‹ Juliette Drouet; sa vie son œuvreChapitre 3 sur 10 · SA VIE · texte numérisé non relu

SA VIE

Le 10 floréal an VII, à Fougères, on unissait un jeune couple, Julien Gauvain et Marie Marchandet. Dans la même ville, le 10 avril 1806, ce ménage donnait le jour à une fille, et toujours dans la même ville, l'enfant âgée de dix mois à peine perdait sa mère, âgée seulement de vingt-huit ans, et son père âgé, lui, de trente ans. Ainsi la pauvre petite (à qui Ton avait donné les prénoms de Julienne et de Joséphine) fut dès le

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berceau cruellement frappée. Un oncle qui n'était point général (comme elle le disait) mais bien garde général des forêts, ce qui diffère assez sensiblement sans en être pour cela moins honorifique, prit soin d'elle et l'éleva si tendrement que la reconnaissance de l'enfant lui fit plus tard adopter son nom. Le " général " se nommait Jean-Baptiste Drouet.

A sept ans, on la mit dans un pensionnat religieux, au petit Picpus, cette maison où M",e de Genlis voulait se retirer, mais qu'elle quitte bientôt, trouvant la règle trop inhumaine. Eh bien ! cette maison abrita l'enfance de la gracieuse Julienne. D'ailleurs, elle y était bien traitée, ayant deux tantes-mères vocales dont Hugo nous dit les noms, " Sainte-Mechtilde et mère des Anges ". Elles lui adjoignirent pour apprendre la peinture le professeur des impératrices Joséphine, Marie-Louise et de la duchesse de Berry, le bon, le délicat peintre en fleurs Redouté. Il lui trouvait un

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tempérament d'artiste, ce qui veut dire sans doute coquette, espiègle, mutine, hilare, qualités ou défauts assez inattendus dans le pensionnat, parmi ses enfants habilles de bleu, portant le bonnet blanc et, sur la poitrine, le Saint-Esprit de cuivre. On raconte * qu'elle avait à un haut degré déjà le talent de mystifier et qu'un jour on trouvait dans le cloître des papiers sur lesquels étaient tracés ces mots qui devaient faire frissonner les êtres aux visages émaciés, les moitiés d'êtres qui hantent au lieu d'y habiter ces couvents où semblent devoir s'éteindre les passions humaines : M Mon je m'accuse d'avoir été adultère. — Mon père, je m'accuse d'avoir levé mes regards vers les messieurs ", etc.; et Julienne avait neuf ans : on peut voir par là qu'elle n'avait aucune disposition à prendre le voile, et combien nous en sommes heureux! et combien nous applaudissons à la

> Et c'e-t Victor Eingo lai-même dans la deuxième partie du livre 0 des Misérables relative au Petit Picpus.

réponse qu'elle fit à Mar de Quélen à qui on la présentait comme postulante : " Monseigneur, c'est contre mon gré. " Et en brave homme qu'il était, le monseigneur la rendit à sa famille. Elle avait alors environ seize ans ; que faire ? l'éducation reçue au pensionnat ne lui ouvrait aucune carrière, elle dut végéter pauvrement et peut-être penser au jeune poète déjà illustre qui, la même année, après trois ans d'une correspondance enflammée, voyait se réaliser son rêve : épouser Adèle Foucher. Elle n'entrevoyait pas alors, la petite Julienne, que ce rêve si ardent ne devait pas durer après 1833, sans qu'elle fût devenue elle-même la belle Juliette, la princesse Negroni de ' ' Lucrèce Borgia ", la maîtresse de " l'enfant sublime ". Nous n'avons pu savoir ce qu'elle devint durant les deux années 1823 et 1824, ou du moins nous en sommes réduit aux hypothèses. Nous aimons mieux, et l'on saura nous le pardonner, passer sur cette courte époque, et arriver à 1825, où, connue sous le simple

prénom de Juliette, elle passe par l'atelier du sculpteur Pradier. Celui-ci, frappé par la régularité de ses traits, la prit pour modèle d'une de ses deux célèbres statues de la Concorde, celle de Lille ou celle de Strasbourg. Personnellement, nous aimerions mieux cette dernière, car on pourrait supposer que parmi les fleurs apportées chaque année au pied de l'effigie de la noble cité perdue, il en est quelques-unes pour l'héroïne de tant de poèmes, pour l'immortelle inspiratrice que devait devenir Juliette Drouet.

Nous disions que Pradier s'en servit d'abord à titre de modèle. Puis elle devint sa maîtresse. Elle eut une fille, Claire, qui devait être charmante si elle ressemblait à sa mère, mère dévouée comme vous en pourrez juger par la lettre que nous citerons plus loin et qui est datée de 1840, lettre pathétique, lettre de vraie mère, pleine de cœur et d'esprit.

Cette " œuvre ", la meilleure de Pradier, fut de 1827, c'est-à-dire à l'époque où il ne

craignit pas de jeter à la porte Juliette et son enfant qu'il refuse de nourrir ! Imaginez l'acre douleur de cette femme qui, déshonorée, n'osait plus rentrer chez son " général ", n'étant plus reçue nulle part, mais bien mise en marge de la société par la faute du Grand sculpteur!...

Que fait-elle l'année suivante? où va-telle? Nous l'ignorons. Vit-elle avec Alphonse Karr, qu'elle a connu à l'atelier de la rue de l'Abbaye? avec Félix Ilarel, le Mcrcadet du théâtre? Celui-ci du moins, ayant meilleur cœur, la prend, lui inculque, ce qui n'est pas difficile quand on a frôlé la misère, des notions de comédienne et la fait débuter au " Théâtre Royal ", qu'il dirige en qualité de régisseur, à Bruxelles. Ici commence une phase nouvelle dans la vie de la petite pensionnaire du couvent de Picpus. Disons d'abord qu'elle eut plus de succès dans cette carrière et que tour à tour, suivant son directeur (qui peut-être lui était attaché par des liens plus étroits...), elle

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jouait avec la troupe de M"c Georges, Le 27 février 1830, le rôle d'Emma dans l'Homme du monde d'Ancelot, puis, le 25 mai 183 1 dans le Moine de Fontan, à l'Odéon, dans le Jeune prince de Merci lie, et le 7 juillet 1831 dans l'Homme au masque de fer, le 3 août 183 1 dans Catherine /Td'Arnould et de Lockroy. En 1832, elle obtient enfin un rôle principal, celui de l'héroïne dans la pièce d'Anicct Bourgeois et de Dumas père, Tcrcsa. Enfin elle triomphe à le Dorval, dans le rôle de la marquise de Jeanne Vaubernier, 17 janvier 1833.

Mais c'est ici que se produit la célèbre rencontre qui allait faire de Juliette la Polvmnie, la Calliope et la Melpomène de Victor iiugo.

En effet, le 2 février 1833, la Porte-Saint- Martin représente le saisissant et célèbre drame qui a pour héroïne la dona Lucrezia Borgia. Drame qui a valut à l'auteur — ceci dit en passant — de chaleureux applaudissements et au théâtre, lors de la pre-

mière, deuxième et troisième représentation, la coquette somme de 84.769 francs • or, dans ce drame, Juliette, ambitieuse quelle était déjà, ne voulait pas accepter le rôle insignifiant, à son avis, de la princesse Negroni. Hugo et Harel eurent toutes les pemes du monde à l'y décider. Ils lui promirent nn large dédommagement ; ce fut d abord un article des plus élogieux et dIx-sept jours plus tard, sous le fallacieux prétexte d'un bal au Gymnase, le commencement de la liaison qui devait durer un demi-siècle. D'où l'on peut induire que 1 amour n'est pas nécessairement éphémère... Hugo, a-t-on dit, avait auparavant rencontré Juliette à une soirée analogue à celle qui vit leur première nuit d'amour ■ mars Juliette, farouche (il faut le croire)' nosa pas s'approcher de lui; toutefois' voulant par pure vanité peut-être se voir a.mée de lui, aurait demandé à Gustave

Planche comment il fallait s'y prendre pour v arriver, à quoi répondit l'avisé critique « Il

faut, en public, lui dénouer les cordons de ses souliers et lui baiser les pieds avec admiration. " Non, tout ceci n'est que légende et ne doit pas être admis, car tout le monde sait que Hugo, vis-à-vis des femmes, était extrêmement bon, poli et n'aurait jamais supporté cet hommage ridicule ; de même il faut rejeter ce conte d'après lequel Adèle, la propre femme de Victor Hugo, aurait prié Alexandre Dumas de décider Juliette à devenir la maîtresse de son mari. En réalité, si Hugo et Juliette s'aimèrent c'est uniquement parce que Victor Hugo, ' ' le dur jaloux, l'orgueilleux offensé ", était aigri contre sa propre femme et, de plus, était subjugué par le charme de son interprète, qu'il se fait prendre au piège aussi d'un amour insensé et qu " il court après l'objet qui nuit et jour l'enlève ", comme le dit Saint-Beuve dans son Livre d'amour.

Adèle Foucher avait eu un triste amant, Sainte-Beuve ; Victor eut dès lors une

dévouée maîtresse, Juliette, qui dut quitter la vie bruyante et aventureuse qu'elle menait soit avec un certain millionnaire russe, soit avec quelques autres ; qui dut aussi, pour se conformer au désir de son véritable amant, de celui qu'elle ne devait plus quitter, abandonner son riche mobilier, vendre tout ce qu'elle possédait, afin de s'installer dans une très modeste demeure, au 35 bis de la rue de l'Échiquier. Hugo, encore peu favorisé de la Fortune, lui avait loué cet humble logis où il va venir souvent, afin de faire redevenir perle cette fange et apporter, car

... C'est ainsi que tout remonte au jour, Un rayon de soleil ou un rayon d'amour 1.

Pourtant, avant d'avoir tout vendu et s'être réfugiée quelques jours chez une de ses sœurs à Brest (jours qui durent être pleins de mortelle angoisse pour Hugo),

1 '• N'insultez jamais une femme qui tombe. "

elle se partageait (!) entre son prince russe et le poète, situation humiliante et fausse qui la décida à renoncer à tout pour suivre uniquement son illustre ami. Celui-ci, de son côté, pour relever la jeune femme de sa triste déchéance, avait réussi à faire reconnaître sa fille par Pradier, à payer les quelques créanciers pressants et à louer l'appartement que j'indiquais plus haut.

Juliette dut aussi quitter le théâtre, ce lieu de " perversité "; après l'échec de Marie Tudor, le 6 novembre 1833. Et ce fut une grande désillusion pour l'auteur de Lucrèce Borgia, qui croyait fermement au génie artistique de sa Juliette. A tel point qu'il voulait la faire admettre à la Comédie Française (ambition de tous... même de ceux qui disent qu'ils n'y veulent pas entrer), ce qui n'aboutit pas, vu l'insuffisance notoire de celle-ci.

Que disait de tout cela M'"c Hugo, à qui Pierre Fouchcr demandait si la belle princesse Negroni lui donnait toujours des inquiétudes? Je ne le sais, mais on peut supposer

qu'ayant elle-même sa part de responsabihtédans cette désertion du foyer conjugal,

elle la.ssa.t faire et ne faisait aucune objecfon (tout au moins on ne nous en rapporte aucune), à ce que HugQ ^ ^

poèmes' le nom de l'amante et à ce qu'il voyageât en sa compagnie, ce qu'il flt pour

la Première fois, je crois, l'année où Léo- PoMme fit sa première communion dans lété de l8j6, ils visitèrent la Normandie et s arrêtèrent à Fougères, là où était née Julienne-Joséphine Gauvin et où elle put se rappeler ses tristes débuts dans la vie évoquer la route déjà parcourue, route longtemps si triste mais aujourd'hui sinon brillante, tout au moins heureuse et remplie de toutes les satisfactions du cœur.

L'année qui suit le voyage en Normandie, on la voit s'efforcer d'aider Hugo. Sa

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tache est obscure et souvent pénible. Elle est sa consolatrice, son soutien, son secrétaire (!). Elle date du 28 novembre 1837 une belle lettre que Hugo envoie au condamné Journet, qui est au bagne de Brest et sur lequel nous n'avons pu, pour notre part, rien trouver, si ce n'est que c'est probablement l'apôtre Journet, de Carcassonne.

Nous possédons de 1840 une lettre à laquelle nous faisions allusion tout à l'heure et que nous estimons devoir être reproduite entièrement. Elle est adressée à sa fille Claire Drouet, et non Pradier, alors âgée de treize ans et en pension chez MUcs Stureau et Savouré. Voici le texte de cette belle et maternelle épître, écrite d'IIeidelberg par Juliette:

Institution de M110' Stureau et Savouré

Pour M"c Claire Drou< t.

87 bis, rue d'Enfer. Paris.

'• Heidelbergy 9 novembre 1840.

" J'ai reçu avec bien de la joie ta petite

lettre, ma chère fille, et j'espère en recevoir encore une à mon passage à Trêves. Si tu veux ne pas perdre de temps et me répondre de suite, afin que M. Lanvin mette ta lettre dans la sienne à l'adresse ci-dessus. J'ai lu avec peine que tu n'avais pas encore vu M. Pradier, mais j'espère que dans l'intervalle de ta lettre et de la mienne tu auras été plus heureuse et que tu l'auras vu au moins une fois (!). Je le désire de tout mon cœur. Tu es dans une bonne voie, mon enfant, persiste avec courage et persévérance pour moi qui t'aime de toute mon âme, pour toi qui te feras aimer et estimer de tous ceux qui te connaîtront. Sois bonne et respectueuse avec tes excellentes maîtresses, douce et indulgente avec tes compagnes, travaille avec confiance à tous tes devoirs, réprime la violence de ton caractère, aime Dieu et ta mère, ma chère bonne fille, et tu seras heureuse et bénie. Tu dois être rentrée en classe depuis huit jours ma bien-aimée, mets bien à profit le mois qui

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va s'écouler afin que je puisse t'avoir sans amertume et sans regret auprès de moi à mon arrivée. Retiens bien tout ce que te dit M • Pedrelli, qui me paraît non seulement une bonne et charmante maîtresse, mais un excellent professeur, travaille et donne-toi des leçons à toi-même, à toute heure du jour; mets toute ton attention et tous tes soins à retenir les conseils de la bien bonne et bien maternelle M" Stureau, dessine le plus possible d'après nature et ne travaille plus pendant la récréation, je te permets de te reposer sur ton cabas (!). Tu as oublié de me dire quels étaient les prix uniques que tu avais reçus, je te prie de ne pas omettre ce petit détail dans ta seconde lettre. Donne cette petite lettre à Suzanne et dis-lui que je ne la ménagerai pas si ses bas ne sont pas à passer dans une bague.

M. loto est toujours bien bon pour toi et te fais un joli petit dessin que je te donnerai à Paris si je ne te l'envoie pas dans une lettre- Adieu, chère enfant bien-aimée, tra-

vaille, pense à moi et sois bonne ; je t'embrasse de tout mon cœur. Ta mère,

" Présente mes respects à M"e Stureau et fais tous mes compliments à ces dames, il ne faut pas mettre la lettre de Suzanne à la poste, mais la lui donner à elle-même. "

Juliette adorait sa fille et l'on peut penser sa douleur quand Hugo perdit la sienne en 1843, triste date rappelant la tragédie de Villequier. Cette année vit se promener dans les Charentes Georget [alias Hugo) et sa compagne; 1843 vit aussi paraître ce répugnant livre où Sainte-Beuve étale son amour avec Adèle Foucher en des vers médiocrement inspirés et par la haine et par la passion, où il mêle les noms de l'illustre poète avec ceux de sa filleule, la petite Adèle Hugo. Mais nous n'avons pas à insister sur ce malin et chétif pamphlet.

Nous ne pouvons résister à l'envie de vous

faire assister, puisque cela nous est possible, par la pensée, aux petits travaux de comptabilité que pour Hugo faisait Juliette. Elle tenait son livre de dépenses, réglait le budget de sa maison ; d'ailleurs, sans plus de préambule, en voici la preuve et pardonneznous de mettre ici des chiffres à propos d'un poète dont on ne devrait connaître que les vers.

btws RttrttM du nois de février 1843 Fr.ines Sous Liards

i Reste en caisse 10 3 \ 1

1 Argent de la bourse de mon

Toto ' 10 * >

2 Argent de la bourse de mon

Toto 10 » »

3 Argent de la bourse de mon

Toto 5 > »

•1 Argent de la bourse de mon

Toto 10 > »

5 Argent gagné par mon adoré 55 » »

y Argent de la bourse de mon

chéri 5 > >

A reporter. . . . 105 3 1 j

» Toto. contrairement a ce que l'on pense, c'est, et nous sommei certain, Victor Hugo.

Dates Recettes du mois de février 1843 Francs Sous Liards

Report. ... 105 3 12

9 Argent des jetons de l'Académie 36 * *

10 Argent de la bourse de mon

chéri 10 * »

11 Argent de la bourse do mon

chéri 10 * *

13 Argent de la bourse de mon

chéri 10 « -à

15 Argent gagné par mon Toto. .\o « »

18 Argent de la bourse de mon

adoré 20 » >

21 Argent de la bourse de mon

adoré 5 /•> *

22 Argent de la bourse de mon

adoré 5 *

23 Argent gagné par mon Toto. 50

26 Argent de la bourse de mon

chéri 10 » >

27 Argent de la bourse de mon

chéri 10 » >

28 Argent de la bourse de mon

chéri 12 10

nrtpmfli grinénlm ili mnti ifn ffrrriir Iftll Pnnei Sou Uardi Nourriture et vin, repas à Toto

compris 13S 6 1 2

Charbon 10 4 >

Éclairage i\ 3

Entretien de la maison et port

de lettres 19 17 i/a

Faux frais, argent de poche . . 4 7 >

Blanchissage, gros et fin . ... 15 u Reconnaissance renouvelée, capital 35, intérêts 3 18

Toilette, parfumerie, entretien. . 17 18

Dépende commune 33 \ m

Dette 10 » >

Avancé pour Claire 22 to »

Donné aux Lanvin 1 2 >

A déduire sur la dépense rigour.

Dépende commune. ... 33 4

Dettes 10 »

Reconnaissance 3 18

Avancé pour Claire ... 22 10 Donné à Lanvin 1 02

Reste en caisse :

Francs

Srai

Liards

Total

Recette

Déficit. . . 8 11 3/2 (!)

Reste pour la dépense ordinaire 244, 6 12 sur lesquels il y a sept repas à Toto et une partie de son blanchissage.

Est-ce assez méticuleux? assez " bonne ménagère " ? Tout s'y trouve : nourriture, entretien, dettes. C'est que les grands écrivains, les grands hommes ne vivent pas, comme on serait trop disposé à le croire rien que de gloire et de poésie ! D'ailleurs, à cette époque, Hugo n'était pas l'homme riche qu'il devint dans sa magnifique vieillesse1.

Pourtant, malgré toutes ces preuves de dévouement, Victor Hugo fut infidèle à Ju-

1 II laissait, paraît-il, dix millions. Et l'on conte qu'il échangea, à l'âge où Juliette songeait à faire un testament, les 250,000 francs qu'elle avait économisés contre sa bibliothèque, ses papiers et ses bibelots. Ce qui a permis aux intéressés de faire plusieurs salles du musée de la place des Vosges.

liette; oui, l'on connaît cette aventure qui lui arriva lorsqu'il était pair de France : aventure fâcheuse avec Mme Biard, femme du statuaire, et avec qui, dit-on, pour employer une expression populaire, Juliette " se crêpa le chignon " peu avant l'incident principal de cette liaison, c'est-àdire du constat d'adultère qui serait devenu sérieux: sans l'intervention de la femme qui prétendait généreusement n'être pas la compagne digne d'Hugo : Adèle Foucher.

Je dis aventure sérieuse. En effet, Hugo était arrêté s'il n'avait été pair de France, donc inviolable. Mme Biard fut enfermée à Saint-Lazare, en sortit assez vite, il est vrai, et, je le crois fort, resta quelque temps la maîtresse de Victor Hugo.

Elle était femme de lettres et signait de son nom de jeune fille, Léonie d'Aunet.

A la suite de cette piteuse équipée, Hugo devait, ce qu'il ne fit d'ailleurs pas, se réfugier en Espagne, d'où il fut supposé

avoir rapporté cette formule qu'il aimait : " A los pies de sa dona. "

L'année suivante Juliette nous apparaît profondément triste. Elle vient de perdre sa fille.

Quel âge hier? vingt ans, et quel âge aujourd'hui? L'éternité. Ce front pendant une heure à lui. Elle avait les doux chants et les grâces superbes : Elle semblait porter de radieuses gerbes; Rien qu'à la voir passer, on lui disait merci !

Et moi je l'avais vue encore toute petite, Elle me disait vous et je lui disais tu.

et maintenant

Allez à Saint-Mandé, cherchez dans le champ sombre, Vous trouverez le lit de sa noce avec l'ombre,

Douce Claire aux yeux noirs avec des cheveux blonds.

Toute la poésie de Hugo "A Claire P." demandait à être rapportée ici, mais nous nous sommes borné à ces quelques vers, afin de donner l'envie de lire la pièce entière qui

est ma foi fort belle {Contemplations, Livre II. pièce xiv . Le temps ne fit pas oublier à Juliette cette fille chérie. Pas même le travail qu'elle s'imposait pour recopier les travaux de Hugo, pour recopier même sa correspondance. Témoin cette lettre que nous transcrivons simplement pour donner encore une preuve du sentiment profond que le poète avait de la pitié. Lettre que Juliette écrit même au nom de Victor Hugo à M ■'■' Henriette Yauthier :

11 Madame,

•• Je ne suis rien qu'un homme honnête et je n'ai pas d'autre passion parmi les hommes que la justice et la vérité, je suis de ceux qui souffrent, avec ceux qui aiment, avec ceux qui travaillent, je hais toutes les formes de la tyrannie et je n'ai qu'un vœu dans ce monde, faire tomber les armes et les chaînes.

•• Votre lettre si Qoble et si douloureuse

4o JULIETTE DROUET

va au fond de mon cœur. Si je devais être récompensé, madame, vos remerciements me récompenseraient bien au delà du peu que j'ai fait et du peu que je vaux ; dites à celui que vous aimez et dans lequel vous souffrez que ma main se tend vers lui fraternellement. Hélas ! pourquoi donc dans cette France y a-t-il encore des haines ?

11 Veuillez recevoir, madame, l'hommage de mon douloureux respect.

" Victor Hugo.

" 7 avril 1850, Dimanche. "

Pas même les innombrables épîtres qu'elle lui envoyait. Épitres toujours d'amour, jamais banales, et dont nous détachons de celles connues ces fragments :

" J'ai le délire de l'amour comme d'autres

ont le délire de la fièvre

" Ce qui est à toi est à moi

Et elle se nomme " la plus indécrottable

Juju qui soit " et L'appelle son " cher petit cacochyme ".

Le io juin 1851, elle lui assure que " son cœur déborde d'amour pour son sublime bien-aimé " et le même jour elle lui dit dans une autre lettre : " Ce que j'éprouve ressemble à la vénérable compassion et à la pieuse pitié de la Madeleine devant les tortures de son Christ adoré.

Le mois suivant elle lui dit : " Ne t'impose aucun devoir même celui de m'aimer, si c'est un devoir ; la chose que je redoute plus que la mort, c'est de m'inposer à toi etc., etc

Il y en a des monceaux de ces ''gribouillis", de ces (i daguerréotypes ", de ces pensées. Dans ces lettres, tout est passion et vient d'un sentiment de vérité, d'amour profond, exalté, pour lui et pour sa famille même. Le 20 septembre 1851, ne lui répète-t-elle pas : " Je t'adore jusque dans ta noble famille ". Nous relevons encore ce passage du 4 novembre 185 1 : "Je pense que

notre bon temps est fini à partir d'aujourd'hui l ". Tout au moins le bon temps d'amour placide. Bientôt allait commencer l'exil ; déjà on en voulait à cette famille des Hugo : Charles avait été condamné, V. Hugo, n'ayant pas réussi à se faire entendre, s'enfuit à Bruxelles, n'attendant pas le coup d'Etat, le 12 décembre 185 1. Il descendit à l'Hôtel de la Porte- Verte le 14, et le 15 juin 1852, au 16 de la place de l'IIôtel-de- Ville avec 3 francs par jour pour sa nourriture et son logement. Il se faisait appeler M. Lanvin-. Oui, l'amour pacifique s'était déjà terminé quand arriva un matin de février 1848 L'avènement de la Répu-

1 Tout le monde prévoyait le coup d'État prochain du président contre l'Assemblée, et de l'Assemblée contre le président.

1 Prenant ainsi le nom du père adoptif d'une de ces bonnes avec qui. nous le savons, il eut des relations que peut-être un jour nous conterons : cette bonne signait Blanche Marie. avait servi longtemps au Brésil et se maria, le a décembre 1879, avec un M. Emile Rochereuil à l'église de Saint- Jean-Baptisle de Belle ville.

blique et le bouleversement dans la vie du poète qui n'était plus pair de France. Il alla alors habiter au 37 de la rue de la Tourd'Auvergne, et Juliette tout près de lui, dans la cité Rodier. Lors du coup d'État, devenu républicain de royaliste qu'il était, il se cacha pendant quelques jours chez Juliette, et le 11 décembre il quitta Paris. Il était à Bruxelles quand parut le décret du 9 janvier 1852 lui interdisant l'entrée du territoire français et le laissant sans ressources hors de sa chère France. Il dut vendre tout son mobilier aux enchères en juin 1852.

Mais nous nous égarons, le lecteur nous excusera de laisser errer notre plume du côté du poète; il faut toujours parler de Hugo quand on parle de Juliette et réciproquement.

Donc Juliette l'avait suivi et rejoint aussitôt afin de passer près de lui les longues années d'exil. Il dut la faire vivre sur son maigre budget (budget touchant parfois au paupérisme; et voulait, disait-il, la faire

sortir de sa vie, étant forcé de lui refuser même le nécessaire ; il lui proposa donc de le quitter, de l'abandonner dans son malheur, elle refusa et, dit un biographe, 11 elle fit preuve d'une abnégation héroïque et spontanée ".

Sitôt arrivé, il rédigea son Histoire d'un crime (commencée le 13 décembre 1851, terminée le 5 mai 1852), puis il commença le 21 juin 1852 le violent pamphlet intitulé Napoléon le Petit, qu'il termina le 14 juillet et que Juliette recopia. Elle demanda pour sa peine la fameuse bouteille d'encre sur laquelle Hugo écrivit :

De cette bouteille sortit " Napoléon le Petit ".

bouteille qui fut la propriété successive de Juliette, de son docteur Yvan et du prince Napoléon.

Après l'apparition de cette satire, la Belgique, craignant de garder un citoyen aussi dangereux, le pria de quitter son terri-

toire, ce qu'il fit toujours accompagné de Juliette et de son fils Charles, le 31 juillet 1S52, à bord du paquebot La Ravensbourne, à destination de Londres. Il n'y resta que peu d*heures, puis repartit aussitôt pour Jersey, s'installa à l'hôtel de la Pomme d'or à Saint-Hélier, et dix-sept jours après il entra définitivement (pour trois ans) à Marine-Terrace, ce " vilain cube de pierres blanches aux petites fenêtres a guillotine " qu'il payait quinze cents francs par an. Puis c'est la vie paisible, familiale, où le soir on fait parler les tables, où François-Victor rédige son journal de l'exil et où Juliette trace les lignes qui suivront dans la partie inédite de cet ouvrage Jersey, puis bientôt va commencer la troisième partie, l'expulsion de Jersey, à la suite de l'article trop violent que firent paraître dans leur journal les proscrits Je l'île de Jersey qui siégeaient à Saint-Hélier. Avec vingt-six proscrits on chassa Hugo. Il arriva à Guernesey le 3 octobre 1885, habita dans la maison qu'il

devait donner plus tard a Juliette, 20, rue Hauteville, et six mois plus tard, le 16 mai 1855, il achetait " maison et jardin ", dit le contrat, " situés à Hauteville sur le fief du roi, payé 51 quartiers 4 deniers et 3 quints de froment de rente " (soit 24,480 francs). Une fois installé, il commença tous les jours à aller régulièrement voir sa Juju à 10 heures ; et souvent môme avec ses fils y allait dîner quand elle habitait sa villa des " Amis " puis quand elle fut au 20, rue Hauteville, sa première maison qu'il avait meublée lui-même, soit par achat, soit de ses propres œuvres, peintures, surtout panneaux de bois pyrogravés '.

Pour le remercier, dit un biographe, Juliette lui acheta la vierge ancienne qu'il débaptisa et transforma en statue de la Liberté, écrivant sur le socle ces vers :

Aujourd'hui au Musée Victor Hugo.

JULIETTE DROUr.T 47

Le peuple est petit, mais il >om grand

O liberté sainte au pas conquérant Tu portes l'enfant qui porte le monde.

Ils se font des cadeaux, Juliette est reçue de la meilleure façon chez M Hugo, elle recueille dans les paniers du poète les moindres papiers, et si elle a pu saisir le moment d'existence d'un " copeau ", elle s'empresse d'en prendre note. Ainsi ces presque indéchiffrables traces sur le une lettre de mariage, où elle note :

" Ecrit la nuit sans lumière, samedi.

Ainsi encore cet autre plus lisible, écrit sur un fragment de bande du journal La Presse qu'elle a soin d'identifier en y marquant ces mots : " Premier copeau depuis Guernesey, mont Saint-Jean ', Hôtel des Colonnes, lundi, datée du 20 mai 180 1. Le temps a passé sans grandes aventures

Au village de Waterloo.

dignes d'être signalées. La belle-mère de Hugo, la comtesse de Salcano, est morte à Blois. Juliette va à Waterloo avec le poète pour y passer quelque temps. Elle y reçoit des lettres qu'Hugo s'empresse de noircir de sa " royale écriture ", revient à Guernesey, écrit à sa grande amie Mme Lethureau pour lui demander si elle a reçu la Chanson des rues et des bois. D'ailleurs nous transcrivons ci-dessous cette lettre. Elle fait voir que Juliette ne cachait pas sa liaison et elle a l'avantage d'être un document inédit comme d'ailleurs la plupart des pièces qui constituent ce petit travail.

Via LonJon

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