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Julienne, ou, La servante de Dieu

Julienne est fille de paysans; la maison dans laquelle elle est née est de pauvre apparence et couverte de chaume; le jardin où elle a fait ses premiers pas n'est qu'un tout petit enclos entre le chemin et les saules qui bordent la rivière et la prairie. Le premier monument qu'elle a vu est l'église de son village, dont elle aperçoit la vieille tour gothique par-dessus la cime des arbres séculaires. Ses prières au bon Dieu , elle les a dites là, et à la ferme, devant un crucifix de bois noir attaché à la muraille nue de

la chaumière, à côté du lit de serge verte de son père et de sa mère.

Les premiers entretiens que la jeune fille a entendus ont été des conversations de gens de campagne occupés des semailles et des moissons.

Les premiers compagnons de ses jeux d'enfance , de petits garçons et de petites filles du hameau voisin de la métairie paternelle. Si elle jouait de bon cœur avec eux, dès qu'elle eut l'âge de raison , elle écoutait avec intérêt les anciens de la paroisse quand ils venaient à la veillée causer avec son père de ce qui concernait le pays.

On le voit , dans tout ce qui entourait les premiers jours de Julienne , rien de ce que le monde appelle heureux et distingué ne se rencontre. Cependant cette paysanne, qui semblait née pour vivre, grandir, agir, vieillir et mourir au village, est aujourd'hui devenue semblable aune reine, et celle qui n'avait dans son enfance prêté l'oreille qu'à des entretiens de simples cultivateurs . a été écoutée par des ministres et des rois.

De si bas, pour parvenir si haut, elle a donc eu de grands protecteurs par le monde? Eh ! non , elle n'a rien eu de semblable. Les grands protecteurs ne vont point aux petites gens, et pour être protégé par eux il fliut être déjà quel(iue chose.

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Ceux qui résident *ur les hauteurs du monde , et dont tant de gens invoquent l'appui , avant de serrer inie des mains qui s'élèvent vers eux, regardent et r,e choisissent guère que celles qui sont blanches et douces; les mains rendues calleuses par la misère et lo travail, hélas! sont trop souvent dédaignées. La [)rotection des favoris de la fortune n'a donc aidé en rien la fille du hameau ; et si aujourd'hui tant de pays !a cormaissent, tant de malheureux la bénissent, tant de grandeurs et de puissances l'honorent et la révèrent , les hommes n'y sont pour rien .

Une des premières occupations de Julienne ou de Liennette (comme on l'appelait au village) fut de i^arder les troupeaux de son père. Elle n'avait pas encore neuf ans , qu'on l'envoyait dans les prés. Avant qu'elle ne quittât la métairie, sa mère lui donnait un petit panier avec des fruits et du pain; en été , elle attachait sur la blonde et jolie tête de son enfant chérie un grand chapeau de paille , et en hiver, quand la bise glacée soufflait bien fort, elle enveloppait Lieimette dans un bon manteau de bure, et lui mettait un peu de braise sous de la cendre dans un de ces pots faits en grosse terre, et que, dans beaucoup de nos provinces, on nomme des 7??arinottes.

Douée d'un heureux caractère, la petite Lien-

i JULIENNE.

nette partait toujours gaiement quand sa mère l'avait embrassée avec tendresse au départ et lui avait dit : "Va, mignonne, garde bien nos moutons, et que Dieu te garde aussi. "

Pour que l' esprit s' ouvre , pour que la sagesse y pénètre, pour que rimagination s'agrandisse et s'élève, il n'y a pas seulement que les leçons de l'école et que l'enseignement du maître; celui qui a créé l'homme savait d'avance que parmi les enfants d'Adam il y en aurait un grand nombre qui , dans la suite des âges , ne seraient point comptés parmi ceux qui n'ont eu que la peine de naître pour se trouver sur le chemin de la fortune; aussi a-t-il voulu que l'enfant dont le père n'a pas de quoi lui payer de l'instruction pût en trouver ailleurs que sous la férule du magister. Cette instruction , je ne sais qui la donne; mais je sais qu'elle existe, et ce fut celle-là que reçut l'héroïne de mon histoire.

Toute petite , Julienne a\ ait de ces regards qui ne s'égarent point , de ces regards qui moissonnent , pour ainsi dire, et qui se font des souvenirs et de l'instruction avec ce qu'ils ont observé.

Il y a des gens qui regardent si mal et qui observent si peu, que le jour peut naître et mourir sans qu'ils y aient rien étudié; ils savent que le soleil se lève et se couche; mais ils ne se sentent émus

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