‹ julien l'apostatChapitre 172 sur 229 · Zosime, III · texte numérisé non relu

Zosime, III

6. « Magnoque spiritu contra exitium certans. » Ammien Marcellin, ANS

7. « Ac videretur sui securus alienæ salutis sollicitudine vehementer adstringi. » Ibid.

nom de village ou de hameau. Julien se souvint qu’une prédiction ou une vision lui avait annoncé jadis qu’il périrait en Phrygie : et il comprit que tout était fini !. Cependant les rumeurs du dehors pénétraient dans la tente, et de son lit le blessé pouvait entendre le bruit du combat. Celui-ci était acharné. La colère et la douleur enflammaient les soldats. Frappant bruyamment leurs boucliers de leurs lances, ils s'étaient jetés en avant, pour venger leur prince ou mourir ?. Une poussière épaisse dérobait à demi les combattants : onluttait malgré une chaleur intolérable : les Romains frappaient avec rage, les Perses les criblaient de flèches, tandis que, s’avançant de leur pas lent et lourd, les éléphants, par leur masse, par leurs aigrettes flottantes, effrayaient les chevaux, qui se cabraïent à leur vue. Il y eut des épisodes héroïques : une troupe de Perses étant descendue d’un château fort pour attaquer celle du prince Hormisdas, soixante soldats romains passèrent, pendant qu'ils étaient aux prises, à travers Les rangs des Perses, et occupèrent le château. La nuit seule sépara les deux armées. Les pertes de chacune étaient grandes : les Perses pleuraient de nombreux morts, nobles, satrapes, peuple, et parmi eux deux de leurs meilleurs généraux, Merena et Nohodare. L’aile droite des Romains avait surtout souffert : elle avait perdu le maitre des offices, Anatole, l’un des plus chers amis de Julien : le préfetSalluste, après avoir vu tomber à ses côtés son assesseur Sophonius, fut sauvé

1. Ammien Marcellin, XXV, 3. — D'après Zosime, XII, 13, Julien, étant à Antioche, aurait vu en songe un jeune homme aux cheveux roux, qui lui avait prédit qu'il mourrait en Phrygie.

par le dévouement d'un de ses appariteurs, et parvint à grand'peine à s'enfuir jusqu’au camp!.

Il y arriva pour assister aux derniers moments de Julien. Les amis, les principaux officiers, se tenaient dans la tente où mourait l’empereur. Celui-ci leur fit ses adieux. Si le discours que lui prête Ammien est exact dans sa rhétorique funèbre, ce fut tout ensemble une apologie et un adieu :

« Compagnons, dit Julien, le tempsest venu pour moi de quitter la vie. Comme un bon débiteur, je rends volontiers à la nature ce qu’elle m'avait prêté et ce qu’elle me redemande. Je ne m'afflige pas, ainsi que plusieurs le pensent, car j'ai appris, par l’enseignement unanime des philosophes, combien l’âme l'emporte sur le corps, et je crois qu'il y a lieu de se réjouir au lieu de se plaindre quand l'élément supérieur se sépare de l'inférieur. Je remarque aussi que les dieux du ciel ont accordé à quelques-uns des plus pieux parmi les hommes la mort comme la suprême récompense. Je sais qu’ils m'ont déjà donné, pendant ma vie, la force de ne point succomber aux difficultés les plus ardues, de ne jamais m’abandonner ou me désespérer : l'expérience m'a montré que toutes les douleurs accablent les lâches, maïs cèdent aux braves. Je ne merepens d'aucun de mes actes, je n’ai le remords d'aucune faute grave, soit au temps que j'ai passé dans l’ombre de la vie privée, soit depuis que j'ai pris le pouvoir impérial : et j'ai conscience d’avoir rempli sans tache ce mandat du ciel, gouvernant avec modération, ne faisant qu'après müre délibération les guerres offensives ou défensives. Si le succès n’a pas

1, Ammien Marcellin, XXV, 8.

toujours répondu à la sagesse des entreprises, c’est que les puissances supérieures se réservent la direction des événements. Pour moi, estimant que le but d’un gouvernement juste, c’est le bien et le salut des sujets, j'ai travaillé, vous le savez, à faire régner la paix intérieure, réprimant par mes actes toute licence corruptrice des affaires et des mœurs, et me réjouissant de sentir que, partout où la République, comme une mère impérieuse, m'a jeté en face du péril, je l’ai résolument affronté, accoutumé que j'étais à fouler aux pieds les hasards comme un tourbillon de poussière. Je n’aurai pas honte d’avouer que depuis longtemps il m'avait été prédit que je périrais par le fer. C’est pourquoi je remercie le Dieu éternel de ce que je ne succombe ni à des embüches clandestines !, ni aux souffrances d’une longue maladie, ni à une condamnation capitale, mais de ce qu'au milieu d’une course florissante et glorieuse j'ai mérité de sortir ainsi noblement du monde. Car il est également juste de considérer comme un faible et comme un lâche celui qui désire la mort, quand l'heure n’en est pas venue, et celui qui refuse de mourir, quand il le faut... »

Discourant ainsi, Julien s'affaiblissait de plus en plus. « En voilà assez, dit-il; mes forces ne me permettent pas de continuer. Au sujet de l’empereur que vous devrez élire, je me tais : car je craindrais d'oublier de désigner le plus digne, ou, si j'indique celui qui me parait propre au pouvoir, de l’exposer au péril, au cas où vous. en choisiriez un autre. J'ai toujours servi honnêtement la

1. « Non clandestinis insidiis. » Ce mot prêté par Ammien à Julien mourant indique que dans la pensée du prince, ou au moins dans celle de: son historien, le coup mortel ne fut point l'œuvre d'un conspirateur ow d'un raître, et n'est dû qu'aux hasards de la guerre.

République : je souhaite qu'après moi elle trouve un bon cheff. »

Julien prononça ces paroles d’un ton calme : puis, il voulut distribuer quelques souvenirs à ses amis les plus intimes. Comme il demandait le maitre des offices, Anatole : «Ilest bienheureux, » répondit le préfet Salluste. Julien comprit qu'Anatole avait péri dans la bataille : et « lui qui ne s’attendrissait pas sur son propre sort, pleura amèrement la mort de son ami ?. » En même temps, comme ceux qui l’entouraient, et surtout les philosophes, qui avaient si étroitement associé leur fortune à la sienne, se désespéraient, illes réprimanda d’un ton d’autorité 3 : « Pourquoi, leur dit-il, quand toutes mes actions m’assurent l'entrée dans lesiles des bienheureux, me pleurezvous comme si j'avais mérité le Tartare 4? » Et, dans le silence de tous, il s’entretint avec Maxime et Priscus de la sublimité de l’âme. Pendant cet entretien, qu'Ammien qualifie « d’obseur et de subtil 5, » sa blessure se rouvrit. Se sentant étouffer, il demanda un verre d’eau. Dès qu'il l’eut bu, il rendit le dernier soupir.

1. « Super imperatore vero creando caute reticeo, ne per imprudentiam dignum præteream : aut nominatum, quem habilem reor, anteposito forsitam alio in discrimen ultimum trudam. Ut alumnus aulem reipublicæ frugi, opto bonum post me reperiri rectorem. » Ammien Marcellin, XXV, 3. — Libanius, £pitaphios Juliani (Reiske, t. I, p. 614), dit que cette prudente réponse fut faite à ses amis, qui lui demandaient de désigner un successeur : deouévwy Où Toy oflwv &ropñvar tic doyñc xANpOVOLOV, oùdevo ar mapañorov YyÙs dpuwv, dore Th otpatio Tv Yipoy.

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