Théodoret, III, 15; Philostorge, VII
6. Saint Éphrem, Hymne I contre Julien; Zeitschrift für katolische Theologie, 1878, p. 339.
les débris calcinés de l’ancien temple, devaient, préalablement à tout travail, ètre enlevés. Les ouvriers surveillés par Alypius et par le gouverneur de la province, un grand nombre de Juifs qui s'étaient offerts spontanément, s’y appliquèrent avec ardeur. Des femmes mêmes, en grande toilette, servaient les ouvriers, et emportaient de la terre dans les plis de leurs robes. Les chrétiens observaient en silence cet effort pour la glorification de leurs ennemis et la ruine de leur foi. Ils voyaient les Juifs passer près d'eux, et leur jeter des regards menacçants ou railleurs. Ceux-ci se croyaient revenus au temps des prophètes. Ils se sentaient, pour la première fois depuis trois siècles, assurés de l'avenir. Savourant d'avance leur triomphe, ils annonçaient aux chrétiens leur volonté de prendre sur eux la revanche de tous les maux que les Romains avaient fait souffrir à leur peuple. Les chrétiens ne paraissaient pas s'être effrayés : ils avaient foi dans les promesses divines. L’évèque de Jérusalem, Cyrille, les excitait à cette foi : il annonçait que l'oracle du Sauveur continuerait de s’accomplir, et que du temple pas une pierre ne resterait. On remarquait que les ouvriers païens et juifs semblaient, dans le moment même, travailler à le rendre vrai à la lettre, puisqu'ils enlevaient tout ce qui restait encore des pierres de l’ancien temple, afin de niveler l'emplacement du nouveau.
Les travaux se poursuivirent au milieu de grands troubles atmosphériques. On était dans cette période de
1. Ammien Marcellin, XXII, 1; saint Grégoire de Nazianze, Oralio Vi 4; Rufin, X, 37; Théodoret, II, 15; Philostorge, VIT, 11; Socrate, II, 20; Sozomène, V, 22.
tremblements de terre qui causa tant de ruines pendant les derniers mois de 362 et une partie de 363. C’est à ce moment qu’en Palestine, en Phénicie, en Syrie, plusieurs cités furent à demi détruites. On cite parmi elles Nicopolis, Neapolis, Éleuthéropolis et Gaza. Il y eut, en certains lieux, de tels soulèvements du sol, que la mer envahit ses rivages et inonda des quartiers de villes !. À Jérusalem, le sol, subissant le contre-coup de ces secousses, devint mouvant. Dès les premiers terrassements, il causa aux ouvriers de nombreux mécomptes. Plus d’une fois, le matin, ceux-ci trouvèrent comblées par des éboulements les tranchées qu’ils avaient ouvertes la veille. Un tremblement de terre se fit sentir aussi à Jérusalem, et renversa un portique, sous lequel un grand nombre de terrassiers juifs s'étaient réfugiés : beaucoup périrent écrasés, d’autres s’abritèrent en grande hâte dans une église voisine. Malgré ces désastres, les travaux continuaient : la ténacité juive, l’obstination païenne, semblaient lutter avec la nature déchainée. Mais bientôt un phénomène plus terrible se produisit. Les écrivains chrétiens le racontent? : le témoignage impartial et désintéressé d’Ammien Marcellin confirme leur récit. « Au moment, écrit-il, où Alypius, aidé du gouverneur de la province, pressait le plus les travaux, de terribles globes de flammes, sortant à nombreuses reprises autour
1. Libanius, De Vita sua ; saint Grégoire deNazianze, Oratio V,f6; Philostorge, VII, 11.
2. Saint Grégoire de Nazianze, Oratio V, 4; saint Jean Chrysostome, Contra Judæos et Gentiles, 16; In sanctum Babylam contra Julianum et Gentiles, 22; Adversus Judæos, V, 11; In Matth. Homilia IV, 1; De laudibus S. Pauli apostoli Hom. IV; saint Ambroise, Ep. 40; Rufin, X, 37; Philostorge, VII, 9; Théodoret, III, 15; Socrate, III, 20; Sozomène, V2
des fondations, rendirent la place inaccessible aux ouvriers et en brülèrent même plusieurs. Et c’est ainsi que, les éléments s’y opposant tout à fait, l’entreprise dut être abandonnéeï. »
Les chrétiens virent dans cet événement l’accomplissement définitif ou la confirmation des prophéties. Ils se redisaient les paroles de Jésus-Christ eten cherchaient le commentaire dans l’Ancien Testament. A leurs mémoires, familières avec les textes bibliques, revenaient ces mots des Lamentalions de Jérémie, qui semblaient peindre d'avance le spectacle dont leurs yeux étaient encore remplis : « Le Seigneur a allumé une flamme dans Sion, et elle en a dévoré les fondations ?. » On racontait que, dans le désordre des éléments, d’autres phénomènes s'étaient produits. Une parhélie, en forme de croix lumineuse, avait été vue dans les airs : par suite, peut-être, de cette action photographique de la foudre, dont la science a noté de nombreux exemples?, des croix s'étaient imprimées sur les habits de beaucoup d’assistants, «avec l'élégance de la broderie ou la netteté de la peinture, » dit saint Grégoire de Nazianze #.
1. « Cum itaque rei fortiter instaret Alypius, juvaretque provinciæ rec tor, metuendi globi flammarum prope fundamenta crebris adsultibus erumpentes, fecere locum exustis aliquoties operantibus inaccessum : hocque modo elemento destinatius repellente, cessavit inceptum. » Ammien Marcellin, XXIIL, 1.
2. Lamentations, 1v, 11. — Voy. aussi Deutéronome, xxxn, 12; Jérémie, XXI, 14.
3. Voir Poey, Relation historique et théorie des images photo-électriques de la foudre. — On se souvient que dans le voisinage du lieu où les ouvriers creusaient les fondations du temple, il y avait une église dans laquelle beaucoup de personnes cherchèrent un refuge. La façade de cette église était probablement surmontée d'une croix ou portait des croix sculp tées en bas-relief.
Au rapport du mème contemporain, l’effet produit sur les païens et sur les Juifs fut grand. « Ceux qui avaient été témoins de ces faits en ressentirent une telle stupeur que presque tous, d’une même voix, invoquèrent le Dieu des chrétiens, lui donnèrent des louanges et cherchèrent à l’apaiser par des prières; beaucoup, sans retarder leur conversion, mais au moment même où ces choses arrivèrent, se hâtèrent vers nos prêtres, et, après d’ardentes supplications, furent reçus dans l’Église, instruits de nos mystères sublimes, enfin purifiés par le saint baptême : la terreur qu'ils avaient ressentie fut la cause de leur saluti. »
Il serait curieux de savoir quelle impression éprouva Julien, quand le rapport d’Alypius l’avertit de l’échec de son entreprise et des circonstances qui en rendaient l’abandon nécessaire. C’est ici qu’il nous donne un spectacle inattendu. Avec la mobilité ordinaire de son esprit, Julien semble avoir renoncé tout de suite à ses desseins, et même avoir tourné soudain en argument contre le judaïsme la ruine des espérances qu'il avait fondées sur la restauration de celui-ci. Dans une circulaire destinée à compléter son œuvre de réforme du paganisme, et qui est des derniers temps de son séjour à Antioche, il fait tout à coup volte-face au sujet des Juifs et de leur temple.
« Comment les prophètes des Juifs, qui invectivent contre nous, nous parleront-ils de leur temple, trois fois renversé, et pas encore relevé aujourd’hui? Je ne le dis pas pour les insulter, moi qui, tout récemment, me suis occupé de le rétablir en l'honneur de la Divinité qu’on
y adore; mais je me sers de cet exemple pour prouver que rien d’humain n’est incorruptible, et que les prophètes qui ont débité ces sornettes vivaient en compagnie de vieilles folles. Rien, j'en conviens, n'empêche que leur Dieu ne soit grand; mais il n'a pas de bons prophètes et de bons interprètes. Cela vient de ce qu'ils n’ont pas cherché, par une instruction solide, à purifier leur âme, à ouvrir leurs yeux aveugles et à dissiper les ténèbres de leur intelligence. Ils ressemblent à des hommes qui, regardant une grande lumière à travers un brouillard, n’en ont point une vue nette et pure et la prennent, non pour une pure lumière, mais pour un feu. Les yeux fermés à ce qui les entoure, ils crient de toutes leurs forces : Frémissez! tremblez! feu! flamme! mort! grand sabre! exprimant ainsi en beaucoup de mots la seule puissance destructive du feu. Il sera mieux de montrer, en son lieu, combien ces interprètes des paroles de Dieu sont inférieurs à nos poètes!. »
C’est ainsi que Julien incrimine et bafoue maintenant les prophètes, dont il exploitait naguère les textes pour encourager les Juifs. IL semble avouer, sans le dire, que leurs prédictions se sont accomplies. « Quand on considère, écrit Newman, que Julien fut, en réalité, vaincu par les prophètes du peuple qu'il essayait de relever; qu'il désirait rebâtir le temple juif et que les chrétiens déclaraient qu'il n’y parviendrait pas, parce que les prophètes juifs avaient rendu l’œuvre impossible : on peut sûrement croire qu'au moment où il écrivait ces lignes, cette pensée même se présentait à son esprit, hanté par