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Libanius, Epitaphios Juliani; Reiske, t. I, p

RESUMÉ ET CONCLUSION. 319

tion avait toujours serviutilement la cause des chrétiens, Julien résolut de s’en abstenir !. »

Donc, au sens étroit et littéral du mot, Julien ne doit pas être compté parmi les persécuteurs. Et cependant, ici encore, l'instinct populaire ne s’est pas tout à fait trompé, en croyant que Julien persécuta. IL inaugura un genre nouveau de persécution, non seulement « la persécution bénigne et séduisante, » dont parle saint Jérôme, qui attire par les promesses, par les flatteries, et tend des pièges semés de fleurs, mais encore la persécution dont un contemporain païen a parlé en ces termes : « Julien poursuivit avec excès la religion chrétienne, et ne s'arrêta qu'au moment de faire couler le sang ?. » Celle-là commence par exclure les chrétiens des charges civiles et militaires, mesure à laquelle des nécessités de service apportèrent seules quelque tempérament. Elle se continue en frappant les chrétiens de taxes spéciales, au moins dans les contrées appelées à supporter le poids de la guerre de Perse. Elle se complète en les chassant de toutes les chaires où se distribuait l'éducation classique, et en supprimant, à cause d’eux, la liberté de l’enseignement. Ce n’est pas, comme le remarque Eutrope, la persécution sanglante, mais c’est la persécution froide, insidieuse, qui n’attaque pas defront, qui emploie les moyens obliques. Elle travaille à semer les divisions, fait marché avec les consciences, les place entre l'intérêt etle devoir. Par une série de mesures dont aucune n’est absolument illégale, mais qui, réunies,

1. Tbide.* 2. « Nimius religionis christianæ insectator, perinde tamen ut cruore abstineret. » Eutrope, Brev., X, 16.

constituent la plus monstrueuse tyrannie, elle cherche à mettre peu à peu les chrétiens à l'écart de toutes les fonctions publiques, à leur ravir en détail leurs droits de citoyens, à les pousser doucement hors la cité, hors la loi. Elle affiche même la prétention de leur faire accepter cette déchéance comme un fait acquis, contre lequel il n’y a pas de recours. Une telle manière de procéder n'émeut pas l'opinion des indifférents; elle ne donne aux victimes ni l’occasion de résister par la force (le nombre des chrétiens l’eût aisément permis au milieu du quatrième siècle), ni celle de confesser plus éloquemment leur foi en se laissant immoler. Elle est plus dangereuse que toute autre, sous ses dehors modérés.

La guerre ainsi déclarée par Julien à la moitié de ses sujets, parce qu'ils ne partageaient pas ses croyances religieuses, s'accorde mal avec le respect qu'il professe pour la liberté de conscience. On se tromperait, cependant, en supposant qu’il s'en est tenu aux seules mesures d’une portée générale qui viennent d'être rappelées. Plus d’une fois il descendit dans le détail, et commanda directement des actes, où 11 est difficile de ne pas voir des actes de persécution. Les orateurs et les historiens chrétiens parlent d'églises qu'il fit fermer, ou même détruire par le feu : leur témoignage est confirmé par Julien lui-même, faisant allusion ,dans le Misopogon, aux villes, qui, « par son ordre, » ont démoli des sanctuaires des martyrs. Chose plus grave encore, on l’exonérerait difficilement de toute responsabilité dans les excès véritablement anarchiques qui souillèrent, en beaucoup de lieux de l'Orient, la réaction païenne dont ilavait donné le signal. Son langage toujours insultant et haineux, quand il parlait des chrétiens, renouvelant contre eux

les anciennes calomnies, et les représentant comme des athées, chargés ou capables de tous les crimes, était de nature à soulever contre eux les pires passions. Il y eut du sang versé, avec ces raffinements de cruauté dont seules sont capables les foules fanatisées. L'absence de répression qui suivit ces excès, la disgrâce même où tombèrent certains magistrats pour avoir tenté de les punir, sont la marque d'une complicité tacite, ou au moins d’une indifférence coupable. La parole rapportée par Grégoire de Nazianze : « Est-ce un si grand mal qu'un Grec tue dix Galiléens? » pèsera sur la mémoire de Julien.

Telle fut, selon l'expression de M. Jules Simon, « cette lutte célèbre » que Julien « commença en philosophe et finit en persécuteur !. » Il semble donc que la seconde de ces qualifications soit à retenir; mais peut-être se demandera-t-on dans quelle mesure Julien a droit à la première. Effaçant lui-même un mot écrit trop vite, M. Jules Simon répond : « Julien n’est pas un philosophe; c’est un adepte de l’école de Jamblique, un sophiste de l’école de Libanius; c’est un érudit, un lettré, qui se passionne pour la doctrine de ses maîtres, sans chercher à la renouveler ou à l’approfondir ?. » On comprend, en effet, que, jeté à vingt-quatre ans au milieu de la vie publique la plus agitée, Julien n’ait connu ni les loisirs ni la liberté d'esprit nécessaires pour se faire un système suivi et personnel. Tout ce qu'il eut d'idées philosophiques, il le dut à ses maitres. Mais le dualisme qui se rencontre dans la formation intellectuelle du jeune prince n'était

1. Jules Simon, Histoire de l'École d'Alexandrie, t. II, p. 320. 2. Ibid., p. 338.

pas de nature à donner à ce fond emprunté la solidité et la cohérence. Mardonius, qui paraît avoir été aussi versé dans la philosophie classique que dans les lettres, avait initié son élève aux doctrines de Platon et d’Aris- ® tote en même temps qu’à la poésie d’'Homère et d’Hésiode. Soit sous la direction de ce remarquable éducateur, soit plus tard, Julien lut de Platon la République, les Lois, et la plupart des dialogues, de Xénophon les Mémoires et l’Apologie de Socrate, d’Aristote la Politique, la Nature, la Morale à Nicomaque 1. Mais les impressions reçues en Asie Mineure ont en partie effacé cette marque première et excellente. Même quand il cite les ouvrages des plus hauts représentants de la sagesse hellénique, on sent que Julien n’est plus avec eux par le fond de la pensée : ils ne paraissent guère dans son œuvre que comme une broderie sur un tissu ourdi par de tout autres mains. A l’école de Maxime il est peu resté en Julien du rationalisme d’Aristote : même du mysticisme sublime de Platon il lui est seulement demeuré une image déformée par les rêveries des néoplatoniciens de la dernière époque, et adaptée par eux à ce qui était le plus de nature à séduire leur impérial disciple, l'explication et la justification des mythes païens. La philosophie dont l'influence de ces derniers maîtres a imbu l'esprit de Julien est toute apologétique ou toute polémique. Elle n’a presque plus rien de la libre recherche de la vérité. Devenue « la servante de la théologie » païenne, elle participe de l’indétermination de celle-ci. Jai analysé plus haut les deux ouvrages où Julien a laissé comme la synthèse de ses idées philosophiques, le discours sur

{. Tous ces écrits sont cités dans les ouvrages de Julien.

le Roi Soleil et le discours en l'honneur de la Mère des dieux. Bien que le premier semble avoir été écrit pour une lecture publique, et destiné même à des auditeurs occidentaux, il n'offre ni plan ni méthode : les idées s’y suivent sans sy enchaïner, telles qu’elles ont dû se présenter à l'esprit de Julien dans une improvisation laborieuse. Encore plus visiblement improvisé est le discours qu'il écrivit en une seule nuit pour expliquer le mythe de la Mère des dieux. Mais l'improvisation de la forme ne serait rien, si l’on rencontrait la continuité du fond. Qu'on lise l’un après l’autre les deux discours, on s’apercevra que celle-ci n'existe pas. On sentira combien se tiennent peu les idées de Julien. Elles paraïîtront juxtaposées plutôt qu'unies. Mélange non digéré de platonisme, de réminiscences chrétiennes, de syncrétisme païen, de cosmogonie paradoxale, relevé de place en place par la sincérité de l’accent religieux, le premier discours, malgré ses défauts, formait un tout complet. Il semblait donner le dernier mot de l’auteur sur Dieu et les dieux. Julien y racontait à sa manière la genèse de l'immatériel et de la matière, du monde invisible et du monde visible. Le second discours traite à peu près les mêmes sujets. Mais il le fait en amenant sur la scène de tout autres personnages divins. Dans l’un, le principe générateur du monde visible est le Soleil, dans l’autre, ce principe est Atüs, et le Soleil ne joue plus que le rôle d’organisateur. La place remplie par la Mère des dieux du second discours est celle où l’on nous a montré la Minerve Pronoé du premier. Tout s’enchevêtre, se confond, se contredit. On sent que Julien a cessé d’être en possession d’une métaphysique arrètée. Ses concepts se créent ou se modifient à mesure qu'il écrit.

et naissent en quelque sorte sous sa plume pour la satisfaction de son rêve ou pour les besoins de sa cause. On est avec lui dans le royaume des nuages, non sur le roc ferme des idées. L’obscurité qui règne dans ses pensées ou dans ses paroles ne vient pas de la profondeur, mais du vide. Julien est un des écrivains de la philosophie décadente : il n’a nila clarté, ni la simplicité, ni la logique, ni le désintéressement du philosophe.

Lui-même s’est rendu justice quand il a dit, non sans quelque fierté, dans le discours contre Héraclius : « IL ne serait pas étonnant qu’un soldat comme moi ne connût pas toutes les parties de la philosophie. » Un soldat : voilà, ce me semble, le vrai caractère de Julien. Je sens ce qui me manque de compétence pour le juger de ce point de vue, et je voudrais que ses campagnes fussent étudiées par un écrivain du métier. Mais je puis au moins donner les impressions que m'a laissées, après l'avoir suivie, pour ainsi dire, pied à pied, la vie militaire de Julien. Il me paraît impossible de n'être pas surpris, presque émerveillé, de la facilité avec laquelle il s’y plia. Rien ne l'y avait préparé. Son éducation, pas plus, du reste, que celle des jeunes nobles de son temps, n'avait été dirigée dans ce sens. Aucun professeur d'art ou même d'exercices militaires ne paraît parmi les instituteurs de son adolescence. Ses goûts ne le portent même pas, à cette époque, vers une existence active. Bien qu'ayant passé plusieurs années parmi les montagnes si giboyeuses de la Cappadoce, et vécu alors dans une province renommée pour ses chevaux, il ne semble point s'être occupé d'équitation ou de chasse : au moins, lui qui raconte tout de son éducation, ne fait-il aucune allusion à des divertissements de

ce genre. Il est sûr au moins que les mouvements les plus élémentaires que l’on enseigne au jeune soldat lui étaient inconnus quand il devint César : Julien fut obligé, en Gaule, de les apprendre l’un après l’autre. Ammien Marcellin le montre s’y livrant avec gaucherie, et presque en soupirant. Cependant, six mois après son entrée dans le pays qu’il était appelé tout à la fois à gouverner et à défendre, le même historien nous le fait voir engagé dans une première guerre, et y déployant déjà « la décision et la vigueur d’un vieux général, » velut dux diuturnus, viribus eminens et consiliis. Ce passage si aisé et si rapide de la vie la plus sédentaire à l'existence des camps, cette révélation soudaine de qualités guerrières que rien n’avait fait jusquelà prévoir ni aux autres ni à Julien lui-même, est sans doute l'indice d’une des plus rares vocations militaires qui se soient rencontrées. L'histoire offre peu d'exemples d’un jeune homme s’arrachant ainsi à ses livres pour s'improviser chef de troupes, et dans ce rôle si nouveau pour lui paraissant tout de suite d'une expérience consommée.

Sans doute, on peut se demander si, dans cette première phase de sa carrière militaire, Julien ne dut pas beaucoup aux conseils des généraux que Constance avait mis près de lui, et qui gardèrent d’abord le commandement supérieur des troupes. Maïs, à en croire Julien et les écrivains antiques qui se sont plus ou moins inspirés de lui, les généraux avaient été placés là, par un suzerain jaloux, moins pour l'aider que pour le surveiller, et il n’eut jamais qu’à se plaindre d’eux. D’ailleurs, après un peu plus d'un an, la direction des affaires militaires lui fut remise par Constance. Ses

succès lui appartiennent donc vraiment, et les qualités qu'il montra sont bien les siennes. Elles contrastent, dès le début, avec la prudence des vieux généraux qu’on lui avait donnés pour conseils. Dès sa première marche, il choisit un chemin dangereux, afin d’arriver plus rapidement au but. Il ne cesse d'accomplir ou de com mander à ses soldats des actes d’audace. Payant toujours le premier de sa personne, il ne craint pas d’ordonner des coups de main qui paraissent d’abord téméraires, mais où le résultat est proportionné à l'effort avec une justesse de coup d'œil presque infaillible. Julien excelle ainsi dans la guerre de détail, de surprises, de stratagèmes, presque dans la guerre de partisans. De grands fleuves comme le Rhin ne l’arrêtent pas : ses soldats le passeront la nuit, en silence, sur des barques que l’ennemi ne voit ni n’entend, au besoin en se faisant des nacelles de leurs boucliers. Pour les rendre plus expéditifs, il ne se préoccupe pas outre mesure de leur approvisionnement : on emporte ordinairement peu de jours de vivres : si les convois ne rejoignent pas l’armée, le soldat romain moissonnera les champs de l’ennemi, et fera son pain avec le froment semé par les Barbares. Cette manière de combattre, rapide et simplifiée, est rendue possible à Julien par le petit nombre de soldats qu'il eut à mettre en ligne pendant son gouvernement des Gaules : l’armée la plus nombreuse qu'il ait dirigée alors était de treize mille hommes. Il convient d'ajouter que, sauf dans la bataille de Strasbourg, il eut affaire soit à des corps d’ennemis isolés, soit à des tribus surprises sur leur propre territoire. Dans ces situations, la légèreté de la marche, la rapidité des mouvements, l'audace des attaques, l’ascendant personnel du chef,

valaient beaucoup : il ne restait à peu près aucune place aux plans d'ensemble et aux calculs de la stratégie.

Ce n’est pas à dire, cependant, que tout, dans l'action militaire de Julien en Gaule et en Germanie, ait été livré au hasard. On peut, pendant les cinq années qu'elle dura, distinguer plusieurs phases, où se marque la volonté réfléchie du César. Les deux premières années sont occupées à délivrer la Gaule de la présence des Germains, et à reprendre sur ceux-ci toute la rive gauche du Rhin. En 358, Julien conçoit un plan plus vaste : c’est de se rendre maître de l'embouchure et des deux rives du fleuve, afin de le rouvrir aux flottes romaines. Il emploie les annéés suivantes à consolider cette conquête par des moyens qui lui sont bien personnels : non seulement en inspectant et en fortifiant les postes romains des bords du Rhin, mais encore en franchissant celui-ci à plusieurs reprises, pour ravager les cantons de la rive droite, frapper de terreur et d'impuissance les peuplades germaines et leurs chefs.e I y parvint si comp lètement, que pendant le rest de son règne, même quand il eut emmené en Orient une partie de l’armée des Gaules, la Germanie ne bougea plus.

Si Julien, malgré tout, nous apparaît en Gaule avec quelques-uns des caractères d’un chef de partisans, il prend tout à fait une physionomie d’aventurier dans l'expédition extraordinaire qui le conduisit en six mois de Bâle à Constantinople. Peut-être, malgré ses périls, cette marche était-elle la seule issue possible à l’impasse où les événements de Paris avaient acculé Julien. Celui-ci y fit preuve de ses qualités ordinaires, l’audace,

le sang-froid, la promptitude, la ruse : sa facon de mettre la main sur la flottille du Danube, et de se faire porter silencieusement par elle, est un vrai coup de partisan. Mais il s'arrêta au moment où l’on eût pu juger ses qualités de général. La mort opportune de Constance le délivra de la nécessité de combattre non plus, comme auparavant, des hordes barbares, mais une armée romaine, nombreuse, aguerrie et régulière, qui marchait contre lui, et dont les avant-gardes se massaient déjà en Thrace. La fortune traita cette fois Julien en enfant gâté, lui tressa les faciles lauriers d’un triomphe sans lutte, mais lui rendit le bon ou le mauvais service de ne pas permettre à l'histoire de prendre toute sa mesure.

Peut-être serait-il moins équitable encore de le juger d’après la guerre de Perse. À quelques historiens il a paru que, à ce moment, Julien avait perdu beaucoup de ses qualités premières. L’orgueil d’un pouvoir exercé sans contrôle, la place absorbante qu’il avait laissé prendre dans ses pensées au fanatisme religieux, l’avaient, à certains égards, diminué. Sa vue n’était plus si nette : il y avait du trouble dans son intelligence. Il était devenu à la fois plus obstiné et plus crédule, moins accessible aux conseils de la prudence, plus docile à d’étranges suggestions. La superstition le dominait maintenant tout entier. Elle n'avait joué aucun rôle dans ses guerres contre les Germains, entreprises en un temps où il n'avait pas encore la liberté de laisser voir ses sentiments religieux. Aucun haruspice, aucun philosophe, ne suivait alors l’armée et n’était appelé à donner son avis sur les affaires militaires. L'étude des présages ne jouait aucun rôle dans la conduite des

troupes. Tous les jours paraissaient également bons pour le combat. Au cours de l’aventureuse expédition contre Constance, pendant laquelle Julien a ouvertement déclaré sa conversion au paganisme, la superstition commence à se mêler d’une façon bizarre aux préoccupations du général et de ses amis : cependant elle ne prend pas encore une part active aux détails du commandement. Pendant la guerre de Perse, elle est devenue l’un des rouages essentiels, l’un des moteurs principaux de l’armée : les devins sont appelés au conseil plus souvent que les généraux : on marche les yeux errant sans cesse à la recherche des présages : on suspend les mouvements des troupes pour étudier le sens des signes observés et ouvrir les rituels divinatoires. Sans doute, à certains moments, Julien se dégage de l’obsession païenne. Réveillé, pour ainsi dire, de son rêve, il retrouve alors toutes ses qualités. IL excelle toujours dans les détails. 11 a, comme autrefois, des coups d’audace merveilleusement réussis. Personnellement, il a montré la plus grande bravoure. Ila même appris deux choses qui, auparavant, lui étaient peu familières : l’art de faire mouvoir de grandes masses, et celui des sièges. L'ordre de marche de l’armée, lors de sa première étape sur le territoire persan, paraît réglé avec le soin le plus minutieux. La part personnelle prise par Julien au siège de Pirisabora semble révéler en lui les talents de l’ingénieur militaire, qu’il n’avait pas eu jusque-là l’occasion de montrer. Mais, à côté de ces mérites, ou anciens ou nouveaux, de graves lacunes commencent à se faire voir. Il ne paraît pas qu’un plan défini ait été tracé à l'expédition de Perse. La diversion par le nord, qui n’amena aucun résultat, mais qui, mieux servie par

les circonstances, eût pu être d’un grand effet, semble avoir été imaginée après coup. Quand Julien, l’armée et la flotte sont arrivés devant Ctésiphon, on ne sait plus quel parti prendre. On remonte le long du Tigre, sous l'empire de pensées nouvelles. Arrive l’ordre incompréhensible d’incendier la flotte. Dès lors l’armée romaine marche vers le désastre inévitable. Julien meurt à temps pour laisser à son successeur la lourde responsabilité d’une capitulation que, vivant, il n’eût sans doute pas évitée.

Mettons chacun à son rang. Personne assurément ne verra dans Julien l’égal des grands capitaines de l’antiquité. Ses campagnes de Gaule et de Germanie restent bien au-dessous de celles de Jules César : sa campagne de Perse ne rappelle en rien la grande expédition d'Alexandre, qu'il avait pris pour modèle : ni pour le plan, ni pour la préparation, ni pour le succès, elle n’approche même de celles de Trajan et de Septime Sévère. Mais il ne faut pas oublier qu’au quatrième siècle l'art de la guerre était déjà en décadence. Plusieurs des défauts de Julien furent probablement ceux de son temps. IL faut se souvenir encore que cet art ne lui avait pas été enseigné, et que, placé subitement à la tête des armées, 1l lui fallut tout tirer de son propre fond. Il reste à ce général improvisé assez de qualités, secondaires peut-être, mais remarquables encore, pour lui donner droit à l'admiration.

Les mérites guerriers de Julien ne doivent pas faire oublier son rôle d'administrateur. Il parut tout de suite y exceller. Mais on peut croire qu’il était mieux préparé à cette partie des fonctions impériales. Bien qu'élevé en simple particulier, Julien avait vrobablement deviné de

bonne heure le vol changeant de la fortune : sa lettre à Themistius montre qu'il s'était fait d'avance un idéal de gouvernement selon la justice et la raison. Pendant cet âge d’or de son règne qui correspond aux cinq années passées en Gaule, il y parut invariablement fidèle. « IL se montra très juste envers les provinciaux et, dans la mesure du possible, adversaire des exigences fiscales, » dit Eutrope. Des chrétiens, comme saint Grégoire de Nazianze et saint Ambroise, lui donnent le même éloge. Ammien Marcellin montre Julien rendant scrupuleusement la justice, et exigeant qu’elle fût rendue ainsi. Il allégea pour les Gallo-Romains le poids des impôts, malgré la mauvaise volonté des agents supérieurs du fise, et au risque d’encourir la disgrâce de Constance. Devenu maître absolu de l'Empire, il s'inspira des mêmes pensées de bienveillance; cependant, en matière économique et fiscale, l’Auguste ne valut pas le César.

Julien avait sur l’économie politique les idées vagues ou inexactes de son temps; mais 1l manquait de la prudence qui met en garde contre les fantaisies personnelles, et, désormais investi du pouvoir de tout faire, il se crut le droit de tout oser. Eutrope dit qu’il « ménageait peu le trésor. » Libanius prétend qu'il rêvait de transformer, au retour de l’expédition de Perse, tout le système des impôts, afin de les réduire presque à néant. Dans l’intention assurément fort louable de rendre service à ses sujets, il se livre à de bizarres expériences, et s'irrite contre eux de ses insuccès. Là est une des causes de la haine, si étrange pour un souverain, qu'il professe publiquement à l'égard des habitants d’Antioche. Mais il les hait pour une autre cause encore que l'échec de l’édit de maximum; ici paraît le motif secret et toujours le

même, qui fit dévier Julien de son impartialité première, et inclina vers la tyrannie l’équitable administrateur d'autrefois, dès qu'il se fut déclaré païen.

On le voit favoriser certaines villes, se montrer dur ou négligent envers d’autres, selon qu’elles professaient ou non le même culte que lui. La dévotion municipale envers les dieux devint un titre aux bienfaits administratifs. Elle devint aussi un titre à l'impunité : nous avons déjà dit comment Julien, si exact à relever contre les chrétiens d'anciens délits, des excès de zèle iconoclaste commis sous les règnes précédents, oublie au contraire de punir ou même empêche de réprimer les actes d’inhumanité dont les chrétiens étaient victimes sous son règne de la part des habitants de quelques cités. La mème partialité se montre dans le choix des fonctionnaires. Julien s’en est même fait une loi, puisqu'il a interdit aux chrétiens les emplois publics. Les nominations faites par lui furent souvent étranges. Il consultait les antécédents littéraires ou philosophiques des candidats plus que leurs capacités administratives. Dans les faveurs ainsi accordées à ses amis, il fut, dit Eutrope, « moins scrupuleux qu'il ne convient à un prince. » Plusieurs d’entre ces favoris, ajoute le même contemporain, « le déshonorèrent par leurs actions!. » Rappelons le gouverneur de la Syrie, choisi, de l’aveu de Julien lui-même, malgré son peu de mérite, et seulement pour être désagréable aux habitants d’Antioche. On excuserait difficilement de tels faits, et l'on ne peut s'empêcher de citer, à ce propos, la conduite

1. « In amicos liberalis, sed minus diligens quam principem decuit. Fuerunt enim nonnulli, qui vulnera gloriæ ejus inferrent. » Eutrope, Brev., X, 16.

toute différente de Constantin et de ses fils, qui, non moins exclusifs peut-être que Julien dans leurs opinions religieuses, ne consultèrent presque jamais celles-ci pour l'attribution des fonctions publiques, élevant indifféremment aux plus hautes charges païens et chrétiens, selon que les y appelaient le mérite ou la naissance.

Je crois avoir montré de quelles qualités et de quels défauts, de quelles vertus et de quels vices, de quelles ombres et de quelles lumières se composent la vie et la carrière de Julien. Son intelligence fut plus vive peutêtre qu'étendue, plus capable de s’assimiler les pensées d'autrui que d’apercevoir les conséquences lointaines de ses conceptions et de ses actes : ainsi s’expliquerait comment, placé, en Gaule, devant une tâche définie et subordonnée, il y parut tout de suite supérieur, tandis que les desseins formés par sa seule initiative furent souvent mal conçus, mal préparés, mêlés d'illusions, et voués d'avance à l’insuccès. Son éducation, son mode de penser, semblent d'accord avec l’idée que nous nous faisons ici de son intelligence : Julien se montra d’une extrême docilité envers les maitres qui surent s'emparer de son esprit : il adopta successivement leurs idées, même quand elles furent contradictoires : après avoir reçu de Mardonius un fond tout hellénique, il accepta de Maxime et de la petite société néoplatonicienne les plus extrêmes tendances du mysticisme oriental : ces diverses couches d'éducation se superposèrent sans se mêler, mais sans qu’il parût sensible à leurs différences, et se retrouvent, mal fondues, dans ses écrits. Julien fut toute sa vie un disciple plutôt qu’un penseur original : son âme garda les plis que des mains diverses lui avaient imprimés. Il parait de même au point de vue littéraire : on sait com-

ment, sans avoir eu, dans sa jeunesse, la permission de suivre les cours de Libanius, il s'était assimilé la manière du célèbre rhéteur, et l'avait sicomplètement imité, qu’on le considérait comme ayant été à son école. Ainsi s’'expliquent même en partie les défauts littéraires de Julien : avec une vivacité d’esprit bien supérieure, il compose aussi mal que Libanius, il en a les insupportables longueurs, relevées seulement, çà et là, par des traits, des saillies, un brillant et un mordant, qui ne se rencontrent point dans les écrits monotones de l’orateur d’Antioche. Cependant, l’incohérence des compositions de Julien ne tient probablement pas à la seule influence de Libanius : lui-même ne semble point avoir été assez pondéré, assez calme, assez capable de dominer ses impressions et de faire un tri entre ses idées, pour produire des œuvres claires, bien enchaïnées, de bonnes proportions, où circulent vraiment l'air et la lumière. Ses défauts d'écrivain proviennent en partie sans doute des exemples qu'il a suivis, mais en plus grande partie, probablement, de la nature de son esprit.

On peut se demander ce que valut Julien par le cœur, Les tristes conditions de son enfance ne le disposèrent pas aux affections de famille. Il fut privé tout de suite des soins d'un père et d’une mère. Son frère ne lui ressemblait ni par le caractère ni par les goûts. Le seul parent avec qui il ait été en rapports, Constance, ne lui inspira que de la crainte et de la haine. Il fitun mariage sans amour. IlLn'eut pas d'enfants. Les plus pures sources des tendresses humaines lui furent fermées. IL faut le plaindre, plus encore que s'étonner si l’on rencontre sous sa plume peu de sensibilité vraie. Quand il en veut prendre le langage, il s'empêtre dans la plus banale

rhétorique : témoin la lettre écrite pour consoler Amerius de la mort de sa femme, et le long morceau composé pour consoler son ami Salluste et se consoler luimême de leur mutuelle séparation. Ses seules affections sont de nature toute intellectuelle. IL aime Mardonius, comme son premier éducateur : il prodigue jusqu’à l’excès à son second éducateur, Maxime, les marques de reconnaissance et de respect. Cependant, dans le petit cercle où, même devenu empereur, il se confina, il semble avoir eu quelques vrais amis. Beaucoup de ceux qui l'ont pleuré se désolèrent surtout d’avoir perdu en lui le prince généreux qui répandait les bienfaits sans compter sur les philosophes et les serviteurs des dieux. Libanius s’afflige du petit nombre d'hommes qui le regrettèrent sincèrement. Mais lui, Libanius, versa sur Julien de vraies larmes. À ses yeux, au moins, Julien semble donc avoir montré quelques-unes des qualités qui attirent l'affection.

Une dernière question se pose : Julien demeura-t-il jusqu'au bout sain d'esprit? J'aurais peut-être hésité à la formuler en ces termes, si je n'avais rencontré, dans une récente biographie du héros, où l'admiration pour ses qualités tourne presque au panégyrique, cette affirmation brutale, qui semble arrachée par l'évidence à la sincérité de l'historien : « Julien était un déséquilibré!. » Je ne souscrirai pas sans réserve à ce jugement. Dans ce que nous connaissons de l’enfance et de la jeunesse de Julien, on ne voit rien qui le confirme. Ses écrits ne témoignent pas d'une pensée très ferme et très

1. « Giuliano era un uomo squilibrato. » Negri, l'Imperato e Guiliano V’Apostata, p. 399.

calme; mais ils ne portent aucune trace d’un défaut d'équilibre intellectuel. Ce n'est certes pas étant César qu’il en avait donné des marques. Cependant plus d’un indice ferait croire que, pour les dernières années du règne de Julien, le mot de M. Negri ne serait pas sans quelque vérité. La dévotion de Julien a pris alors un caractère d’exaltation fébrile. Son commerce avec les dieux est continuel. Il les voit, converse avec eux. Ses jours et ses nuits sont peuplés de fantômes. Les statues lui font des signes. Tout est pour lui mystère et présages. Ses angoisses pendant l’année de sa rupture avec Constance avaient dû tendre ses nerfs à l'excès. Ses jeûnes, ses abstinences, ses veilles prolongées, le prédisposent à toutes les illusions. Les visionnaires et les occultistes, dont il fait maintenant sa société habituelle, acquièrent chaque jour sur lui une plus funeste influence. Que sa raison ait un peu sombré dans une vie aussi étrange, il n’y aurait pas lieu de s’en étonner. La campagne de Perse semble bien, en effet, montrer en lui, de temps en temps, quelque dérangement d'esprit. Sa docilité aux conseils des transfuges dépasse toute mesure. L'ordre d’incendier la flotte parait d’une imprévoyance presque maladive. Sa colère contre le dieu Mars, parce qu’un sacrifice n'a pas réussi, est vraiment d’un halluciné. Sans doute Julien, au dernier moment, s’est ressaisi, et samort, si elle fut telle qu'on la raconte, le montre non seulement en possession d'une raison éloquente et calme, mais encore dépouillé de ses superstitions coutumières. Mais il en est souvent ainsi, et les esprits momentanément troublés ont retrouvé plus d’une fois leur ancienne lucidité aux approches de la derniè re heure.

Il est donc possible que Julien ait été, pendant la se-

conde période de sa vie, « un déséquilibré. » Cette période coïncide avec le moment où son apostasie parut complète et publique, où il s’enfonça tout entier dans le paganisme, et fut sous l'empire absorbant d’une idée fixe. L'idée, alors, le domina au point de lui faire perdre le sens du réel. Il mit des facultés autrefois belles et saines au service d’une chimère. Il les usa, en les faisant travailler dans le vide. Et le titre d’Apostat est demeuré attaché à son nom moins encore, peut-être, pour le flétrir que pour marquer le point où la déchéance intellectuelle commença chez un prince qui, dans la première partie de sa carrière, avait donné au monde de si nobles espérances.

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