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culte fréquent (1), qui durera pendanttout le rv° siècle (2). La Narbonnaise et la Lyonnaise sont pleines de monuments mithriaques (3).
La résistance du paganisme en Gaule s’appuya moins encore sur les dieux de Rome, en possession des honneurs officiels, que sur les divinités locales, demeurées très vivantes, et sur les dévotions importées d'Orient. Il est curieux de le voir soutenu par deux personnages qui semblent placés aux pôles extrèmes du monde religieux, l’archigalle et le druide. Malgré toutes les proscriptions, le souvenir des druides est demeuré populaire. On le retrouve non seulement dans ce massif forestier du pays chartrain, où ils eurent jadis leurrésidence, mais encore dans les villes les plus éloignées. À Bayeux, un temple de Belenus (l’Apollon gaulois) est desservi, au 1v° siècle, par les descendants d’une ancienne famille de druides. Ils se fixèrent plus tard à Bordeaux, où le père et le fils professèrent avec distinction la rhétorique. Ausone, s’adressant à l’un et à l’autre, célèbre leur noblesse sacerdotable, séirpe druidarum satus : c’est un titre d'honneur et comme une marque d'aristocratie. Le dieu indigène servi par les amis d’Ausone se rapprochait singulièrement, à cette époque, des dieux orientaux; tel était le syncrétisme du temps, qu’un druide, prêtre de Belenus, portait le titre de pater, qui désigne le plus haut grade des initiés de Mithra; dans la pensée des derniers païens
2e éd., p. 425; Renan, Marc Aurèle, p. 343; inscription de Pectorius, au polyandre d'Autun, Le Blant, Inscr. chrétiennes de la Gaule, n° 4,t.1, p. 10.
(1) Acta S. Symphoriani, 7, dans Ruinart, p.69.
(2) Grégoire de Tours, De Gloria confessorum, 1, 77.
(3) F. Cumont, Textes et monuments figqurés, t. II, p. 163-165, 497-504.
le culte de l’Apollon gaulois, de l’Apollon hellénique et du dieu persan se ressemblait probablement jusqu'à se confondre (1).
Une circonstance favorable au paganisme était le petit nombre des grandes villes. Sauf la Narbonnaise, qui semblait, selon le mot de Pline, un morceau détaché de l'Italie (2), les provinces gauloises contiennent beaucoup moins de groupes urbains que l'Espagne. Elles n’ont guère d’autres villes que les civitates ou chefs-lieux des anciens peuples indigènes. Celles-c1 sont rares, puisque la Notice des Gaules, rédigée vers le milieu du v° siècle, n’en compte que cent douze (3). Leur importance même décroit au 1v° siècle, époque où l'aristocratie s'éloigne d'elles pour se fixer de préférence à la campagne, fuyant un séjour devenu triste (4) etse dérobant en même temps à l'influence chrétienne, qui commençait à dominer dans les milieux urbains. Le moment n’est pas encore où l'on pourra dire, avec un poète gallo-romain du commencement du v° siècle, que « le Christ seul est adoré dans les grandes villes (5); » déjà cependant le peuple chrétien y est nombreux, parfois turbulent (6). Mais, à
(1) Ausone, De prof. burdigal., IV, 7-12. — Cf. la note de Mommsen, Corpus inscr. lat., it. V, 782, p. 84. — Bayeux n'était pas étranger aux cultes orientaux : chapiteau représentant le dieu Men (Revue archéologique, janvier 1869, p. 1-6).
(2) Pline, Nat. Hist., IE, 4.
(3) Voir Desjardins, Géographie de la Gaule romaine, t. III, p. 500 et suiv.
(4) Voir plus bas, liv. IV, ch. 1, $ 3.
(6) Severus Sanctus, Carmen bucolicum, 106 (dans Lemaire, Poetæ minores, t. I, p. 585).
(6) En 356, la populace de Bordeaux lapide une femme accusée d’hérésie. Prosper d'Aquitaine, Chron., dans Migne, Patrol. lat., t. LI, col.
part les évèchés de la Narbonnaise et de la vallée du Rhône, les Églises constituées sont pour la plupart d'âge assez récent, peu de sièges épiscopaux remontent plus haut que la moitié du m° siècle, et beaucoup datent du 1v° (1). Leur rayonnement est encore à peu près nul dans les campagnes. L'influence chrétienne n’a presque pas touché les paysans.
Ceux-ci restaient la masse païenne par excellence, aussi dure à entamer que les chènes de ses forêts. On les verra défendre leurs idoles avec une extrême violence. Quand saint Martin tente de détruire un sanctuaire païen à Levroux, une troupe menacante s'y oppose (2). Ailleurs, les paysans, conduits par le prêtre du village, veulent empêcher l'abattage d’un pin sacré (3). A Bibracte, une bande de paysans se précipite sur le missionnaire, qui essayait de démolir un temple (4). Martin, renversant une idole, est attaqué par un laboureur armé d’un soc de charrue (5). Un disciple et imitateur de l'évêque de Tours, son homonyme Martin de Brives, sera immolé par des paysans païens (6). On voit encore à la fin du 1v° siècle les campagnes gauloises parcourues par de nombreux et bruyants cortèges, qui escortent des statues couvertes de draperies flottantes (7) : c’est sans doute l'équivalent des processions lustrales que prévoit,
(1) Voir Duchesne, l’Origine des diocèses épiscopaux dans l’ancienne Gaule, dans Mémoires de la Sociélé des antiquaires de France, 1889, t. L, p. 337 et suiv.
(2) Sulpice Sévère, Vila B. Martini, 14.
(3) 1bid., 13.
(4) {bid., 15.
(5) Ibid.
(6) Acéa SS., août, t. II, p. 412.
(7) Sulpice Sévère, Vita B. Martini, 9.
à la mème époque, le calendrier de Capoue. Des paysans portent en Gaule les titres de prêtres et de pontifes (1), comme ceux que signalaïit, de l’autre côté des Alpes, saint Maxime de Turin. J'ai déjà dit que le culte de Cybèle dura aux environs d’Autun jusqu'au v° siècle. Auch possède encore à la même époque un temple d’Apollon (2). Les Vies des saints montrent le paganisme rural encore vivant, deux siècles plus tard, sur divers points de la Gaule, aux bords de l'Oise comme aux bords de la Seine et du Rhin, au pied des Pyrénées comme dans les sombres forêts des Ardennes (3).
Rattachées administrativement à la Gaule, la Belgique et la Germanie romaine voient leur histoire religieuse se confondre avec la sienne. Dans tous les lieux où ont séjourné les soldats, champs décumates, garnisons éparses le long du Rhin et de la Meuse, les sanctuaires de Mithra sont très nombreux (4). Pour tout le reste, les traits du tableau demeurent les mêmes : grandes villes déjà éclairées par l'Évangile, campagnes encore plongées dans les ténèbres du paganisme. Le christianisme dominait à Mayence au milieu du rv° siècle; un chef allemand profita, en 368, d’un jour de fète pour surprendre la ville pendant que les habitants étaient à l’église (5). Au v° siècle, Trèves, « la Rome des
(1) Sulpice Sévère, Vita B. Martini, 13.
(2) Mémoires de la Société des antiquaires de France, 1837, p. 181-196.
(3) Vita S. Remacli, dans Duchesne, Script. rerum Gall, t. 1, p.644; Vita S. Amandi, ibid., p. 645-647; Vila S. Lupi, dans Acta SS., septembre, t. I, p. 259; Montalembert, Moines d'Occident, t. I, p. 325 et suiv.; Cochet, La Seine-Inférieure historique et archéologique, p. 513.
(4) F. Cumont, Textes et monuments figurés, . Il, p. 153-160, 340- 396, 506-510.
(5) Ammien Marcellin, XXVII, 10.
Gaules, » sera appelée par Salvien une ville chrétienne (1); cependant les montagnes qui l’entourent sont toujours remplies d'idoles; cent ans plus tard, Diane était encore adorée par les paysans (2). Longtemps aussi le paganisme se maintint en Bretagne. La foi parait avoir été portée dans ce pays bien avant le 1v° siècle (3); mais, au dire d’un vieil historien, elle y fit d'abord peu de progrès (4). On ne trouve de martyrs que dans la dernière persécution (5). Quelques indices archéologiques montrent, sous Constantin ou ses successeurs, le christianisme répandu parmi les classes riches (6). IL y avait certainement alors des Églises constituées; trois évèques bretons, dont l’un porte un nom indigène (7), siègent, en 314, au concile d’Arles (8). Mais ces Églises ne dépassèrent pas les limites de la domination romaine, dont York était vers le nord la dernière grande ville. A la fin du 1v° siècle seulement la foi sera prêchée aux peuplades sauvages qui habitaient Ja région vague et disputée, l’éphémère province de Valentia, située entre le mur de Sévère et le rempart longtemps abandonné d’Antonin (9). Mème réduite à la partie méridionale de l'ile, la chrétienté bretonne a
(1) Salvien, De Gubernatione Dei, VI, 13.
(2) Grégoire de Tours, Hist. Franc., VIII, 15.
(3) Origène, In Lucam Homilia VI; Tertullien, Adv. Judæos, 7.
(4) « Ab incolis tepide suscepta. » Gildas, De excidio Britanniæ, 7.
(5) Voir La Persécution de Diocletien, 2° éd., t. I, p. 43.
(6) Monogramme du Christ, de forme constantinienne, dans les fondations d’une villa romaine à Chedworth, dans les mosaïques d’une autre villa à Frampton, et, à Londres, sur un de ces conduits de plomb qui amenaient l’eau aux grands domaines. Bull. di arch. crist., 1872, p.122-123.
(7) Eborius (Y vor), évêque d'York.
(8) Mansi, Concilia, t. I, p. 469, 476.
(9) Bède, Hist. Eccl., III, 4.
dû jeter peu d'éclat; quand, au v° siècle, s’y répandra l’hérésie de Pélage, il faudra, pour combattre celle-ci, faire appel à des évêques de la Gaule (1). L'épigraphie chrétienne est en Bretagne d’une extrême pauvreté (2). On croira difficilement que les empereurs, ne trouvant pas à s'appuyer sur une population chrétienne encore très clairsemée, aïent eu la force de faire exécuter en d'aussi lointaines contrées les lois contraires au paganisme; leur application eût été difficile, car tous les cultes romains et étrangers comptaient en Bretagne de nombreux partisans dans les légions qui faisaient de
cette partie de l'Empire comme un vaste camp retranché (3).
Le paganisme résista moins longtemps en Orient. La plupart des appuis ,qui l'avaient soutenu ailleurs lui manquaient en des contrées moins soumises à l’influence directe de Rome et plus rapprochées des lieux où se leva d’abord la lumière de l'Évangile.
La seconde capitale de l’Empire ne ressemblait nullement à la première. Constantin avait pu renfermer sept collines dans son enceinte, la diviser en quatorze ré-
(1) Bède, Hist. Eccl., I, 15.
(2) Les inscriptions datées n'apparaissent qu'au vi siècle; les inscriptions non datées n'offrent pas les symboles employés par les premiers fidèles, comme l'oiseau, le poisson, l'ancre, la palme. Voir Hübner, Inscr. Britann. christ. ; cf. Northcote, Epitaphs of the Catacombs, p. 184.
(3) La plupart des monuments religieux publiés au tome VII du Corpus inscr. lat. proviennent de soldats. Sur le grand nombre des monuments mithriaques, voir Cumont, Revue d'histoire et de littérature religieuses,
1897, p. 303, et Textes et monuments figurés, t. II, p. 160-162, 389-396,
gions, lui donner un Capitole et un sénat; malgré ces apparentes similitudes, Constantinople et Rome avaient très peu d’analogie physique et à peu près aucune ressemblance morale. La nouvelle ville était toute chrétienne. Quiconque l’eût parcourue rapidement et regardée d'un œil distrait en eût pu douter au premier abord ; sur un côté du forum 1l eût aperçu la Rhéa du mont Dindyme, et, en face, lui faisant pendant, une statue de la Fortune de Rome; il eût admiré la porte de la curie, empruntée au temple de la Diane d’Éphèse, et gardée par le Jupiter de Dodone et la Minerve de Linde, debout sur des piédestaux; sur la spina de l’hippodrome, entre Castor et Pollux, eût apparu à ses regards le fatidique trépied de Delphes; çà et là, dispersées dans les palais, dans les thermes, sous les portiques, sur les places, il eût contemplé d'innombrables statues des dieux, chefs-d'œuvre de l’art grec. Cependant un regard plus attentif lui eût appris qu'il n’était pas dans une ville païenne. Il aurait plutôt reconnu un immense et admirable musée (1). On voyait des statues partout; nulle part on n'apercevait de temples, même fermés. Dans aucun coin, si reculé qu'il fût, ne montait vers le ciel la fumée des sacrifices. Les dieux n’eurent pas un autel à Constantinople avant le règne de Julien (2). Les seuls édifices religieux étaient des basiliques chrétiennes, construites et décorées avec une grande magnificence. Le peuple attiré dans cette ville par des faveurs et des avantages de toute sorte était composé de chré-
(1) Eusèbe, De vita Constantini, II, 44; Socrate, Hist. Eccl., I, 6. — Voir, dans l'Art paien sous les empereurs chrétiens, le chapitre intitulé : VArt antique à Constantinople, p. 173 et suiv.
(2) Sozomène, Hist. Eccl., II, 3; saint Augustin, De civitate Dei, V, 25.
tiens, mêlés sans doute de quelques indifférents : des païens zélés n'auraient pas été se loger en un lieu où leur culte ne se célébrait pas. Quant aux sénateurs, appelés de gré ou de force par Constantin dans la curie de sa nouvelle capitale, tous ou presque tous étaient chrétiens : s’il s'y rencontrait quelques idolâtres, ceux-ci étaient noyés dans une majorité étrangère à leurs idées, et demeuraient isolés, sans force et sans prestige. On a souvent dit que le sénat romain, peu à peu dépouillé depuis Auguste de ses attributions politiques, n’était guère que le plus noble et le plus splendide des conseils municipaux. Cependant, par l’appui que ses membres les plus considérables prêtaient au paganisme, par l'éclat et le pouvoir qu’ils en recevaient, — comme aussi par quelques attributions conservées en matière de justice, d'impôts et de législation (1), — cette assemblée exercait encore sur la marche générale des événements une réelle influence (2). C’est elle surtout qui tenait en échec la politique religieuse des empereurs chrétiens et en retardait le succès. Mais ce qu'il n’est pas tout à fait vrai de dire du sénat de Rome, on peut le répéter très exactement de celui de Constantinople; malgré la splendeur dont Constantin avait voulu l’environner, afin de le rendre l’égal du sénat romain, il n’avait pu en faire un corps vraiment aristocratique, parce qu'une aristocratie ne se crée ou même ne se transplante pas : son in-
(1) Voir Lécrivain, le Sénat romain depuis Dioclétien, p. 70-80.
(2) A la faveur des troubles et des guerres civiles de la fin du 1v° siècle, elle semblera même près de ressaisir une partie au moins du pouvoir politique : lors de la révolte de Gildon en Afrique, Honorius demanda au sénat d'être arbitre entre lui-même et son frère Arcadius, qui favorisait Gildon : le sénat déclara le rebelle ennemi publie, et fit triompher la cause d'Honorius. Symmaque, Ep., IV, 5.
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fluence ne fut jamais que celle d’une assemblée de second ordre (1). Eût-il été plus puissant, ses attributions se seraient exercées dans un sens favorable au christianisme, et hostile au culte abandonné par les empereurs.
Le paganisme, en Orient, avait donc contre lui ce qui, en Occident, faisait son principal appui : la capitale. Les secours qu'ailleurs 1l avait tirés de l’aristocratie lui faisaient ici complètement défaut. IL n'y avait pas à Constantinople un collège de pontifes pour maintenir autour de la ville impériale l'autorité des anciens rites : aussi, dès le milieu du quatrième siècle, voit-on abandonnés en Orient les sacrifices expiatoires que Symmaque, vingt ans plus tard, fait encore faire en Italie quand apparait quelque prodige (2). Une autre cause de sa faiblesse était l’ancienneté et la grande diffusion de la prédication chrétienne. En Occident, Pierre et Paul n’avaient guère prêché qu'à Rome; les seules traces de ce dernier apôtre qui se rencontrent hors de l'Italie, traces vagues et à demi effacées, sont au sud de la Narbonnaïise et à l'extrémité de la Bétique. Au contraire, les apôtres avaient, dès le lendemain de la Résurrection, parcouru l'Orient. De Rome, Pierre écrit à ses chers fidèles du Pont, de la Cappadoce, de l'Asie proconsulaire, de la Bithynie. Paul, dans ses missions, a visité la Syrie, la Cilicie, la Galatie, la Pamphylie, la Phrygie, la Lycie, la Carie, la Mysie, la Lydie, et, en Europe, la Macédoine
(1) « Senatum secundi ordinis. » Anonyme publié par Valois à la suite de son édition d'Ammien Marcellin, 1681, p. 661.
(2) Naissance à Daphné, en 359, d’un enfant monstrueux; sur quoi Ammien Marcellin fait les réflexions suivantes : « Nascuntur hujusmodi sæpe portenta, indicantes rerum variarum eventus : quæ, quoniam non expiantur, ut apud veteres, publice inaudita prætereunt et incognita. » XIX, 12,
et l'Achaïe. Dans toutes ces provinces se sont aussitôt constituées des Églises. L'Apocalypse montre plusieurs d'entre elles déjà atteintes par la persécution (1). Dès le commencement du second siècle, la Bithynie, au dire de Pline, est tout à fait entamée par la propagande chrétienne; il y a longtemps que le culte des dieux y tombe en décadence : leurs fêtes sont interrompues faute d’assistants; les sacrificateurs ont cessé de mettre en vente la viande des victimes, pour laquelle ils ne trouvent plus d'acheteurs (2). Quelques années plus tard, saint Ignace, conduit d'Antioche à Rome, est attendu dans toutes les stations de son itinéraire par des prêtres et des fidèles venus des principales villes de l'Asie pour le saluer. L’une après l’autre, toutes les persécutions font des victimes en Asie, en Grèce, en Égypte. En même temps, les docteurs chrétiens y fondent de florissantes écoles, comme celles d'Alexandrie, de Jérusalem, d’Antioche, de Césarée. Toutes les fois qu'un vent favorable dissipait pour quelque temps la fumée des büchers ou la buée sanglante des échafauds et des amphithéâtres, on apercevait ce que le christianisme avait gagné de terrain. Une de ces accalmies eut lieu au commencement du règne de Dioclétien : on vit des chrétiens remplir les fonctions municipales dans un grand nombre de villes (3). Une cité de Thrace avait même un diacre parmi .ses décurions (4). Dans une ville de Phrygie, tous les magistrats, le logiste, le stratège, les membres de la curie, étaient chrétiens : le peuple s'était converti avec
es
(1) Apocalypse, n, 9, 10, 13; cf. vi, 9, 11; xx, 4.
(2) Pline, Ep., X, 97.
(3) Voir La Persécution de Dioclétien, 2° éd., t. I, p. 16. (4) Passio S, Philippi, 7, 10; dans Ruinart, p. 447-450.
eux (1). Quand aux trèves partielles ou passagères Constantin eut substitué une paix durable, les conquêtes du christianisme, ainsi préparées, s’étendirent avec une rapidité extraordinaire. Labourées dans tous les sens par trois siècles de prédication et de martyre, les provinces orientales se couvrirent en peu d'années d’une abondante moisson. Des régions entières apparurent déjà gagnées à l'Évangile; d’autres se rendirent presque sans lutte. « Des cités, dit un écrivain du commencement du v° siècle, renversaient leurs temples, leurs idoles, et passaient à la religion chrétienne, sans que les empereurs aient exercé sur elles aucune pression (2). » En d’autres lieux, le nombre des adhérents des deux cultes se balançait. Enfin l’on pouvait compter les villes et les villages où l’idolâtrie demeurait maitresse incontestée. Le paganisme occupait encore, cependant, de fortes positions en certaines contrées de l'Asie romaine. Malgré ses grands souvenirs chrétiens, la Palestine elle-même lui conservait de nombreux adhérents : beaucoup de villes et de bourgs y restaient attachés à l’idolâtrie (3), et n’attendaient même qu'une occasion favorable pour manifester leur haine du christianisme (4). Cette persistance de l’ancien culte là où l’on s’attendrait le moins à le rencontrer était due sans doute aux efforts des Romains pour établir la civilisation païenne dans le pays après les dernières révoltes des Juifs (5); mais elle avait aussi pour
) Eusèbe, Hist. Eccl., VIII, 11, 1.
3) Sozomène, Hist. Eccl., II, 5.
) Sozomène, III, 14.
4) Ibid., V, 21.
5) Voir Histoire des persécutions pendant les deux. premiers siècles, 2° éd., p. 266.
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cause le voisinage de l'Arabie, dont une grande partie était encore idolâtre, et surtout le contact de la Phénicie au nord, de l’ancien pays des Philistins au sud-ouest, enserrant la Judée à ses deux extrémités comme des bandelettes tout imprégnées de paganisme.
Avec les autres villes de son littoral, Tabatha, Raphia, Anthédon, Ascalon, la métropole du pays philistin, Gaza, était parmi les plus ardents foyers de l’ancien culte (1) : la politique religieuse de Constantin et de Constance avait même allumé chez ses habitants de violentes rancunes, qui profiteront de la première occasion pour s’assouvir cruellement (2). Aussi les autorités publiques, craignant d’exciter le fanatisme d’une population passionnément attachée à ses dieux, laissaient-elles sommeiller les lois contraires à l’idolâtrie : jusqu’à la fin du iv° siècle, Gaza montrera avec orgueil sa place publique ornée d’une statue de Vénus devant laquelle fume l’encens et brüûlent sans cesse des lampes, ses huit temples toujours ouverts, son magnifique sanctuaire du dieu phénicien Marnas, dont l’oracle est consulté par d'innombrables pèlerins (3).
Nulle part Le paganisme n’était aussi fortement retranché que dans la Phénicie proprement dite. Cet étroit rivage, resserré entre la mer et le Liban, avait été le berceau des cultes naturalistes qui répandirent tant d’éléments impurs dans les religions antiques, et s’y mélèrent partout pour les corrompre. Dans les montagnes qui dominent la côte phénicienne, on retrouvait encore, du-
(1) Sozomène, V, 3.
(2) Ibid., 9.
(3) Vita S. Porphyri, dans Acta SS., février, t. IL, p. 655.
rant le 1v° siècle, le paganisme à l’état d'enfance, tel qu'il était avant que l'imagination hellénique eût jeté un rayon d’idéai sur son fumier. On y adorait, divinisés, les pires instincts de la nature déchue, en des rites étranges, efféminés, faits de volupté, de sang et de larmes : la Vénus du Liban est toujours représentée pleurant (1). Les explorateurs retrouvent à chaque pas, dans les campagnes entourant Byblos, Tyr ou Sidon, les cavernes qui servaient aux prostitutions sacrées (2). Ce que Constantin avait fait pour les temples phéniciens d'Héliopolis et d’'Aphaque, 1l n'est pas un temple de la contrée qui ne le méritât : mais ces démolitions nécessaires avaient laissé dans le cœur des païens de tenaces ressentiments, qui, sous Julien, se traduiront en représailles abominables (3). L'acte de Constantin avait cependant été modéré : s’il avait renversé deux sanctuaires où l’impureté s’étalait avec trop d’audace, il avait laissé debout sur les sommets du Liban (#), comme sur ceux de la chaîne parallèle de l’Anti-Liban (5), d'innombrables temples, que ses successeurs épargneront après lui, et où les pèlerins monteront librement pendant le 1v° siècle (6).
Proche des derniers contreforts de l’Anti-Liban, Damas, qui connut cependant le christianisme dès la première heure (7), demeure, sous Constance, une des villes les
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(1) Macrobe, Saturn., 1,21. Cf. Renan, Mission de Phénicie, pl. XXXVIII ; Francois Lenormant, dans Gazette archéologique, 1875, p. 97.
(2) Renan, Mission de Phénicie, p. 204, 517-519, 647, 653, 691, et pi. LXV.
(3) Sozomène, Hist. Eccl., V, 10.
(4) Renan, Mission de Phénicie, p. 220.
(5) Victor Guérin, dans Bullelin de la Sociclé des antiquaires de France, 1883, p. 71.
(6) Ibid.
(7) Actus apost., 1x, 1, 8, 10, 19.
plus fidèles au culte des dieux : dans une lettre longtemps attribuée à Julien, mais qui est d’un auteur inconnu du 1v° siècle, on l'appelle « la véritable cité de Jupiter, l'œil de tout l'Orient, la sainte, la vaste Damas, supérieure par la beauté des cérémonies et la grandeur des temples (1). » Julien trouvera le paganisme non seulement florissant, mais fanatique, à Béryte, à Émèse (2), à Aréthuse (3) : toute la côte syro-phénicienne, tout le pays sur lequel le Liban projette son ombre, appartient à l’ancien culte et se montre très animé pour sa défense.
Il y avait cependant des exceptions. Au sud du pays des Philistins, Majuma, le port de Gaza, embrassa le christianisme dès le temps de Constantin : ce mouvement de foi, auquel contribua peut-être la rivalité séculaire existant entre les deux villes, fut récompensé : l'empereur, charmé, permit à Majuma de prendre son nom, et fit de cet ancien faubourg de Gaza une cité de premier ordre (4). Sur la même côte, Béthélie, « la maison des dieux, » pleine de temples, et dominée par un vaste panthéon, se convertit un peu plus tard, à la voix de saint Hilarion (5). À Bostra, sur la limite de l'Arabie et de la Décapole, la moitié de la population avait reçu l'Évangile dès le règne de Constance, et l'influence du clergé parvenait à maintenir la paix entre les deux cultes (6). Une
) Julien, Ep. 24.
) Théodoret, Hist. Eccl., II, 5 ; IV, 22; Julien, Misopogon, 19. ) Théodoret, IIT, 3: Sozomène, V, 10.
4) Eusèbe, De vila Constantini, IV, 38; Sozomène, V, 3. 5) Sozomène, V, 15; Vita S. Hilarionis, dans Acta SS., octobre, t. IX, p. 21, 22. — Cf, Couret, La Palestine sous les empereurs chrétiens, p. 61; Van den Gheyn, dans Revue des questions historiques, octobre 1891, p. 572.
(6) Voir Julien, Ep. 52.
ville de Phénicie, qui a renoncé au paganisme, obtient, elle aussi, le nom de Constantine (1). Dans les contrées vouées à l’idolâtrie apparaissent ainsi, de loin en loin, des oasis chrétiennes : selon le mot de la parabole, la semence évangélique est tombée 1ci sur le roc ou dans les broussailles, là dans la terre fertile, où elle rend cent pour un (2). Mais cette terre, encore très rare dans les régions que nous venons de parcourir, c’est beaucoup plus haut vers le nord qu'on la rencontre en abondance. Awsortir des contrées comprises entre les deux chaïnes du Liban, le spectacle change tout à coup : tantôt les deux religions se partagent les habitants, tantôt même le christianisme l'emporte et règne presque seul : les villes toutes païennes sont aussi rares que les villes chrétiennes l’étaient dans le sud. La capitale de la Syrie, l’immense et magnifique Antioche, appartient au Christ. L’oracle de Castalie garde le silence : le bois sacré de Daphné n'est plus traversé par les promeneurs épris des souvenirs mythologiques, mais par les pèlerins qui se rendent au tombeau d'un martyr(3). « La plus grande partie du peuple ou, pour mieux dire, le peuple entier fait profession d’athéisme, » écrira Julien en 363, dans sa furieuse invective contre les habitants d’Antioche (4) : pour les adorateurs des dieux, athéisme et christianisme sont des mots synonymes (5). Mèmes dispositions dans les grandes villes de la Cappadoce : Tyane, malgré le sou-
(1) Eusèbe, De vila Constantine, IV, 39.
(2) Saint Matthieu, xur, 3-53 ; saint Marc, 1V, 3-20; Saint Luc, vur, 5-15. (3) Sozomène, Hist. Eccl., V, 19.
(4) Julien, Misopogon, 19.
(5) Voir Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, 2 éd., p. 104-105.
venir d’Apollonius, est presque entièrement chrétienne : on n'y sacrifie plus, et l'on a même oublié les rites païens (1); Césarée, la capitale de la province, ne, renferme presque pas d’idolâtres : aussi la curie a-t-elle ordonné de démolir les temples de Jupiter, d’Apollon et de la Fortune publique, désormais inutiles (2). Dans les vastes provinces de la Phrygie et de la Paphlagonie, la morale chrétienne règne avec toute sa sévérité : 1à où jadis prit naissance le culte infâme de la Mère des dieux, toute débauche est considérée comme une souillure, le cirque et le théâtre sont délaissés, on s’abstient même de prêter serment (3). Un autre centre du culte de Cybèle, Pessinonte, en Galatie, se montre tiède pour la déesse autrefois adorée avec tant de ferveur et d’éclat : on voit par la correspondance de Julien que le paganisme est aussi dans cette province en pleine décadence (4). Mais c’est surtout dans les régions au sud du Taurus que le christianisme est dominant. A Bérée, la curie presque entière le professe (5). L’Osrhoène, qui, avant de devenir une province romaine, était déjà un royaume chrétien (6), est peuplée de fidèles. La foi des habitants d’Édesse se montre non seulement très ardente, mais très pure, et, sous Constance , résiste intrépidement à l’arianisme (7) : les enfants y sont nourris des saintes Écritures, et ne passent aux mains des maitres profanes qu'après que cette première
(1) Julien, Ep. 4.
(2) Sozomène, Hist. Eccl., V, 4.
(3) Socrate, Hist. Eccl., IV, 28.
(4) Julien, Ep. 49.
(5) Julien, Ep. 27.
(6) Voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du ITP, siècle, 2° éd., p. 152, 172.
(7) Socrate, Hist. Eccl., IV, 18; Rufin, Hist. Ecct., I, 5.
partie de leur éducation est achevée (1). IL en est de même à Nisibe, l’un des postes avancés de la Mésopotamie vers la Perse : la population entière professe Le christianisme : les temples ne sont pas abattus, mais fermés, et personne n'offre de sacrifices (2). Si l’on remonte de là vers le nord, l'Arménie, soit le royaume indépendant, soit la province romaine de ce nom, entre lesquels tout est commun, les croyances, les mœurs, les intérêts, la race, à été convertie en masse par saint Grégoire l'Iluminateur dans les premières années du 1v° siècle (3). Plus haut encore, les Ibères, voisins du Pont et de la Colchide, professent le christianisme (4).
En Orient comme ailleurs, le paganisme trouvait des secours dans les villes lettrées, où étaient établies des écoles et affluaient les étudiants. L'enseignement public était encore, en grande partie, aux mains de maitres idolâtres. Cependant leur influence avait diminué au milieu du 1v° siècle. À Rome, les chaires étaient à la nomination de magistrats souvent païens (5) : les sénateurs idolâtres usaient de leur influence pour y pousser leurs créatures : on venait de voir cependant un rhéteur célèbre, auquel une statue avait été élevé sur le Forum (6), donner le spectacle d’une éclatante conversion (7). A Athènes, les traditions de l’hellénisme étaient demeurées
(1) Sozomène, Hist. Eccl., IT, 6.
(2) Sozomène, Hist. Eccl., V, 3.
(3) Voir La Persécution de Dioclétien, 2° éd., t. I, p. 228; t. II, p. 203.
(4) Sozomène, II, 7.
(5) On voit même, en 385, le préfet païen de Rome, Symmaque, désigner un professeur de rhétorique pour la ville de Milan. Saint Augustin Confess., V, 13.
(6) Saint Jérôme, Chron., année 19 de Constance.
(7) Saint Augustin, Confess., VIIX, 2.
vivantes : ses séductions, parées de tous les charmes de l'art, exercaient encore sur les âmes un périlleux empire (1) : mais, parmi la foule turbulente des étudiants païens (2), s'asseyaient de jeunes chrétiens (3), dont quelques-uns, comme un Grégoire de Nazianze, un Basile, ne tardaient pas à être entourés d’une renommée précoce(#). Il y avait même des chrétiens parmi les maïtres : Prohærésius enseignait avec éclat à côté du païen Himère (5). À Constantinople, l’enseignement était surtout donné par des professeurs chrétiens. Un rhéteur venait d’être par Constance pourvu d’une chaire à Nicomédie, à cause de ses déclamations contre les dieux (6). Le christianisme dominait dans les écoles de Césarée de Palestine et de Césarée de Cappadoce (7). À Béryte, un des principaux foyers de l’enseignement du droit, il y avait des étudiants chrétiens (8). Alexandrie possédait, depuis le n° siècle, tout un enseignement supérieur chrétien, rival des écoles païennes et luttant avec elles d’éloquence et de succès (9). La mesure que prendra bientôt Julien pour obliger dans tout l’Empire les mai-
(1) Saint Grégoire de Nazianze, Oratio XLIII, 21.
(2) Zbid., 15-16.
(3) Nombreux étudiants venus à Athènes de Cappadoce et d'Arménie, où la plus grande partie de la population était chrétienne; saint Basile, £p. 338, 346, 347, 348; saint Grégoire de Nazianze, Oralio XLIII, 17.
(4) Saint Grégoire de Nazianze, Oratio XLII, 22.
(5) Petit de Julleville, Histoire de la Grèce sous la domination romaine, p. 349 et suiv.
(6) Libanius, Oratio X.
(7) Saint Grégoire de Nazianze, Oratio VII, 6; XLIII, 13.
(8) Eusèbe, De mart. Palest., IV, 2-7; saint Grégoire de Nazianze, Poem. ad alios, V, 226-227 (Migne, Patr. græc., t. XXXVIL, col. 1538).
(9) Voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du TITStECIe 25 éd... (p. 71.
tres chrétiens à descendre de leurs chaires montre que, sous le règne de son prédécesseur, ceux-c1 étaient déjà nombreux, influents, et disputaient à la science païenne le gouvernement des esprits.
Dans le tableau de la situation respective des deux cultes, deux traits doivent être mis en lumière : l’un, commun à l'Orient et à l'Occident; l’autre, particulier à l'Orient.
Le peuple des grandes villes montrait partout un penchant vers le christianisme. Celui-ci parlait moins à ses sens, mais plus à son cœur que le culte fastueux et aristocratique des faux dieux. Dans les religions païennes, on offrait à la foule des cérémonies magnifiques, de nombreuses occasions de joies immorales; mais, dès qu'elle essayait de pénétrer plus avant, de. s'approcher des mystères reservés aux seuls initiés, une barrière se dressait devant elle. L’odi profanum vulqus et arceo est plus vrai au 1v° siècle qu’il ne fut au temps d'Horace. Les initiations aux loges de Mithra, les coûteuses cérémonies tauroboliques n'étaient pas pour le peuple. Dans son dernier état le paganisme devient de plus en plus une religion d’aristocrates, un culte d’ancien régime. Il n’en est pas sans doute ainsi dans les campagnes, dans les villes écartées, ou dans les lieux depuis longtemps consacrés par les dévotions populaires : les petites gens y restent attachés à leurs dieux. Mais dans les grandes villes, dans les centres de haute bourgeoisie ou de noblesse provinciale, à Rome surtout, inexpugnable citadelle du paganisme, le peuple s’en détourne chaque jour
davantage. L'église, ouverte à tous, la croix, supplice des esclaves, Jésus, qui fut ouvrier, les apôtres, qui travaillèrent de leurs mains, un clergé sorti en grande partie des rangs populaires, et duquel aucune condition de richesse ou de naissance n'est exigée, ce sont là autant d’attraits pour les humbles.
Une loi de 320 (1), à première vue fort étrange, ne put que fortifier cette impression. Pour empêcher la bourgeoisie des villes, responsable des impôts, de se soustraire à ses obligations en entrant dans le clergé, Constantin avait interdit d'admettre aux ordres sacrés « aucun décurion, fils de décurion, ou personne ayant assez de bien pour supporter les charges publiques; » on n'y devait recevoir que « les gens de petite fortune, » fortuna tenues (2). Cette loi, inspirée par des nécessités fiscales, était fort peu chrétienne, puisqu'elle entravait la liberté de conscience et blessait l'égalité : d’innombrables exemples montrent qu’elle ne fut guère observée : cependant elle dut avoir, lors de sa promulgation, quelque retentissement, et, en retardant peut-être le mouvement des conversions dans la bourgeoisie, l’accélérer dans le peuple,
À Rome, ce mouvement était commencé longtemps avant l'avènement de Constantin. Le peuple chrétien tenait déjà assez de place dans la ville éternelle pour que Maxence ait senti le besoin de le flatter (3) : le nombre et l'étendue des catacombes romaines, les milliers d’épitaphes chrétiennes, si populaires d'orthographe et de
(1) Code Théodosien, XVI, 11, 3.
(2) Ibid. — Cf, la loi 6, au même titre (année 326). (3) Eusèbe, Hist. Eccl., NIIL, 14, 1.
langue, l'influence que certaines querelles entre chrétiens eurent dès lors sur la paix publique (1), font deviner la multitude des Romains de condition modeste professant le christianisme au commencement du rv° siècle. A la fin du même siècle, un poète pourra dire que « le petit peuple tout entier » fréquente les souterrains de Saint-Pierre et le baptistère de Latran (2). Les grandes villes de l'Orient présentent le mème spectacle. Mais 1l s'y distingue par un détail intéressant. Ceux que les textes nous montrent, en Orient, parmi les chrétiens fervents, ce ne sont pas les prolétaires oisifs, participant aux distributions de vivres faites par l'État ou les cités, ce sont les vrais ouvriers, les travailleurs manuels. Sous Julien, Cyzique, dans l'Asie proconsulaire, reviendra facilement au paganisme : mais, parmi les plus énergiques défenseurs de la religion chrétienne, on y com ptera les deux corporations des tisserands en laine et des monétaires, qui, avec leurs femmes, leurs enfants et leurs serviteurs, formaient une population très nombreuse (3). A Césarée de Cappadoce, saint Basile ayant été menacé d’un procès, « aussitôt, comme un essaim d’abéïilles chassé par la fumée, tout le peuple se met en mouvement pour le défendre : au premier rang sont les fabricants d'armes et les tisserands des ateliers impériaux, brandissant les outils de leur profession, ou tous objets qui leur tombaient sous la main (4). » Alexandrie, au
(1) Inscriptions relatives aux papes Marcel et Eusèbe; De Rossi, Znscr. christ. urbis Romæ, t. 1, p. 60, 102, 103, 183; Roma sotterranea, t. II, pl. III, IV, p. 204-208; Bull. di arch. cristiana, 1873, pl. XII. — Cf. Rome souterraine, pl. XII-XII, p. 251, 253-256.
(2) Prudence, Contra Symmachum, 1, 580-586.
(3) Sozomène, Hist. Eccl., V, 15.
(4) Saint Grégoire de Nazianze, Oratio XUIIL, 57.
milieu du 1v° siècle, est toujours la ville cosmopolite, où toutes les races, tous les cultes, toutes les philosophies, toutes les mœurs se rencontrent : le parti païen y est puissant, puisqu’à la fin du siècle il aura encore la force d’exciter une sédition terrible : cependant les chrétiens y gagnent chaque jour en nombre et en influence (1). La population ouvrière est presque tout entière de leur côté : on le vit sous Constance, quand saint Athanase rentra justifié à Alexandrie : le peuple vint à sa rencontre, « divisé par sexes, par âges et par corps de métiers, car c'est ainsi que les Alexandrins ont coutume d'accueillir ceux qu'ils veulent honorer publiquement (2). »
En Orient et en Occident, les grandes villes voyaient ainsi la partie la plus active de leur population se donner au Christ : mais l’état des campagnes différait complètement dans les deux moitiés de l’Empire. Le paysan italien ou gaulois est le païen par excellence, paganus. En Asie, le paganisme semble moins enraciné dans le sol : les populations rurales se convertissent beaucoup plus facilement. La première évangélisation de la Bithynie avait eu autant de succès dans les campagnes que dans les villes : « Non seulement les cités, écrit Pline à Trajan, mais encore les bourgs et les champs, sont envahis par la contagion de la superstition nouvelle (3). » Dans la seconde moitié du 11° siècle, les campagnes autour d’Antioche contiennent déjà assez de chrétiens pour avoir plusieurs évêques (4). Aussi ne
(1) Julien, Ep. 51.
(2) Saint Grégoire de Nazianze, Oralio XXI, 29. (3\ Pline, Ep., X, 97.
(4) Eusèbe, Hist. Eccl., VII, 30.
s’étonnera-t-on pas si, au temps de saint Jean Chrysostome, les églises de la ville s’emplissent, les jours de fête, de paysans dont le langage syriaque contraste avec le grec parlé par les citadins : ils se montrent très instruits des dogmes chrétiens et répondent avec beaucoup de sens aux interrogations qui leur sont faites (1). Les sanctuaires en l’hourçur des martyrs sont encore plus nombreux dans la banlieue rurale d’Antioche que dans la ville même (2). En revanche, d’autres régions de la Syrie gardent des paysans passionnément attachés à leurs dieux (3). Mais un trait particulier à l'Asie romaine, c’est la multitude des villages où le christianisme a pénétré. On trouve, au commencement du 1v° siècle, des paysans chrétiens en Galatie, dans les montagnes voisines d’Ancyre (4). À Carrhes, en Mésopotamie, la situation parait absolument le contraire de ce qu’elle était, à la même époque, en diverses contrées de l’Occident. La ville est obstinément païenne, « terre sauvage, hérissée des épines de l’idolâtrie, » dit un historien contemporain (5) : elle demeurera telle jusqu’au commencement du v° siècle (6) : mais la campagne environnante, où se rencontrent à chaque pas des monastères et des ermitages, est peuplée de chrétiens (7). Dans l’Osrhoène, dès la fin du im° siècle, des milliers de pèlerins
(1) Saint Jean Chrysostome, Ad populum Antiochenum Homilia XVIII, 1, 2.
(2) Saint Jean Chrysostome, De sanclis martyribus Sermo I.
(3) Libanius, Oratio II (éd. Reiske, p. 167).
(4) Passio S. Theodori, 11, dans Ruinart, p. 357.
(5) Théodoret, Hist. Eccl., IV, 18.
(6) Procope, Bell. Pers., I, 13.
(7) S. Silviæ peregrinatio, dans Studi e Documenti di Storia e Diritto, 1888, p. 135.
parcourent les campagnes en certains jours de fête, et prolongent leurs veillées pieuses à la lueur du ciel étoilé (1). Divers canons des conciles de Sardique, de Laodicée, dans la seconde moitié du 1v° siècle, supposent les chrétiens établis dans de très nombreux villages, et ceux-ci administrés soit par des prêtres visiteurs, soit par des évèques ruraux (2). Il en ést de même en Égypte dès le commencement du 1v° siècle (3). Jusque dans le sauvage district de la Maréote, proche d'Alexandrie, les chrétiens sont répandus dans tous les villages (4). L'influence du monachisme, très développé en Asie et en Égypte à une époque où l'Espagne, la Gaule, Rome mème, le connaissaient à peine de nom, contribua certainement à conquérir à l'Évangile les campagnes orientales pendant le cours du 1v° siècle. Mais leur évangélisation avait des origines beaucoup plus anciennes. Pour expliquer la rapide décroissance du paganisme rural en ces contrées, il faut admettre chez les habitants une souplesse d'esprit, une facilité à s’assimiler les idées nouvelles, qui paraissent avoir manqué au paysan occi-
(1) Acta disputationis Archelai (éd. 1696, p. 1-2). Cf. Dernières persécutions du III° siècle, 2° éd., p. 276-277. Cependant il y a encore de nombreux païens : efforts de saint Abraham, pendant trois ans, pour convertir un village païen de plus de mille habitants, dans les environs d'Édesse, vers 330. Acta S5S., 16 mars, p. 742; cf. Tillemont, Mémoires, t. VII, p. 588-590.
(2) Concile de Sardique, canon 6; concile de Laodicée, canon 57. — Voir De Smedt, Organisation des Églises chrétiennes au IIIe siècle, dans Congrès scientifique international des catholiques, 1891, sciences historiques, p. 79, 87.
(3) Actes de saint Pierre d'Alexandrie, dans Migne, Pair. græc., t. XVIII, col. 455. «— Cf, De Smedt, L. c., p. 85.
(4) Saint ‘Athanase, 4pol. contra Arianos, 85. — Cf. De Smedt, Z. c., p. 80.