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grosses d'argent, où les diamants brillaient parmi le sable. Puis , quand l'imagination était exaltée par ces poétiques descriptions , un mot, un geste, faisait comprendre aux soldats et aux matelots que s'ils le voulaient , en s'emparant du vaisseau , on pourrait aller aborder à ce fortuné rivage.
" Je ne passerai point , Madame , par toutes les phases de cette conspiration dont je bénis le résultat, puisqu'il nous a rendus libres sans que le sang humain ait coulé. D'abord il avait été convenu que le capitaine et l'état-major du vaisseau et que les officiers de terre seraient massacrés ; mais Adonaï , qui , au moment de l'exécution , m'avait enfin fait part de tout ce qui s'était fait à mon insu et de tout ce qui allait éclater, me dit :
" Jany , c'est à cause de toi et de la dame qui m'a sauvé la vie que je sauverai la vie du capitaine et des autres officiers. Tu me parles si souvent de Dieu que je finis par croire à lui; et, afin de le mettre pour nous , je veux , quoi qu'il puisse nous en avenir, me montrer humain. Amsi donc prie de ton côté , du nôtre nous allons agir. ••
" J'ai prié , et ils ont agi.
" Suivant la promesse de l'homme auquel je
^àuis soumise, tout l'état-major de la frégate a été épargné, puis débarqué avec une sorte d'égards et laissé avec des vivres , des vêtements et des tentes sur la plage choisie pour le lieu de leur exil.
" Maîtres du bâtiment, le Avaïdda et tous ses sujets , rendus à la liberté , firent éclater leur joie; les soldats , les matelots , fraternisèrent avec la troupe alliée à celle d'Abbruzzio.
•' Je vous l'avouerai, Madame, je partageai l'allégresse commune, et dès cet instant j'entrevis que le bonheur et la liberté vaudraient mieux pour l'âme d'Adonaï que l'adversité et l'esclavage.
" Je lai'ssai passer les premiers instants de délire ; et quand les danses eurent cessé , quand les refrains des rondes bohémiennes ne se firent plus entendre , à votre exemple je parlai à la bande délivrée.
■' Le ciel était alors tout étincelant des magnificences de la nuit; un vent propice gonflait les voiles de notre vaisseau, et l'éloignait avec rapidité des terres où nous avions déposé nos anciens maîtres.
- La niLT était aussi calme que le ciel était
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serein , et nous voguions comme poussés par une main divine.
" Debout près du grand mât , je profitai d'un moment de silence et de repos, et je dis à ceux et à celles que j'avais vus dans la forêt de Glenmore et dans les prisons de Londres :
" J'ai été compagne de vos malheurs, de votre captivité ; me voici con)pagne de votre bonheur et de votre liberté. J'ai donc à me réjouir comme vous et avec vous; mais, croyez-moi, on se réjouit mal lorsque après un bienfait on ne mêle pas la reconnaissance à sa joie.
" Adonaï a conçu le projet qui vous a délivrés; remerciez -le de son adresse et de son courage; mais, à présent que vous êtes libres, rendez grâces à Dieu!
" C'est lui qui a mis les étoiles au-dessus de vos têtes, et qui a creusé l'abîme au-dessous de vous ;
" C'est lui qui soulève la tempête et qui apaise les flots ;
" C'est lui qui déchaîne les aquilons , qui nous envoie ce vent propice pour i.ous pousser vers la
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terre où nous trouverons repos , richesse et bonheur. I
" Amis , tombons donc à genoux , et rendons grâces au Dieu qui nous a délivrés de l'esclavage j qui nous attendait à la baie de déportation. ••
" Alors Adonaï , jusque alors debout près de j moi , se prosterna , et tous , imitant leur chef, adorèrent en silence pendant quelques instants le ce- ' leste libérateur.
.' Un mois après , Madame , nous signalâmes ' terre. Notre pilote , vieillard fort habile , nous dit alors : '
" Dieu est tout à fait pour nous ; nous avons fait bonne route , et cette terre que vous apercevez est celle que nous cherchons... c'est la Guyane française. •• ,
« Et puis , quelques heures plus tard , il nous fit remarquer un point élevé se dressant au-dessus du niveau de la mer : |
.. C'est, nous dit-il , ce que dans le pays on appelle LA CÔTE DU Diable , à cause de ses écueils ; ] mais moi qui ai navigué dans ces parages , je les j connais, et je réponds du vaisseau; en tournant ]
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l'île de Maraca , nous entrerons dans l'embouchure de la Mapa , où nous serons à l'abri de toute tempête et à la proximité d'un immense lac où s'élèvent de vraies îles fortunées. •>
" Le lendemain du jour où notre pilote nous avait ainsi parlé , nous nous vîmes , non sans quelque effroi , au-dessous de la Côte eu Diable , resserrés entre elle et une île couverte de bois de haute futaie , sous les arbres desquels nous voyions se jouer des troupeaux de cerfs , et de beaux léopards bondissant sur la grève. Nous aperçûmes aussi , à l'une des pointes de cette île d'une assez grande étendue , des habitations qui rappelaient celles d'Europe.
" Un rivage verdoyant , des arbres au port majestueux , une grande luxuriance de végétation , nous donnèrent à tous une première impression toute en faveur de la terre où nous alliqns al^order.
" Nous jetâmes l'ancre à l'embouchure du fleuve , et ce fut avec joie et bonheur que nous foulâmes ce sol où nous allions planter nos tentes. Là nous séjournâmes un jour ou deux; mais notre pilote, homme aussi prudent qu'expérimenté, continuant
à nous faire de merveilleux récits de la fertilité et de la douceur de température des îles qui surgissent du grand lac , nous voulûmes les aller explorer nous-mêmes.
" Ce lac de Mapa est entouré de toutes parts de hautes terres boisées entrecoupées de savanes , dont l'herbe vient expirar dans l'onde. Cette petite mer est ainsi mise à l'abri de toute tempête; le vent glacial du nord n'en vient point agiter les ilôts, et son haleine desséchante ne hâle jamais la verdure de ces îles.
" Nous voguâmes durant huit heures sur ce fleuve, qui pendant longtemps ne fut qu'un simple ruisseau , pouvant porter à peine quelques pirogues de sauvages. De droite et de gauche du navire nous admirions cette nature presque vierge encore. Sans doute on y apercevait des traces d'habitation , mais nulle part le bruit de notre civilisation ne s'y faisait entendre; l'air y était plein de silence , et, à je ne sais quelle émotion qui s'emparait de tous, nous rêvions du bonheur dans la tranquillité de ces parages.
" Enfin s'ouvrit devant nous le lac avec son archipel sauvage. Nous passâmes près de l'île de
Choisy , où nous vîmes flotter le drapeau de France blanc à fleurs de lis d'or; mais ce n'était pas là que nous voulions aborder; notre pilote nous désignait comme favorable à notre colonisation, une île de quinze lieues d'étendue , d'une grande fertilité , et qu'il avait visitée dans sa jeunesse avec M. de la Galissonnière :
" Là , disait-il , j'ai vu des montagnes de fer , et tout à côté du minerai d'or et d'argent. Cette île , jusqu'ici sans nom , recevra celui qu'il nous plaira de lui donner.
— Allons y planter l'étendard de l'indépendance, s'écria Adonaï.
— Allons y planter la croix du salut, ajoutai-je; c'est elle qui aide le plus à la civilisation, et c'est elle aussi qui donne le plus de libertés.
— Oui, oui, s'écria la foule. Allons, allons à l'île sans nom.
— Elle va recevoir son baptême , dit Adonaï , elle va avoir son nom : appelons-la l'île de Samlc- Croix. "
•• Tout ceci , Madame , est réalisé depuis plus do six mois ; et je ne puis vous dire combien le
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Seigneur a laissé tomber sur notre colonie des regards de miséricorde et de grâce. Dès le premier instant du débarquement, Adonaï avait fait couper deux grands arbres , en avait fait faire une croix et l'avait fait planter sur le point le plus élevé de l'île , auprès du drapeau nouvellement adopté par nous , mi -partie blanc , mi -partie bleu -ciel , avec une couronne d'étoiles.
" Nous avons trouvé dans l'île une centaine de sauvages de la tribu des Galibis , tribu nombreuse et qui est disséminée dans les terres avoisinant le grand lac. Cette peuplade, par la couleur cuivrée et olivâtre de sa peau , par sa taille et par ses mœurs , tient beaucoup de la population indigène de Terre-Ferme et du Brésil ; mais ayant été moins en contact avec les flibustiers européens que beaucoup d'autres tribus de l'Amérique méridionale , ils ont mieux conservé leur esprit primitif. Ainsi chez eux le vol est tout - à - fait inconnu , et ce serait en vain que vous chercheriez à leurs demeures , à leurs cases , oii quelquefois vingt à trente ménages vivent ensemble , quelque chose qui en défende l'entrée aux étrangers.
" Le naturel de ces pauvres créatures est doux et bon; et ce qui fait saigner le cœur, c'est la
profonde ignorance dans laquelle ils sont plongés et croupissent.
" Oh ! iMadame, il faudrait votre zèle, il faudrait cette éloquence que le Seigneur vous donne , cette patience dont vous êtes douée, cette vocation d'enseignement si ardente en vous , pour faire lever tout ce peuple assis dans l'ombre de la mort.
•• Moi , pauvre et inhabile missionnaire , j'ai déjà fait quelques néophytes : si vous veniez , Julienne , ces néophytes se compteraient par milliers.
" Sans doute vous faites le bien oii vous êtes ; car, ainsi que les anges du Seigneur qui font pousser les fleurs où ils posent les pieds , de même vous faites fleurir les vertus dans le cœur de ceux qui vous écoutent.
- Si par votre crédit , Madame , vous pou^ iez nous envoyer ici quelques missionnaires , quelques sœurs à la fois institutrices et consolatrices des pauvres , vous rendriez un immense service à notre colonie naissante.
" Veuillez donc, Madame, élever la voix pour nous; et je vous réponds que d'ici s'élèveront pour vous des vœux bien sincères , et que, si nous sommes
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exaucés, le dispensateur de tout bien répandra dans votre cœur la consolation qui adoucit les larmes , et sur vos actions la grâce qui fertilise les bonnes et saintes pensées. ••
Julienne ne put lire sans une vive émotion cette lettre de la femme d'Adonaï, et pendant toute la nuit qui suivit la lecture qu'elle venait d'en faire , elle ne put fermer les yeux. Son esprit ne pouvait plus demeurer dans le cercle étroit tracé autour d'elle , et son ardente charité voulait un pays plus vaste que celui qu'elle habitait.
GÎ[JL?IITIFlE ira.
Expédition chrétienne. — Milice sacrée de la Providence. — L'Ile Sainte-Croix. — Le fléau. — Le sceptre el la couronne.
Il y a des ten-ains où le grain ne germe pas parce que les sucs nourriciers lui manquent; il y en a d'autres où la sève fécondante fait promptement pousser la semence que la main de l'homme y a déposée.
L'âme de Julienne était semblable à la terre fertile; quand une fois une pensée du ciel y était tombée, il fallait qu'elle grandît, qu'elle fleurît et qu'elle portât ses fruits.
La lettre de Jany avait fortement remué l'âme
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de la châtelaine du Landais.... La châtelaine du Landais. . . pour obéir à la voix qui maintenant s'élevait dans son sein , elle aurait de pénibles et douloureux sacrifices à faire; mais pour les caractères comme celui de Julienne , il y a une grande tentation dans les grands sacrifices. Ce qui faisait peur H un cœur vulgaire séduisait et ravissait toujours le sien.
Aussi , après avoir passé la nuit sans sommeil , après avoir lu et relu ce que Jany lui écrivait de la nouvelle île de Sainte-Croix , de cette terre neuve et vierge et où il y avait tant de bien à faire , Julienne descendit de bonne heure dans le parc. Jamais il ne lui avait semblé si beau; jamais ses pelouses n'avaient tendu sous ses pieds de plus beaux tapis de gazon; jamais ses massifs n'avaient été mieux éclairés par les premiers rayons du soleil ; jamais les eaux limpides de la petite rivière n'avaient mieux scintillé à l'éclat du jour naissant; jamais les corbeilles de fleurs n'avaient embaumé l'air de plus suaves parfums ; et pendant que la châtelaine se promenait parmi tous ces enchantements , tous ces liens d'attache , elle entendait s'éveiller le château et la ferme. Les hommes du labour allaient à leurs travaux , et de la tourelle surmontant le donjon du n()l)le manoir , descendaient maintenant les sons
de la cloche appelant la cominunauté à la prière du matin.
La fille du hameau des Saules pouvait donc se dire , au milieu des riants aspects de son parc : Ceci est à moi! En écoutant la cloche convoquant à la fois au pied des autels les institutrices et les élèves , en songeant à l'ordre, à l'activité régnant à présent dans les vastes dépendances du Landais , en voyant le contentement et le bonheur rayonner sur tous les visages des grands et des petits qu'elle avait rassemblés autour d'elle, elle pouvait se dire : Tout ceci est mon œuvre ! Mais non , Julienne ne disait rien de pareil... elle se répétait : Ceci est l'œuvre de Dieu ! C'est lui qui m'a fait ces saints loisirs , cette délicieuse paix ; sa voix m'appelle maintenant ailleurs : la servante de Dieu obéira.
Puis , se hâtant , elle se rendit à la chapelle , et les premières paroles qui s'élevèrent du fond de son âme et qui sortirent de ses lèvres en face du tabernacle furent : Seignet r , qve votre volonté soit
K.\ITE, JE PARTntAI.
Quand une fois Julienne , cette vraie femme forte, avait fait une promesse, il n'existait qu'une chose qui pût l'empêcher de l'accomplir, c'était la mort.
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Aussi de ce jour, gardant au fond de son cœur sa grande résolution , elle médita dans le recueillement sur l'œuvre qu'elle était sur le point d'entreprendre. D'abord, pour aller faire le bien dans les contrées lointaines , elle ne voulait point laisser dépérir le bien qu'elle avait fait dans son pays natal .
La religion est loin de commander l'indifférence pour le lieu qui nous a vus naître ; au contraire , elle étend, elle agrandit la patrie, car la charité ne connaît ni limites ni frontières.
La châtelaine du Landais arrêta donc dans sa pensée qu'elle partirait sous peu de jours pour Paris ; qu'elle porterait au grand aumônier, pour qu'il la remît sous les yeux du roi , la lettre qu'elle avait reçue de la Guyane française , et que , aprcs avoir vu le monarque très-chrétien , la famille royale et les ministres, elle partirait immédiatement avec les secours et les aides qui lui seraient accordés pour la mission de l'île de Sainte-Croix. L^ne femme d'autant d'esprit que de zèle, et qui avait en elle autant d'entente que de charité dans l'âme , viendrait prendre la direction de la communauté et du noviciat du Landais. Ce serait là le seul rhajigenient
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dans le personnel de cet établissement. L'école des jeunes garçons resterait sous la surveillance du vicaire, qui y serait aidé par deux Frères de la doctrine chrétienne qu'elle avait obtenus du supérieur général de l'Ordre.
Toutes ces sages dispositions , elle les avait prises avec sa sérénité habituelle. Mais ce qui , malgré son enthousiasme , lui serrait le cœur et lui faisait venir des larmes dans les yeux , c'était la pensée qu'à son retour, dans quelques années , elle ne retrouverait plus peut-être ni son père , ni sa mère , ni le vieux curé qui avait guidé ses premiers pas.
Deux semaines se passèrent en correspondance active entre le Landais et Paris. Tout s'était fait, arrangé et conclu sans que la communauté eût rien su des résolutions de sa fondatrice ; mais il fallut enfin que la mère fit ses adieux à ses enfants . et c'était là l'épreuve du sacrifice.
Quand l'arbre a grandi sur la colline, quand en élevant ses rameaux vers le ciel il a profondément enfoncé ses racines dans le sol ; quand les petits oiseaux du ciel ont bâti et caché leurs nids dans son feuillage , si l'homme des champs vient avec ses fils pour déraciner l'arbre , il y a alors dans le
chêne ébranlé, et qui n'a pas encore vécu ses siècles, un déchirement et un bruit qui ressemble à des plaintes et à des gémissements.
Dans le cœur de Julienne il y avait aussi un cruel déchirement; mais sur ses lèvres aucune plainte. Les plaintes, les gémissements, et il y en eut beaucoup , sortirent des âmes qui allaient en quelque sorte devenir orphelines par l'absence de leur mère.
Julienne , craignant d'être trop émue des adieux qu'elle aurait à faire et à recevoir , et ne voulant pas être faible devant les pieuses filles à qui elle avait enseigné la fortitude , après avoir passé toute une nuit avec son père , sa mère et le curé du village et le vieuxfrère Anselme , après avoir versé d'abondantes larmes en face de l'autel , avant que le soleil n'apparût à l'horizon, monta en voiture , faisant asseoir à ses côtés le vénérable religieux , qui , après avoir négocié sa rançon , s'était attaché pour jamais à elle, et qui, ainsi que Peppitta et Joachimo, était résolu, s'il le fallait, d'aller au bout du monde pour ne la pas quitter.
Inutile de redire les démarches que Julienne fit à Paris. Souvent en ce monde , celui qui marche
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vers le bien ne trouve que des entraves; mais cette fois je ne sais quelle brise du ciel soufflait favorable sur tous les projets de la fille du hameau des Saules, qui préférait à son titre de châtelaine celui de servante de Dieu.
Le roi , les princes , les princesses accueillirent Julienne avec faveur. La réception qu'on lui fit à la cour lui rendit facile l'entrée de tous les ministères , et c'était vraiment chose merveilleuse que de voir Julienne Garnier si bien écoutée de tous les grands du monde.
Un saint prélat, dont l'infatigable charité et le zèle ardent ont dévoré la vie , Ms"" de Forbin-Janson , évêque de Nancy, entra non-seulement dans ses projets , mais agrandit encore ses plans.
" A vous , la mère des pauvres , dit-il , des femmes pieuses et moi vous confierons des enfants condamnés en naissant à ne pas connaître leur mère selon la nature , et auxquels vous , Madame , donnerez des mères selon la grâce.
" Ici trop souvent ces petits infortunés n'ont pour les élever , quand ils sont sortis de l'asile charitable qui les a reçus à leur premier jour , que des hommes qui bien souvent ne croient pas en Dieu. Ainsi les
enfants du vice n'ont personne pour leur apprendre à connaître et à aimer la vertu. Vous , vraie mère des pauvres, des petits et des faibles, dans les écoles que vous allez former avec vos saintes sœurs autour de la croix , vous répandrez dans tous ces jeunes cœurs la lumière qui purifie et qui élève , et dans la colonie nouvelle vous accorderez un coin de terre , un champ à labourer, à ceux qui sont déshérités de tout parmi les hommes. ••
C'était bien entrer dans les vues de Julienne que de confier à ses soins ce petit peuple d'enfants.
Le ministre de la marine l'aida beaucoup dans ce projet, en mettant à sa disposition tout ce qui pouvait rendre prompt et facile son voyage à la Guyane française.
Toute démarche faite , toute chose arrêtée , l'amie d'Amélie .Alountclare partit de Paris pour aller à AValbury-Castle prier sur la tombe de sa bienfaitrice. Hélas ! ce caveau de famille avait rouvert sa porte funèbre pour y laisser descendre le cercueil du bon , de l'excellent sir Thomas Sydenham , que Dieu venait de rappeler à lui.
Ce pieux devoir de l'amitié , ce pèlerinage de la reconnaissance accompli , Julienne revint en France,
ne demeura à Paris que le temps nécessaire pour rassembler et emmener avec elle les personnes pieuses qui voulaient partager les dangers et la gloire de l'expédition chrétienne , ayant pour but de porter au delà des mers , à des peuplades sauvages , les lumières de la foi et la civilisation de l'Evangile.
Je me souviens de l'arrivée à Nantes de cette femme apôtre; j'y ai vu cette servante de Dieu entourée d'égards et de respects par les premiers magistrats de la ville et par ce que la province avait de plus noble et de plus élevé. Cette femme, née fcous le chaume , avait en elle une distinction , une dignité qui valaient toutes les belles manières que donne le grand monde. Sa conscience était si pure, son âme si sereine , que cette sérénité et cette pureté se reflétaient sur ses traits beaux et réguliers. Quand on la regai'dait , elle charmait ; quand on l'écoutait, elle étonnait; quand on l'approchait, on l'aimait... Comment, partie de si bas, était-elle montée si haut? Pour le savoir il ne fallait que l'entendre , car , sans recourir à aucune des ruses de la fausse modestie , sans jamais se glorifier parce qu'elle glorifiait toujours Dieu , avec une admirable humilité elle racontait merveilleusement bien toute sa \ie prédestinée.
Ce fut chose touchante que le départ de cette expédition pacifique. Pour aller conquérir des âmes , quelle milice ! des enfants , des femmes , de vieux prêtres ; et pour étendard , la bannière de la croix. Oh ! disions-nous alors en voyant le vaisseau s'éloigner du port :
" Veillez sur cette nef partant pour les régions lointaines , ange à qui le Seigneur a confié l'empire des mers ; vous qui en son nom déchaînez les tempêtes et portez sur vos ailes la Vierge divine qui , par un sourire , apaise la fureur des flots , veillez , veillez sur ce navire; éloignez -le des écueils de l'abîme, et détournez de lui la foudre des orages. »
Pendant que nous priions ainsi , tous les passagers étaient sur le pont, tendant les mains vers nous , et criant adieu à la patrie dont ils s'éloignaient peut-être pour toujours. Cette incertitude du retour devait contrister bien des cœurs ; mais heureusement que pour consoler les partants trois filles du ciel se trouvaient au milieu d'eux , la Foi , l'Espérance et la Charité.
Bientôt nous vîmes les prêtres et les matelots se découvrir le front, les femmes et les enfants s'agenouiller , et pendant que l'équipage hissait les
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grandes voiles , nous entendîmes les émigrants entonner ÏAve.. maris steUa.
Récapitulez : dans une vie de vingt-huit ans tout au plus, combien d'émotions diverses! Souvenez-vous de Julienne montant avec Amélie à bord d'un autre vaisseau, du navire calabrois tout rempli de gypsies et de Bohèmes; souvenez-vous de cette bande sans mœurs , sans culte et sans Dieu , dans laquelle les deux jeunes amies se trouvaient confondues ; et voyez , voyez maintenant la fille du hameau des Saules , la châtelaine du Landais , la femme apôtre , à bord de ce bâtiment qui , par une coïncidence heureuse , se trouve nommé la Providence .
Si souvent on a lieu de s'étonner que les voyages en mer , que les traversées les plus longues et les plus périlleuses se fissent sans qu'aucun acte religieux s'accomplisse sur ces maisons flottantes entre le ciel et l'abîme; si le cœur s'attriste en voyant oublier le Créateur au milieu des plus imposantes scènes de la création, cette fois l'âme chrétienne avait à se réjouir à l'aspect de ce qui se passait sur cette colonie, conduite par une sainte et courageuse femme, sous l'étendard du Christ.
Nous l'avons déjà dit , une brise d'en haut soufflait favorable pour faire arriver à bon port l'évan-
gélique entreprise de Julienne. Ce souffle da ciel ne cessa pas un instant de pousser le vaisseau vers cette nouvelle terre promise si ardemment désirée.
Tout seconda si bien la pieuse expédition , qu'elle arriva en vue de terre en moins de temps qu'on n'en met d'ordinaire dans les plus heureuses traversées.
Quand du haut des hunes un matelot eut fait retentir ce cri qui fait toujours battre le cœur des plus vieux marins , ce cri de : Terre ! terre ! enfants , femmes, passagers de tout rang et de tout âge, se portèrent à l'avant du vaisseau, le regard avidement fixé du côté qu'indiquait toujours l'homme qui le premier avait signalé la côte de la Guyane ; car c'était bien elle, c'était bien là le terme du voyage.
Au - dessus des vagues verdâtres , une longue l)ande noire s'étendait : c'étaient ces rochers de /a Côte du Diable qu'un an auparavant avait affrontés le vieux pilote du vaisseau /a Justice, tombé au pouvoir d' Adonaï , l'ancien waïdda.
Julienne allait donc revoir dans l'île paisible et fortunée de Sainte-Croix la femme qu'elle avait consolée dans le misérable yarret de Southwark. Alors elle avait été témoin de sa résignation et de
son dévouement ; à présent , sans doute , elle allait la retrouver heureuse au milieu des heureux qu'elle s'efforçait de faire en répandant autour d'elle les principes de la morale et les enseignements de la religion; mais Dieu lui réservait encore une épreuve.
Quand le vaisseau la Providence eut remonté le fleuve qui relie le lac de Mapa à l'Océan ; quand, après avoir traversé une grande partie du lac fortuné , embelli d'îles verdoyantes élevées au-dessus des eaux ; quand par-dessus les arbres Julienne et ses compagnes eurent aperçu la haute croix qu Adonaï avait plantée sur la colline; quand auprès de cette croix elles virent flotter dans les airs l'étendard bleu et blanc semé d'étoiles, il éclata sur le vaisseau un soudain, un grand cri d'arrivée, un cri de reconnaissance envers Dieu. A cette acclamation les passagers attendaient un cri de joie pour réponse;... mais non, rien ne répondit, tout resta muet; aucune voix ne s'éleva de l'île , aucun habitant n'apparut sur son rivage.
Enfin le bâtiment jeta l'ancre... et quel spectacle , grand Dieu ! attendait les heureux arrivants !
Dès qu'ils eurent franchi la lisière d'arbres touffus
formant comme une verte muraille autour de l'île, sur les nouvelles constructions élevées par les compagnons de l'ancien waïdda, sur les pierres et les murs de la petite ville restée inachevée , gisaient des centaines de malades.
A la gloire de Julienne , à la gloire de ceux et de celles qui la suivaient , il faut le dire , il n'y eut pas une seconde d'hésitation. La charité les avait fait monter à bord du navire , la charité les fit voler au secours de leurs frères frappés de ce cruel fléau.
" Ah! s'écria Julienne, maintenant je le vois, c'est bien Dieu qui nous a conduits. Oui , oui , c'est sa main divine qui nous amène ici avec tout ce qu'il faut pour secourir ces maux, ces misères, ces souffrances; nous arrivons avec l'aide du Seigneur pour arrêter la faux de la mort. -
Puis s' adressant aux médecins qui l'accompagnaient :
'• Avant tout, leur dit-elle, faites apporter du vaisseau tout ce que la libéralité de nos frères de France nous a donné pour soulager et guérir.
" Puis vous, mes sœurs; puis vous, serviteurs de Dieu; vous, intrépides missionnaires, venez, ac-
courez avec moi; prosternons-nous, et disons pour première pTÏère en abordant cette île : Parce, Domine, "parce populo tuo; car ce peuple qui souffre est le peuple de Dieu , et nous venons nous mêler à lui pour étendre dans ces contrées sauvages le royaume du Seigneur. «
Après ce peu de paroles , Julienne courut vers la ville naissante. Tous la suivirent , tous l'imitèrent, et bientôt les anges du ciel purent voir les anges de la terre penchés sur tout être souffrant.
Tel fut le premier acte de Julienne en arrivant sur cette terre où Jany lui avait annoncé qu'il y aurait des consolations à répandre.
Les consolations , les soins des médecins , le zèle des missionnaires, et, par-dessus tout, l'entente et la vigilance de la femme supérieure que Dieu avait prise par la main pour la mettre à la tête de cette expédition chrétienne , eurent bientôt arrêté les ravages de l'épidémie.
Par une pensée toute maternelle , Julienne , qui avait ordonné à tous de l'aider dans les soins qu'elle portait aux moribonds , avait fait reconduire au vaisseau tous les petits enfants confiés à sa garde; eux seuls ne pouvaient être d'aucun secours; eux
seuls ne devaient pas être exposés au péril. Parmi les femmes que le fléau avait épargnées , Jany pouvait encore soigner les maux de ceux dont elle avait éclairé et purifié les âmes; et dans cette scène d'arri\-ée et de désolation il y aurait eu un touchant tableau à faire , celui delà femme d'Adonaï, pâle, belle , éplorée , tombant aux genoux de la fille du hameau des Saules , et lui criant , les bras tendus vers elle :
" Julienne! Julienne ! c'est Dieu qui vous amène pour nous sauver tous ! •>
Ces paroles que la compagne de l'ancien Avaïdda avait dites à la femme missionnaire en la voyant apparaître devinrent prophétiques. Quinze jours après que le vaisseau la Providence eut traversé le beau lac de Mapa et mouillé dans la petite baie de Sainte-Croix , l'île recommençait à reprendre son air de vie et son activité.
Quinze jours après cette saisissante prière du Parce , Domine , un Te Deum solennel fut chanté sur la colline , au pied de la grande croix ; et dans cette hymne de joie, de gratitude et d'enthousiasme , les voix des sauveurs et des sauvés montèrent ensemble vers le Seigneur.
Depuis ce jour, qui restera à jamais dans la mémoire des habitants de cette île , la bienfaisante et salutaire influence de Julienne ne fit que grandir.
Dès que ses mains ne furent plus employées à soigner , à panser les malades , elles posèrent la première pierre d'une chapelle à.édi\éek Notre-Dame de bon secours et de dèlii-rance.
Dès que le petit hospice fut fermé , elle ouvrit ses écoles ; dès que la force fut revenue aux colons et aux indigènes , elle fit construire des fermes et des ateliers.
Pendant qu'elle s'occupait de ces soins , les missionnaires qui l'avaient accompagnée se servaient de la petite marine de l'île , chaloupes européennes, pirogues et yoles de sauvages, pour aller, comme le dit le Christ, se ïdàve pêcheurs d'hommes; et souvent ils ramenaient des familles de Galibis à la petite colonie de la Croix.
Avant la fin de l'année, on voyait déjà dans les écoles de petits sauvages, à la peau olivâtre , s'agenouilleret dire Notre Père et Je vous salue , Marie, avec les petits enfants orphelins que l'évêque de Nancy avait remis aux mains de la châtelaine du Landais.
Adoiiaï, après avoir ordonné, d'après la prière de la pieuse Jany, d'élever la grande croix sur le
point le plus élevé de l'île, s'était livré à des soins plus en harmonie avec son caractère. De concert avec plusieurs de ses anciens sujets , il avait construit à droite et à gauche de la petite baie deux forts pour en défendre l'entrée. Ces bastions existent toujours , et l'on y voit encore braqaés sur le lac de Mapa les canons anglais enlevés du vaisseau la Justice.
Les ouvrages de guerre terminés , l'ennui s'empara du chef de brigands. Pour s'en distraire, il s'embarquait souvent et allait chasser sur la terre ferme. Là l'ancien waïdda, ne faisant aucun cas des usages des peuplades dont il foulait la terre , tua un cerf qui s'était réfugié dans un endroit de la forêt consacré à la sépulture des anciens. Ce sacrilège commis dans le champ des aïeux ne lui fut point pardonné par les sauvages , qui d'un coup de tomahawk lui brisèrent le crâne , à l'endroit même où son couteau de chasse avait ouvert le flanc du fier et bel animal.
Devenue \'euve , Jany se dévoua tout entière aux bonnes œuvres ; aussi le frère Anselme disait-il en la voyant aller avec Julienne de la chapelle aux écoles , des hospices aux ateliers , des enfants aux vieillards : " Vous voyez bien ces deux êtres qui passent là : l'un est un archange et l'autre un
ange marchant dans les voies de Dieu pour porter à chacun bons conseils , secours et consolations. »
On ne peut vivre si près de la vertu , si proche de la perfection sans en prendre quelque chose ; Peppitta et Joachimo avaient ressenti cet ascendant ; tous les deux se distinguaient dans la colonie par leur charité envers tous et leur indicible dévouement envers leur maîtresse adorée. Dans leur vie active , l'un et l'autre se trouvaient souvent mêlés aux hommes et aux femmes des tribus 'sauvages. Entre les anciens ^/s de l'espace et de la Hbei^té et ces enfants du désert et de la nature il y avait plus d'un point de contact.
Joachimo et sa femme , avec leurs anciennes habitudes de gypsie , ayant appris quelques mots de la langue des indigènes , trouvèrent le moyen de louer et d'exalter souvent devant eux Julienne, que , dans leur admiration , ils appelaient la Reine de l'île.
Ce titre , ils l'avaient pour ainsi dire jeté au vent; mais , vous le savez, il y a des graines que le vent emporte de l'arbre où elles ont mûri et que tout à coup il laisse tomber sur la terre molle et humide. Cette graine s' attachant au sol pousse , germe et grandit.
Il en fut de même des paroles de Joachimo
et de Peppitta à l'égard de Julienne. Deux ans après son arrivée , les colons venus d'Angleterre et de France , les natifs de l'île et plusieurs tribus de la Grande-Terre qui avaient élevé leurs cabanes autour de la colline de la Croix , dans leur gratitude et leur besoin d'être protégés par celle qu'ils appelaient , les uns l'ange du Seigneur, et les autres l'aimée du grand esprit, vinrent avec le vieux frère Anselme la saluer du titre de reine et lui prêter serment de dévouement et de fidélité.
Constante dans son humilité , Julienne refusa le diadème sans faste et le sceptre léger qu'on lui offrait , disant à tous du haut des degrés de la Croix :
" Je ne suis point née pour de semblables honneurs. La couronne au front , le sceptre à la main , je vous protégerais mal. Laissez-moi donc ce que je suis ; je demeurerai parmi vous ; rien ne me séparera de vous; je devinerai vos désirs , je saurai vos besoins , j'entendrai vos plaintes quand vous en exhalerez ; et , croyez - moi , pour vous rendre heureux, il vaut mieux que j'entende la voix du peuple que celle des flatteurs. Certes cette petite île serait un pauvre royaume , et bien chétive serait ma cour; mais, soyez certains, si demain je venais à m' asseoir sur un trône, quel qu'il fût, je serais
bientôt entourée de courtisans. Les concerts de louanges m'étourdiraient, m'enivreraient peut-être; et alors je ne pourrais plus vous aider, vous assister, vous guider comme je le fais depuis deux ans.
« Mes amis , mes enfants , laissez - moi donc rester ce que je suis aujourd'hui , ce que je veux, ce que je dois toujours être et pour moi et pour
vous : LA SERVANTE DE DiEU. "