Saint Jean, 1v
gion homérique; au lieu que, quand il croyait encore, par habitude, au christianisme, il ne se sentit jamais fils de la Bible et de l'Évangile. — Ainsi préparé, et dès lors beaucoup plus grec que chrétien, ilsubit, en Asie, d’autres influences. De sa première éducation religieuse il lui restait l’aversion instinctive pour la pluralité des dieux : celle-ci s’évanouit devant les explications allégoriques de ses nouveaux maitres néoplatoniciens. En même temps le plus influent et probablement le plus habile d’entre eux fit briller à ses regards une lueur fantastique, dans laquelle il crut reconnaître la vraie lumière : il s’'imagina voir deses yeux et toucher de ses mains le surnaturel, livra son âme aux séductions trompeuses de l’occultisme, et, franchissant vite l’hellénisme tempéré que lui avait appris Mardonius, devint à l’école de Maxime le païen visionnaire que tout le reste de sa vie nous a montré.
D'autres sentiments encore aidaïent, à l’insu de Julien, cette évolution. Les hommes qui dirigèrent son éducation chrétienne avaient été attachés par Constance à sa personne. Ils représentaient près de lui les croyances et les volontés du prince en qui, dès qu'il fut capable de sentir, il détesta le meurtrier de sa famille, Le spoliateur de ses biens, celui qui l'avait fait orphelin, pauvre et dépendant, et veillait sur lui moins en protecteur qu’en geôlier. Cela le conduisit, par une pente presque inévitable, à étendre son aversion sur ces croyances ellesmêmes, à n’en recevoir l'énoncé qu'avec défiance, à ne s’y livrer jamais qu’à demi, et avec une arrière-pensée, à mêler d’une hypocrisie inconsciente même les actes de culte accomplis sincèrement. S'il n’en fut pas ainsi pour son frère Gallus, qui suivit sans réserve et même avec
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ferveur la religion de Constance, c'est que Gallus, d’une nature grossière et toute en dehors, était beaucoup moins intelligent, moins capable de ressentiments tenaces, moins sensible aux nuances que Julien. Ajoutons que le spectacle de l'Église chrétienne, pendant les années où se poursuivit l'éducation du jeune prince, n’était pas de nature à corriger ces mauvaises impressions. Ce n'est pas la phase la plus violente des luttes soulevées par l’arianisme : mais c’est une époque agitée, pendant laquelle Les vérités les plus saintes sont mises en discussion, et les situations les plus respectées sont ébranlées par la violence. Ici, les évèques orthodoxes partent pour l'exil, remplacés par des intrus; là, le peuple se soulève en faveur de ses pasteurs légitimes; partout, en Orient et en Occident, se rassemblent des synodes qui opposent formule à formule, doctrine à doctrine, épuisant toutes les subtilités duraisonnement et du langage pour amoindrir ou défendre la divinité du Sauveur. La foi simple et ferme d'un Grégoire ou d’un Basile se fortifiait parmi ces épreuves ; la foi déjà troublée de leur contemporain et condisciple Julien en recevait du scandale, et vacillait comme une lampe prête à s’éteindre sous un souffle de tempête.
Cependant, il ne faudrait point ici exagérer, et, pour chercher des excuses à l'erreur de Julien, donner aux faits un caractère qu'ils n'ont pas. La tempête était à la surface ; mais elle n'atteignait pas la société chrétienne dans ses profondeurs. Ignorantes des orages qui passaient au-dessus d'ellessansles toucher, d'innombrables familles pratiquaient dans toute sa perfection la loi évangélique : on sait ce que valait, moralement, ce milieu de bourgeoisie provinciale d'où sortirent les grands docteurs
cappadociens : partout, à Rome, en Gaule, en Afrique, nous apercevons de semblables foyers chrétiens, non seulement dans la classe moyenne, mais aussi dans l'aristocratie et dans le peuple. — A côté des vertus privées n'avaient cessé d'exister dans la société chrétienne les institutions charitables, et tous les jours il en naïssait de nouvelles : nous avons vu Julien, devenu empereur, essayer de greffer sur le sauvageon du paganisme ces rameaux issus de l'Évangile, et proposer avec mauvaise humeur à l’'émulation de ses coreligionnaires la charité de l'Église pour les indigents, les étrangers et les malades. Si des ambitieux essayaient- de conquérir, en flattant la manie doctrinale de Constance, les grands sièges épiscopaux, et ne craignaient même pas d’user de violence pour s’y asseoir, nombreux demeuraient les évêques orthodoxes, qui préféraient la pauvreté et l'exil au sacrifice de leurs croyances, nombreux aussi les évêques de vie modeste et frugale, auxquels Ammien Marcellin lui-même a rendu hommage. Et nombreux aussi étaient, dans un rang moins élevé, les prêtres exemplaires dont Julien a reconnu implicitement les vertus, quand il a tracé, à l'adresse du clergé païen qu'il essayait de constituer, le modèle de la vie sacerdotale. L'œuvre du Christ était donc encore reconnaissable, même parmi les troubles religieux du quatrième siècle. Les aveux échappés à Julien lui-même montrent que, toutes les fois qu'il l’a voulu, il a su la voir. Il n’était que : juste de faire connäitre impartialement ce qui Le poussa hors du christianisme; mais il était nécessaire aussi, pour rester dans le vrai, de rappeler les motifs qui eussent pu le retenir.
Une autre question a été et est encore souvent posée à
propos de Julien : a-t-il persécuté les chrétiens? Persécuteur, il ne le fut certainement pas à la manière de Dèce ou de Dioclétien : il ne rendit point d'ordonnance mettant la masse des adorateurs du Christ en demeure d'abjurer leur foi. Au contraire, il protesta souvent de sa tolérance, et, à plusieurs reprises, déclara qu'il n’entendait en aucune manière contraindre les chrétiens. Libanius raconte que des amis trop zélés, et qui comprenaient probablement fort peu l’époque où ils vivaient, l’engagèrent à renouveler les anciennes persécutions, mais que toujours il s’y refusa, disant que « ce n'est point par le fer et le feu que l’on peut obliger les gens à renoncer à de fausses opinions sur les dieux, et qu’en vain la main sacrifie, si la conscience proteste !. » Sans doute, il y eut sous son règne des sentences d’exil, ou même de mort, prononcées contre des chrétiens, dans des procès où, au fond, la question religieuse était en jeu; mais toujours elles eurent pour origine, ou au moins pour prétexte, quelque sacrilège ancien ou récent, ou quelque infraction à la discipline militaire. Aucun document certain ne montre un chrétien condamné pour cette seule qualité, « pour le nom seul, » comme on disait aux trois premiers siècles. Julien eut toujours, dit Grégoire de Nazianze, et répètent après lui tous les éerivains ecclésiastiques, une volonté arrêtée de ne pasfaire de martyrs. Libanius atteste la même disposition. Il rapporte ce propos de Julien : « Les chrétiens qui ont cédé obtiennent plus tard d’être absous, et ceux qui ont été tués sont honorés à l’égal des dieux. » Et il ajoute: « Persuadé donc de tout cela, et voyant que la persécu-