‹ julien l'apostatChapitre 62 sur 229 · Rufin, Hist. eccl., X · texte numérisé non relu

Rufin, Hist. eccl., X

3. Le libéralisme ne provenait pas, chez Libanius, de l'indifférence : loin de là, il y avait en lui, comme le remarque Sievers (p. 118), quelque chose de l'inquisiteur. C'est ainsi qu'on le voit s'inquiéter de la religion d'un certain Bassianus, puis se dire rassuré, parce que ce suspect a dé-: claré que l'empereur tenait son sceptre de Jupiter (Ep. 592). Mais si Libanius s’enquérait volontiers des sentiments religieux de chacun, il n’entendait pas que ceux-ci devinssent pour personne une cause de persécution.

on peut prendre soin de toutes ces choses et conserver pourtant quelque douceur. Mettez-en donc, je vous prie, dans ce que vous exigez de Basiliscus : laissez-le payer son indemnité en deux parties, l’une comptant, et l’autre qu'il se procurera d'ici à peu. Rappelez-vous la conduite d'Émilien (son père), que personne n’a jamais accusé et que j'ai toujours fort loué. Il n’a point été de ceux qui nous ont fait tort, et 1l l’eût pu s’il l'avait voulu !. » Libanius intercédait volontiers pour les chrétiens molestés par la loi qui ordonnait la reprise de toules les propriétés des temples, même de celles qui avaient été reçues en don ou achetées après la confiscation ou la désaffectation de quelque édifice sacré ?. Mais surtout il ressentait péniblement la honte qui rejaillissait sur les païens des violences commises contre des hommes inoffensifs. En particulier, les représailles exercées, sous Les prétextes les plus divers, contre des fonctionnaires du règne de Constance ou des hommes qui avaient été en puissance ou en faveur à cette époque, blessaient son humanité et sa justice. Il intervient chaleureusement auprès d’un sophiste entré comme tant d’autres dans l'administration, et devenu gouverneur de l’Arabie, en faveur d’un ancien magistrat de Bostra, que l’on persécutait comme chrétien. « Orion, écrit-1l, a de tout temps été mon ami : ma mère avait mis du soin à nous lier ensemble, et je l’ai toujours trouvé homme excellent, très éloigné d’imiter ceux qui abusent de leur puissance. Tous ses concitoyens de Bostra témoignent qu'il n'a pas détruit les choses sacrées ou persécuté les prêtres, et qu’il en a

sauvé plusieurs de la misère par la douceur de son gouvernement. Voilà l’homme qui m'est venu voir tout triste et tout abattu. Répandant un flot de larmes, il m'a dit : « C’est à peine si je peux m’échapper des mains de ceux que j'ai comblés de mes bontés, Quoique je n’aie fait aucun mal à personne, quand j'en pouvais faire, peu s’en faut que je n’aie été mis en pièces. » Et il a continué en me racontant la fuite de son père, la dispersion de toute sa famille, ses champs ravagés, tous ses meubles brisés. Je ne puis croire que toutes ces choses aient eu lieu par ordre de l’empereur. L'empereur a bien dit que ceux qui avaient en leur possession des choses sacrées devaient les rendre : mais ceux qui ne les possèdent pas ne doivent être ni maltraités ni outragés.. IL est clair que les gens qui font toutes ces violences, sous prétexte de prendre en main la cause des dieux, n’ont que le désir de s'approprier les biens d'autrui !. »

Probablement le gouverneur auquel Libanius s’adressait, en des termes si honorables pour lui-même, jugeait à distance les sentiments de Julien avec plus d’exactitude que le naïf sophiste d’Antioche, qui vivait cependant près du prince. Aussi ne s’empressa-t-il pas de faire droit à la demande. Il laissa Orion et sa famille à la merci de leurs ennemis. Libanius intervint une seconde, puis une troisième fois. Le souvenir des mauvais traitements subis par Marc d’Aréthuse hantait son esprit. « Si Orion pense autrement que nous au sujet des dieux, écrit-il de nouveau au gouverneur d’Arabie, c’est une erreur qui ne nuit qu’à lui-même, mais ce n’est point pour ses amis une raison de lui faire la

guerre... Ceux qui le persécutent, lui et ses proches, et le livrent en proie aux insultes du premier venu, s'imaginent qu'en faisant cela ils plairont aux dieux, mais ils s'éloignent entièrement du véritable culte que les dieux désirent... Mais vous, qui êtes passé de la chaire du professeur à la dignité du juge, c’est à vous qu'il convient ou de leur persuader les meiïlleures choses, ou de les contenir par la force !. »

Jusqu'ici, Libanius a tenu le langage d’un vrai libéral, ou au moins à laissé parler son cœur. Dans les lignes qui suivent 1l semble faire quelque concession aux préjugés et aux passions des païens. Mais on peut croire qu'il parle ainsi pour mieux persuader un juge qu'il sent incapable de se rendre à des raisons plus élevées. « Si Orion, dit-il, détient quelque somme venant d’une origine sacrée, et peut la restituer, qu’on le frappe, jy consens, qu'on le transperce, qu’on lui fasse subir le sort de Marsyas. IL est digne de toutes les peines si, pouvant se faire délivrer en rendant ce qu’il doit, il se laisse vaincre par l'amour des richesses et supporte tous ces maux pour garder son or. Mais, s’il est pauvre comme Irus, s’il va se coucher souvent sans souper, je ne vois pas quel profit nous trouverons à lui infliger des tourments qui ne feront que lui valoir une bonne renommée parmi nos ennemis. S'il venait à mourir dans les ters, songez, je vous prie, à ce qui en résulterait, et prenez garde que vous ne soyez en train de nous forger plus d’un Marc d'Aréthuse. Vous savez ce qui est arrivé à ce Marc. Il à été suspendu en l'air, frappé de verges, tiré par la barbe : et comme il a tout sup-

porté avec courage, on l'honore maintenant à l’égal d’un dieu, on l’assiège partout où il parait... Prenez cet exemple pour votre règle; qu'Orion sorte de vos mains vivant comme Marc, mais non pas admiré comme lui. Il dit qu’il n’a rien dérobé. Supposez qu'il mente. S'il a tout perdu, pensez-vous trouver une mine d'or dans sa peau? Je vous en conjure, vous qui êtes son ami en même temps que son juge, ne faites rien qui ne soit généreux, et, s’il faut qu'il soit châtié, au moins qu'il n’ait point de blessure à montrer pour se faire porter en triomphe f. » |

Ces lignes étaient précieuses à recueillir : elles montrent à quelles persécutions les chrétiens demeuraient exposés, par le fait ou avec la connivence des gouverneurs; elles confirment le récit donné par les historiens chrétiens des souffrances et du « triomphe » de Marc d’Aréthuse; elles laissent voir la profonde impression produite sur tous les esprits par l’épisode dont celui-ci avait été le héros; et enfin elles traduisent éloquemment l’humiliation éprouvée par les païens intelligents et honnêtes devant la faillite de la tolérance et le progrès de l'anarchie.

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