JULIENNE. 23S
C'étaient des Bohémiens et des gypsies; parmi eux je reconnus Adonaï.
A cette vue , je sentis la douleur transpercer mon âme , et je crus que j'allais mourir!
Quand les charrettes eurent traversé la petite ville ; quand les prisonniers eurent été déposés à la geôle , j'allai bien vite trouver mon père et ma mère , et je leur dis :
" Oh! je vous en supplie, faites venir tout de suite le saint prêtre qui est notre guide spirituel à tous, et que comme vous je vénère. "
Quand le prêtre fut arrivé, je leur racontai ce que je venais de voir, et leur dis que j'avais reconnu parmi les prisonniers l'homme qui m'avait enlevée de leur maison et arrachée à leur amour. Je me hâtai de leur répéter qu' Adonaï , cédant à mes larmes el à mes prières, avait, dès le jour même de ma fuite de la maison paternelle, fait venir un jeune prêtre du collège de Stony-Hurst , qui , devant deux témoins , nous avait donné la bénédiction nuptiale,
" Ainsi, malheureuse enfant, s'écria mon père, tu es la femme de ce brigand-là?
— Oui , mon père , devant Dieu et devant les hommes.
— Oh! malheur! malheur! dit ma pauvre mère.
— Dieu n'envoie pas le malheur pour rien ! Jany ,
qu'allez-vous faire maintenant? demanda l'homme de religion.
— Mon père, je vais faire mon devoir. Priez le Ciel qu'il m'en donne la force. ••
Puis m' adressant à mon père et à ma mère, je leur dis :
" Pour que je sois plus digne de vous et du pardon que vous m'avez accordé , laissez-moi aller avec ce saint homme , qui nous guide , qui nous conseille tous; laissez-moi aller avec lui à la prison.
— Eh ! que veux-tu aller dire à cet homme? s'écria mon père.
— Lui dire que le repentir est la seconde iimocence des hommes , et qu'il faut qu'il se repente.
— O mon enfant , tes paroles ne pourront rien sur une conscience conmie la sienne.
— C'est égal , ne la détournez pas de son projet , reprit le révérend Père Semés; c'est Dieu qui l'inspire... laissez-la faire. Je vais l'accompagner. ■■
Conduite par cet excellent homme, j'obtins accès dans la prison ; et quand après quelques formalités il m'eut été permis de voir Adonaï dans son cachot , je le trouvai couché sur de la paille avec les fers aux mains et aux pieds.
En me voyant, il se souleva à demi et me cria :
" Jany, viens-tu me sauver?
— Je viens faire tout ce qu'il dépendra de moi pour te rendre à la liberté !
— Dis donc pour me rendre à la vie , car la main du bourreau s'étend déjà sur moi.
— O Adonaï ! Adonaï !
— Oui, tu peux plaindre Adonaï , le waïdda; son règne n'a pas duré longtemps! Quand tu as été partie , j'ai fait des pas de géant dans notre voie. . . et mes mains , que voilà , n'ont été chargées de ces lourdes chaînes qu'après s'être bien rougies du sang des hommes du roi. -
Parlant ainsi, vVdonaï levait ses larges mains en l'air, et le bruit des chaînes qu'il secouait était terrible à entendre.
" Repentez-vous d'avoir été homicide , dit le prêtre ; ne vous vantez plus du sang versé ; je vous promets que j'accompagnerai votre femme partout où il faudra aller pour obtenir votre grâce.
— Eh bien ! vous n'avez qu'à partir pour Londres, car moi et mes compagnons nous sommes destinés à paraître au balcon de Newgate , et à donner aux habitants de Londres le spectacle qu'ils préfèrent à tous les autres. »
A peine avait-il dit ces mots , que deux guichetiers vinrent le prendre pour le conduire devant le shérifF du comté.
" A Londres donc ! C'est là , Jany , que ton mari te donne le dernier rendez-vous ! ••
Parlant ainsi , il me tendit sa large main , et j'y mis la mienne en lui disant : » Adonaï, je serai exacte. >•
Depuis ce moment je ne l'ai pas revu, continua Jany ; mais si j'en crois ce que m'a dit Naya et quelques autres compagnes de notre vie errante, le gouvernement a résolu d'en finir avec les troupes de Bohémiens et de gypsies qui inondent l'Angleterre, l'Ecosse et l'Irlande. Ne perdons donc pas un instant, Peppitta , pour aller rejoindre ta maîtresse , que le Seigneur vient d'envoyer à mon aide. -
(GEAFÏITIE 11.
La eommulatioD de peine. — Le retour au pays. — La joie du hameau.
Le lendemain du jour où Julienne était allée visiter dans son misérable logemeni la femme du waïdda, on lisait dans le Morning-Chronicle le paragraphe suivant :
" Hier , vers les trois heures de l'après-midi , au " moment où LL. MM. le roi et la reine arrivaient " dans une calèche découverte àHyde-Park Corner, " le directeur des courses romaines se présenta avec •• plusieurs cavaliers pour escorter la voiture royale " jusqu'à l'estrade où LL. MM. et les princes et " princesses devaient prendre place , pour assister " à cette course de chevaux barbes à demi sauvages, " et (jui courent , dévorent l'espace , atteignent le " but et remportent le prix, sans être montés par
•' aucims grooms ou jockey s. Ce spectacle, tout nou- '• veau pour Londres , avait attiré une fouleimmense.
•■ Au moment où la famille royale descendait de " carrosse pour monter l'estrade réservée , une jeune .. et charmante femme , vêtue de noir et ayant sur '• sa tête un long voile de deuil , a traversé la foule '• et s'est jetée à genoux devant le roi et la reine .. en élevant ses beaux bras vers LL. MM. , et en •• criant : Grâce ! grâce j^oiir mon 7na?n.'hecri dé- " chirant de cette femme éplorée , dont la pâleur et '• l'air de souffrance ne pouvaient cacher la beauté , " ont produit un grand effet sur la foule , et , nous " nous hâtons de le dire , sur les augustes person- » nages auxquels cette femme avait adressé sa " prière. La reine , se penchant vers elle avec bonté , " a pris la supplique que lui tendait l'infortunée , " en lui disant : " Rassurez-vous , Madame , le roi " et moi nous ferons tout ce que nous pourrons " faire pour sauver votre mari. -
•' Ces mots , la reine les dit assez haut pour « qu'ils fussent entendus de quelques groupes en- " virormants, et des /iou7'ras s'élevèrent alors pour " remercier la souveraine de sa promesse de clé- " mence.
'■ Dès leur rentrée au palais de Saint- James, " LL. MM. ont fait venir le lord chancelier, et ont
conféré avec ce haut et vénérable magistrat de la grâce qui venait de leur être demandée par une femme dont l'aspect et la douleur les avait vivement intéressées et touchées.
" Faisant violence à la bonté de son cœur, le lord chancelier a représenté respectueusement au roi que les bandes de gypsies et de Bohémiens infestaient une grande partie de ses royaumes d'Angleterre , d'Ecosse et d'Irlande , et qu'un exemple éclatant lui semblait salutaire.
» Milord, lui a répondu la reine, je demande une faveur pour le jour de ma naissance ; ce sera demain , vous le savez , qu'il sera célébré. Comme hommage de vous , je vous demande la vie de cet homme.
" — Milord, ajouta le roi, un don de jour de naissance ne se refuse jamais.
" Votre volonté sera faite , Madame , et dès ce soir je remettrai à votre très-gracieuse et trop clémente Majesté, non la grâce entière d'Adonaï,. chef ou waïdda des Bohèmes , mais la commutation de la peine capitale en une déportation perpétuelle dans une de vos îles.
" Merci , dit la reine en tendant sa main dégantée au chef de la justice , qui , s'incliriant, la baisa respectueusement. ••
Le Alorning-Chronicle ajoutait :
.' On assure qu'une jeune et belle Française qui « pendant deux ou trois ans a été retenue captive en » Italie avec la fille de lord et de lady Mountclare , " par le brigand Abbruzzio , a joint ses démarches " et ses prières à celles de la femme du chef des « Bohémiens , qui depuis quelque temps commettent » tant de brigandages dans le pays de Galles.
" Cette dame française , avant de quitter l' An- " gleterre, a voulu que son nom y fut béni par le « public et par ceux-là mê ne dont les complices » ont été ses persécuteurs. ••
C'était , il faut l'avouer, une noble et bonne manière de faire ses adieux à un pays qui lui avait été hospitalier, que l'action de Julienne. Le cœur content, l'âme satisfaite du résultat de ses prières et de ses démarches , elle monta à bord du paquebot partant de Douvres pour Calais.
Avant de quitter Londres, elle avait revu la pau\re Jany , qui , sans ostentation , et comme si elle faisait la chose la plus simple du monde, était venue lui dire :
" Je pars, Madame, avec l'homme dont vous
avez sauvé la tête ; et si je ne me sépare pas de
lui , c'est que je suis convaincue qu'il y a des liens
que le crime même ne peut rompre.
" Et puis , il faut que je vous le dise , quand , dans quelques veilléeschez la vieille ^lab-Cunning, je vous ai entendue parlerdu bonheur qu'ily avait à répandre la lumière sur les ténèbres de l'ignorance et la semence rehgieuse sur le champ de l'impiété , mon âme s'est sentie saisie de l'ardeur qui émanait de la vôtre; moi aussi j'ai désiré faire aimer Dieu à ceux qui ne le connaissent pas et à ceux qui le méconnaissent. Je vais donc, pauvre apôtre que je serai , prêcher l'Évangile aux peuplades sauvages des îles lointaines oîi nous allons être déportés.
— Dans votre malheur ce vous sera une grande consolation que la mission que vous vous imposez là. Le Dieu que vous vous efforcerez de faire connaître , aimer et servir sera avec vous, répondit Julienne à la femme du waïdda ; vos journées ne seront pas vides. ••
Comme le vent était favorable, au bout de deux heure, un rayon de soleil donnant sur les clochers de Calais, les fit apparaître blancs et clairs aux yeux de la jeune Française.
2H JLL1K^^E.
Je ne redirai point le voyage de Julienne de Calais au hameau des Saules.
Avant de partir pour l'Italie avec la famille de lord Mountclare, Julienne était venue à Paris; mais de cette grande capitale la pauvre enfant ne put rien voir, car elle était alors aveugle. Ses nobles protecteurs l'avaient en vain menée chez les premiers oculistes ; tous avaient dit que c'était du temps qu'elle devait espérer la guérison. Elle séjourna donc quelques jours dans cette ville, dont elle avait tant entendu parler dans son village et à l'étranger; elle visita les plus beaux monuments de la cité des ' arts.
Sans doute , avec son goût pur et son esprit éclairé , elle les voyait avec intérêt ; mais le plaisir qu'elle prenait à les admirer n'était pas sans une espèce de remords. L'antique cathédrale de Notre- Dame, en la retenant sous ses saintes voûtes, l'empêchait d'arriver aussi vite qu'elle l'aurait dû à l'humble petite église qu'aimait tant son vieux curé. Les palais du Louvre et des Tuileries étaient beaux sans doute; mais à la ferme paternelle son père et sa mère ne l'attendaient-ils pas?
Tourmentée de ce scrupule d'une âme aussi pieuse et aussi tendi-e que la sienne , elle abrégea de moitié
le séjour qu'elle avait d'abord projeté de faire à Paris. En cette occasion elle se garda bien de consulter Peppitta et Joachimo, qui n'appelaient plus la capitale de France que la ville des délices et des prodiges.
Dans ma vie, j'ai bien souvent essaj'é de faire connprendre de douces et saintes émotions. Rappelant mes souvenirs, j'ai cherché à redire ce que le cœur éprouve quand Dieu y laisse tomber une goutte de cette coupe où boivent les bienheureux du ciel.
Mais je le sons , ma voix et ma plume seraient impuissantes à faire concevoir tout ce qui remplissait l'âme de Julienne lorsqu'elle approcha de son hameau natal.
Déjà par-dessus la verdure elle voyait briller au soleil couchant la croix et le coq doré surmontant la vieille tour de l'église. Déjà , un peu plus loin que le village, elle distinguait au-dessus des hautes futaies les tourelles du château où, avec Amélie, Amélie alors son amie d'enfance et depuis sa bienfaitrice , elle avait pa?sé , malgré sa cécité , de gais et heureux jours.
Oh! oui, il y a vraiment des jours, jours rares, il faut le dire, où le cœur de l'homme accuse Dieu
de l'avoir créé trop petit pour contenir les félicités qui l'inondent.
En arrivant au hameau des Saules , Julienne sentait son âme déborder d'une telle joie, qu'elle disait à Peppitta :
" Moi qui ai pu endurer tant de souffrances , supporter tant de misère ; moi qui ai pu voir couler le sang de mes bienfaiteurs au \a] de San-Lorenzo ; moi qui ai pu voir mourir l'angélique Amélie sans que mon cœur se soit brisé , maintenant je me sens si faible , que je crains de succomber sous le bonheur qui m'avient. -
Peppitta , tout en écoutant sa maîtresse , avait l'air un peu distraite, car, il faut bien le dire, cette jeune fille avait commis une indiscrétion. De Paris elle avait fait écrire au curé du hameau des Saules pour le prévenir du jour fixe de l'arrivée de sa maîtresse.
Aussi , pendant que Julienne lui témoignait sa crainte de ne pouvoir supporter son bonheur, l'ancienne gypsie avançait sa jolie tête à la portière, et regardait si elle ne verrait personne venir audevant de la voiture.
Avant d'arriver au village natal de notre héroïne , le pays était assez plat et d'un aspect assez monotone : c'étaient des champs fertiles, de riches
JULIENNE. m
guérets et de belles moissons; mais comme la richesse n'est pas toujours amusante , cette partie du pays n'avait rien de pittoresque. Encore quelques pas , et le paysage changeait tout à coup : lorsqu'on était arrivé sur le haut d'une côte dont la montée était presque insensible, les regards s'emparaient d'une contrée toute nouvelle. Ce n'était plus le jaune doré des blés, c'était la verdure des prairies ; ce n'étaient plus des arbres fruitiers s'élevant des sillons , c'étaient des saules au feuillage argenté et des peupliers suisses et d'Italie , suivant et marquant sur les prés le cours d'une petite rivière méandrant dans la plaine, et venant par ses ondes abondantes en aide à l'industrie. Puis s'élevaient au-dessus du sol verdoyant une centaine de maisons bien blanches avec, des toits bien roses, dominés par une antique tour que les siècles avaient rendue grise, et qui servait de clocher à l'église gothique; toutes ces constructions vieilles et modernes se dessinaient sur la masse luxuriante de ces arbres qui se plaisent et qui croissent au boni des eaux.
Il n'y avait dans tout cet ensemble rien de grai:diose ; mais tout y était gracieux. Aussi bien souvent, quand en Italie et en Angleterre on avait montré à Julienne ces grandes vues renommées
parmi les touristes et les voyageurs , elle les avait admirées comme tout le monde, mais au dedans d'elle s'était dit : J'aime encore mieux la vue de mon cher petit hameau des Saules.
" Ah! s'écria Peppitta, maîtresse, voici que l'on vient au-devant de vous.
— Au-devant de moi ! Et qui peut savoir que j'arrive?
— Voyez, voyez si je vous trompe: voilà tout un groupe qui s'avance. Et n'apercevez- vous pas au-dessus des buissons d'aubépine une bannière qui flotte?
— 0 mon Dieu! mon Dieu! •• s'écria Julienne en mettant ses deux mains sur son cœur pour en contenir les battements; puis d'abondantes larmes s'échappèrent de ses yeux.
" Fais arrêter ; dis à Joachimo que je veux descendre. "
Le Calabrois sauta lestement de son siège, vint ouvrir la portière , baissa le marchepied , et , la toque à la main , présenta son bras pour aider sa maîtresse à descendre.
" Bonne maîtresse, dit -il , de là -haut j'ai vu bien du monde qui vient à votre rencontre. ••
Alors les petits pieds de Julienne furent légers sur la route ; elle eût couru plus vite encore sans
oinuîLiiEWPns
OH . ELLE ire. POtrVAIT S'Y MEPRENI ÏTAIT SA VIEILLE UÈRE ,
JULIENNE. -2i9
les palpitations précipitées de son cœur ; car ses yeux, malgré les pleurs qui les rendaient humides, avaient distingué sur le chemin , en avant de toute la foule , trois personnes , deux hommes et une femme.
Cette femme, oh! elle ne pouvait s'y méprendre, c'était sa vieille mère; et les deux hommes, vous les avez devinés , c'étaient son père et le curé.
Enfin l'espace qui les séparait est franchi
Ici je jette la plume; jamais je ne pourrais bien décrire les indicibles , les ineffables joies que Dieu laissa tomber du ciel sur ces c]uatre êtres si éprouvés, si purs et si étroitement unis.
En parlant du bonheur des justes, un apôtre a dit :
L'œi/ de l'homme n'a pas tu, son oreille n'a pas entendu , et son cœur ne pourra jamais concevoir les délices que le Seigneur réserre à ses saints.
Si sur la terre il y a quelques reflets des joies célestes du paradis , il ne faut pas les chercher ailleurs que dans les joies de famille.
Encore toute haletante , toute palpitante du bonheur qu'elle venait de trouver dans les étreintes paternelles et maternelles , Julienne , donnant le
250 JLLIl^NNE.
bras à sa mère, vit sur une chaise de paille une vieille femme assise au pied du calvaire, et tout à côté d'elle , échelonnés sur les degrés de la croix de granit du carrefour , une vingtaine de petits garçons et de petites filles , tous uniformément vêtus.
Un d'eux , le plus grand , joli garçon de onze à douze ans , portait une bannière aux couleurs noire , rouge et blanche ; sur ce gonfanon , deux lettres , un A et un M , découpées en papier doré , resplendissaient aux derniers rayons du soleil. La vieille femme assise, c'était la mère Gertrude, la paralytique que Julienne enfant avait fait enlever de son grabat et de sa chaumière incendiée ; Dieu avait assez laissé vivre cette octogénaire pour qu'elle pût voir encore celle qui l'avait sauvée.
Ces enfants vêtus à neuf et groupés autour de la croix, c'étaient les orphelins de la paroisse , ou les fils et les filles des plus nécessiteux. Dès le jour où Julienne avait été riche , elle avait écrit au curé qu'elle regardait comme un second père : ^ Cherchez autour de vous les plus misérables , et , au nom de l'ange qui vient de monter au ciel , secourez-les. "
Les couleurs du blason des Mountdare étaient le yueuJeM sable et X argent. La sœur du curé , sous
la dictée de son docte frère , qui a\ ait des connaissances en science héraldique comme en toute chose , avait composé l'étendard des orphelins avec les couleurs du blason d'Amélie, dont les initiales reluisaient sur le fond bariolé de la bannière.
" Vous le voyez , cet homme rustique , ce curé d'un petit hameau perdu dans les terres , s'entendait mieux à embellir une fête que bien des gens du métier. Lui , dans sa simplicité , pensait que , pour les réjouissances de ce monde , il fallait s' occuper d'autrç chose que de plaire aux yeux par le décor et aux oreilles par les salves et l'harmonie. Lui voulait que dans lesiêtesle cœur eût sa bonne part. Aussi , pour émouvoi? , pour inonder de joie l'âme de Julienne , il n'avait rien oublié.
Peppitta et Joachimo avaient vu leur maîtresse dans l'hôtel de Portland-Place et à AValbury-Castle entourée d'égards et de respects; là, comme tout le monde , ils avaient admiré sa distinction et ses belles manières ; mais ils ne l'avaient jamais vue aussi gracieuse , aussi embellie de bonté , aussi belle de félicité , que depuis son arrivée à son hameau natal. Une des plus douces choses de la vie , c'est de voir aimer ceux que nous aimons ; et en quel lieu Julienne pouvait-elle être chérie et adorée autant que dans son village!
252 JULIEiNNIi.
La fille de la fermière voulut aller coucher à la métairie paternelle; mais le curé et sa sœur avaient obtenu qu'elle demeurerait à la cure touchant à l'église où l'orgue si aimé de la jeune fille avait toujours été conservé. Donnant toujours le bras à sa mère , Julienne prenait le chemin de la ferme , quand la sœur du curé lui dit : >• Pas par là , mon enfant ; nous avons préparé votre chambre au presbytère ; vous allez retrouver le lit où je vous ai soignée; c'est donc du côté de l'église qu'il faut que nous allions.
— Oui , oui , ajouta le pasteur , et avant d'entrer sous aucun toit , entrons sous celui de la maison de Dieu. C'est là qu'il faut que nous nous rendions tous ensemble; nous remercierons le Seigneur de l'arrivée d'une providence de plus dans notre paroisse; et vous , mon enfant , vous témoignerez au Dieu de Tobie votre reconnaissance : il vous a ramenée à votre père et à votre mère, et en revenant au hameau , vous y retrouvez tous ceux que vous aviez laissés ; bonheur rare , ma fille , car le poëte a dit :
Le jeune oiseau qui, désertant nos plaines, S'échappe et fuit aux régions lointaines, Revient aussi, quand ses goûts sont lassés. Se reposer sur la rive natale ;
Mais au retour de sa course fatale Retrouve-t-il tous ceux qu'il a laissés?
" Regardez , Julienne , par un bonheur spécial , après trois ans d'absence , vous retrouvez ici ceux que vous appeliez vos amis , tous les vieillards qui vous appelaient leur fille. ■-
A ces mots , les yeux du vieux curé rencontrèrent la bannière portant les initales d'Amélie , et il en fut troublé, et s'arrêta; car cette pensée lui était subitement venue : Le bonheur de ce monde est si pauvre qu'il pèche toujours par quelque endroit , et quand nous embrassons m\ ami , nous vojons tout à côté la tombe ; si nous nous réjouissons delà présence d'un ami, presque toujours nous avons à gémir de l'absence d'un autre.
Ce fut donc le chemin de l'église que suivit tout le cortège. Les jeunes enfants avec leur bannière s'étaient mis en tête, et la vieille mère Gertrude, toujours assise sur sachaise, fut portée commesuron brancard par deux j eunes paysan s . Les petits choristes et le sacristain avaient pris les devants , et bientôt les cloches sonnèrent leurs plus joyeuses volées, comme elles l'avaient fait jadis lorsque la noble
25 i JULIENNE.
dame du Landais arrivait dans la contrée qui relevait d'elle.
Bientôt l'église fut remplie, et aprës le chant des litanies de la sainte Vierge , sur la demande que Julienne en avait faite au curé, le saint prêtre, avant de monter à l'autel pour y donner la bénédiction, se retourna vers les assistants et leur dit :
" Nous allons tous , mes enfants , prier ensemble pour le repos de l'âme de lady Amélie- Adélaïde Mountclare , bienfaitrice de cette paroisse; car c'est grâce à ses largesses que nous venons de voir nos malades , nos infirmes et les nécessiteux recevoir d'abondants secours , et les orphelins vêtus , envoyés à l'école, ou mis en apprentissage. •■
Alors le psaume De profundis fut entonné pai' les chantres , et la foule y répondit.
Ainsi une journée de fête fut close par'l'hyn-ine des morts. En abrégé, c'est l'image de toute la vie.
On soupa à la cure , et , dans les causeries de la veillée , le curé donna à Julienne des renseignements sur la terre du Landais. La famille de Mareuil prolongeant son séjour en Allemagne avait résolu de vendre le château et une partie des terres environnantes , composant un revenu de dix à douze mille francs. L'homme d'affaires, en donnant ces détails,
avait de plus assuré que les anciens propriétaires du Landais verraient avec plaisir quelqu'un d'honnête et de pur du pays devenir l'acquéreur de leur ancienne résidence.
SÏÏA^dTlIS lO.
L'inilallalioD. — La lettre. — Liens d'attache brisés. Le sacriGce.
Deux mois plus tard , ce fut encore une belle journée que celle où Julienne et sa famille , accompagnées du curé et de plusieurs villageois , allèrent planter la crémaillère au château du Landais.
Je ne redirai point ces réjouissances campagnardes ; elles ressemblèrent à toutes celles qui ont lieu en pareilles circonstances.
Le bien-être, le comfort et l'élégance n'étaient plus chose nouvelle pour Julienne. Le temps qu'elle avait passé avec les Mountclare lui avait rendu familières toutes les belles et bonnes habitudes de ce
que les Anglais appellent hkjJi life (vie noble et élevée). Un des neveux de Jean-Louis Garnier venait de remplacer à la métairie des Saules le père de Julienne , celui-ci ayant été mis à la tête du fairevaloir du château. De bons et forts garçons de labour l'aidaient dans ses travaux ; car sa fille avait voulu que désormais il ne prît de l'agriculture que ce qui n'userait pas ses forces et sa vie.
La nouvelle châtelaine, sachant que sa mère ne pourrait jamais se faire à une ^ ie oisive , lui avait donné la surveillance des étables à vaches et la direction de la laiterie. A Joachimo échut le soin des écuries et des ét^uipages : Julienne avait vécu trop longtemps avec des Anglais pour ne pas tenir beaucoup à cette spécialité de l'élégance.
Son établissement bien fait , bien complet , bien assuré , la petite fille que la Providence avait conduite par tant de traverses à une position si élevée , se persuadait de plus en plus que Dieu n'avait pas fait tant de choses en sa faveur pour ne flatter que sa vanité de femme. Non ' sous toutes ces prospérités elle entrevoyait comme un décret du Seigneur; et cette pensée la préoccupait incessamment.
Avec le frère Anselme à bord du vaisseau et dans les environs delà forêt de Glenmore , à Londres avec le révérend docteur Pointer , à Walbury avec le
chapelain de sir Thomas Sydenham , elle s'était souvent entretenue du désir fixe de son cœur, du besoin qu'elle sentait au dedans d'elle d'élever et d'instruire l'enfance.
" C'est ma vocation , disait- elle quelquefois aux hommes pieux et éclairés avec lesquels elle était en relation; c'est ma vocation d'apprendre aux petits et aux ignorants combien Dieu mérite d'être aimé , et combien son joug est léger. "
Cette vocation l'entraîna bientôt, et il n'y avait pas un mois qu'elle avait le titre de châtelaine , que déjà elle s'était faite maîtresse d'école dans sa noble et grande résidence. D'abord elle eut sept ou huit élèves , enfants du petit hameau dont on apercevait les cheminées au-dessus des taillis, à la droite de l'avenue; et ces premiers écoliers firent de tels progrès dans le catéchisme et dans la lecture, que le curé du canton , étant venu les interroger , fut émerveillé de leur docilité , de leur bonne tenue, et de leur savoir si promptement acquis.
Pour beaucoup de gens, enseigner est un ennui ou une peine; pour Julienne , instruire était un besoin et un plaisir. En elle il y avait tant de patience, de douceur et de grâce, que l'enfance s'attachait à elle comme ces plantes grimpantes , ces convolvules et ces liserons ([ui , sentant leur l^iiblesse, em-
brassent et enserrent la branche qui se trouve à leur portée.
Maintenant pour Julienne et pour les habitants du Landais et du hameau des Saules , le temps passait sans bruit et sans secousse, comme ces fleuve s aux puissantes ondes qui coulent sans se faire entendre aux milieu des pays qu'ils fertilisent. Certes ce devait être du bonheur pour la fille de la ferme , que cette existence de château partagée avec toute sa famille ; mais de ce bonheur elle ne voulait point bannir un souvenir de deuil , et le fameux Lawrence avait été chargé par elle de lui faire un beau portrait de lady Am(Mie Mountclare.
Ce portrait de lady Amélie ornait le grand salon; en face de ce tableau de souvenir, Julienne avait fait placer son orgue, et, chaque jour, elle consacrait une heure à redire les mélodies et à répéter les accords que son amie aimait le plus à entendre.
Oh ! que ceux qui s'efforcent d'oublier les morts s'abusent cruellement ! En chassant de leur mémoire ceux qui ne sont plus , combien ils s'isolent ! quel vide ils font autour d'eux!
Le souvenir ressuscite ; Julienne l'éprouvait en face de l'image de sa bienfaitrice. Là , dans un muet entretien , elle remerciait Amélie de son bon-
heur présent et lui soumettait ses plans à venir. Car, voyez-vous, la vocation d'enseigner parlait haut dans son âme , et son désir de faire aimer Dieu allait toujours grandissant.
Maintenant cç n'était plus une petite école d'une douzaine d'enfants que dirigeait la fille inspirée du hameau des Saules; une partie des servitudes du château venait d'être transformée en un pensionnat de jeunes filles , dont elle se réservait la direction ; et au hameau , entre la cure et l'église, elle faisait construire un bâtiment sain et aéré pour les jeunes garçons. Un vicaire qui , sur la demande de la châtelaine du Landais , avait été adjoint au vieux pasteur, y devait être chargé de l'enseignement et de l'éducation.
Ainsi , avant la fin de la quatrième année de son retour au pays , Julienne Garnier , fille de paysans , se trouvait à la tête de deux pensionnait'^ que l'évêque du diocèse avait surnommés pensioniiats-modèles.
Ce prélat , homme d'autant d'esprit que de piété , trouvait un grand charme dans la conversation de ]y[me j^ Landais ; et quand elle lui disait qu'elle rêvait encore quelque chose de plus que ce qu'elle avait déjà réalisé , il lui répondait : " Madame , allez votre train , ce n'est pas moi qui chercherai à vous
JULlEiNNE. ±Ql
retenir, car en vous écoutant, car en voyant les effets de votre charité je sens que Dieu est avec vous. -
Le temps coula , coula encore ; et , dans un voyage que Julienne fut obligée de faire à Paris, elle fut présentée au roi Louis XVIII par sir Thomas Sydenham , qui , pendant l'exil de ce prince en Angleterre , était allé souvent lui faire sa cour à Hartwell.
" jNIadame , lui avait dit alors le roi , je sais tout le bien que vous faites; votre évêque vous a dénoncé à moi et à mon grand maître de l'Université comme la femme, j'allais presque dire comme l'homme qui comprend le mieux l'instruction publique. Pour avoir des succès comme ceux que vous avez obtenus , il faut que vous possédiez un secret. -
Confuse et reconnaissante de l'éloge de cet homme d'esprit couronné, M™® du Landais avait répondu à Sa Majesté :
" Oui, Sire, j'ai un secret perdu aujourd'hui; ce secret, le voici Le roi très- chrétien aura vu dans l'Évangile que le divin Sauveur des hommes, tant (ju'il a habité sur la terre, répétait à ses dis-
262 JULIKNiNE.
ciples : « Laissez, laissez les petits venir jusqu'à « moi , car en vérité le royaume des cieux est à " ceux qui leur ressemblent. » Dans sa vie, nous avons vu souvent l'Homme-Dieu s'entourer de ces innocentes créatures, petits anges d'ici-bas.
" Eh bien! moi, me souvenant de cette prédilection du fils de ^Tarie pour l'enfance, par mes prières, par mes supplications, je le conjure de descendre au milieu de mes petites écoles ; et , comme il a solennellement promis de se trouver parmi ceux qui se rassemblent en son nom pour l'invoquer , il cède à nos vœux et bénit tous nos efforts.
" C'est là tout mon secret, Sire : pour faire germer la semence, grandir la plante et s'épanouir la fleur, il faut attirer sur elle les rayons et la douce chaleur du soleil : pour faire germer la doctrine, grandir l'esprit et s'ouvrir le cœur à l'amour du bien , il faut faire descendre sur l'enfance l'influence toute-puissante de la religion. »
A cette réponse, le monarque bel esprit avait répliqué : » Vous êtes poète, Madame?
— Eh ! non , Sire; je ne suis qu'une pauvre ser-
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vante du Seigneur , qui enseigne l'A , B , C , en son nom. "
Dès le jour même , Louis XVIII dit à madame la Dauphine :
« Madame, vous qui êtes sans cesse occupée à faire le bien , il faut que vous connaissiez une femme qui m'a été présentée ce matin par notre vieil ami d'Hartwell, sir Thomas Sydenham ; elle vous aidera grandement dans vos bonnes œuvres. Comme vous, ma fille , elle s'occupe surtout de bien élever l'enfance. "
Ces paroles royales ne furent point perdues ; l'auguste fille de Louis XVI fit venir chez elle M"*^ du Landais, l'interrogea beaucoup, l'écouta longtemps; et à la suite de cet entretien cette princesse répétait aux dames de son intérieur :
• Je viens de voir une paysanne , une sainte ap- ])elée à faire de grandes choses. ••
Voilà donc que la simple fille du hameau des Saules a son nom répété sous les voûtes des palais et dans les preiniers salons de Paris; car, vous le savez, les paroles prononcées chez les grands trou-
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vent de nombreux échos dans le 'monde. Ausii le grand maître de l' Université voulut-il voir M™^ du Landais ; et le ministre de la marine , cherchant alors les moyens de faire disparaître la profonde ignorance qui régnait parmi les peuplades de nos colonies , lui demanda si elle connaissait un Ordre religieux de femmes qui voulussent bien se consacrer à la propagation des lumières de l'Evangile et se vouer à la sainte mission de porter le pain de la foi aux enfants de nos îles.
En lui faisant cette demande , le ministre peignit avec des couleurs si sombres l'état déplorable dans lequel croissait et vivait l'enfance créole, que Julienne , avec un cœur bondissant de charité , se hâta de répondre :
" Je ne sais, Monseigneur, si l'Ordre dont vous avez besoin existe; mais, Dieu me le dit, il faut qu'il existe, et, avec sa grâce, il existera bientôt. ••
Depuis ce jour , on le devine aisément , cette vocation d'éclairer et d'instruire que Julienne avait toujours nourrie dans la ferveur de son âme devint de plus en plus impérieuse et ardente; alors, gardant toujours pour son pensionnat du Landais et pour son école du hameau des Saules toute sa pré-
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dilection maternelle , elle résolut de parcourir le vaste champ de bonnes œuvres que le Seigneur élargissait toujours devant elle.
Oh ! il y avait là une riche , une abondante , une belle récolte à faire !
Aussi , comme la jeune et diligente moissonneuse qui se lève avec le jour pour aller couper les épis d'or des sillons, la fille du hameau des Saules ne voulut pas retarder d'un instant la réalisation des généreux projets que son esprit avait conçus et que sa charité brûlait d'accomplir.
Sans délai elle quitta donc Paris , emmenant avec elle deux sœurs de Saint-Joseph , de Cluny , pour ses petites filles , et des frères de Saint- Jeande-Dieu pour son école de garçons.
De plus , avant de partir , elle chargea des personnes religieuses et éclairées de chercher dans le sein des familles chrétiennes de ces âmes pieuses et timides que le monde effraie , et qui , encore sous le toit paternel , rêvent et désirent la paisibilité et la séciirit(î du cloître.
» Quand vous aurez trouvé ces jeunes filles , disait-elle aux femmes influentes auxquelles elle donnait cette mission , envoyez-les-moi au château du Landais, qui, avec l'autorisation ecclésiastique,
deviendra comme un couvent, où j'établirai un noviciat de sœurs missionnaires. Si elUs sont aujourd'iiui faibles et craintives , je leur ferai prendre du courage et de la fortitude au pied de la croix , et vous les verrez un jour , comme des anges de Dieu , mépriser tout péril et tout danger , et affronter, s'il le faut, la mort, pour porter au loin , aux enfants de l'erreur, la civilisation et la liberté de l'Évangile. »
Ce projet était réalisé en partie un an après le retour de Julienne au Landais ; car , alors que la main de Dieu pousse une chrétienne sur la route du bien , elle y marche à pas de géant.
Tout marchait donc selon les désirs de Julienne. Déjà dans la contrée l'enfance était devenue plus docile et plus pieuse, l'adolescence plus pure, et l'âge miir plus sage ; la vieillesse plus respectée , et la misère mieux secourue.
Un soir , au moment oii les ombres commençaient à descendre du ciel, pendant que les sœurs de Saint- Joseph et les jeunes filles du noviciat chantaient le Salve Regina , de la tribune où Julienne était agenouillée, elle vit entrer dans la chapelle et se prosterner à la balustrade du sanctuaire , un véné-
rable vieillard... elle le reconnut tout de suite... c'était le frère Anselme!
Cette fois la pieuse et fervente chrétienne fut impatiente de voir se terminer l'office , tant elle avait hâte de se retrouver avec ce guide et ce consolateur de ses plus mauvais jours.
Le bon religieux arrivait d'Angleterre, porteur de lettres de sir Thomas Sydenham. et de plusieurs autres missives venant de loin.
Anselme avait su à Walbury-Castle , oii il était allé voir le baronnet malade , qu'à l'amirauté de Londres on venait de recevoir des nouvelles du vaisseau de l'État la Justice , parti de Liverpool il y avait près de deux ans pour aller conduire à Botany-Bay un grand nombre de condamnés à la déportation.
Depuis plus d'une année on craignait que cette frégate n'eût péri corps et biens; car il n'était parvenu d'elle aucun avis direct. De récentes lettres faisaient enfin connaître le sort de ce navire , abord duquel il y avait eu surprise et révolte à main armée. La plupart des déportés faisant partie d'une troupe de Bohémiens , et ayant avec eux des gitani et des gypsies, avaient eu l'adresse, par leurs récits, leurs promesses et leurs séductions, de corrompre et d'embaucher une grande partie del'équi-
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page et des soldats chargés de maintenir l'ordre et l'obéissance parmi eux. Si bien qu'un jour , devenus les plus forts , ils avaient forcé le capitaine , les officiers et ceux des matelots et des soldats qui n'avaient pas voulu être leurs complices, à débarquer dans une île écartée et déserte.
Julienne se souvint tout de suite qu'Adonaï et Jany étaient partis d'Angleterre abord du vaisseau la Justice; et le sentiment qu'elle éprouva en apprenant ces détails fut un mélange d'inquiétude et de joie : de joie... Jany était libre; d'inquiétude, elle l'était avec Adonaï,
Bientôt , parmi les lettres qui étaient parvenues à son adresse à l'hôtel Mountclare, elle en trouva une venant de Cayenne ; elle était de Jany même , et voici ce qu'elle contenait :
" Après avoir remercié Dieu de ce qu'il m'a conduite à un port assuré et tranquille oii je puis , après tant de traverses , faire un peu de bien , mon premier devoir, Madame, est d'instruire ma bienfaitrice, celle à qui je dois la vie de mon mari, de tout ce qui m'est arrivé depuis le jour où vous avez daigné me chercher dans ma pauvre chambre de Southwark , pour me mener au palais de Saint-James et n.e
mettre à même de tomber aux pieds deLL. ]\J]\I. le roi et la reine de la Grande-Bretagne.
" Dans notre dernière entrevue, peu de jours avant de monter à bord du vaisseau qui devait nous conduire à la baie de déportation , je vous promis , Madame , pour rendre mon malheur plus léger , de m'occupera soulager le malheur des autres , et , pour obtenir de Dieu le pardon de mes fautes passées . d'apprendre à ceux qui ne reconnaissent pas sa divine Providence à l'adorer et à la bénir. Cette résolution , je commence à la réaliser ; il y a ici du bien , beaucoup de bien à faire ; beaucoup d'ignorance à bannir des esprits, beaucoup de misères à secourir.
•• Quand, emportant au dedans de moi le souvenir de votre bonté, j'ai perdu de vue les côtes de l'Angleterre; quand Adonaï, reconnaissant de la vie qu'il vous devait , me répétait vingt fois par jour que vous étiez un ange , et que , pour se rendre digne de ce que vous aviez fait pour lui , il voulait désormais devenir croyant et honnête homme, nous étions tous les deux bien loin de penser que nous ne parviendrions point là oii la sentence des juges nous envoyait; j'étais loin de prévoir que nos maîtres, que ceux qui nous gardaient, qui nous commandaient, deviciidiaicnt en (juelque sorte nos
esclaves , et que ce seraient les condamnés à la déportation qui les déporteraient et les exileraient sur une côte déserte et abandonnée.
" Adonaï , connaissant la timidité de mon caractère et ma résignation , ma soumission à la sentence qui l'avait frappé , ne me fit point part d'un dessein qu'il avait peut-être conçu dès l'instant oii il était monté à bord du vaisseau la Justice. L'autorité anglaise avait été imprudente en mettant sur le même vaisseau le waïdda et les hommes qui se regardaient toujours comme ses subordonnés et ses sujets. Entre lui et eux, pour conspirer , il n'y avait point besoin de se parler : les gitani et les Bohèmes ont des regards et d'imperceptibles signes qui valent la parole.
" Le complot marcha donc sourdement , et quand il était permis aux déportés de monter du fond de la cale , où ils étaient entassés , sur le pont du vaisseau , pour y respirer l'air ; quand d'un autre entre-pont les femmes venaient à leur tour y chercher un peu de fraîcheur , les fils et les filles de l'espace et de la liberté avaient des chants séduisants pour les matelots et les soldats , refrains dans lesquels ils vantaient toujours un pays où les fleuves charriaient de l'or, où les montagnes étaient