Id., Oratio IV
6. Théodoret, III, 22. — C'est à peu près. ce que, vers le même temps
LA PACIFICATION REAIGIEUSE. 301
Si la vivacité de ces démonstrations étonne ou choque, surtout au lendemain d’un des plus graves échecs qu'aient subis les armes romaines, il faut se souvenir que les partis ne voient souvent qu'un côté des choses, et que le fait ou la menace d'une persécution donne inévitablement à ceux qui y ont été exposés des sentiments de parti. Il faut se souvenir encore que, chez certains chrétiens d'Orient, ces sentiments se doublaient d’un deuil patriotique : saint Ephrem, qui maudira dans cinq hymnes enflammés la mémoire de Julien, venait de quitter, en compagnie de ses concitoyens exilés, la malheureuse Nisibe, que Julien vivant avait refusé de mettre en état de défense, et que la mort de Julien livrait aux Perses. Mais il convient d'ajouter que des membres influents du clergé chrétien s’efforcaient au même moment de ramener, sinon les paroles, au moins les pensées à une mesure convenable. Nulle part, certes, l’invective n’éclate plus âpre et plus puissante que dans les deux discours composés en 363 et 364 par saint Grégoire de Nazianze, contre la mémoire de Julien. Mais, chose qui surprendra ceux qui connaissent seulement de réputation ces discours, et qui les citent sans les avoir lus, les conseils y sont aussi doux que paraissent dures les paroles. Grégoire accable sous les traits de son éloquence l'ennemi des chrétiens, et souvent nous serions tentés de demander grâce pour le vaincu. Mais il veut que la revanche soit toute oratoire, et ne passe pas dans les faits. Il recommande à ses auditeurs de modérer ce qu’il
chantait le lyrique syrien saint Ephrem : « Qui croira désormais au destin et aux horoscopes? qui donnera encore sa confiance aux oracles et aux prédictions des démons? » Hymne IV contre Julien, publié par Bickell, dans Zeitschrift für kath. Theologie, 1878, p. 356.
y aurait de trop bruyant dans leur joie : surtout, avec l'autorité de la chaire évangélique, il leur ordonne d'abandonner toute pensée de réaction politique ou religieuse. C’est le grand côté chrétien de ces discours, que l'on croirait, à première vue, insuffisamment pénétrés de l'esprit de l'Évangile.
« Considérons avec sérieux, dit l'orateur, cette divine vengeance. Montrons que nous avons mérité non les souffrances passées, mais les bienfaits présents. Profitons de la calamité qui nous a frappés, non comme des malfaiteurs livrés justement aux gentils, mais comme des enfants purifiés par le châtiment. N'oublions pas la tempète au sein de la tranquillité, ni la maladie après que la santé est revenue... Ne faisons pas, par notre conduite, regretter dans la paix l’époque de nos troubles : il en serait de la sorte si, au lieu que nous nous montrions alors humbles et modérés, comme des gens qui mettent toute leur espérance dans le ciel, nous paraissons aujourd’huiï à la fois orgueilleux et dissolus, et nous retombons dans les mêmes péchés qui avaient amené sur nous les malheurs auxquels nous venons d'échapper. »
Grégoire s'élève ensuite contre les réjouissances inconvenantes qui ont accueilli, à Antioche et ailleurs, la mort de Julien. « Soyons en fête, mes frères, mais non par l’ornement du corps, non par la magnificence des vètements, non par les excès du manger et du boire, dont le résultat est l’impureté : n'ornons pas nos places de guirlandes de fleurs, ne brûlons pas honteusement des parfums sur nos tables et dans nos vestibules, n’illuminons pas nos maisons, n'y faisons pas retentir le son des
flûtes et le bruit des applaudissements, comme des païens célébrant la fête de la nouvelle lune... » Saint Grégoire veut que ces démonstrations profanes soient remplacées par d’humbles et ferventes prières !.
L'orateur sacré passe à la seconde partie de ses conseils. 11 sent que, si on ne la retient, la revanche populaire sera terrible. Déjà ceux qui avaient pris part à la persécution, les magistrats qui, sous Julien, avaient condamné quelques chrétiens pour bris de statue ou d’autel, étaient depuis longtemps mis à l’index, repoussés avec horreur : on évitait leur rencontre : personne ne leur parlait, ne leur donnait ce baïser, qui était le salut antique ?. Maintenant, la colère du peuple chrétien commence à se manifester autrement que par cette réprobation silencieuse : Grégoire voit avec inquiétude « les persécuteurs d'hier au théâtre, à l’agora, dans les assemblées, poursuivis par les clameurs de la foule 5. » A Constantinople, le préfet nommé par Julien a manqué de périr dans une émeute #. Même les gens qui ont usé modérément de leur influence, comme Libanius, sont inquiétés. Sous prétexte qu’il avait, dans une lettre, dénoncé à Julien des amis de Constance, un complot est formé contre le sophiste : des gens armés devaient, au moment où il ferait visite à l’une de ses parentes, le