IV. — Le paganisme en Espagne, en Gaule et en Bretagne
Dans les trois grandes contrées occidentales, l'Espagne, la Gaule et la Bretagne, la résistance du paganisme ne sera pas moins longue. 3
L'Espagne est un des pays où la civilisation latine s'était le plus vite et le plus fortement établie. Sauf dans les provinces du nord et de l’ouest, les croyances et les mœæurs locales avaient presque disparu, pour se fondre dans la grande unité romaine. Nulle part les villes n'étaient plus nombreuses. Dès le temps de Vespasien, on en connaissait cent soixante-quinze en Bétique, cent soixante-dix-neuf en Tarraconaise, quarante-cinq en Lusitanie, sans compter deux cent quatre-vingt-quatorze cités de moindre importance (2). Nulle part aussi la vie municipale n’était plus active et plus florissante. Qu'il s'agisse du culte, des monuments, des fêtes, on se croirait en Italie. Dans les colonies et les municipes de la péninsule ibérique, les inscriptions montrent les magistrats ardents à briguer les honneurs, et à les payer par des spectacles, des jeux, des repas, des distributions d'argent et de vivres; elles font voir en même temps le peuple empressé à témoigner sa reconnaissance par des titres et des statues. Les dieux sont ceux de Rome, ou
(1) Saint Augustin, ibid.
(2) Pline, Nat. Hist., III, 3, 4.
ceux de l'Orient auxquels Rome a donné droit de cité. A quelques exceptions près, on ne rencontre plus que dans le nord de la Tarraconaiïise ou chez les Lusitaniens le culte des divinités indigènes (1); mais alors ce paganisme local est très puissant, puisque les soldats mêmes y participent, et qu’une ville entière s'associe quelquefois à ses manifestations (2). Quant au culte de Rome et d'Auguste, l'Espagne est un des pays où il est le plus populaire : il a trois centres principaux : Tarragone, Mérida et Cordoue. On le trouve, de plus, installé dans toutes les villes de quelque importance. L'empereur vivant est lui-même adoré; le consulaire de la Bétique érige à Cordoue un monument de sa dévotion « à la divinité et à la majesté de Constance (3). »
Les chrétiens étaient nombreux en Espagne. La Bétique, évangélisée dès les temps apostoliques, comptait un grand nombre de sièges épiscopaux (4); ils étaient plus rares dans le centre, et surtout dans le nord, où l’on voit, au ui siècle, les deux villes assez distantes de Léon et d’Astorga administrées par un seul évêque (5). « Toutes les frontières de l'Espagne, dit Tertullien, avaient reçu la foi du Christ (6) : » cela veut dire que dans toutes il y avait des fidèles, et l’histoire des persécutions suffirait à le démontrer. On connait, durant le in° et le 1v° siècle, des martyrs au nord comme au sud, à Saragosse, à Bar-
(1) Voir, par exemple, Corpus inscr. lal., t. 11, 454, 749, 2402, 2523, 2524, 2606, 3097, 5551, 5666, 5669, 5670, 5809.
(2) 1bid., 2636.
(3) Ibid., 2006.
(4) Voir Revue des questions historiques, janvier 1886, p. 7-12.
(5) Saint Cyprien, Ep. 67. Cf. Histoire des persécutions pendant la première moilié du in° siècle, 2° éd., p. 825.
(6) Tertullien, Adv. Judæos, 7.
celone, à Girone, à Calahorra, à Mérida, à Tolède, à Tarragone, à Valence, à Cadix, à Cordoue(1). Certains détails prouvent même que la foi n’était pas d'importation récente; ainsi le diacre de Saragosse, Vincent, descendait d’une des plus illustres familles de la province, puisque son grand-père avait reçu les ornements consulaires, mais, depuis une ou deux générations au moins, cette famille était chrétienne (2). Cependant, bien que de nombreuses victimes eussent péri dans les supplices, l'Espagne n'avait pas connu, entre païens et chrétiens, ces divisions profondes et violentes qui existaient, par exemple, en Afrique. À l’époque même où sévissait la persécution, le peuple des villes les plus attachées au paganisme, comme Tarragone, savait reconnaitre et admirer les vertus évangéliques : l'évêque Fructueux, martyrisé sous Valérien, était populaire pour sa charité chez les idolâtres comme chez les fidèles (3). Les rigueurs ordonnées contre ces derniers rencontraient probablement un médiocre concours de la part du peuple et même des magistrats. On voit, dans la dernière persécution, une sorte de commissaire extraordinaire délégué à la poursuite des chrétiens, et les jugeant tour à tour dans les diverses provinces (4); mesure évidemment su-
(1) Acta SS. Fructuosi, Augurii et Eulogii, dans Ruinart, Acta mart. sinc., p. 220; Passio S. Vincentii, ibid., p. 389; Prudence, Peri Stephanôn, 1, HI, IV, VI; martyrologes d’Adon, d’Usuard, aux 22 janvier, 23 octobre, 9 décembre. Cf. Zes Dernières persécutions du ne siècle, 2e éd., p. 102-111; la Persécution de Dioclétien, 2° éd.,t. 1, p. 241-253, 459-469.
(2) Passio S. Vincentii, 1; Ruinart, p. 389.
(3) « Talem amorem habebat non tantum a fratribus, sed etiam ab ethnicis. » Acta S. Fructuosi, 3; dans Ruinart, p. 221.
(4) Voir la Perséculion de Dioclétien, 2° éd, 1. 1, p. 239-240. — Si l'on veut voir dans Datianus le vicaire du diocèse d'Espagne (cf. Mar-
perflue, si le sentiment public avait secondé en Espagne aussi complètement qu'ailleurs les volontés persécutrices du souverain.
On s’étonnera peut-être de rencontrer ces dispositions conciliantes chez un peuple qui, plus tard, se montrera si jaloux de l'unité religieuse, et réprimera avec une extrême sévérité toutes les dissidences en matière de foi; mais, à l’époque dont nous nous occupons, l’Espagne était comme endormie sous le joug romain : elle y avait perdu toute ardeur, tout esprit de combat, et ne retrouvait un peu d'énergie que pour refuser aux empereurs les hommes nécessaires au recrutement des légions(1). Cette fière contrée était devenue le pays pacifique par excellence, une terre heureuse où les partis les plus opposés ne demandaient qu'à vivre en paix. Une telle disposition, à première vue favorable au christianisme, n’était pas sans inconvénients pour lui. Les chrétiens s'y accoutumaient; beaucoup d’entre eux, vivant tranquilles parmi les idolâtres, se laissaient aller à imiter leurs mœurs ou même à suivre leurs coutumes. Les plus pieux eux-mêmes ne s’en défendaïent pas tout à fait; ainsi, quand Fructueux, Augure et Euloge eurent été brûlés vifs, leurs amis, accourus pour recueillir les cendres des martyrs, les arrosèrent de vin, «afin d’éteindre le feu qui brülait encore, » disent les Actes (2),
quardt, Rôm. Staatsverwaltung, t. I, p. 231; Willems, Droit public romain, p. 591), fonctionnaire considérable créé par Dioclétien et investi pour toute la péninsule de fonctions judiciaires, administratives et financières, il ne reste pas moins singulier que ce haut personnage se soit transporté lui-même dans les diverses provinces pour juger les chrétiens, au lieu de laisser, comme ailleurs, ce soin aux magistrats ordinaires.
(1) Spartien, Hadr., 12.
(2) « Ad ampbhitheatrum cum vino festinanter pervenerunt, quo semiusta
mais plus probablement en souvenir des libations en usage chez les anciens après la crémation des corps. Des pratiques moins innocentes s’introduisaient aussi dans la société des fidèles. Chose grave, de hauts personnages chrétiens en donnaient l'exemple. On vit, au m° siècle, un évèque de Mérida fréquenter les assemblées d’un collège funéraire païen, y prendre part aux fêtes et aux repas périodiques, et laisser enterrer ses fils dans le cimetière des associés(1). Au commencement du 1v° siècle, des fidèles acceptent le titre de flamines municipaux; quelques-uns se contentent de donner des jeux publics, déjà contraires à la discipline chrétienne à cause de leur caractère immoral ou sanglant, mais d’autres vont plus loin, et sacrifient comme les idolâtres en l'honneur de Rome et d’Auguste; des familles chrétiennes prêtent des vêtements ou des tapisseries pour tendre les maisons sur le passage des processions païennes; des parents chrétiens marient leurs filles aux prêtres des dieux (2). Cela se passait à une époque de paix profonde; la violence des persécuteurs ne pouvait être invoquée pour excuse (3). La cause de ces faiblesses était bien plutôt dans l'attrait que le paganisme avait conservé en Espagne sur des esprits trop bien faconnés aux institutions, aux
corpora exstinguerent. » Acta SS. Frucluosi, Augurii, Eulogii, 6; Ruinart, p.223. — « Et perfusa mero leguntur ossa. » Prudence, Peri Stephanôn, VI, 131, — De l’eau eût suffi à éteindre les cendres : le vin parait bien avoir eu une autre signification.
(1) « Gentilium turpia et lutulenta convivia et collegia diu frequentata… filios in eodem collegio, externarum gentium more, apud profana sepulcra depositos et alienigenis consepultos. » Saint Cyprien, Æp. 68.
(2) Concile d'Illiberis (Grenade), canons 11, It, XVI, LV, LVII.
(3) Sur la date du concile d’Illiberis, voir Duchesne, Ze Concile d’Elvire et les flamines chréliens (extrait des Mélanges Renier, 1886).
idées et aux mœurs romaines pour rompre aisément tout lien avec lui.
Cet attrait se fit sentir pendant tout le 1v° siècle. En dépit des changements politiques et religieux, le paganisme n'avait, en Espagne, rien perdu de sa force. Une ville entièrement chrétienne, comme Saragosse, y était une exception peut-être unique. Prudence l’attribue au sang des martyrs, qui à coulé dans ses rues et sur ses places plus abondamment qu'ailleurs, et en a chassé les démons(1). Mais en d’autres villes 1ls continuent d’être adorés. Dans son Apologie récemment découverte, l’hérésiarque Priscillien, au milieu du 1v° siècle, éclate en imprécations contre les dieux et leurs sectateurs (2); c'est l'esprit, c'est presque le langage du livre de Firmicus Maternus : de telles colères ne se comprennent qu’en face d’une religion restée debout et puissante. On voit encore, à la mème époque, des temples et des idoles à Cordoue(3). Cadix conservera le culte de Mars jusqu’au temps de Macrobe(4). Tout à la fin du siècle, les adorateurs des dieux sont nombreux à Barcelone (5). Phénomène plus extraordinaire, à la même époque des chrétiens, à Tarragone, apostasient pour revenir au paganisme, malgré les lois frappant d’incapacités civiles les apostats (6). Ces lois elles-mêmes, émanant d’un em-
(1) Prudence, Peri Stephandn, IV, 65-72.
(2) Liber Apologeticus, 15-19; dans Corpus script. eccl. lat., t. XNII, p. 14 et suiv.
(3) Libellus precum, 10, 20; dans Migne, Patrol. lat.,t. XIII. Le livre de Faustin et Marcellin, écrit en 380, relate dans ces passages des faits de 357.
(4) Macrobe, Saturn., I, 9.
(5) Lettre de saint Pacien, dans Bibl. max. Patrum, t. IV, p. 316.
(6) Lettre du pape Sirice (384-393), dans Migne, Patrol. lat., t. XII, col, 1186.
pereur d’origine espagnole, Théodose, emploient des expressions qui montrent bien la situation conservée par l’ancienne religion à la fin du 1v° siècle : elles punissent ceux qui ont trahi le christianisme pour retourner « au culte et aux rites païens, aux temples et aux autels (1). » Ce culte et ces rites, ces temples et ces autels avaient donc survécu aux premiers efforts de la législation pour les supprimer, les fermer ou les abattre.
Il en fut de même, et plus longtemps encore peut-être, en Gaule.
Cette vaste contrée, aussi entièrement domptée que l'Espagne par les armes de Rome, l'avait été moins complètement par ses idées. Sur une grande partie du territoire, la civilisation romaine s'était répandue comme un mince et brillant vernis, sans pénétrer profondément. Ni pour les croyances, ni pour les mœurs, l'esprit celtique n'avait abdiqué. Tandis que dans la péninsule 1bérique quelques provinces reculées gardaient seules le culte des dieux indigènes, en Gaule il se retrouve partout. Tantôt il se présente sans déguisement : ce sont les dieux celtiques, avec leurs noms barbares, avec leurs couples ou leurs triades, avec leurs formes bizarres et monstrueuses qui font penser à des idoles de l'Inde : ce sont surtout les dieux particuliers aux diverses localités, les divinités topiques , plus ou moins associées à l’adoration des forces naturelles, et dont les découvertes modernes nous révèlent chaque jour de nouveaux noms; c’est enfin la nature elle-même, par la vénération des sources, des
(1) « Qui ad paganos ritus cultusque migrarunt... qui ad aras et templa transierint..… ad aras et templa migrantium... qui se sacrificiis mancipassent. » Lois de 381, 391, 393; Code Théodosien, XVI, vu, 1, 2, 3, 5.
fontaines, des lacs, des arbres, des pierres sacrées. Tantôt la religion indigène se montre déguisée, mais reconnaissable, sous des noms latins; une politique habile, dont l’idée première parait remonter à Jules César (1), identifie, toutes les fois que cela est possible, les dieux gaulois avec les dieux romains qui s’en rapprochent le plus. Dans les seules régions que baigne la Méditerranée ou que le Rhône met en communication directe avec elle, le paganisme gréco-romain s'est complètement acclimaté ; encore toute trace de religion locale n’a pas été effacée par lui (2) : Nimes adore toujours le dieu Nemausus (3), Vienne la déesse Vienna (4). Par l'effet, peutêtre, d’une secrète affinité avec les superstitions du pays, les cultes orientaux, que les négociants asiatiques y ont introduits, sont très populaires dans les mêmes régions. Lyon nous a laissé de nombreuses inscriptions tauroboliques (5) : on en a trouvé à Die, Riez, Valence, Vence, Orange, Vaison, et l’on sait que la Mère des dieux avait des prêtres à Aps (6). Narbonne offrit des tauroboles pour toute la province (7); beaucoup plus haut vers le nord, mais dans une contrée où les influences de l'Orient se font encore sentir (8), à Autun, Cybèle est l’objet d’un
(1) Jules César, De bello gallico, VI, 17.
(2) Voir l'index du tome XII du Corpus inscr. lat., p. 924-927. (3) Corpus inscr. lat., t. XIT, 3096-3102, 5953. (4) Ibid, 43; 5687, 5864; Bull. della comm. arch. com., 1899, p. 237-239. (5) Wilmanns, Exempla inscr., 119-122.
(6) Corpus inscr. lat., t. XII, 357, 358, 1222, 1311, 1567-1569, 1744, 1745, 1782. — Dans une autre partie de la Gaule, à Lectoure, en Aquitaine, nombreux tauroboles au n° siècle; Mém. des ant. de France, 1837, p. 120.
(7) « Taurobolium provinciæ. » Corpus inscr. lat., t. XII, 4323, 4329. Autres inscriptions tauroboliques à Narbonne : 4321, 4322, 4395, 4328, 4329. (8) Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles,