‹ Julienne, ou, La servante de DieuChapitre 2 sur 11 · JULIENNE. S · texte numérisé non relu

JULIENNE. S

ni devant l'éclat matinal du grand astre, ni devant les majestueuses et mélancoliques pompes de son coucher. Tandis qu'ainsi qu'un géant superbe, il monte dans le ciel , tandis qu'il penche et décline vers l'occident, drapé de pourpre et d'or, ces hommes sans poésie ont vaqué à leurs affaires ou se sont livrés à leurs plaisirs , et vous auriez tort de leur parler des beaux effets d'ombre et de lumière qui se sont succédé sur les champs , les prairies , les forêts et les eaux. Les douze heures de la journée , ils les croient toutes semblables, et les laissent passer inaperçues , abandonnant ces choses aux peintres , aux romanciers et à nous autres rêveurs.

Pauvres gens ! ils nous regardent en pitié , et nous le leur rendons bien. Tout occupés d'intérêts matériels, ils n'étudient, ils n'aiment de la nature que ce qu'elle rapijorte; ils ne regardent le chêne majestueux, ils ne le mesurent de l'œil que pour calculer ce qu'il vaudra d'argent quand la cognée du biicheron aura couché à terre ce superbe roi de la forêt.

Dans la prairie tout émaillée de fleurs sur lesquelles la brise printanière court et passe en les caressant , ils ne pensent qu'au foin qu'ils donneront aux bêtes de leurs étables et de leurs écuries. A leur orgueilleuse stupidité , ne montrez point la beauté

d'un paysage, dites-leur la valeur des terres qu'ils ont devant leurs yeux , c'est là ce qu'il leur faut.

Ce n'était point ainsi que Julienne comprenait la nature. L'amour que sa jeune âme ressentait pour Dieu lui faisait , alors qu'elle était tout enfant, étudier et aimer les œuvres du Créateur : elle savait le nom de la fleur qui s'ouvre aux premiers rayons de l'aurore, et que les gens de campagne ont surnommée helîe-du-jour : elle avait remarqué cette plante qui ne s'épanouit qu'à midi ; elle savait que le liseron des haies ferme son calice sous les grandes ardeurs du soleil , et qu'il ne l'ouvre que pour recevoir la rosée de la nuit.

Elle connaissait l'herbe que ses brebis aimaient le plus , et celle qu'il faut doimer aux petits agneaux quand on les sèvre de leurs mères. C'était sur le trojic des vieux chênes qu'elle allait prendre la mousse grisâtre qui arrête le sang lorsque l'on s'est blessé; et puis cette enfant , qui ne pouvait avoir aucune mélancolie au cœur, tombait cependant dans de longues rêveries lorsque la cloche de l'église sonnait YAngchis du soir... Il y avait donc en Julienne quelque chose d'extraordinaire que les habitants de la ferme n'auraient ni vu ni cultivé. A l'égard do la jeune fille , ils auraient été comme ils sont pour ces charmantes ^c'ur.-^ ([iii cr(nssent (hins l'herbe, sur les

bords des chemins, auprès desquelles ils passent sans jamais leur donner un regard.

Comme le lis de la vallée qui a reçu dans son blanc calice les perles de la rosée , et qui les garde parce que le vent et l'orage ne peuvent l'atteindre au fond du vallon , Liennette gardait dans son jeune cœur l'amour du bon Dieu que lui avait enseigné sa mère , et , pendant les longues heures qu'elle passait aux champs, son plus grand plaisir était, en contemplant le ciel bien bleu , les arbres bien verts , et l'eau du ruisseau bien limpide , de chanter des cantiques.

Un jour du mois de mai , elle était assise auprès d'une haie d'aubépine toute blanche de ses premières fleurs, et, réjouie par le beau soleil qui répandait sa lumière d'or sur toute chose créée , la petite Liennette chantait comme les bouvreuils et les chardonnerets, les rouges-gorges et les pinsons qui bâtissaient leurs nids dans la haie embaumée.

A cet instant le bon et vénérable curé du village passait dans le chemin creux au-dessous de l'enfant ; elle ne le voyait pas; mais lui , un peu fatigué de la tournée qu'il venait de faire dans sa paroisse, se reposait sur un des gradins de pierre de la croix du carrefour rustique, et, tout émerveillé , il regardait cette petite fille , tenant son chapelet à la main , les

yeux élevés vers le ciel , et mêlant sa douce voix aux chants des oiseaux que ses accents paraissaient attirer auprès d'elle.

Après quelques instants de contenaplation , le curé appela Julienne.

La voix du vieillard la tira de l'espèce d'extase dans laquelle elle était plongée, et reconnaissant l'homme de Dieu, elle se hâta vers lui.

" Mon enfant , vous chantiez bien tout à l'heure , et ce que vous chantiez était bien beau , dit le curé à Liennette en passant sa main sur sa jolie chevelure.

— M. le curé, c'est le cantique de Y Ave Maria que ma mère m'a appris.

— Vous faites bien de vous souvenir ce que vous enseignent vos bons parents; mais, dites-moi, ne vous ennuyez- vous point ainsi toute seule?

— M'ennuyer? jamais ; mais quelquefois j'ai peur. Avant-hier, par exemple , le tonnerre grondait d'une manière terrible , et de grands éclairs rouges comme des serpents de feu déchiraient le ciel noir. Je n'osais aller m'abriter sous le vieux chêne que vous voyez là-bas; mon père me l'a défendu. Alors j'ai été m'asseoir au milieu de mon troupeau, auprès de mes brebis; j'étais là avec tous les petits agneaux , qui avaient aussi peur que moi; eux bêlnicMit bien fort, et moi, jo disais tout bas, en faisant le signe

de croix à chaque éclair : 31nn Dieu, ayez pitié de nous !

— C'est bien , c'est bien , mon enfant , de mettre ainsi votre confiance en Dieu. Les orages sont souvent la voix du Seigneur, et cette grande voix s'élève pour rappeler aux hommes que le Créateur a dans ses mains puissantes de quoi punir la terre , quand la terre l'oublie... Pendant que, toute tremblante , vous étiez assise au milieu de vos brebis , dans les rameaux des grands arbres que courbait et tourmentait l'orage, il y avait de petits oiseaux dans leurs nids qui s'effrayaient de la tourmente; mais Dieu veillait sur eux comme sur vous, et aujourd'hui ils chantent sous la feuillée , comme vous sous les blanches fleurs de l'aubépine. Liennette, venez me voir demain; et comme vous êtes une bonne petite fille, une bonne petite chrétienne, je vous donnerai une belle médaille que des rois et des reines, que des soldats et des marins portent

dans les dangers des batailles et des tempêtes

Cette médaille, mon enfant, où se montre l'image de la Vierge immaculée, vous gardera , vous protégera dans bien des périls. •

U Angélus de midi sonnait; le prêtre retourna à son presbytère, et la petite fille à la ferme.

iO JULIENNE.

Lorsque saint Germain d' Aux erre et son ami saint Loup allaient évangélisant et faisant le bien , ils ne voyageaient qu'à petites journées. En traversant les campagnes de Nanterre , ils rencontrèrent une petite paysanne assise au bord d'une fontaine, et qui gardait son troupeau en chantant des cantiques et en filant sa quenouille. Les deux saints voyageurs entrèrent en conversation avec elle , et trouvèrent dans ses paroles tant de foi et tant d'amour, tant de raison et tant de piété , qu'ils virent soudain dans l'avenir les hautes destinées de cette jeune fille ; saint Germain lui donna une médaille bénite en lui disant : " Gardez-la ; elle vous rappellera que vous êtes servante de Jésus-Christ. -

Le curé du hameau des Saules , qui avait entendu Julienne chanter, au milieu des oiseaux et des fleurs, son cantique à la Vierge , avait eu tout de suite le souvenir de cette jeune paysanne de Nanterre, qui , avec sa houlette, a fait reculer les millions de lances que le Fléau de Dieu , le redoutable Attila , amenait contre Paris... Eh vraiment! quand le pasteur du village avait cette pensée , ce n'était pas tout à fait à tort. Julienne , sans doute , n'a point atteint le degré de gloire de la bergère de Nanterre , mais elle est aussi montée bien au-dessus de sa position première,

bien au-dessus de beaucoup de femmes qui ont rêvé renommée et grandeur, célébrité et gloire.

Il y a des êtres que la solitude fait dépérir et mourir, il y en a d'autres qu'elle grandit et élève.

Pour les premiers , elle a comme une massue qui les étend à terre ; pour les seconds , elle a comme des ailes qui les rapprochent du ciel .

La pensée d'une profonde solitude a tenté bien du monde; elle a peuplé la Thébaïde, et ce n'étaient pas de vulgaires esprits que ceux qui avaient déserté les villes pour aller vivre, méditer et prier sous le palmier du désert et dans les antres des rochers.

Sainte Thérèse avait l'âge de Julienne lorsqu'elle s'échappa de chez son père et sa mère , pour aller mener la sainte et poétique vie des solitaires et des anachorètes.

Depuis que le curé avait causé avec l'enfant de la ferme , il s'était convaincu que cette petite fille Ti'était point un enfant ordinaire , et que l'avenir lui promettait beaucoup. Aussi , frappé de son air de prédestination , et charmé de la grâce et de la raison de ses paroles , il alla demander à ses parents de l'envoyer à la cure : sa sœur, bonne et pieuse femme, lui apprendrait à lire et à travailler; et lui , se chargerait de son éducation n^ligieuse.

On devine avec quelle joie le métayer et la mé-

tayère accueillirent cette proposition; on pressent aussi avec quel bonheur la petite Liennette se rendait chaque jour à ses leçons , et comment elle sut en profiter. Qu'il nous suffise de dire qu'avant douze ans une couronne de roses blanches ceignit un voile sur le beau front de Julienne , et qu'avec bien d'autres compagnes elle fit sa première communion.

Il y a des fleurs dont le calice s'entr'ouvre et répand ses parfums dès qu'un rayon de soleil est venu faire briller sur leurs feuilles la rosée de la nuit ; il en est de même de quelques enfants rares et privilégiés auxquels les-premières paroles du maître ouvrent et élèvent l'esprit.

Lorsque , avec la beauté et la pureté d'un ange , Julienne s'était pour la première fois agenouillée à la table sainte , on était encore dans l'octave de la Fête-Dieu, et l'on voyait sur la terre des chemins les coquelicots, les bluets, les pâquerettes et les roses qui avaient été effeuillés et répandus à pleines mains sur la marche de la procession. On était donc à la {)lus douce saison de l'année , et c'est là un bon moment pour faire descendre dans les jeunes cœurs le Dieu de l'innocence et de la pureté ; car alors la bonté du Créateur est révélée par toutes créatures , et de la terre parée et embaumée s'élève vers lui un hynnie d'amour et d'adoration.

Une nuit où le firmament était tout parsemé d'étoiles , il s'éleva tout à coup un vent qui agita tous les arbres , les saules , les peupliers et les aur.es forjïiant comme un bocage autour du hameau... Malgré cette tourmente qui avait chassé le silence de la nuit et le calme des campagnes, tous ceux qui avaient travaillé à la culture des champs reposaient et dormaient tranquilles sous leurs rustiques toits. Pour ceux qui gagnaient leur pain à la sueur de leur front en labourant la terre , les insomnies sont rares; l'insomnie est fille de l'oisiveté et du remords.

Subitement des cris au feu !.. au feu ! . . . retentissent dans le village et réveillent les parents de Julienne. Elle aussi a entendu le cri d'alarme , et avec toute la ferme elle est debout.

Vous avez vu le zèle et le courage des pompiers dans les incendies des villes : au village il n'est pas moindre. Là , en général , le curé est le premier au feu; là, il n'y a ni somptueux mobilier , ni tableaux de prix , ni précieux objets d'art : il y a des moissons , des récoltes à sauver; dans les granges il y a des milliers de gerbes; dans les greniers est entassé le grain nourricier. Aussi tout le monde travaille , et travaille de grand cœur.

Maintenant toute la population est en émoi; le

iA JULIENNE.

tocsin , si effrayant à entendre au milieu des ténèbres, bat à coups redoublés. Tout le monde l'a entendu .

Une pauvre paralytique , sourde et bien infirme , n'a peut-être pas été réveillée ; le feu est cependant tout proche de sa cabane. Dans ce moment de trouble, où l'on ne pense guère qu'à soi; personne peut-être n'a gardé souvenir d'elle!... Mais si tout le monde l'a oubliée, Julienne a pensé à elle, et la voilà , la bonne et gracieuse enfant , courant pour sauver la mère Gertrude. Quand elle arriva en face de son misérable réduit , des flammèches de la ferme incendiée , emportées par le vent qui continuait toujours , étaient tombées sur son toit et l'avaient aussi embrasé.

Julienne , pressentant qu'elle n'aurait point la force d'enfoncer la porte de la cabane, supplie un paysan de venir l'aider à sauver la vieille paralytique.

Tous les deux , pendant quelques instants , la prièrent en vain de se lever de son grabat et de venir avec eux. Gertrude hésitait encore , quand une partie embrasée de la toiture s'enfonça et tomba dans la chambre. Une poutrelle venant à se rompre atteignit à la tête Julienne , qui suivait le villageois emportant Gertrude sur ses épaules , et qui prenait

déjà le chemin de la cure , refuge commun de ceux qui n'avaient plus d'asile.

Sous le coup du soliveau , Liennette était tombi'e évanouie, et le feu avait déjà gagné sa chevelure. Elle allait infailliblement périr victime de sa charité, quand le curé , qui pensait aux plus pauvres et aux plus malheureux, comme un père pense aux enfants qu'il aime le plus, arriva chez Gertrude. Il n'y trouva plus la vieille femme infirme; mais il vit avec effroi , étendue sans mouvement près de la paillasse de la pauvre octogénaire, la jeune fille qu'il appelait l'ange de la paroisse. Alors, tout à fait comme le bon pasteur de l'Évangile , il chargea cette blanche brebis sur ses épaules , et il la porta , en bénissant Dieu , à sa sœur , la mère de charité du hameau.

Malgré tout le zèle et tous les efforts des habitants et de beaucoup de gens des villages voisins , la maison où le feu avait pris et la pauvre cabane de Gertrude furent complètement détruites par l'incendie, qu'un vent du nord avait continuellement activé .

Le curé , après avoir porté Julienne à son presbytère, était allé avertir le père et la mère de la jeune fille ; il leur dit qu'il venait d'avoir le bonheur de la sauver, et leur apprit en même temps qu'elle

souffrait beaucoup des blessures graves que le feu lui avait faites...

Hélas ! il n'était que trop vrai que les blessures de la jeune fille étaient graves : ses yeux avaient été atteints par les flammes ! . . . Julienne ne voj^ait plus ! . . . et quand elle entendit son père et sa mère pleurer sur elle, d'une voix aussi douce que lorsqu'elle chantait ses cantiques à Dieu et à la Vierge , elle leur disait :

" Ne vous désolez pas ainsi , votre chagrin me fait plus de mal que le feu... Oh! ne croyez pas que je devienne aveugle ! . . . le bon Dieu ne m'ôtera pas la vue , il sait le bonheur que j'ai à admirer ses œuvres... Et puis, une nuit, mon bon ange m'a dit en se penchant sur moi : " Julienne, bénis le Seigneur dont tu es la servante , car il te fera voir de grandes choses. •■

Depuis la nuit de l'incendie plus de trois mois s'étaient passés : maintenant ce n'étaient plus les roses qui fleurissaient dans les jardins , c'étaient des reines-marguerites; et déjà quelques dahlias essayaient leurs fleurs sur les bords des massifs. Dans les campagnes et sur les bords des chemins les feuilles jaunissantes bariolaient les massifs d'arbres; le souffle de l'automne s'était élevé. Dans cet intervalle , le médecin du canton où se trouve

le hameau des Saules était venu voir et soigner bien des fois la pauvre Julienne , et malgré tout ce qu'il avait pu faire , la malheureuse enfant ne recouvrait pas la vue... Ses paupières, bordées de longs cils noirs , restaient toujours baissées , et ne laissaient plus paraître ni l'azur de sa prunelle , ni la douce expression de ses regards ; c'était maintenant sur ses lèvres qu'étaient descendues toutes les grâces de sa physionomie.

La sœur du curé avait obtenu du fermier et de la fermière de garder leur fille pour continuer à lui donner des soins, et, comme on le pense, bien, c'avait été de grand cœur qu'ils la lui avaient confiée et abandoimée. Là, elle serait bien mieux qu'à la ferme ; là , près du pieux pasteur , leur enfant leur semblait directement sous la main de Dieu.

Presque tous les soirs , quand les hommes de labour et les journaliers avaient fini de souper à la métairie, la fermière venait passer une heure ou deux avec sa fille , et souvent celle-ci lui disait :

" Boime mère, voyez comme ici je suis entourée de soins ; voyez comtTie M"" Marguerite me gâte et me comble de bontés. Malgré cette jolie chambre , malgré les bonnes et douces choses que l'on me donne à mes repas , malgré le repos rempli de distractions et d'agréments dont je jouis ici , bonne

mère, parfois je regrette la vie de notre ferme. Savez-vous de toute ma vie de paysanne l'heure qui me manque le plus , c'est celle où chaque matin vous me donniez en quelque sorte votre bénédiction en me disant bonjour , et me disant : Va, ma Liennette, et que Dieu soit avec toi. Et vraiment, chère mère , Dieu était bien avec moi pendant que je gardais nos moutons; car je me souvenais alors que vous m'aviez souvent fait chanter avec vous un beau cantique oîi le saint roi David, dans son amour pour le Seigneur , invite toute chose créée , le soleil , la lune , les étoiles , les mers , les torrents , les tièdes ondées et les orages , à louer avec lui l'éternel Créateur. I\Ie rappelant ces choses , je disais à mon tour à tout ce qui m'entourait : Louez le bon Dieu avec moi !

" A présent que je n'aperçois pas la belle lumière dorée du soleil ; à présent que je ne sais plus si le ciel est bien bleu , ou s'il est couvert de nuées grises et sombres; à présent que la nuit s'est faite en moi , l'espérance y est restée comme un rayon de soleil . Ainsi donc , mère , ne vous affligez pas : Tobie a été aveugle , et la vue lui a été rendue. Le Dieu de Tobie est toujours au ciel ; il a toujours des anges pour conduire et consoler les affligés. »

Ci's pii rôles d'espoir et de résignation découlaient

des lèvres de la fille aveugle comme un baume calmant sur la douleur de la mère , et quand la fermière retournait à la métairie , elle versait dans l'âme de son mari un peu de la consolation que sa fille avait répandue dans la sienne.

MAFIITEK IIJL

Les arrivants. — Le chàtean, le presbytère et les denx jeunes amiei.

Pendant la grande révolution , pendant la longue émigration des prêtres français à l'étranger , le curé du hameau des Saules avait passé les jours de son exil en Allemagne, dans le grand-duché de Bade. Là il s'était livré à l'étude de la musique , et bien souvent il avait envié pour nos églises de France des chants aussi suaves , aussi harmonieux que ceux qu'il entendait sur la terre du bannissement.

Pendant ces années d'épreuve et d'absence de la patrie , l'abbé Hardouin s'était dit bien des fois : " Si jamais le Dieu de saint Louis et de saint Vincent de Paul nous reconduit en Franco , j'aurai un orgue dans mon église pour enseigner à mes jeunes paroissiens à chanter en chœur les psaumes de David et l(\s hymnes de l'Eglise. ••

Ce vœu de l'exil , le prêtre l'avait réalisé dès son retour au pays natal; et dans la petite église gothique du hameau des Saules l'office était chanté avec une harmonie bien rare en France , et qu'auraient pu envier de grandes cathédrales.

Pendant son séjour au presbytère , Julienne , qui , après quelques mois de cécité , avait fini par avoir des yeux au bout des doigts , comme disent les aveugles , savait se conduire elle-même, et, sans être guidée par personne, descendait de sa chambre , traversait le jardin, en ouvrait la porte, entrait dans le cimetière , suivait le sentier entre les tombes et parvenait ainsi à l'église dont elle avaic la clef. Là , après avoir prié et avoir vu à l'aide de sa foi vive et ardente Dieu , les saints et les anges dans la gloire du ciel, elle montait à l'orgue; n'ayant rien perdu de quelques leçons que lui avait données le bon curé , laissait aller sur le clavier ses doigts et ses pensées , et improvisait des accords pleins de douceur et de mélancolie. Bientôt, enseignée par son âme aimante et exaltée , elle acquit un talent réel , talent qui étonnait souvent et qui touchait toujours.

Dieu doit des compensations à celui auquel il a retiré la vue; et il faut bien qu'il en soit ainsi, car regardez les aveugles , leur figure est presque toujours sereine et la tristesse ne plisse pas leur front.

J-ilieime retrouvait donc dans la musique beaucoup du charme de sa vie de bergère ; ce qu'elle avait vu pendant qu'elle gardait ses moutons, les nuages poussés par le vent, fuyant sur l'azur du ciel comme de grands vaisseaux sur l'espace des mers ; les rayons du soleil jouant et scintillant sur les flots de la rivière; les saules, les aunes et les peupliers inclinant et relevant leurs cimes sous le souffle du matin et du soir, toutes ces choses qui la plongeaient dans de longues rêveries , elle croyait les revoir quand elle s'abandonnait à ses inspirations ; tels accords lui rappelaient les scènes riantes et gaies des belles journées passées dans la prairie , tels autres évoquaient les souvenirs des mauvais jours et des orages. Cette musique , bien plus de sentiment que de science , est celle que j'aime : née de l'âme , elle va à l'âme. Dans ses effets on trouve mille réminiscences de la nature : tantôt c'est le ruisseau qui coule entre deux rives fleuries sur un lit de petits cailloux , tantôt c'est le grand fleuve qui roule en mugissant ses ondes bouillonnantes; parfois c'est le lion qui élève sa voix dans le désert pour demander sa proie ; d'autres fois c'est le rossignol qui redit à la lune et au silence de la nuit sa chanson amoureuse.

Au hameau des Saules il y avait peu de nouvelles. Malgré le vieux proverbe : les jours se suivent et ne

JULIEN m:. 25

se ressemblent pas, les jours que l'on y passait ne différaient guère entre eux. Fallait-il se plaindre de cette monotonie et regretter les événements qui surprennent, qui étonnent et qui font parler? En vérité je ne le crois pas. Dans ce que l'on appelle le drame de la vie il y a plus de deuil que de joie , plus de larmes que de sourires, plus d'adversités que de bonheur; et c'est du fond de l'âme que je félicite le hameau natal de Julienne de n'avoir eu aucun grand événement , comme gloire historique , à confier aux annales de la France. La gloire coûte souvent si cher! Un homme de génie l'a dit: "Heureux le peuple dont l'histoire est ennuyeuse ! >-

Un jour cependant, depuis l'incendie dont j'ai raconté le désastre, et qui avait été si funeste à Julienne , le hameau des Saules fut encore dans im nouvel émoi... émoi d'une tout autre nature : cette fois rien de sinistre; c'est tout simplement le passage de plusieurs voitures de poste , ce sont les claquements des fouets des postillons , le bruit des chevaux sur la route qui ont fait accourir les habitants sur le seuil de leurs maisons.

Ces trois voitures, remplies d'opulents voyageurs, avaient leur inq)ériale chargée de vaches et de caisses, et sur les sièges de devant et de derrière de grands hupiais , de petits grooms et des femmes de chambre.

2i JULIENNE.

La poussière recouvrait domestiques et maîtres , landau, calèches et coupés, chevaux et postillons. Sur les portières , au travers de la poudre du voyage, on apercevait de nobles armoiries avec la toque et le manteau de pair. Tout ce cortège s'arrêta à l'auberge de la Croix- Verte, et un valet de chambre descendant de dessus le siège de la première voiture demanda le chemin qui conduisait au château du Landais, et à quelle distance il était du village.

" Vous n'en êtes plus qu'à une demi-lieue, - répondit l'aubergiste, et le valet de chambre s'approchant de la portière redit à ses maîtres la réponse qui venait de lui être faite.

Alors un homme d'une soixantaine d'années , vêtu d'une redingote de voyage d'une étoffe d'été, d'un large pantalon , et chaussé de souliers gris à guêtres de la même couleur, descendit de voiture et alla dire aux voyageurs des deux coupés de prendre les devants et de se rendre au Landais, dont on n'était plus qu'à une demi-lieue.

Aussitôt les postillons , qui étaient descendus de cheval pour se rafraîchir, se remirent en selle , et faisant claquer leur fouet, comme ils le font quand on paie doubles guides, annoncèrent qu'ils avaient l'honneur de conduire de grands personnages.

Le voyageur qui semblait être le chef de la famille,

et qui tenait à la main un album ou livre de notes , demanda au propriétaire de l'auberge de la Croix- Verte s'il n'y avait rien de curieux dans le pays, rien qui méritât d'être visité.

" Quant à ce qu'il y a de curieux, Monsieur, répondit l'hôtellier, nous ne voyons pas grand' chose , nous; mais cependant il nous arrive quelquefois par-ci par-là des voyageurs comme vous qui trouvent notre petite église curieuse et belle. Pour moi , Monsieur, je la trouve bien vieille et bien laide. •>

Le noble Anglais (car les voyageurs arrivaient d'outre-mer) fit signe à un laquais resté sur le siège de derrière de descendre et d'ouvrir la portière.

Le marche-pied baissé , le voyageur aux cheveux blancs et aux belles manières tendit la main à une femme qui paraissait avoir au plus cinquante ans. Elle était belle encore, surtout par la distinction de sa tournure; elle était vêtue d'une robe de toile écrue couleur de poussière : ses pieds étaient chaussés de brodequins verts , et une capote verte , avec un long voile de gaze de la même couleur, ombrageait son visage sans trop le cacher et sans dérober la noble expression de ses traits , la blancheur de son teint et de grosses boucles que le temps avait conniiencc H grisonner.

A peine son joli pied avait-il touché terre, qu'elle

se retourna vers l'intérieur de la voiture, et alors elle et celui que nous avons désigné comme le chef de la famille tendirent la main à une jeune fille de quatorze à quinze ans , toute vêtue de blanc comme ces enfants malades que l'on a voués à la sainte Vierge.

Il y avait dans l'empressement et dans les manières des voyageurs quelque chose qui révélait le père et la mère. Aussi ce fut avec un sourire tendre et triste que la belle et pâle enfant remercia ceux qui soutenaient sa faiblesse et sa débilité.

" Oh ! que cette fraîcheur est bonne et me fait de bien ! dit la jeune fille en ôtant son chapeau de route et en secouant sa belle chevelure blonde. Comme ce souffle du soir est bon, ma mère! c'est comme une de vos caresses. -

Puis elle ajouta en s' adressant à son père :

» Il y a donc quelque chose à voir ici , puisque nous nous y arrêtons?

— Mon enfant, il y a une vieille église : je sais que vous les aimez, et c'est pour cela que j'ai fait arrêter dans ce village pendant que vos frères et votre tante sont allés au Landais afin d'y préparer nos logements.

— Oh! je vous remercie; j'aime , comme vous le dites , les vieilles églises, surtout au soleil couchant; et celui de ce soir est bien beau !

— Si vous voulez , Amélie , prendre un croquis du vieux temple et du paysage , il faut vous presser, ma chère enfant, car l'humidité du soir vous est défendue ; vous le savez , mon amour ! "

Je n'ai pas besoin de dire que celle qui parlait ainsi était la mère. En disant ces paroles elle avait croisé un manteau de cachemire blanc sur la poitrine de sa fille.

Pendant que la jeune personne et sa mère s'étaient rapprochées de l'église pour examiner de près les gothiques sculptures et les naïves figurines d'anges et de saints qui ornaient son portail en ogive , elles furent grandement surprises d'entendre à la fin du jour, et dans l'humble éghse d'un petit hameau, les sons religieux de l'orgue.

« Entrons , •■ dirent-elles , et , avant de pénétrer dans le lieu saint , Amélie appela son père resté à l'entrée du cimetière, occupé à lire l'épitaphe d'une tombe sur laquelle donnait le dernier rayon du jour.

L'étonnement des voyageurs redoubla lorsqu'on entrant dans la maison de prière ils la trouvèrent entièrement vide. Personne, ni dans le sanctuaire, ni dans la nef, ni dans les bas côtés; et cependant du haut de la galerie , sous laquelle ils s'étaient arrêtés , coulaient des flots d'harmonie. Il y avait dans cette musique simple et grave quel(^Me chose qui , ainsi que

.28 JULILNiNE.

la voix des anges , vous commandait de tomber à genoux et d'adorer. Aussi les trois étrangers catholiques, s'étant avancés jusqu'à la balustrade du sanctuaire, s'agenouillèrent en face de l'autel et sous la lampe d'argent qui brûle jour et nuit.

Après un instant de prière, le père d'Amélie l'invita à s'asseoir: lui et sa femme prirent place dans un banc et écoutèrent avec admiration et délices l'organiste de village.

Trop tôt à leur gré cette ravissante mélodie cessa, et dans le silence de l'église ils entendirent les pas de quelqu'un qui descendait lentement l'escalier de la tourelle conduisant à la galerie ûe l'orgue. Le noble étranger, voulant connaître l'artiste plein d'âme et de talent qu'il venait d'entendre, se hâta vers la porte du petit escalier ; cette porte en bois de chêne découpé à jours s'ouvrit et laissa voir sur la dernière marche et dans la pénombre une jeune personne d'une quinzaine d'années.

" Dites-moi , je vous prie , fit le voyageur, quel est l'organiste que je viens d'entendre et d'admirer; va-t-il bientôt descendre? je voudrais le remercier du plaisir qu'il vient de nous faire , à ma femme , à ma fille et à moi. Croyez-vous qu'il reste encore longtemps dans l'église?

— Monsieur , il n'y a plus personne , et en sortant

je dois fermer la porte et reporter la clef de l'église à la cure. -

Disant ces mots , Juliemie n'était plus sur l'escalier de la tourelle , et , mieux éclairée , le voyageur put voir et observer ses traits. Ils étaient d'une grande pureté de ligne; seulement la carnation de son visage était un peu brunie par le soleil ; ses paupières, bordées de longs cils noirs, ne laissaient point voir son regard. D'abord le gentilhomme pensa que c'était par timidité que la petite paysanne tenait ainsi les yeux attachés aux dalles de l'église ; mais bientôt il reconnut qu'elle était aveugle.

" Serait-il possible , lui dit-il , que ce fut vous , jeune fille, qui venez de toucher de l'orgue?

— Oui, Monsieur, c'est moi; répondit bien bas et bien timidement Julienne.

— Vous, si jeune... dans ce village... c'est incroyable! Et quel a été votre maître?

— M. le curé.

— Quoi , le curé de ce hameau !

— Oui , Monsieur.

— Et oîi lui-même est-il devenu capable de faire un élève comme vous?

— Oh! Monsieur, je ne sais pas grand' chose, moi !.. je ne sais que mettre les doigts sur le clavier, et puis je les laisse aller. . . et puis je verse ici mon

âme devant Dieu ! Mais M. le curé est un grand musicien; il a passé de longues années en Allemagne, et c'est là qu'il a acquis tant de talent.

— Peut-on quelquefois l'entendre?

— Oh ! oui , Monsieur, quand un prêtre des environs vient chanter la grand' messe, lui monte à l'orgue , et alors on pourrait croire que c'est la musique du paradis que l'on écoute.

— Nous avons éprouvé cela tout à l'heure en vous entendant , >• dit la mère d'Amélie , qui depuis quelques instants était venue avec sa fille se joindre à la conversation.

A ce gracieux compliment la villageoise artiste , tirant de sa poche la clef de l'église , fit un pas vers la porte.

" Il est temps que nous partions , dit l'étranger ; nous avons encore un peu de chemin à faire pour nous rendre au Landais. Nous reviendrons vous entendre. Veuillez dire à M. le curé que de nouveaux paroissiens lui sont arrivés , et qu'avant peu nous aurons l'honneur de nous présenter chez lui pour lui rendre nos devoirs. "

Pendant que le père d'Amélie disait ces mots à Julienne , la jeune vVnglaise attachait son regard sur elle , et ressentait dans son cœur tout pétri de bonté une grande pitié pour la pauvre aveugle.

En face l'un de l'autre se trouvaient ainsi deux malheurs : l'un, celui d'Amélie, était comme doré parla richesse; mais sous l'extérieur brillant, sous le manteau de cachemire il y avait une pauvre poitrine étroite , et dans cette frêle poitrine un germe de mort... Cette rose blanche et parfumée était piquée au cœur par un de ces vers qui tuent.

Quanta l'infortune de la fille du hameau, elle n'avait aucune de ces quasi-consolations; mais Dieu, dont la bonté mesure le vent de l'hiver à la toison du petit agneau , avait donné à la paysanne aveugle une pieuse et poétique imagination.

L'imagination! sainte Thérèse l'a appelée la folle du logis. J'en demande pardon à la sainte, mais l'imagination est bien souvent la meilleure des consolatrices.

Les couleurs vives du couchant s'étaient éteintes et fondues dans les nuances grisâtres du soir quand les nobles étrangers et leur fille remontèrent en voiture pour se rendre au Landais.

Ce château n'était plus , depuis quatorze ans , habité par ses anciens maîtres. Attachés depuis plus de deux siècles à la maison royale de France, les comtes de Mareuil avaient quitté le Poitou et vivaient à la cour , oïl ils possédaient des charges héréditaires En 1790 ils avaient émigré.

Au commencement de l'empire cette noble famille était rentrée en France , et les deux jeunes fils de l'ancien nienin de Louis XVI , séduits par la gloire du soldat qui venait de détrôner l'anarchie , avaient pris à leur retour de Londres du service dans nos arm.ées , et à la suite des aigles victorieuses avaient glorieusement visité toutes les capitales de l'Europe.

Les descendants d'Agénor de Mareuil , qui avait eu l'honneur de combattre aux côtés d'Henri IV, s'étant distingués parmi les plus braves pendant la campagne de Prusse, Napoléon s'était attaché ces deux frères; il avait nommé l'aîné officier d'ordonnance, et au second, blessé à léna, il avait donné une des plus importantes préfectures d'Italie.

Quand Napoléon , par sa retraite à l'île d'Elbe , eut délié de leur serment les Français qui s'étaient dévoués à sa cause, MM. de Mareuil vinrent oifrir leur épée aux Bourbons, que leurs pères avaient servis.

En 1830, ils rentrèrent l'un et l'autre dans la vie privée , et , après quelques arrangements indispensables , tous les deux , avec leur famille , allèrent planter leur tente auprès du palais de l'exil. Ils avaient toujours été conviés aux fêtes des Tuileries; ils crurent devoir partager les tristesses du bannissement.

Depuis leur départ , le Landais avait continué à être entretenu comme si les propriétaires n'avaient pas cessé d'y demeurer. Un vieil homme d'affaires avait constamment veillé à ce que tout ce qu'avaient laissé ses maîtres restât à sa place ; aussi cette belle habitation , que la famille de lord IMountclare venait de louer pour plusieurs années , offrait dans tout son intérieur les preuves peintes, sculptées ou gravées, des affections politiques des seigneurs.

Sous le règne de François I'"'', cet antique manoir avait été illustré de tous les gracieux ornements de la renaissance ; le corps du logis , par son architecture, son haut* toit, ses clochetons et ses cheminées m.onumentales , attestait bien cette brillante époque et rappelait les merveilles de Chambord et de la grande façade du château de Blois. Les ailes du château , bâties sous Louis XIII , n'avaient plus la même légèreté ni la même élégance ; et le mélange de briques et de pierres de taille s'y faisait remarquer.

Lord et lady Mountclare avaient connu en Angleterre le comte et la comtesse de INTareuil , et s'étaient trouvés avec eux dans les mélancoliques salons d'Holyrood. C'est là qu'ayant témoigné le désir de trouver sous le beau ciel de France une habitation confortable pour y conduire leur fille , souffrante de

la poitrine , les Mareuil leur avaient offert leur château du Landais.

Dès le soir, même où les voyageurs avaient vu et entendu Julienne au hameau des Saules , ils avaient fait leur installation au château délaissé des Mareuil , et devaient y séjourner jusqu'à ce que la santé de leur fille Amélie se fût fortifiée ; car, voyez-vous , à ces riches et opulentes familles anglaises qui se sont bâti de si splendides demeures , qu'elles pourraient servir de palais à des rois ; à ces familles favorites de la fortune qui ont tapissé leurs murs de chefsd'œuvre de toutes les écoles; qui ont, grâce à leur entente de comfort , su exiler de le<urs maisons la bise qui refroidit et la fumée qui suffoque ; qui ont autour de leurs châteaux des parcs si immenses qu'on dirait des pays tout entiers ; il manque quelque chose , quelque chose qu'ils vont chercher par delà le détroit, et qu'ils ne trouveraient pas dans leurs trois royaumes : un ciel bleu et un radieux soleil.

Aussi combien en rencontrez-vous de ces familles enviées, tant elles ont d'or, de gens, de chevaux et de belles voitures , venant mendier la santé à nos beaux climats ! Si vous regardez bien dans leur opulence , vous trouverez sous leurs brillants dehors quelques visages pâles et maladifs , quelques vieillards rongés de spleen, ou quelcjucs jeunes filles

consomptives et étiolées , frêles fleurs qu'on éloigne des froids brouillards pour qu'elles ne meurent pas.

Amélie était une de ces fieurs-là ; et il y avait quelque chose de touchant à voir combien ses frères et sa tante , qui étaient arrivés au château duLandais avec elle et lord et lady Mountclare , avaient choisi pour elle avec empressement la chambre d'où l'on apercevait le plus beau point du paysage , et celle dont les fenêtres s' ouvrant au midi ne laisseraient par\'enir à la malade adolescente que des brises tièdes et embaumées de la senteur des orangers. Ainsi on lui faisait en France une petite Italie.

De toutes les maladies celle qui attache le plus à ceux qui en sont atteints , celle qui fait aimer davantage ceux qu'elle pousse vers la tombe, c'est la phthisie. Ceux qui en souffrent ont un je ne sais quoi qui attire et qui charme; ils sont plus aimants , plus caressants que les autres ; on chrait qu'ils prévoient qu'ils n'ont pas beaucoup de jours à aimer ceux qui les entourent et les soignent.

Amélie avait cet attrait; elle l'exerçait sur tous ceux qui la voyaient ; avec une grâce indicible , elle rendait sa maladie aimable ; aussi que de tendresse , que de soins empressés autour d'elle ! Quand Dieu nous envoie la souffrance , il faut la recevoir avec ré-

signation , il faut la recevoir ainsi non-seulement à cause de Dieu , mais encore à cause de nous-mêmes ; car la résignation , c'est le baume sur nos douleurs; c'est encore l'attraction qui fait venir des amis autour de la couche du malade. La résignation, c'est la grâce, c'est l'amabilité de la douleur.

Quelques jours à peine s'étaient écoulés depuis l'installation de la famille anglaise au château du Landais , lorsque Amélie Mountclare dit à sa mère :

" Quand retournerons-nous au hameau des Saules pour entendre encore l'organiste aveugle^

— Dès ce soir même , si vous le voulez , chère enfant, - répondit lord Mountclare, qui bien souvent ne lisait qu'à demi quand il lisait dans le salon où se trouvait sa fille. Alors son esprit était plus à son enfant qu'au livre que tenaient ses mains et que regardaient ses yeux. La tante et les frères d'Amélie, qui avaient beaucoup entendu vanter le talent de la jeune paysanne , voulurent être de la partie , et , un peu avant que \ angélus sonnât, deux voitures partirent de la cour du Landais , emmenant toute la famille à l'église du hameau des Saules.

Bonne et excellente famille, tous ses membres et les serviteurs eux mêmes n'avaient qu'une pensée bien fixe, qu'un désir bien arrêté, bien immuable , celui de soulager , de voii: guérir , celui de

sauver la jeune fille dont le front semblait par moments marqué du doigt de la mort.

Depuis le peu de jours que l'on habitait le Landais, le temps avait été d'une extrême douceur; on eiit dit que notre belle France avait mis comme de la coquetterie à bien recevoir, à bien accueillir les étrangers Cj[ui venaient lui demander de la santé et de beaux jours pour leur enfant chérie. Aussi dans la famille il y avait déjà plus de sourires que de coutume, parce que l'espoir, si habile à se glisser dans les cœurs aimants , leur était venu en voyant la poitrine d'Amélie plus libre et moins oppressée.

Quand les voitures s'arrêtèrent à la porte du cimetière, les sons de l'orgue s'échappaient encore de l'église , et venaient se confondre harmonieusement avec les murmures et les ombres du soir. Après avoir silencieusement traversé le cimetière , les Mountclare ouvrirent doucement la petite porte gothique , et , de peur que le bruit de leurs pas ne retentît sur les dallés , ils demeurèrent et s'agenouillèrent sous le porche.

La paysanne inspirée, se croyant bien seule avec Dieu, se surpassa encore; jamais elle n'avait versé avec tant d'abondance son âme devant le Créateur : c'était vraiment à faire croire à la musique des anges.

Pendant près d'une heure ces ravissants accords montèrent vers le ciel , et ils n'y montaient pas seuls, car du fond du cœur ils faisaient jaillir la prière et l'emportaient aux régions bienheureuses.

En sortant de l'église, lord et lady Mountclare, comme ils l'avaient promis à Julienne , allèrent avec toute leur famille faire visite au curé. Quand ils ouvrirent la porte du presbytère, ils trouvèrent l'homme de Dieu assis sur un banc de pierre placé près du seuil que la misère et la douleur connaissaient et franchissaient souvent.

Aux pieds du vieillard , assis sur le gazon , cinq ou six jeunes garçons de sept à huit ans écoutaient les paroles paternelles du ministre de celui qui a dit : " Laissez venir à moi les petits enfants; car le royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent. <• En voyant entrer si nombreuse et si belle compagnie , le curé du hameau se leva , et allant au-devant des visiteurs leur dit :

" Je suis honteux, milord et milady, de n'avoir pas prévenu la visite que vous voulez bien me faire; mais à ce moment de l'année nos occupations redoublent et nous laissent bien peu de temps.

— Et ce peu de temps, dit lord Mountclare , est employé par vous à visiter les gens qui doivent passer avant nous : les malades et les pauvres. INIais après

eux, quand vous aurez répondu à leurs gémissements , quand vous aurez secouru leurs misères , venez chez nous, M. le curé, car nous sommes vos paroissiens et avons déjà deux fois délicieusement prié dans votre jolie église.

— Oui , Milord, je sais que vous avez déjà prié devant notre autel , je sais que vous avez entendu une jeune paysanne toucher de l'orgue, et que vous avez daigné lui donner quelques éloges.

— Une part de nos éloges doit revenir à son maître , dit lady Mountclare , à celui qui sait faire de telles élèves; ce maître , elle nous l'a nommé, c'est vous, M. le curé.

— Non , c'est Dieu bien plus que moi qui a donné à Julienne le talent que vous avez applaudi. Plus je vais , plus je vois , plus j'examine et plus je me convaincs que Dieu a mis quelque chose d'extraordinaire en cette jeune fille ; elle n'est pas seulement artiste, elle est poëte;... elle n'est pas seulement poëte , elle est mieux que cela , elle tient de la sainte inspirée, et c'est merveille que d'entendre la fille aveugle de pauvres et simples métayers parler de la puissance et de la bonté du Créateur presque aussi bien que les prophètes et les élus du ciel.

— Oh ! ma mère , dit Amélie , que j'aimerais à l'entendre!

— Je prierai, répondit lady Mountclare, M. le curé de l' amener avec lui prochainement au Landais . -

Pendant que le pasteur faisait les honneurs de son presbytère aux nobles étrangers , pendant que la famille Mountclare admirait la simplicité de bon goût et la propreté qui régnaient dans toute la maison , Julienne , revenant de l'église , ouvrit la porte de la cour, et avec cette démarche incertaine qu'ont les aveugles et à laquelle la jeune fille ajoutait une certaine grâce , par le sentier que le pied des pauvres avait tracé dans l'herbe de la cour, elle s'avança jusqu'au puits qui se trouvait au milieu du gazon et prit sur la margelle une corbeille recouverte ; alors elle jeta à pleines mains des graines de sarrasin , de blé et de maïs devant le colombier eti chantant ces couplets:

Venez , venez matin et soir ,

Vous qu'hélas! je ne puis plus voir,

Mes colombes, mes tourterelles;

Petits êtres si gracieux,

Qui planez si haut dans les cieux,

Que n'ai-je vos yeux et vos ailes!

Gentils oiseaux , volez vers moi ,

Venez et mangez sans effroi

Dans mes mains que j'aime à vous tendre ;

Mon devoir est de vous nourrir,

Mon bonheur est de vous chérir ,

Mon plaisir est de vous entendre.

Aussitôt un grand nombre de pigeons, de tourterelles et de colombes quittèrent le toit où ils roucoulaient , arrivèrent à cette voix bien connue , et prirent avidement aux pieds de Julienne leur repas du soir.

Pendant que quelques pigeons béquetaient le grain tombé à terre , des colombes et des tourterelles voltigeaient autour de la pauvre enfant , et par instants se posaient sur ses épaules , faisant entendre leurs roucoulements plaintifs et ayant l'air de la presser; on eiit dit que ces jolies et aimantes créatures plaignaient la jeune fille aveugle; elle prenait dans ses mains les plus apprivoisées , elle les baisait , les pressait contre son sein , comme pour les remercier du plaisir que ces oiseaux lui donnaient chaque matin et chaque soir.

Le curé l'appela : sans gaucherie , sans embarras elle se rendit au salon. De la cour elle avait reconnu les voix qu'une seule fois elle avait entendues à l'église; encore ce soir-là on lui fit beaucoup de compliments. Une voix lui plaisait plus que toutes les autres, c'était celle d'Amélie; aussi quand la jeune Anglaise lui dit :

" Ma mère vient de demander à M. le curé de vous amener au Landais , je serai bien ravie de vous y voir...

— Et moi , avait répondu Julienne , je serai bien heureuse de vous entendre ; elle est si douce votre voix, que je suis sûre que vous êtes bien jolie... Mes yeux ne voient plus, mais mon cœur devine... »

-<^<sf^§>

(GEAÎPSTIE UL

Le jour de naissance. — La fête. — Voyage aux climats tempéré!. Allégement de malheur. — Bonheur troublé. — Prélude du crime.

Huit jours après leur visite au curé du hameau des Saules , lord et lady Mountclare lui écrivirent que le 25 août était l'anniversaire de la naissance de leur fille Amélie, et qu'ils seraient l'un et l'autre bien heureux de le voir réuni à leur famille pour souhaiter de la santé à leur chère malade.

Lady Mountclare ajoutait : " Amenez avec vous, "M. le curé, l'intéressante aveugle qui demeure » chez vous ; elle nous fera plaisir à tous ; mais à ma » pauvre enfant ce sera du bonheur qu'elle appor- " tera; car sa jeune âme s'est attachée à celle de '• Julienne comme celle de David s'était, selon " l'admirable expression de l'Ecriture , fondue dans '« celle de Jonathas. -

Page 1