FRANCE - PARIS
Madame L. Lethureau, 2, rue de l'Église, à Neuilly,
Banlieue de Paris.
Guemesey, 2 novembre 65, jeudi.
20, Hautcville Street.
" Me voici enfin de retour sur mon
rocher, ma bien chère amie, après quatre longs mois d'absence. Je suis arrivée ici malgré vent et marée, il y a trois jours seulement, et c'est à peine si j'y suis séchée et remise sur mes jambes après l'horrible traversée que j'ai eue; mais me voilà, c'està-dire Nous voilà; tout est bien et serait mieux encore si nous avions pu ramener la famille avec nous, la famille tout entière; espérons que ce sera pour l'année prochaine; en attendant, je voudrais bien que ta pauvre santé s'améliore et que les affaires de ton vaillant et excellent mari triomphassent des obstacles qui se renouvellent au fur et à mesure de ses efforts. Il est impossible que ce jour D'arrivé pas. En attendant, on a dû lui remettre de la part de V auteur un exemplaire des Chansons des rues et des bois. L'a-t-il reçu? Tu me diras cela dans ta prochaine lettre. J'ai fait part à mon grand ami de tous vos bons sentiments pour lui ; il en a été comme toujours très ému et très touché; il m'a chargée
de vous en remercier par des tendresses pour toi et par une cordiale poignée de main pour son cher ami M. Lethureau.
" Je vous embrasse tous les deux de tout mon cœur.
" J. Drouet.
" Je te prie de faire tous mes compliments à ton fils et de faire remettre cette lettre le plus tôt possible à l'excellente Mme Lanvin après l'avoir cachetée. Plus que jamais je conserve l'espoir de te revoir, de vous revoir tous à Paris; mais sois tranquille, tu en seras avertie par les événements, et il n'y aura pour toi aucune surprise, si ce n'est l'émotion bien partagée de nous retrouver encore une fois et pour toujours dans la vie.
Juliette, nous croyons avoir omis de le
dire, était très jalouse '. Ce billet que nous trouvons, écrit probablement après la mort de Mmc Hugo (à Bruxelles 1808), est ainsi libellé :
11 Madame, les lettres adressées à M. Y. Hugo ne sont point ouvertes par lui; celles que vous lui adressiez récemment ne lui ont point été remises. "
C'est avec cette désinvolture, d'ailleurs permise, qu'elle intercepte des lettres nombreuses de personnes féminines principalement...
Voici venir 1870, la date fatale et endeuillée. Le 4 septembre 1870, à quatre heures exactement, la République est proclamée à Paris. Le 5, Hugo et Juliette, qui étaient à Bruxelles, partent pour Paris. Le poète avait tenu sa parole : " Quand la République sera proclamée, je rentrerai. " Il est
1 Pourtant non nous ne l'avon9 pas omis. Quand elle se le chignon " avec Minc BiarJ, ce n'était pas pour d'autre raison que la rivalité.
accueilli par des acclamations. Et le soir, il ne put s'empêcher de dire à ceux qui l'ovationnaient :
— Ah! vous me payez en une heure dixneuf ans d'exil. "
Il alla..., ils allèrent, je veux dire, 5, avenue Frochot, chez P. Meurice, et successivement ils habitèrent 66, rue de La-Rochefoucaud, puis 21, rue de Clichy, où Juliette occupait le troisième étage et Hugo le quatrième. En 187 1, quelque temps avant d'habiter la dernière maison qui vit passer ces deux gloires; ces deux gloires je dis bien, ils firent une ascension, et Juliette vieillissante et malade voulut à toute force suivre son inséparable et tendre ami.
Hugo était à Bordeaux quand mourut son fils Charles; il y était allé en qualité de représentant du peuple (élu de Paris, le second sur 43 députés pour préciser) ; il revint à Paris assister au lugubre enterrement, au milieu des barricades et du peuple en armes. Puis il repartit pour Bruxelles,
suivi toujours de son inhérente Juliette; il y resta tout le temps de la guerre civile, ce dont on lui lit grief. Personne n'ignore le scandaleux et stupide incident de Bruxelles, ou plutôt l'agression, le boycottage du 27 mai 1S71 qui a eu pour héros, avec V. Hugo, son fils François-Victor ; agression brutale qui fut suivie, pour le poète, d'une expulsion non moins brutale de la part du gouvernement belge. Alors, au moment de quitter la Belgique, il publie une déclaration à propos de l'incident, qu'il termine par ces mots : " Pas une déposition n'a été judiciairement recueillie, et le principal témoin, qu'avant tout on devrait appeler, on l'expulse. " Et alors vagabond il repart, arrive dans le grand-duché de Luxembourg et demeure à Viandcn. La Lyre ouvrière lui donne une sérénade et Hugo répond par son discours : " A mes amis de Vianden. " Juliette est naturellement avec lui. Elle passe son temps à écrire et à conter d'amusantes anecdotes. Nous avons eu la bonne
fortune de retrouver quelques traces de sa copie. Voici un fragment écrit à Vianden dans la " maison que j'habite au coin du pont ", dit le poète. Elle est datée du 5 août 1871, c'est-à-dire trois mois et cinq jours après son arrivée.
"M. Théodore André (de Rooth) racontait hier à M. V. Hugo que du temps que son père était bourgmestre de Vianden, il se souvenait d'avoir marié le dernier comte de Falkenstein avec une de ses parentes, Mlle X..., noble comme lui et aussi pauvre que lui ; c'était en hiver. Le sentier qui mène au vieux bourg en ruine avait tout à fait disparu sous la neige et la jeune fiancée courut risque de la vie pour arriver jusqu'au château, où il y avait nombreuse et sauvage compagnie. La jeune fille, qui avait été élevée chez le gouverneur de Prague, fut un peu désenchantée de son futur et de sa châtellenie, mais, le mariage tiré, il fallut le boire ; le mariage civil eut lieu dans la masure féodale et le
mariage religieux dans l'église qui est auprès : La messe fut hurlée, dit le narrateur, par les trois frères du mari avec un entrain épouvantable. A la sortie de l'église, le comte de Falkenstein s'empara de la taille de sa femme et se mit en devoir de lui faire valser la valse des époux sur la place même de l'église; d'après l'observation du bourgmestre que la neige était un mauvais plancher pour les petits souliers blancs de la mariée, le comte répondit qu'il valait mieux que la comtesse risquât d'attraper des engelures que de désappointer les musiciens qui étaient venus pour la faire danser la valse traditionnelle. Après le bal, on se tourna vers le dîner ; au moment de se mettre à table, le bourgmestre remarqua que la comtesse douairière de Falkenstein, au lieu de prendre part au festin, restait assise sur un tas de bois, dans un coin de la salle, sans interrompre de fumer une énorme pipe qu'elle tenait dans ses dents. Il s'approcha d'elle pour l'engager à ^e
mettre à table, mais elle répondit qu'elle préférait à tout ce régal fumer l'excellent tabac, le meilleur qu'elle eût fumé de sa vie, que venait de lui donner son cousin M...
Un des grands chagrins du comte de Falkenstein devenu vieux et de plus en plus appauvri était que l'on chassât sur ses anciens domaines. Tant que les chasseurs étaient en vue, il ne bougeait pas de la lucarne d'où il les regardait, les yeux pleins de larmes.
11 M. P. André ayant acheté les terres s'empressa de laisser au pauvre comte le droit unique de chasse, mais il n'en profita pas longtemps : le chagrin avait abrégé sa vie.
Les jours de la kermesse de Vianden, il venait à la ville, vêtu d'une grande redingote verte devenue bleue par le long usage qu'il en avait fait.
" M. Philippe André disait encore qu'il lui était arrivé souvent de se trouver très loin de chez lui pendant la saison de la
chasse et forcé de demander l'hospitalité au hasard dans quelques villages ou hameaux : on parlementait longtemps et peureusement avant d'ouvrir la porte, enfin le pauvre paysan finissait par se rassurer.
Pendant que M. André parlait, il entrevoyait de moment en moment des figures curieuses et hagardes qui se cachaient dés que M. A... rencontrait les leurs. Enfin il y en eut une qui se hasarda à entrer dans la chambre, puis, s'enhardissant, il s'approcha de M. A... et le toucha à l'épaule et dit au maître du logis, de l'air le plus étonné et le plus admiratif : " Le drap de son habit est aussi fin que celui de M. le curé. "
N'est-clle pas amusante et parfois touchante cette histoire rapportée par Juliette, dont le dévouement est inlassable? Nous rapportons, pour en donner une preuve, le mot qu'elle adressa à une dame ayant apporté un manuscrit à Hugo, qui l'avait laissé disparaître dans les paperasses de son cabinet
de travail. Juliette voulut bien chercher, mais le manuscrit restait introuvable. La dame à son tour voulut chercher aussi ; mais elle se vit gratifier de cette phrase : « Madame, personne n'entre ici ! Vous me passeriez plutôt sur le corps ! » N'est-ce pas une énergique preuve du culte qu'elle portait à son poète, à son amant et à ses " copeaux précieux "? Et nous pensons (sans les nommer) à d'illustres écrivains qui sont tous unanimes à en dire du " bien ". Pourtant nous en citerons un, un très bon et très dévoué familier de la maison d'Hugo, Adolphe Pelleport, qui composait, on le sait, des vers à tout bout de champ à la louange d'Hugo et de son amie. Mais ce qu'on ignore c'est la teneur des lettres qu'il écrivait à Hugo et à Juliette; nous avons un exemple de chacune, et nous nous permettons de les reproduire. On y trouvera sans doute une exagération dans la louange poussée jusqu'au fanatisme, mais dont nous n'avons pas le droit de contester la sincé-
rite. En voici une adressée à Juliette et datée de Besançon, le 20 décembre 1880 :
11 Madame et immortelle amie,
11 J'ai vu hier la chambre où II est né et j'ai nécessairement pensé à Vous en voyant la lumière, là où le soleil a allumé le regard du géant visionnaire et a touché de son rayon ce pont prédestiné qui devait être un astre aussi dans le ciel de l'Humanité.
" Devant cette maison sacrée, sur la place Saint-Jean, une fontaine charmante semble prétendre que son murmure a été jadis le camarade de plusieurs balbutiements du grand homme, qui (Lesclide ne le croira pas) n'a pas toujours su parler, à ce qu'il paraît, puisque... ce siècle avait deux ans, lui aussi, in illo tempore,
" A quelques pas de ces murailles glorieuses où, plus encore que le soleil, la plus immortelle des mères a donné le jour au
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plus grand poète du monde, se dresse une superbe colonne Corinthienne que l'on a découverte il y a dix ans, restes orgueilleux d'un ancien théâtre romain que la terre, en s'entr'ouvrant, a rendus à la vieille ville et qui semblent indiquer, comme une main antique, la maison où est né le créateur du Théâtre moderne.
" Au milieu de ces colonnes relevées s'épanouit un square joyeux ; tout à l'heure je suis allé y rêver, et voyant des fleurs sourire aux bords des gradins écroulés, à travers les débris des fûts et des chapiteaux de pierre, j'ai demandé au gardien la permission de les cueillir, étant dans l'impossibilité de les voler : ces fleurs sont des pensées. Elles avaient l'air de vous regarder au milieu de ces grandes colonnes ces tiges granitiques dont votre gloire étoilée sera la plus céleste fleur, Madame.
" Et je la vois déjà resplendir, en songeant au jour où ces colonnades romaines serviront de portique au temple que cette
ville saura construire à votre grand adorateur adoré. Madame, j'ai l'honneur de vous exprimer mes plus respectueux hommages et de vous redire toute ma tendre vénération.
11 Votre ami,
11 Adolphe Pelleport.
" P. -S. — Voulez-vous avoir la grâce, Madame, de dire à mon maître chéri combien je l'aime — trop — car j'en suis bête : L'autre jour, j'ai oublié, en le voyant, tout ce que j'avais à lui dire et que je disais si bien, en regardant le ciel, en chemin. "
L'autre est adressée à Victor Hugo et écrite après une visite à Madrid au collège des Nobles, où Hugo avait passé quelques mois de sa première jeunesse.
•• Maître CHÉRI, " J'ai fini par découvrir à Madrid le col-
lège des Nobles qu'a traversé votre sublime enfance.
11 Ce gigantesque édifice a été transformé en hôpital militaire en 1841.
11 Aujourd'hui, grâce à un jeune médecin de l'armée espagnole, qui est un admirateur de votre Immortalité souveraine, et qui s'est fait un plaisir de cicéroniser mon Ilugolatrie à travers tous ces immenses corridors aux voûtes antiques, j'ai visité pieusement ce sombre palais, en me souvenant de cette parole de mon illustre maître :
" Les maisons ont une âme. " Rien n'a été changé dans ces murs grands et sévères qui étaient dignes d'abriter les premières études de Celui qui devait donner son nom à ce siècle magnifique, et dont le génie merveilleux devait bâtir la synthèse impérissable des siècles passés.
11 La façade est toujours la même : un portail à deux colonnes s'ouvre sur un grand vestibule qui conduit à une large
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salle Qanquée de deux jardins à droite et à gauche et termine par un magnifique escalier de granit qui arrive au premier palier, se bifurque en deux branches s'épanouissant en un imposant corridor dont les voûtes cintrées se coupent à angles sphériques égaux.
,; Cher vénéré maître, veuillez me pardonner d'être un dessinateur malgré moi, si maladroit. (La lettre contient un dessin du collège.)
•■ Mais vos souvenirs d'enfance pourront très bien corriger mes lignes... qui ne peuvent faire ressortir sur le papier que ma bonne volonté !
•• J'ai parcouru ces grands dortoirs où vous avez commencé à rêver, ces grandes salles où votre plume a essayé son essor sacré.
" Dans une ancienne salle d'étude les bocaux d'une pharmacie remplacent les livres d'autrefois.
" C'est donc toujours un peu la même
chose, ^œtja^atTcSv^uxSw, comme chez Osymandyas.
11 Près d'une fenêtre, j'ai vu jouer des soldats, au milieu des fioles que, tout d'un coup, j'ai prises pour des pintes, et je me suis cru dans la Légende des siècles, en plein palais Macérano !
" La chapelle non plus n'a pas varié.
" Enfin, pendant deux heures, je vous ai vu à l'âge du citoyen Georges, dans ce bâtiment colossal.
" Je vous ai regarde monter avec vos jeunes camarades les marches sonores de cet escalier superbe, qui fera partie dans l'histoire de cette échelle infinie que gravit votre gloire.
" Dans l'une des cours j'ai cueilli cette verdure : ce n'est que du fusain, mais devant vous, cher sublime Ami, toutes les feuilles sont égales, car votre regard doit changer tous les arbres en laurier.
" Votre respectueux ami,
" Adolphe Pelleport ".
11 P. -S. — Voulez-vous, cher Maître, me faire l'honneur de dire à Mmc D rouet mes bien affectueux souvenirs et mes plus respectueux hommages.
11 A bientôt ".
Juliette était bien la vraie Mme Hugo, c'est elle qui, malade, soignait quand même son illustre ami et c'est à elle qu'on adressait les lettres à lui remettre. Jusqu'à Paul Foucher, beau-frère de Hugo, qui, écrivant à l'occasion de la fête du poète le 27 février 188 1, fait suivre l'adresse de l'auteur de la Légende des siècles de ces mots : " Aux bons soins de Juliette Drouet ".
Bientôt, hélas! allait disparaître cette compagne dévouée, cette femme qui fut sa chose, bien plus qu'il ne fut la sienne, dit Léon Séché.
Elle souffrait d'une maladie grave du cœur, mais voulait toujours soigner au détriment de sa santé le poète vieillissant. Elle s'étiola, s'alita, et le 11 mai 1883 la vit
s'endormir dans l'inéluctable mort. Et dire que cette année ils l'avaient commencée par les mots : " Je t'aime ", et que trois mois après cette suprême affection lui était ravie. Et dire que Hugo lui avait réservé dans son testament une donation qui lui permettrait de ne pas être embarrassée après lui et de pouvoir, dans un bon fauteuil, songer aux jours heureux d'autrefois, aux batailles que son grand ami livrait, a la fièvre qui les empoignait dans les circonstances graves de sa vie agitée. Et tous ces rêves subitement envolés.
Ah! oui, comme le dit Malherbe : " La mort a des rigueurs sans pareille ", et ses rigueurs firent atrocement souffrir le grand vieillard, à " qui la sombre visiteuse avait pris et l'épouse et les enfants; seul elle le laissait survivant aux désastres de sa famille, à la ruine de sa postérité ".
Le 12 mai, a 3 heures moins le quart, Hugo vit, des larmes dans les yeux, s'en aller le triste cortège, la dépouille de la
femme qu'il avait tant aimée. Qu'il dût se sentir seul et le cœur serré, lui l'homme de la lutte, l'homme de la gloire, l'homme qui bravait tout et qui était si cruellement frappé par la grande invisible transformée peut-être en une secrète Némésis qui voulut le laisser survivre encore pendant deux années.
On conduisit le cercueil à Saint-Mandé, on prononça, nous croyons, des discours et ce fut l'éternel oubli.
Nous avons voulu y faire un pèlerinage et nous avons trouvé la tombe, parce que nous savions que rien, aucune inscription n'y figure, si ce n'est quatre vers de la poésie de Hugo " A Claire P... »\ La belle Juliette, et sous la pierre de droite, pierre unie, blanche et pure comme le fut sa vie d'amante et rien, pas une fleur.
Oh! c'est vrai, maintenant qui s'en souvient de la femme envers laquelle il fallait être ami, si l'on voulait être l'ami de l'auteur' 'aimé des muscs "que fut V. Hugo.
O! lecteurs, riez, mais respectez cette pieuse naïveté : nous avons apporté un bouquet de modestes violettes, nous nous sommes découvert et nous avons causé à l'esprit de ce tombeau, puis nous sommes parti, laissant s'endormir le fantôme que nous avions un instant troublé, dans la paix de ce champ et à l'ombre des noirs cyprès et des grands sycomores.