka TÉXVAL AA HOPOL YPAUE- TV NÜËavTO, uai Ouyarépwv ÉxOOGEL, YALOL VÉWV, xai aTroÛnmiat, xaÏ ÉOPTA, xai mavnyüpeus ets x6ouov Toy Eurpootev ÿeoav. Libanius, Oratio X. Bien que tracé par un rhéteur, ce tableau a des apparences de vérité,

(3) « Anni tempore opportuno. » Ammien Marcellin, XVIIL, 2. Cf, XVII

8 : « julium mensem, unde sumunt gallicani procinctus exordia. »

crut nécessaire d’affermir ces résultats par une nouvelle expédition sur le Rhin. |

La première partie de la campagne consista dans une inspection minutieuse des villes dont la restauration avait été ordonnée, depuis Mayence jusqu'à l’embouchure du fleuve : Julien visita ainsi sept places, dont Bingen (1), Antemach (2), Bonn (3), Neuss (4), Kellen (5), activant et surveillant les travaux. Comme sa présence excitait le zèle de tous, les rois allemands exécutèrent les traités, en fournissant les matériaux promis, et les soldats des garnisons romaines se firent ingénieurs, charpentiers, maçons : non seulement les légionnaires, habitués à tous les travaux manuels, mais même les auxiliaires barbares, qui par nature y répugnaient, rivalisèrent d’ardeur : on vit de ces derniers trainer des poutres dépassant cinquante pieds de long, taillées dans les arbres géants des forêts germaniques. Julien fut rejoint, au cours de son inspection, par le préfet Florentius, qui amena de grands convois de vivres.

La seconde partie de la campagne eut un caractère moins pacifique. On avait remonté les bords du fleuve jusqu'à Mayence. Florentius et Lupicinus, qui avait remplacé, comme maitre de la cavalerie, Sévère récemment décédé, pressaient Julien de faire passer ses troupes par le pont permanent construit sous Trajan en cet endroit. Julien refusa, car l’armée eût débouché dans les États de Suomaire, devenu l’allié de Rome, et les

Novesium.

Tricesimae.

dégâts inévitablement faits par le soldat auraient pu troubler une paix récente et toujours fragile. Ces précautions étaient d'autant plus nécessaires que d’autres rois allemands, qui n'avaient point pris part aux combats de l’année précédente, étaient accourus avec leurs contingents, et voulaient obliger Suomaire à empècher par la force les Romains de passer le Rhin. Julien continua donc à remonter la rive gauche avec son armée, jusqu’à un point Jugé favorable pour y jeter un port de bateaux. Mais, sur la rive opposée, les hordes germaniques suivaient le mouvement de ses troupes, et campaient la nuit en face du lieu où elles apercevaient les feux du camp romain. Julien tenta alors une diversion : il continua son mouvement au delà de l'endroit où il avait décidé de passer le fleuve : en même temps trois cent soldats, sous les ordres d’un tribun, furent embarqués sur quarante chaloupes, et de nuit, en silence, ayant réussi même à étouffer le bruit des rames, débarquèrent sur la rive droite. Ils manquèrent de surprendre au milieu d’un festin les chefs germains, qui ne durent leur salut qu'à la vitesse de leurs chevaux. Beaucoup de leurs serviteurs furent tués. Profitant du désordre et de l’effroi causés par cette aventure, Julien revint en arrière, jeta un pont au lieu précédemment fixé, et passa. L'armée romaine traversa, sans y faire aucun dégât, le canton du roi Hortaire, avec lequel on avait traité l’année précédente; mais, arrivés en pays ennemi, les soldats y mirent tout à feu et à sang. On ravagea ainsi le territoire allemand jusqu'aux limites des Burgondes, vers les sources du Mein. Là Julien établit son camp.

Il y recut la soumission de deux chefs allemands, les frères Marien et Hariobaude. Un autre prince allemand,

Vadomaire, allié des Romains, mais qui, semble-t-il, n’avait point tenu tous ses engagements (1), vint aussi des environs de Bâle, où il résidait, trouver le César, apportant comme recommandation une lettre de Constance. Vadomaire s'était chargé des intérêts d’autres chefs, Urius, Ursicin et Vetralp, pour lesquels il demandait aussi la paix. Julien consentit à traiter avec Marien et Hariobaude : il reçut amicalement Vadomaire, mais refusa d’épargner sur sa parole les trois chefs dont celui-ci s'était fait l'avocat. « Les Barbares, dit-il, sont gens de peu de foi; nous partis, ils n’observeront pas les engagements pris par autrui en leur nom. » On continua de ravager le pays des clients de Vadomaire, jusqu’à ce que ceux-ci, voyant les moissons brülées, les maisons en cendres, les habitants pris ou tués, eussent envoyé des ambassadeurs dûment accrédités demander grâce. La condition de tous les traités de paix fut la libération des prisonniers faits par les Barbares : de nombreux Romains furent encore rendus à la liberté. Julien a résumé, avec un juste orgueil, les résultats des deux campagnes de 358 et de 359. « J’ai traversé trois fois le Rhin, et j'ai ramené d’au-delà de ce fleuve vingt mille prisonniers repris sur les Barbares. Deux batailles et un siège m'ont mis en possession de mille hommes capables de servir et à la fleur de l’âge. Jai envoyé à Constance quatre cohortes d'excellents fantassins, trois autres de plus ordinaires, et deux superbes escadrons de cavaliers. Je suis maître en ce moment, grâce aux dieux, de toutes les villes, et j'en pris alors

(1) Cf. Eunape, Contin. de l'Hist. de Dexippe, I, fr. 13.

plus de quarante (1). » Ceci est dit avec une simplicité et une brièveté vraiment impériales, qui contrastent avec le verbiage ordinaire de Julien. L'énergie militaire des actions a, par exception, passé ici dans le style. On croirait lire un fragment des Res gestae divi Augusti, gravées par le premier empereur romain sur les murailles du temple d’Ancyre.

On se tromperait fort en croyant que d'aussi grands succès furent accueillis avec enthousiasme à la cour de Constance. La relation que Julien, conformément aux ordres qu'il avait reçus, envoya de sa campagne de 358 excita, dit Ammien, des sentiments tout contraires. Probablement en fut-il de même l’année suivante. Les gouvernements absolus sont comme les démocraties : ils aiment peu les généraux victorieux. Les courtisans crurent, cette fois encore, plaire au maitre en rabaissant les victoires du César. ;

Peut-être des connaisseurs en art militaire, familiers en même temps avec l'histoire des anciennes guerres, eussent-ils pu, en effet, joindre à une admiration légitime quelques réserves. Comme l’a dit un historien moderne, « soit qu Ammien Marcellin, qui est, sans comparaison aucune, la meilleure autorité pour tous ces temps, ne sache pas raconter nettement les opérations; soit que, ce qui parait plus vraisemblable, les opérations n'aient plus le caractère de l’école où s'étaient formés les légions et les généraux de la République, toujours est-il que,

(1) Ép. au sénat et au peuple d'Athènes, 10.

dans ces trois campagnes, on chercherait vainement rien qui soit comparable à celles de Jules César sur ce même terrain, à l’action méthodique des légions, au robur peditum où résidait la précellence romaine, à la puissante discipline qui des corps armés faisait de redoutables engins de destruction, aux campements réguliers qui, chaque soir, assuraient si bien le lendemain de l’armée. L'art de la guerre avait sensiblement baissé; elle était devenue moins savante et elle avait pris quelque chose de l’irrégularité des Barbares contre lesquels on combattait (1). »

Par un autre côté encore, la manière de combattre de Julien pouvait prêter à la critique. Quand on lit de près Ammien Marcellin, et avec lui les autres historiens de Julien, on s'étonne de tout ce qui, dans ses campagnes, se commit de cruautés inutiles. Souvent le César refuse d'accepter la soumission de toute une peuplade d’Alemans ou de Francs, afin de pouvoir en mettre à feu et à sang le territoire. Il est sans cesse question d’habitants égorgés et de villages livrés aux flammes. On brüle stupidement les moissons sur pied, au risque de nuire aux intérêts de l’armée elle-même. Les soldats sont encouragés à ne faire de quartier à personne, s'il est vrai que pour chaque tête coupée on leur donne une gratification. Tous les excès reprochés aux envahisseurs germains, les Romains les leur rendent avec usure. Ils paraissent chercher avant tout à les frapper de terreur. Ils se conduisent avec eux comme, hélas! de tout temps et sous tous les cieux les civilisés se sont cru le droit de se conduire en-

vers les Barbares. À des sauvages ils font une guerre de

(1) Littré, Études sur les Barbares et le moyen àge, p. 83-84.

sauvages. Sans doute, Julien eût pu invoquer à l'appui de ces mœurs militaires d'innombrables précédents. Il ne faisait que suivre les exemples de ses prédécesseurs. Mais ceux-ci n'étaient pas des philosophes, et peut-être eùt-il été digne d’un philosophe d’inaugurer une autre manière de combattre des hommes qui, après tout, n étaient point réfractaires à la civilisation romaine.

Mais les adversaires de Julien à la cour de Constance fussent malaisément entrés dans cet ordre d'idées. Ce qu'ils contestaient en Julien était précisément ce qu'il avait de moins contestable : son intelligence militaire et son courage personnel. Raïllant l’aspect hirsute, dont aussi bien Julien avait eu jadis le tort de se faire gloire (1) : « Ce prétendu victorieux est un bouc, disaientils, et non un homme. » Son amour de la retraite, de ’éloquence, de l'étude, était tourné en ridicule : ils l’appelaient « une taupe bavarde, un singe vêtu de pourpre, un Grec pédant. » Mais, ce qui était aussi absurde qu’odieux, ils allaient jusqu’à l’accuser de « làcheté, » le traitant d’« homme timide, qui se tient à l'ombre, et décore de belles paroles des actes insignifiants (2). »

Ammien prétend que Constance prenait plaisir à ces

(1) Mais qu'il n'offrit plus, tout le temps qu'il fut César. On se rappelle qu’à Milan, avant d’être recu au palais comme membre de la famille impériale, Julien avait été rasé (voir plus haut, p. 319). On a vu que, même pendant ses expéditions militaires, il se faisait couper la barbe (« petenti ex usu gregario cuidam ut barbas detonderet ; » Ammien Marcellin, XVII, 9; voir plus haut, p. 462). Les médailles représentant Julien César le montrent toutes imberbe (voir plus haut, p. 359). Ce n'est qu'après 361 que les médailles le représenteront avec de la barbe : quand, dans la dernière année de sa vie, il écrira le Misopogon, il aura repris tout à fait l’aspect hirsute dont le raillaient par souvenir et par anticipation les courtisans de 358.

(2) Ammien Marcellin, XVII, 11.

misérables plaisanteries. S'il agissait ainsi, 1l se montrait à la fois ingrat et injuste. Mais, à en croire Mamertin, d’autres ennemis que Julien avait à la cour employaient contre lui des moyens plus insidieux. Ceux-ci (qui jouaient, à la vérité, assez gros jeu) affectaient de le glorifier devant Constance. Aux efforts tentés pour rabaiïsser le César, ils répondaient en l’exaltant, au contraire, outre mesure. Ils parlaient avec une admiration feinte de l’état lamentable où il avait trouvé la Gaule, et de la sécurité qu’il lui avait rendue. Ils montraient les Germains abattus, les villes relevées, Les captifs délivrés, le jeune prince passant « l'été au camp, l'hiver au tribunal (1). » C'était piquer Constance à l’endroit sensible, et l’animer contre Julien. Mais peut-être le sentiment de basse envie dont parle le panégyriste n’entrait-il pas, alors, seul en jeu. Constance pouvait avoir des raisons sérieuses de suivre d’un regard inquiet l'effet produit non seulement en Occident, mais encore parmi les populations païennes de l'Orient, par la popularité croissante de Julien.

Les nouvelles arrivées de l'Occident les agitaient. Dans ces milieux où la Gaule et la Germanie étaient considérées comme des contrées barbares, on se prenait pour elles d’un intérêt soudain. Les riverains de l'Oronte montraient une joie inattendue, en apprenant que le Rhin était de nouveau ouvert aux flottes romaines (2). Le parti de l'opposition, que nous avons vu naguère près de se rallier autour de l’étudiant encore obscur de Nicomédie ou de Pergame (3), se réjouissait visiblement de l'autorité que

(1) Mamerlin, Gratiarum actio pro consulatu.

(2) Libanius, Oratio X.

. (3) Voir plus haut, p. 313.

gagnait chaque jour le César. En lui se concentraient de plus en plus les espérances de ceux qui rêvaient un changement politique ou religieux. Ceux-ci « demandaient aux dieux de mettre fin au fléau qui ruinait le monde — c’est-à-dire au règne de Constance — et de faire jouir le reste de la terre du bonheur des Gaulois (1). » « Antioche, — dira plus tard Libanius, racontant à Julien lui-même les impressions de cette époque, — Antioche ne demandait sans doute pas publiquement aux dieux l'empire du monde pour toi; cela n'était pas permis : mais chacun, à part soi, ou dans les sociétés de ceux qui avaient les mèmes sentiments, ne cessait de supplier Jupiter de mettre fin à un état de choses où se consumait l’Empire (2). » IL est peu probable que tel fût le vœu de tous les habitants d'Antioche, car la majorité, dans cette ville, était « dévouée au Christ et à Constance (3), » et se montrera toujours peu favorable à Julien; mais c'étaient au moins les sentiments de la petite et ardente minorité païenne au milieu de laquelle vivait Libanius.

Toujours prudent, Julien paraissait les ignorer. Il multipliait, au contraire, les preuves de loyalisme. Probablement exagérera-t-il beaucoup en disant plus tard aux Athéniens : « Je prends ici Jupiter, ainsi que tous les dieux protecteurs des villes et des nations, pour témoins de mon dévouement et de ma fidélité envers le prince, à

(1) C'est ce que Libanius dit d’Aristophane de Corinthe : "Hre map Toy Oedv madcar mÈv Td pieipov TAY oixoumévnv Ta 0 Ll'alatTov ayalx xaiva rotñoat Th; YA: Oralio VII.

(2) H mods aûtn..… muvhavouévn cou Ts meoù ‘Pnvoy piyas xai vixas…. dnuooia LEv oùx nUgato Tois Dot; aùv YEvÉGar Tv yiv (où yap EEñv), xaxb” éauTov dÈ ÉLAOTOS N HAT GUUUOPIAS TOY TauTa BouloMEVwY aiToOUVTES OÙ ÔLE- Aenov tèv Ala ta mÈv pÜeipovra tav äpxnv madoat. Libanius, Oralio V.

(3) Julien, Misopogon, 19.

l'égard duquel je me suis montré comme je voudrais qu’un fils se conduisit avec moi (1). » Mais il est peutêtre dans le vrai, quand il ajoute : « Je lui ai témoigné une déférence telle, que pas un des Césars n’en a fait voir aux empereurs qui l'ont précédé (2). » Une des marques de cette « déférence » fut l’empressement de Julien à mettre au service de Constance toutes les ressources de sa rhétorique. Aux railleries dont les flatteurs de celuici poursuivaient le César lettré, 1l répondait en exaltant, dans de laborieuses compositions, les vertus de l’Auguste. C'était, apparemment, aussi spirituel qu’'habile. Le second panégyrique de Constance, écrit pendant un des séjours de Julien à Lutèce, à une date qui semble flotter entre la fin de 358 et les premiers mois de 360, peut être considéré comme un moyen ingénieux et honorable de désarmer les préventions dont il se sentait l’objet à la cour.

Ce second panégyrique n’est guère, quant aux idées et aux faits, que la répétition du premier; ce sont les mêmes divisions : famille et éducation de Constance, guerres civiles, guerres étrangères, avec peu de détails nouveaux, quelques traits seulement ajoutés çà et là aux récits de batailles, mais, en revanche, une plus grande incohérence de rédaction et de plan. Les allusions mythologiques et les citations d’Homère, à tout propos et hors de tout propos, font l'effet le plus étrange, mêlées au récit d'événements contemporains, et forment, sur la trame unie et sobre de pages d'histoire, une bigarrure qui choque le goût moderne, comme elle eût choqué le

(1) Ep. au sénat et au peuple d'Athènes, 11.

(2) Ibid.

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goût épuré et délicat des vrais anciens. C’est la mauvaise rhétorique grecque du quatrième siècle. Quelques points, cependant, méritent d’être signalés.

Il semble que Julien craigne moins de laisser voir désormais, bien que dans une ombre encore discrète, quelque chose de ses sentiments religieux. Ils sont, en apparence, assez compliqués. Telle page est d'un platonicien, presque d’un chrétien, et vraiment fort belle. Un Père de l’Église n’eût pas désavoué ce qu’il dit de nos devoirs envers « cet Être pur de tout mélange avec un corps terrestre, que nous nommons Dieu. » Julien déclare qu'il y aurait « imprudence et folie à ne pas obéir à Dieu, dans la mesure de nos forces, si nous avons souci de la vertu. » Mais l’obéissance à Dieu ne suffit pas : «il faut aussi lui rendre le culte légitime, et ne pas négliger l'hommage dû à l’Étre suprême. Une piété profonde fait partie de la vertu, car la religion est fille de Ja justice (1). » Mais sur cet admirable déisme Julien, à la faveur des licences accordées aux rhéteurs, va greffer tout le polythéisme. « Ayons l'œil sur le roi des dieux, dont un vrai prince doit être l'organe et le ministre (2). Tout bien est venu et provient encore de ce divin auteur : il n’a point produit ies maux, mais il les a bannis du ciel, et, quand il les a vus se répandre sur la terre, et s'attacher à la colonie d’âmes venue d’en haut, il a préposé, pour les juger et pour les détruire, ses fils et leurs descendants. Parmi ces fils, les uns sont les sauveurs et les protecteurs

(1) Julien, Oratio Il, 15.

(2) Dans un autre passage (ibid., 27), il dit qu'un souverain a le devoir de ne pas mépriser le culte des dieux, oùx dAiywpos Bepanetas bev, et de vénérer les dieux protecteurs de la famille, xx ômoyvious BsoÙc aidoÿmevos (Hertlein, p. 110).

du genre humain; les autres, des juges inexorables, qui infligent un châtiment sévère aux hommes vivants ou dégagés des liens du corps; d’autres, exécuteurs des venseances et bourreaux des condamnés, constituent la tribu des démons pervers et insensés (1). » La récompense promise au souverain qui par ses bienfaits aura mérité l’amour de ses peuples est toute païenne. « Les dieux devanceront les prières de ses sujets, et, tout en lui accordant d’abord les dons du ciel, ne le priveront pas des biens humains. Enfin, quand le destin l'aura fait descendre au mal et aux chances incurables de la vie, ils les recevront dans leurs chœurs et dans leurs festins, et répandront sa gloire parmi les mortels. Voilà les vérités que j'ai souvent entendues de la bouche des sages, et que me persuade la raison (2). »

Toute cette mythologie pouvait aisément passer pour la couleur poétique répandue sur un discours plein des souvenirs de l’antiquité. Cependant, on remarquera que les images de cette nature étaient absentes du premier panégyrique, maintenu avec un soin extrême dans les limites de la plus stricte neutralité religieuse (3). IL est visible pour nous que Julien, se sentant plus fort, mieux affermi dans son rôle de César, craint moins que par le passé de laisser deviner le fond intime de sa pensée, sauf à ménager dans les affirmations unitaires du déisme platonicien une justification facile des reproches que pourraient lui attirer ses effusions polythéistes. Sa dévotion et sa prudence se mettaient ainsi d'accord.

(1) Julien, Oratio II, 29.

(2) Ibid., 32.

(3) Voir plus haut, p. 368-370.

Sur un autre point encore, le ton s’est, en quelques années, assez sensiblement modifié. Bien que très sobre d’ailusions à ses propres exploits (elles n'eussent point été agréables à Constance et aux gens de la cour), Julien, en louant son héros, laisse voir que lui-même n'est plus sans expérience de la guerre. Parlant des auxiliaires francs et germains qui servirent dans l’armée de Magnence, 1l déclare que « les peuples qui avoisinent la mer du Nord sont de rudes combattants et l’emportent en vigueur sur toutes les autres nations barbares : c’est un fait que je ne sais pas simplement par la renommée, dont la voix n'est pas toujours sûre, mais que je connais pour l’avoir éprouvé (1). » La fin du panégvyrique est curieuse, non seulement par les éloges, trop précis cette fois pour être de pure invention, qui y sont donnés à Constance, mais encore par la manière brusque dont Julien termine son discours, comme s'il eût entendu soudain un appel de clairon. Le passage vaut d’être cité :

« Ne vous semble-t-il pas que j'ai vraiment terminé mon compliment? ou bien désirez-vous m'entendre louer la constance et la dignité de l’empereur, rappeler que non seulement il ne fut vaincu par aucun de ses ennemis, mais qu’il ne céda jamais à aucune passion honteuse, qu'il n’enleva de force à personne ni riches palais, n1 villas splendides, ni colliers d'émeraudes, qu'il ne s’abandonna ni à l’amour illicite des femmes libres, ni à celui des femmes esclaves, ni à aucun autre attachement deshonorant, qu'il ne rechercha pas la douceur intempestive des biens que ne produit pas chaque saison, n'étant point, l'été, en quête de la glace, et ne changeant

(1) Ibid. 6.

point d'habitation selon les températures, mais toujours présent dans les parties de l'Empire où l’appelait son activité, et y supportant alternativement le froid et la chaleur? De tout cela, je pourrais vous fournir des preuves convaincantes, et je rappellerais aisément ce que chacun sait. Mais mon discours s’étend et s’allonge, je n’ai plus le loisir de cultiver les Muses, et l'heure est venue de me remettre à l’action (1). »

Constance résidait à Constantinople, quand ce panégyrique lui fut présenté, probablement dans les premiers mois de 360. Mais déjà certaines pages du discours de Julien étaient devenues un anachronisme. Au moment où le César racontait que, depuis dix ans, Sapor, intimidé par sa défaite à Singare et son échec devant Nisibe, « demeurait en paix avec les Romains, sans être lié par des serments et des traités (2), » le roi des Perses, qui, dès 357, avait recommencé à faire valoir ses droits sur la Mésopotamie et l'Arménie, venait décidément de rompre la trève et d’envahir de nouveau les provinces romaines. Les derniers mois de 359 l'avaient vu occupé au siège d'Amide, ville située sur le Tigre, au pied des montagnes de l’Arménie : il l'avait emportée après un siège de soixante-treize jours, dont le récit, fait par Ammien Marcellin, l’un des assiégés, est parmi les pages les plus intéressantes de l’histoire militaire de l'antiquité (3).

Bien que, épuisé par sa victoire même, Sapor eût dû rentrer en Perse, les affaires des Romains allaient assez mal de ce côté. Le haut commandement avait été désor-

(1) Julien, Oratio IL, in fine.

(2) Ibid., 11.

(3) Ammien Marcellin, XVIII, 7-10; XIX, 1-7.

ganisé par des intrigues de cour (1). Il y avait urgence à reformer, en Orient, une armée solide, assez nombreuse pour résister aux masses envahissantes dont les Perses préparaient le retour pour le printemps, et composée de soldats assez expérimentés, assez endurcis à la guerre, pour briser encore une fois leur effort. Le danger n'était plus sur le Rhin, momentanément pacifié, La seule inquiétude sérieuse que Julien eût éprouvée à la fin de 359 ou dans les premiers mois de 360 avait eu pour cause une irruption de Pictes et de Scots (2) au delà du mur de Septime Sévère, qui marquait la limite de la domination romaine en Bretagne : par ses ordres, le maitre de la cavalerie, Lupicin, s'était embarqué à Boulogne avec deux cohortes auxiliaires (3) et deux légions (4). Mais du côté de la Germanie rien ne remuait. La présence de Julien en Gaule était nécessaire pour maintenir en repos les Alemans toujours inquiets et frémissants (5); mais aussi elle y suffisait. « Les Barbares qui habitaient aux extrèmes frontières en ressentaient,

(1) Ibid., XX, 2.

(2) Au 1v° siècle, les historiens ne parlent plus des Calédoniens et des Méates, représentés dans les siècles précédents comme les adversaires les plus redoutables de la domination romaine en Bretagne; on ne nomme plus que les Pictes et les Scots. Les premiers sont probablement identiques aux Calédoniens et aux Méates; les seconds paraissent être passés d'Irlande dans le nord de la Bretagne. Jusqu'au xn° siècle, les historiens distinguent les Pictes des Scots. Voir Lingard, Hist. d'Angleterre, trad. Roujoux, t. I, p. 28-29.

(3) « Velitari auxilio, Aerulis scilicet et Batavis. » Ammien Marcellin, XX, 1. Les Hérules et les Bataves sont comptés parmi les auxilia palatina, dans la Notitia Dignit., Or. et Occid. — Cf. Wilmanns, Exempla inscr., 1647.

(4) « Numerisque Mæsiacorum duobus. » Ammien Marcellin, XX, 2. Des Moœsiaci seniores sont indiqués parmi les Zegiones palatinae, dans la Notitia Dign., Occid.

(5) Ammien Marcellin, XX, 1.

dit Zosime, une telle frayeur, qu’ils n'avaient pas, même en songe, l'envie de faire la guerre (1). » Ce calme s’étendait à tout l'Occident. « L'Italie entière et l'Illyrie, ajoute le mème historien, n'avaient à redouter aucun danger, puisque les Barbares du Danube, dans la crainte que le César, traversant la Gaule, ne vint à passer le fleuve et à tomber sur eux, se montraient sages (2). » Seul, l’Orient paraissait menacé d’une conflagration prochaine. Il était naturel que Constance fit de grands efforts pour la prévenir, et pour rassembler sur la ligne du Tigre et l’Euphrate tous les moyens de résistance. Aussi ne nous étonnerons-nous pas quil ait envoyé demander des renforts aux troupes aguerries de Julien. On connaissait la valeur des corps levés en Gaule. Depuis bien des années, c’est dans ce pays, alors placé aux avant-postes de la barbarie, que se formaient les plus vigoureux soldats. La « magnanimité gauloise » était passée en proverbe dans le langage militaire (3). Dans sa guerre contre Magnence, Constance avait vu de près l'endurance de ces soldats gaulois, « qui ne tournaient jamais le dos à l’ennemi (4). » Tout récemment, des soldats empruntés à l’armée des Gaules, qui se trouvaient enfermés parmi les défenseurs d’Amide, avaient, dans une sortie d’une audace extraordinaire, failli s'emparer de la personne de Sapor : après la chute de la ville, Constance, émerveillé, avait fait élever des statues à

(1) Zosime, III, 8.

(2) Zosime, ILE, 8.

(3) « Magnanimitate gallica. » Ammien Marcellin, XIX, 6.

(4) Julien, Oratio I (premier panégyrique de Constance), 31. Voir plus haut, p. 367.

plusieurs de leurs officiers (1). Il n’est pas surprenant qu'il ait songé à appeler en Orient un plus grand nombre de tels hommes. Les historiens du rv° siècle ont, de parti pris, noirci cette démarche (2). Ammien prétend qu'elle avait été suggérée par une lettre du préfet Florentius, indiquant ce moyen d'’affaiblir Julien et de le livrer sans défense aux Barbares (3). Sans accuser nettement Constance d’un acte aussi criminel, Julien l’insinue (4). L'histoire impartiale ne saurait se contenter de ces accusations sans preuves. Elle a le droit de demander autre chose que les vagues rumeurs alléguées par Ammien (5). Elle laisse aux contemporains les procès de tendance. Pour elle, qui juge sans passion, les faits s'apprécient d'après les nécessités politiques. Vue de ce biais, la demande de Constance est pleinement justifiée. « L'intérêt de l’Empire, dit un historien moderne, exigeait que les légions des Gaules, qui n'avaient plus d’ennemis devant elles, contribuassent à sauver les provinces orientales (6). »

Confié au tribun des notaires, Decentius, le message de Constance était adressé directement à Lupicin, dont l'empereur ignorait le départ pour la Bretagne. Ordre était donné au maître de la cavalerie d'envoyer de Gaule, en vue de la campagne qui devait s'ouvrir au prin-

(1) Ammien Marcellin, XIX, 6.

(2) Ammien Marcellin, XX, 4; Libanius, Or. VII, X; Zosime, IL, 8.

(3) «... Relationem suam, quam olim putabatur misisse, abstrahendos a Galliarum defensione pugnaces numeros, barbarisque jam formidandos. » Ammien Marcellin, XX, 4.

(4) Ép. au sénat et au peuple d'Athènes, 13.

(5) « Putabatur. » Ammien Marcellin, XX, 4.

(6) Duruy, Hist. des Romaïns, t. VII, p. 282.

temps (1) contre les Perses, les cohortes des Bataves, des Hérules (alors engagés, à l’insu de Constance, dans la guerre contre les Pictes et les Scots), des Pétulants, des Celtes, plus trois cents hommes choisis dans les autres corps de l’armée. Quelque temps après l’arrivée de Decentius, un nouveau message fut envoyé de Constantinople au premier écuyer de Julien, Sintula : celui-ci était chargé d'emprunter aux Scutaires et aux Gentils leurs meilleurs combattants, et de les conduire en personne (2). On remarque que ces demandes visaient plus encore la qualité que la quantité, et ne désorganisaient pas la défense des Gaules, puisque, même après les prélèvements qui viennent d’être indiqués, les légions, ce vrai noyau de l’armée romaine, demeuraiïent dans le pays, et avec elles beaucoup d’autres corps, tels que les Cataphractaires et les Sagittaires, « troupe formidable (3), » pour employer les expressions d’Ammien, les Cornuti, les Bracati, « forts de la longue expérience des combats (4), » selon un mot du même historien, et le grand nombre des unités de dénominations diverses que la Notitia Dignitatum ‘nous montre éparses dans les garnisons.

Deux choses seulement, dans les réquisitions de Constance, paraissent mériter la critique. L'une est leur forme mème : adressées à Lupicin et à Sintula, elles passent par dessus la tête du César (5). En droit, cela

(1) «.. Ut adesse possint armis primo vere movendis in Parthos. » Ammien Marcellin, XX, 4.

(2) Ammien Marcellin, XX, 4.

(3) « Formidabile genus armorum. » Ammien Marcellin, XVI, 12.

(4) « Usu praeliorum diuturno firmati. » Zbid.

(5) « Lupicinus conventus est solus.. Sintula jubetur, » Aramien Marellin, XX, 4.

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